La pièce numéro un
La Prohibiting Russian Uranium Imports Act porte le numéro H.R. 1042.
La Chambre l’a adoptée le 11 décembre 2023. Le Sénat le 30 avril 2024.
Elle a été promulguée le 14 mai 2024.
Elle interdit l’importation d’uranium faiblement enrichi non irradié produit en Fédération de Russie.
Ce que le texte vise aussi
Le texte vise également les montages destinés à contourner l’interdiction.
C’est une précaution classique. Elle indique que le législateur s’attendait à des contournements.
Le terme d’extinction de la loi est fixé au 31 décembre 2040.
Seize ans d’interdiction. Sur le papier.
Seize ans, c’est plus long que la plupart des carrières politiques.
C’est aussi assez long pour que personne n’ait à répondre du résultat.
Une loi qui prévoit ses contournements les attend.
Le 12 août 2024
La date d’entrée en vigueur
L’interdiction est entrée en vigueur le 12 août 2024.
Ce jour-là, en théorie, l’uranium enrichi russe a cessé d’entrer aux États-Unis.
En pratique, ce jour-là, le régime des dérogations a commencé.
Les deux choses se sont produites au même instant.
Comment une interdiction devient un quota
Le secrétaire à l’Énergie peut accorder des exceptions jusqu’en 2028.
Deux motifs sont prévus. L’absence d’autre source viable. L’intérêt national.
Le second motif est assez large pour couvrir à peu près tout.
Et pourtant, c’est celui-là qui structure le dispositif réel.
Une interdiction avec deux portes n’est plus une porte fermée.
Quatre cent soixante-seize mille kilos
Le chiffre que personne ne cite
La loi fixe des plafonds annuels pour les dérogations.
Pour 2024 : 476 536 kilogrammes.
Pour 2025 : 470 376.
Pour 2026 : 464 183.
Pour 2027 : 459 083.
La descente la plus lente du monde
Regardez l’écart entre ces quatre nombres.
Environ 1 % de moins chaque année.
Une interdiction qui réduit le flux autorisé de un pour cent par an n’est pas une interdiction.
C’est un contingent, avec une pente de courtoisie.
Quatre années de baisse, et le quatorzième pour cent manque encore.
Quatre pour cent sous l'avant-guerre
Le recoupement décisif
Voici la pièce qui ferme le dossier.
Selon Foreign Policy, les importations autorisées en 2024 se situaient seulement 4 % sous la moyenne des livraisons d’avant-guerre.
Quatre pour cent.
Après une loi. Après une promulgation. Après une entrée en vigueur.
Un pays a voté une interdiction.
Il a continué d’importer presque le même volume.
Ce que le mot interdiction couvre alors
Le mot interdiction a servi à un communiqué, à un vote, à une conférence de presse.
Il n’a pas servi à réduire le flux de manière visible.
Ce n’est pas une accusation de mauvaise foi. C’est une mesure.
Les deux choses peuvent être vraies : l’intention était sincère, l’effet est marginal.
Entre le vote et le quai, il y a quatre pour cent.
Vingt-six pour cent
Ce que l’agence américaine publie
L’agence américaine d’information sur l’énergie publie chaque année son rapport sur le marché de l’uranium.
Celui de 2025, publié le 29 juillet 2026, donne les chiffres d’achat des exploitants de réacteurs américains.
Ils ont acheté 13 millions d’unités de travail de séparation, au prix moyen de 108,70 $ US l’unité.
Répartition. États-Unis : 23 %.
Russie : 26 %.
France : 18 %.
Royaume-Uni : 14 %.
Pays-Bas : 8 %.
Lisez les deux premiers
Le premier fournisseur de services d’enrichissement des réacteurs américains n’est pas américain.
C’est la Russie, à vingt-six pour cent, contre vingt-trois pour cent pour la production domestique.
En 2025. Un an après l’interdiction.
Ce chiffre vient d’une agence fédérale américaine, pas d’une tribune.
L’interdit fournit plus que le pays qui l’a voté.
Quarante-quatre pour cent du monde
Pourquoi personne ne peut remplacer
La revue Nuclear Engineering International donne l’ordre de grandeur mondial.
La Russie dispose d’environ 44 % de la capacité mondiale d’enrichissement.
Elle fournirait environ 35 % des importations américaines de combustible nucléaire.
Et environ 24 % de l’uranium enrichi qui alimente les 94 réacteurs américains.
Ce que ça veut dire pour un réseau
Quatre-vingt-quatorze réacteurs.
Ce n’est pas une expérience.
C’est une part majeure de l’électricité de base d’un continent.
Un réacteur ne se recharge pas au marché du coin.
Il se recharge selon un calendrier fixé longtemps d’avance.
Et ce calendrier passe par une entreprise d’État russe.
Un pays a mis sa base électrique sur un calendrier étranger.
Centrus, deux années sur quatre
La dérogation accordée
Centrus Energy exploite la seule installation américaine capable d’enrichir l’uranium à haut dosage.
Le département de l’Énergie lui a accordé une dérogation pour importer de l’uranium russe.
Pour les livraisons de 2024 et 2025, précise Nuclear Engineering International.
La demande initiale couvrait la période allant jusqu’à la fin de 2027.
La décision reportée
Pour 2026 et 2027, le département a reporté sa décision à une date non précisée.
Reporter une décision, c’est une décision.
Elle laisse une entreprise, un réseau et un régulateur dans l’incertitude.
Et pourtant, aucun délai n’a été rendu public.
Le report est la forme la plus discrète du renoncement.
Soixante-dix-sept pour cent
La dépendance de l’intermédiaire
Foreign Policy écrit que le segment de l’uranium faiblement enrichi représente 77 % des revenus de Centrus.
Soixante-dix-sept pour cent d’un chiffre d’affaires reposant sur un segment nourri en partie par la Russie.
Ce n’est pas un conflit d’intérêts. C’est un modèle d’affaires.
Un modèle d’affaires n’a pas d’opinion géopolitique.
Il a des clients. Il a des échéances. Il a des actionnaires.
Il a un devoir légal de défendre ses revenus.
Personne ne lui a demandé de choisir un camp.
C’est l’État qui devait le faire, et il a écrit une porte de sortie dans sa propre loi.
Ce que ça produit comme incitation
Une entreprise dont trois quarts des revenus dépendent d’un flux demandera le maintien de ce flux.
Elle le demandera légalement, publiquement, avec de bons arguments techniques.
Le dispositif de dérogation est précisément fait pour recevoir cette demande.
Personne ne triche. Le système fonctionne comme il a été écrit.
Le système n’est pas contourné. Il est utilisé.
Un milliard de dollars
Ce que Moscou encaisse
Les ventes annuelles de l’entreprise nucléaire d’État russe atteindraient 1 milliard de dollars, selon Foreign Policy.
En hausse d’environ 70 % par rapport aux niveaux d’avant-guerre.
Relisez : en hausse.
Depuis l’invasion, ce commerce précis a augmenté de soixante-dix pour cent.
Le seul secteur qui monte
Pendant que le pétrole russe se brade et que les raffineries brûlent, l’enrichissement prospère.
Il prospère parce qu’aucun acheteur occidental ne peut s’en passer vite.
Il prospère parce que la loi qui l’interdit prévoit ses exceptions.
Il prospère parce que remplacer une capacité industrielle prend une décennie.
Il prospère parce qu’un réacteur ne se débranche pas pour faire un point de presse.
Il prospère parce que l’électricité est un service essentiel et l’uranium, un service technique.
Il prospère parce que personne ne veut signer la coupure.
Six raisons. Aucune ne s’annulera d’ici 2028.
Un secteur russe a gagné la guerre économique.
Megatons to Megawatts
D’où vient la dépendance
Il faut remonter à 1995 pour comprendre.
Le programme Megatons to Megawatts a fonctionné jusqu’en 2013.
Il a converti 500 tonnes d’uranium militaire soviétique en combustible civil.
Ce combustible a fourni jusqu’à 10 % de l’électricité américaine.
Le succès qui a créé le piège
C’était un des plus beaux succès de désarmement du siècle.
Des ogives soviétiques ont éclairé des maisons américaines.
Et pourtant, ce succès a découragé le développement de la capacité d’enrichissement domestique.
Pourquoi construire une usine quand le combustible arrive, bon marché, d’un ancien adversaire ?
Le désarmement d’hier est la dépendance d’aujourd’hui.
Neuf cents millions, trois fois
Ce que Washington a mis sur la table
Trois entreprises américaines d’enrichissement ont reçu 900 millions de dollars chacune.
C’est Foreign Policy qui donne le chiffre.
Elles n’attendent aucune production commerciale avant les années 2030.
Deux milliards sept cents millions de dollars, et rien avant la prochaine décennie.
Le calendrier impossible
Les dérogations doivent cesser le 1er janvier 2028.
La production domestique n’arrive pas avant les années 2030.
Entre les deux, il y a un trou.
Deux ans au minimum. Peut-être cinq.
Deux ans sans dérogation et sans production.
Deux ans où quatre-vingt-quatorze réacteurs devront s’approvisionner autrement.
Personne, dans les documents publics, ne dit comment ce trou se comble.
Deux dates qui ne se touchent pas, et rien entre.
Le combustible qui n'existe pas
Ce que le département reconnaît
Le département de l’Énergie publie un programme sur la disponibilité de l’uranium faiblement enrichi à haut dosage.
Il y écrit noir sur blanc que ce combustible n’est pas actuellement disponible auprès de fournisseurs domestiques.
Il ajoute que les manques d’approvisionnement pourraient retarder le déploiement des réacteurs avancés.
Le programme comporte huit composantes et un processus d’attribution établi en juillet 2026.
Quatre-vingts millions
Le département a annoncé 80 millions de dollars pour soutenir de nouvelles technologies.
Quatre-vingts millions pour rebâtir une filière.
Comparez avec les neuf cents millions par entreprise déjà engagés.
L’ordre de grandeur dit où en est réellement le chantier.
On finance une filière avec le budget d’un pont.
Ce que l'agence montre aussi
Le mouvement réel
Il faut donner l’autre côté, et il existe.
En 2025, les achats américains d’uranium ont chuté de 16 % par rapport à 2024.
46,9 millions de livres achetées, au prix moyen de 58,46 $ US la livre.
Les origines se diversifient : Canada 32 %, Kazakhstan 28 %, Australie 15 %.
Ce que ça prouve et ne prouve pas
Ça prouve que la matière première se diversifie.
Ça ne prouve rien sur l’enrichissement, qui est un service, pas un minerai.
On peut acheter du minerai canadien et le faire enrichir en Russie.
C’est exactement ce qui se passe, et c’est la distinction que les résumés perdent.
Le minerai se diversifie. Le service, non.
Le mot dérogation
Ce qu’il fait au texte
Une dérogation n’annule pas une loi.
Elle la suspend. Pour un cas. Pour une durée.
Elle est discrète. Elle est technique. Elle ne se vote pas.
Elle se signe.
Et elle se renouvelle sans débat public.
Ce qu’il fait au débat
Le mot interdiction occupe le titre.
Le mot dérogation occupe la réalité.
Le lecteur retient le premier. L’importateur applique le second.
Deux mots, deux publics, un seul dossier.
C’est la forme la plus efficace de gouvernement sans contradiction.
Le titre rassure, l’annexe travaille.
D'où vient la roche
Six origines
Reprenons le rapport de l’agence américaine, côté minerai.
Canada : 32 %.
Kazakhstan : 28 %.
Australie : 15 %.
Ouzbékistan : 7 %.
États-Unis : 7 %. Namibie : 4 %.
Ce que la carte montre
Deux des quatre premiers fournisseurs sont des républiques d’Asie centrale.
Un troisième est le voisin du nord.
Sept pour cent seulement sortent du sol américain.
Une superpuissance énergétique importe quatre-vingt-treize pour cent de sa matière fissile.
Et pourtant, on appelle ça l’indépendance énergétique dans les discours.
Sept pour cent du sol, et le mot indépendance.
Ce que nous concédons
L’objection la plus forte
Sans les dérogations, des réacteurs auraient pu ralentir ou s’arrêter.
Un réacteur à l’arrêt, c’est de l’électricité au charbon ou au gaz à la place.
C’est aussi un prix qui monte pour des millions de foyers.
Un secrétaire à l’Énergie qui signe une dérogation protège un réseau. Ce n’est pas rien.
Pourquoi ça ne referme pas le dossier
Nous l’admettons entièrement. Puis nous posons la suite.
L’objection justifie les dérogations de 2024 et 2025.
Elle ne justifie pas l’absence de calendrier public pour 2028.
Elle ne justifie pas non plus qu’on ait laissé la filière domestique s’éteindre pendant vingt ans.
Elle ne justifie pas que le plafond annuel baisse de un pour cent quand la guerre entre dans sa cinquième année.
Elle ne justifie pas le silence sur les volumes réellement autorisés.
Quatre refus. Un seul argument en face.
Ce n’est pas suffisant, et c’est pour ça que ce texte existe.
Une urgence explique un an. Pas vingt.
Les pièces, en ordre
Ce que le dossier contient
Reprenons froidement. Une pièce par ligne.
Une loi promulguée le 14 mai 2024.
Une entrée en vigueur le 12 août 2024.
Un régime de dérogations valable jusqu’en 2028.
Des plafonds annuels qui baissent de un pour cent.
Des importations restées à quatre pour cent sous l’avant-guerre.
Une part russe de vingt-six pour cent des services achetés en 2025.
Ce que l’ensemble dessine
Aucune de ces pièces n’est illégale.
Aucune n’est cachée. Toutes sont publiques.
C’est ce qui rend ce dossier utile : il ne dénonce pas une fraude.
Il décrit un dispositif qui produit exactement le contraire de son titre.
Et un dispositif public qui rate sa cible en public, personne ne le corrige.
Le scandale n’est pas caché. Il est publié.
Ce qui reste à établir
Trois questions ouvertes
Cette enquête ne prétend pas avoir tout établi.
Quel volume exact a été autorisé par dérogation en 2025 et en 2026 ?
Le département de l’Énergie a-t-il tranché pour 2026 et 2027, et sinon, quand le fera-t-il ?
Et quel plan existe, s’il en existe un, pour les deux années entre la fin des dérogations et le démarrage des usines ?
Ces réponses existent dans des dossiers administratifs.
Elles ne sont pas dans les communiqués.
Elles s’obtiennent par demande d’accès à l’information, pas par point de presse.
La part qui nous revient
Le Canada fournit 32 % du minerai acheté par les Américains.
Il pourrait fournir davantage que du minerai.
Qu’est-ce qu’un pays exportateur d’uranium accepte de rester, entre fournisseur de roche et fournisseur de service ?
La différence entre les deux se compte en décennies, en usines, et en indépendance.
On a interdit la roche. On achète encore le savoir-faire.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Département américain de l’Énergie, cadre des dérogations à l’interdiction de l’uranium russe
Département américain de l’Énergie, programme de disponibilité de l’uranium à haut dosage
Sources Secondaires :
Foreign Policy, la dépendance américaine à l’enrichissement russe, 21 septembre 2026
Morgan Lewis, contenu de la loi H.R. 1042 et plafonds annuels des dérogations, mai 2024
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