Le quartier qui a pris feu
La cible portait un nom de quartier. Kapotnya.
Pas une base. Pas un état-major. Une usine, et des logements autour.
La raffinerie de Moscou, exploitée par Gazprom Neft, y traite douze millions de tonnes de brut par année selon le Kyiv Independent, onze selon le Kyiv Post. Je retiens le plus bas.
Elle fournit 40 % du carburant de la capitale.
Trois unités ont été touchées, dont la colonne de distillation primaire AVT-6. Une raffinerie ne se remplace pas par un communiqué.
Une ville de millions d’habitants ne manque pas d’essence en une nuit. Elle apprend seulement que c’est devenu possible.
Cinq cent soixante kilomètres
C’est la distance entre le territoire ukrainien et cette raffinerie. 560 kilomètres.
Pendant trois ans, cette distance a servi d’argument. Trop loin. Hors de portée. Un problème de carte, pas de volonté.
Le 20 septembre, la carte a cessé d’être un argument.
Trois ans de raisonnement. Une nuit de démenti.
Une distance, ça se mesure. Une impunité, ça se perd.
Le même jour, un appel
Un élan, dit Kyiv
Le 20 septembre, Volodymyr Zelensky a parlé à Donald Trump au téléphone.
Il en est ressorti une formule : cette rencontre pourrait changer beaucoup de choses. Il a parlé d’un élan diplomatique.
Le 20 septembre, l’Ukraine a frappé plus loin qu’elle ne l’avait jamais fait.
Le 20 septembre, elle a annoncé qu’elle venait discuter de désescalade.
Les deux sont vrais le même jour. C’est exactement le sujet.
Un appel. Une frappe. Aucune contradiction.
Kyiv ne s’excuse pas. Kyiv négocie avec ce qu’il a.
Mardi, en marge
La rencontre est prévue mardi, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
La semaine de haut niveau de la 81e session court du 18 au 28 septembre. Le débat général s’ouvre le 22, sous un thème qui parle de restaurer la confiance.
Zelensky a aussi remercié Trump pour la visite à Kyiv de ses envoyés, Steve Witkoff et Jared Kushner.
On remercie toujours avant de demander.
Un élan, ce n’est pas encore une direction.
Ce que Trump a fini par dire
Le contrôle perdu
Le 21 septembre, à la veille de la rencontre, Trump a déclaré que la Russie avait perdu le contrôle de son secteur du diesel à cause de sa guerre contre l’Ukraine.
Un grand nombre de raffineries russes détruites, a-t-il ajouté, au moins temporairement hors service. Et le monde entier qui en souffre.
C’est un constat. C’est surtout un aveu.
Il a raison. C’est là tout le problème.
Le même missile, deux jugements
Avant cela, Trump attribuait la flambée du diesel aux frappes ukrainiennes. Le Kyiv Independent note que des spécialistes du marché le contredisaient.
Le 21 septembre, il a dit que ces mêmes frappes avaient fait perdre à Moscou le contrôle de son diesel.
Le reproche et l’éloge visent la même arme.
Lequel des deux Trump s’assoira mardi ?
Et pourtant, un seul des deux jugements servira de base à la négociation.
Il a nommé le levier. Il l’a nommé la veille.
Le monde paie aussi
Le rapport du 11 septembre
L’Agence internationale de l’énergie a publié son rapport sur le marché pétrolier le 11 septembre 2026.
Elle y écrit que les perturbations du système de raffinage russe et un quasi-arrêt des exportations de produits, après l’intensification des attaques ukrainiennes, ont aggravé les pertes mondiales.
Les exportations nettes de diesel et de gazole de la Russie et du Golfe réunis se situaient 1,6 million de barils par jour sous le niveau de février.
Deux cents dollars le baril
Le diesel américain a franchi la barre des 200 $ US le baril au début de septembre, 94 % au-dessus des niveaux d’avant-guerre, écrit la même agence.
Ce n’est pas un détail comptable. C’est un camionneur sur la 20, un producteur de grain qui calcule son labour, un livreur qui refait ses prix.
Voilà l’objection, sous sa forme la plus forte : la campagne ukrainienne contre le raffinage russe taxe la planète, y compris les alliés qui financent Kyiv.
Elle est sérieuse. Elle est documentée. Je ne vais pas faire semblant qu’elle est de mauvaise foi.
Le prix, lui, ne demande jamais qui a tort.
Le levier se paie à la pompe, ailleurs.
Ce que la facture ne dit pas
Cinq lignes manquantes
La facture ne dit pas que sans cette campagne, il n’y aurait pas de rencontre mardi.
La facture ne dit pas que Moscou a refusé un cessez-le-feu général pendant des mois, et discute d’une trêve énergétique depuis que ses raffineries brûlent.
La facture ne dit pas qui a ouvert la guerre de l’énergie, en frappant les réseaux électriques ukrainiens hiver après hiver.
La facture ne dit pas ce que coûterait une guerre prolongée de trois années supplémentaires.
La facture ne dit pas non plus ce que coûterait une Ukraine qui n’a plus rien à poser sur la table.
La facture ne dit pas enfin que la même agence décrit, dans la même page, une seconde crise, au Moyen-Orient, et un recul mondial des volumes raffinés.
Six lignes. Un chiffre manquant dans chacune.
Deux crises dans un seul prix. On n’en nomme qu’une.
Une réciprocité qui manque
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est dit ouvert à l’idée d’empêcher les attaques contre les infrastructures russes. Il n’a pas confirmé d’engagement équivalent sur les cibles ukrainiennes, rapporte le Kyiv Independent.
Une trêve dont un seul camp prend l’engagement porte un autre nom.
Et pourtant, c’est ce texte-là qui arrive à New York.
Ce qu’on appelle mutuel se conjugue à deux.
Deux trêves, pas une paix
La mer et le courant
Ce que Zelensky apporte n’est pas la paix. Ce sont deux trêves partielles.
Une trêve maritime en mer Noire. Une trêve énergétique sur les frappes contre les réseaux électriques.
Il l’avait posé avant même que la rencontre soit confirmée : si Moscou refuse un cessez-le-feu complet, Kyiv cherchera des accords partiels, sur le grain et sur l’énergie.
Deux dossiers. Deux calendriers. Aucune ligne de front.
Ça n’arrête pas une guerre. Ça arrête deux chapitres.
Ce que la pause coûterait à Kyiv
La trêve énergétique a un prix précis pour l’Ukraine. Elle range l’arme qui a produit le seul résultat stratégique de son année.
Witkoff et Kushner ont porté des propositions révisées à Moscou et à Kyiv. Aucune percée n’en est sortie.
Si la pause tient trois semaines, puis quatre, puis que les frappes reprennent en janvier sur les centrales ukrainiennes…
Une pause, c’est du temps. Et le temps ne sert pas toujours celui qui l’accorde.
On ne dépose pas une arme avant de savoir ce qu’on achète.
Strasbourg, 11 septembre
La ligne de Poutine
Le 11 septembre, à une conférence tenue à Strasbourg, Jared Kushner a expliqué où l’accord bloquait, et le Kyiv Independent l’a rapporté deux jours plus tard.
Poutine a présenté sa ligne, a dit l’envoyé américain. Et l’Ukraine, en ce moment, ne veut pas faire cela.
Cette ligne porte un nom. Le Donbass.
Moscou demande que Kyiv lui remette par écrit une région que son armée n’a pas réussi à prendre en plus de quatre ans.
Relisez la phrase de l’envoyé. Le blocage, c’est l’Ukraine qui ne veut pas. Pas celui qui exige. Celui qui refuse.
Ce qu’on demande de signer
Ce qu’on appelle une région sur une carte s’appelle autrement sur place.
Des villes avec des noms qu’on prononce mal à Montréal. Des écoles vides. Des cimetières trop neufs.
Le mot ligne est confortable. Il ne saigne pas.
On demande à un pays de céder par signature ce qu’une armée n’a pas su prendre par les armes. Au nom de la paix.
Qui a intérêt à ce que le refus change de camp ?
Il y a des signatures qui coûtent moins cher qu’une guerre. Il y en a qui la préparent.
Une carte ne saigne pas. Le sol, oui.
Le sol dit autre chose
Shandryholove, Derylove
Le 20 septembre, le 3e corps d’armée ukrainien a annoncé avoir repris 40 kilomètres carrés supplémentaires dans l’oblast de Donetsk.
Deux villages nommés. Shandryholove et Derylove.
C’est la deuxième saison de l’opération Vivaldi, selon son commandant, Andrii Biletski.
Une opération nommée d’après des saisons. Il y en a quatre, en principe.
C’est une armée en guerre qui l’annonce. Elle établit ce qu’elle dit, rien de plus.
Quarante kilomètres carrés
Quarante kilomètres carrés, ce n’est pas une percée. C’est à peine une banlieue.
Deux villages, ce n’est pas un front. C’est une preuve.
Quarante kilomètres carrés, c’est le contraire exact de ce qu’on demande à Kyiv de reconnaître à la table.
Quarante kilomètres carrés repris la semaine même où un envoyé américain explique que le blocage vient de Kyiv.
Le sol avance dans un sens, le texte dans l’autre.
Vingt kilomètres
La zone où plus rien ne passe
Un porte-parole du groupement de forces interarmées ukrainien, Viktor Trehoubov, décrit un champ de bataille transformé.
Les assauts russes se font désormais en très petits groupes. Parfois par un seul homme. Pour traverser la zone létale.
Cette zone s’étend maintenant sur 20 kilomètres.
Vingt kilomètres où rien ne roule. Rien ne stationne. Rien ne se cache longtemps.
Les chars ont disparu
L’armée russe a largement cessé d’engager ses chars. Les drones les détruisent pour une fraction de leur prix.
Le char était l’unité de mesure du siècle dernier. Il ne l’est plus.
Un blindé se voit. Un homme seul, beaucoup moins. C’est une arithmétique, pas une doctrine.
Vingt kilomètres de profondeur où plus rien de lourd ne circule. Voilà la carte réelle sous la carte diplomatique.
Celui qui exige le Donbass à la table ne peut plus y faire rouler un char.
La ligne de front n’est plus une ligne.
Trois mille kilomètres
Ce que Zelensky a approuvé
Le même 20 septembre, après des rapports de son ministre de la Défense, Yevhen Khmara, et de son commandant en chef, Mykhaïlo Drapaty, Zelensky a approuvé de nouvelles opérations de longue portée.
En réponse aux frappes russes, a-t-il précisé.
Il a ajouté que l’Ukraine peut désormais atteindre des cibles à plus de 3000 kilomètres à l’intérieur du territoire russe.
La portée devient une monnaie
Cinq cent soixante kilomètres pour Kapotnya. Trois mille pour le reste.
Il y a deux ans, cette portée était une demande adressée à Washington, refusée, puis accordée au compte-gouttes. Elle est aujourd’hui une production ukrainienne.
Et pourtant, c’est précisément cette capacité que la trêve énergétique demanderait de suspendre.
Une portée, ça ne se négocie pas deux fois. On la garde ou on la donne.
Ça se construit en trois ans. Ça se rend en une signature.
Trois mille kilomètres, ce n’est plus une frontière. C’est une profondeur.
La distance a changé de camp et de fonction.
La loi signée le 18
Cent pour cent sur cinq acheteurs
Le 18 septembre 2026, Trump a signé la loi H.R. 5334, la Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act of 2026.
La Maison-Blanche écrit qu’elle autorise et élargit des sanctions, des tarifs et des interdictions visant la Russie, et prolonge celles qui visent l’Iran.
Elle ouvre la voie à des droits de douane pouvant atteindre 100 % contre les cinq plus gros acheteurs de pétrole et de gaz russes.
Zelensky a remercié. Il avait raison de remercier.
Une autorisation n’est pas un acte
Une loi qui autorise n’oblige à rien. Elle pose une arme sur une table et laisse un homme décider du jour.
C’est un bon coup, et il est daté. Ce qu’on en fera ne l’est pas.
Cinq acheteurs visés. Un seul homme décide.
Signer le 18. Négocier le 22. Les deux gestes ne pointent pas dans la même direction.
Une arme sur la table n’a jamais fait feu toute seule.
Ce que je ne sais pas
L’aveu
Je ne sais pas si une trêve énergétique sauverait plus de vies qu’elle n’en coûterait.
Personne ne le sait. C’est ce qui rend la décision difficile, et c’est ce que les certitudes de tribune escamotent.
Un hiver sans coupures majeures en Ukraine, ce sont des hôpitaux qui chauffent, des devoirs faits sans lampe de poche, des vieux qui ne passent pas février dans un manteau.
Ça compte. Ça compte énormément.
Le fait qui dérange mon camp
Kyiv aussi a choisi de poser son levier sur la table. Zelensky répète que la paix est sa priorité numéro un.
Et l’Ukraine a besoin de la mer. Ses exportations de grain tournent à environ quarante pour cent de leur capacité, à cause du blocus russe en mer Noire, rapporte le Kyiv Independent.
Ce n’est pas un camp qui négocie en position de force. C’est un pays qui a faim de normalité.
Je le publie parce que c’est vrai, pas parce que ça m’arrange.
Je peux me tromper. Je préfère l’écrire que le découvrir.
Un levier qu’on ne pose jamais ne sert à rien non plus.
Mardi, à New York
Ce qui se joue en une heure
Mardi, deux hommes vont s’asseoir en marge d’une assemblée qui parle de restaurer la confiance.
Mardi, l’un arrivera avec une loi signée quatre jours plus tôt et une phrase sur le diesel russe.
Mardi, l’autre arrivera avec deux trêves partielles, une portée de trois mille kilomètres, et un pays qui ne peut pas céder le Donbass.
Personne ne sortira de la pièce avec la paix.
Une heure. Peut-être deux. Le reste se jouera après les caméras.
Ce que ça nous demande
On peut suivre ça comme un match. On peut aussi se demander ce qu’on est prêt à financer, et jusqu’à quand.
Qu’est-ce que nous acceptons de faire payer à l’Ukraine pour faire baisser le prix de notre diesel ?
La question n’est pas rhétorique. Elle a un prix, une date et une adresse. La nôtre.
Le reste tiendra dans un communiqué de quelques lignes, et les gens sous le ciel liront la suite dans le bruit.
Ce qui se mesure en kilomètres se paiera en années.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Agence internationale de l’énergie, rapport sur le marché pétrolier, 11 septembre 2026
Nations unies, semaine de haut niveau de la 81e Assemblée générale, 18 au 28 septembre 2026
Sources Secondaires :
Kyiv Independent, appel Zelensky-Trump et rencontre annoncée à New York, 20 septembre 2026
Kyiv Independent, Trump sur le contrôle perdu du diesel russe, 21 septembre 2026
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