Ce que Trump a écrit
Le 21 septembre, sur Truth Social, Donald Trump écrit que la Russie a « malheureusement perdu le contrôle » de son industrie du diesel.
Il ajoute qu’un grand nombre de ses raffineries ont sauté et sont, au moins temporairement, hors service. Aucun détail. CNBC le note.
Puis il réclame la fin d’une guerre qu’il juge ridicule et sans fin.
Un mot pèse plus que les autres. Il écrit que la Russie a perdu ce contrôle à cause de « sa guerre avec l’Ukraine ». Sa guerre. Celle de Moscou.
Le poids d’un adverbe
Malheureusement. Le mot est là, en tête de phrase.
Un président américain regrette que l’appareil pétrolier de l’agresseur flanche. On peut y lire de la compassion. J’y lis un calcul de prix, et je le signale comme une lecture, pas comme un fait.
Et pourtant, l’essentiel n’est pas l’adverbe. C’est l’aveu. Le président des États-Unis décrit, en toutes lettres, l’effet du levier ukrainien.
C’est un bon point pour Kyiv. Il faut le documenter, parce qu’il est vrai.
Un regret peut servir de preuve.
Trente-deux raffineries
6,5 millions de barils par jour
Je le dis d’entrée : ce texte est du côté du levier ukrainien, contre l’idée que Kyiv devrait le ranger pour faire baisser le diesel, parce que les données montrent que ce levier atteint l’effort de guerre russe et que la flambée des prix vient d’abord d’ailleurs.
Les chiffres, maintenant. Selon l’AIE, la Russie compte 32 grandes raffineries et environ 6,5 millions de barils par jour de capacité installée.
Troisième producteur mondial de produits raffinés. Derrière les États-Unis. Derrière la Chine.
En juin 2026, le débit des raffineries russes est tombé à 3,8 millions de barils par jour. Le plus bas depuis plus de vingt ans, selon l’AIE. Environ 30 % sous l’année précédente.
Une frappe tous les trois jours
Pendant les huit premiers mois de 2026, une raffinerie russe a été touchée en moyenne une fois tous les trois jours, écrit l’agence le 17 septembre.
Certaines, près de la frontière, ont été frappées jusqu’à quinze fois depuis 2022.
L’état-major ukrainien avance, le 21 septembre, que 45 % de la capacité de raffinage russe est hors service. C’est le chiffre d’un belligérant. L’AIE, elle, ne le reprend pas tel quel.
L’agence a plutôt abaissé sa prévision : environ 4 millions de barils par jour pour le reste de 2026, et pour 2027.
Un tiers de moins, ce n’est pas une panne. C’est un régime.
Le diesel d'abord
Moins 30 %
La production russe d’essence a reculé d’environ 20 % par rapport à 2025. Celle de diesel, de près de 30 %, selon les estimations de l’AIE.
Pourquoi le diesel ? Parce que l’Ukraine vise désormais les unités secondaires. Craqueurs catalytiques. Hydrocraqueurs. Reformeurs. Hydrotraiteurs.
Ce sont elles qui tirent du brut les produits légers et les distillats moyens. Le diesel. Le kérosène.
Une unité de distillation légèrement touchée se répare en une ou deux semaines. Une unité secondaire gravement touchée, en six à huit mois en moyenne, selon l’AIE. Les sanctions occidentales compliquent l’accès à certains équipementiers.
Trois des six plus gros
Selon des calculs de Reuters publiés le 16 septembre, trois des six plus grandes raffineries productrices de diesel ont dû réduire fortement leur production, ou l’arrêter, en septembre. En cause : les drones.
Le 17 septembre, l’état-major ukrainien dit avoir frappé la raffinerie Slavneft-Yanos de Iaroslavl, à environ 700 kilomètres de la frontière, rapporte l’Institute for the Study of War. Le gouverneur de la région a reconnu la frappe.
Ce n’est pas du hasard. C’est une sélection.
Un obus se remplace. Un hydrocraqueur sous sanctions, non.
On ne frappe plus le pétrole. On frappe le diesel.
Moscou, 20 septembre
Deux unités en feu
Le 20 septembre, des drones ukrainiens atteignent la raffinerie de Moscou, propriété de Gazprom Neft.
Selon trois sources de l’industrie citées par Reuters le lendemain, les deux unités de distillation primaire ont pris feu. Le traitement du brut est arrêté. Complètement.
La réparation pourrait prendre plusieurs semaines, disent ces sources.
Le maire Sergueï Sobianine a reconnu, sur Telegram, qu’une installation industrielle du site avait été endommagée. Gazprom Neft n’a pas répondu à Reuters.
Une raffinerie de 230 000 barils
La raffinerie a traité 11,6 millions de tonnes de brut en 2024, environ 230 000 barils par jour. Elle a produit 3,2 millions de tonnes de diesel, selon les mêmes sources.
Depuis le 21 septembre, son carburant n’est plus offert à la Bourse internationale de marchandises de Saint-Pétersbourg.
La capitale. Le dernier jour du scrutin.
Ce dimanche-là, le parti de Poutine bouclait ses législatives, rappelle CNBC. Les drones sont arrivés le même matin.
La capitale n’est plus un arrière. C’est une cible.
Le 8 juillet
Un exportateur qui se referme
Le 8 juillet, Moscou interdit pour la première fois les exportations de diesel, selon l’AIE. Pour un pays qui exportait environ la moitié de son diesel et de son gasoil, c’est un virage stratégique.
Avant, en avril, l’essence. À la mi-juin, le kérosène, là aussi une première.
Le 28 août, une résolution publiée par le gouvernement russe prolonge l’interdiction faite aux producteurs jusqu’au 30 septembre. L’interdiction générale, elle, court jusqu’au 31 janvier 2027.
Prolongée, encore
Prolongée jusqu’au 31 août. Prolongée jusqu’au 30 septembre. Prolongée, selon le quotidien Vedomosti cité par Reuters, jusqu’à la fin d’octobre.
Officiellement ? Rien encore, le 16 septembre.
La décision aurait été prise lors d’une réunion présidée par le vice-premier ministre Alexandre Novak, l’homme de Poutine pour le pétrole, toujours selon Vedomosti.
Un État qui vendait son diesel au monde le garde maintenant pour lui.
Chaque prolongation est un aveu signé.
Le prix intérieur
Plus 18 %
Le 26 août, Rosstat, l’agence statistique russe, rapportait une hausse d’environ 18 % du prix moyen du diesel depuis janvier. L’essence : plus de 19 %.
À la fin de juin, des pénuries touchaient 92 % des régions russes, selon l’AIE. Les deux tiers avaient instauré un rationnement. Limites d’achat. Systèmes à code QR.
Un code QR pour un réservoir. Chez le troisième producteur de produits raffinés du monde.
Retour à l’Euro 2
Le ministère russe de l’Énergie a abaissé temporairement les normes de qualité, jusqu’au 1er juillet 2027. Les carburants Euro 2, 3 et 4, plus soufrés, redeviennent permis. Une première depuis 2016.
L’AIE y lit un indice : les unités secondaires ont subi des dégâts importants.
Le soufre encrasse les catalyseurs. Les moteurs s’usent plus vite. Personne ne le sent le premier jour.
La Russie importe aussi de l’essence. Du Bélarus. Du Kazakhstan. Et par mer, des cargaisons venues du Maroc, de Corée, d’Inde et de Türkiye en juillet et en août.
Un géant pétrolier achète son essence au Maroc.
Le front roule au diesel
Les générateurs du brouillage
Le 17 septembre, le 3e corps d’armée ukrainien affirme que ses frappes contre la logistique russe, dans la région occupée de Louhansk, ont dégradé l’approvisionnement en carburant du front. L’Institute for the Study of War le rapporte.
Le diesel, c’est le camion qui monte les obus vers la ligne.
Le diesel, c’est le générateur de la guerre électronique. Ces systèmes de brouillage consomment beaucoup, écrit l’ISW, et les forces russes les font tourner au diesel.
Le diesel, c’est le brouilleur qui se tait quand le réservoir est vide. Et le drone ukrainien qui passe.
Le diesel, c’est, selon l’ISW, une part de l’explication des avancées mécanisées ukrainiennes dans la direction de Lyman.
Le diesel, c’est le bourdonnement d’un groupe électrogène qui tousse, la nuit, au bout d’une tranchée.
Ce que personne ne mesure encore
Voilà ce que dit une unité ukrainienne, relayée par un institut. C’est une source intéressée. Elle décrit un secteur, pas toute une armée.
Aucune des pages que j’ai lues ne chiffre la pénurie au front. Aucune n’affirme que l’armée russe manque de diesel partout.
Il faut l’écrire comme ça. Le levier touche la logistique. Il ne l’a pas cassée.
Si le carburant manque déjà dans les files de Saint-Pétersbourg, alors dans les dépôts de Louhansk…
Un brouilleur sans diesel, c’est un ciel ouvert.
Le budget qui saigne
1,5 billion de roubles
Entre avril et août 2026, les pétrolières russes ont reçu 1,5 billion de roubles en subventions, soit environ 18 milliards de dollars américains, selon le ministère russe des Finances cité par l’AIE.
Le mécanisme porte un nom : l’amortisseur. Il compense les raffineurs quand le prix à l’exportation dépasse le prix intérieur.
Autrement dit, le Trésor russe paie pour que le litre reste supportable à Moscou.
Un déficit en hausse de 150 %
De janvier à août, le déficit budgétaire russe atteint 5,8 billions de roubles, en hausse de 150 % sur un an. C’est déjà plus que tout le trou de 2025, 5,6 billions.
Les recettes budgétaires totales restent près de 17 % sous l’an dernier. Malgré un brut plus cher. Malgré le Moyen-Orient.
Et pourtant, le Kremlin ne publie pas de facture pour sa guerre du diesel. Il publie des prolongations.
Un État peut subventionner une pénurie un temps. Combien de temps ?
La facture du drone arrive au ministère des Finances.
Huit jours plus tôt
Le 13 septembre
Le 13 septembre, Trump disait presque l’inverse.
Devant des journalistes, rapporte le Kyiv Independent, il affirmait que Zelensky devait cesser de mettre hors service le diesel russe. Qu’il vise d’autres cibles, mais pas le diesel, parce que la pénurie « fait mal au monde ».
Le Kremlin, par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov, a salué l’appel.
Quand le Kremlin applaudit une demande faite à Kyiv, il faut regarder qui encaisse le gain.
Même homme, même levier
Le 13 : éteindre. Le 21 : constater.
Le 13, le levier ukrainien est un problème à régler. Le 21, il devient la preuve que Moscou a perdu la main.
Huit jours. Même homme. Même levier.
Kyiv a mis des années à gagner 3 000 kilomètres de portée. Il a suffi de huit jours pour que Washington change de phrase.
Ce n’est pas une vieille consigne d’une autre administration, rangée dans un tiroir. C’est la sienne, la semaine dernière.
J’avoue une gêne. Je veux saluer l’aveu du 21 sans effacer la demande du 13. Les deux tiennent dans le même téléphone, et je ne sais pas encore laquelle pèsera à New York.
Le levier qu’on voulait éteindre est devenu l’argument.
Ormuz avant Kirishi
La meilleure objection
L’objection la plus forte mérite sa place. La voici : moins de diesel russe sur le marché, c’est moins de diesel pour tout le monde.
L’AIE le confirme. La chute du diesel russe ajoute aux fortes pressions sur les distillats moyens. En août, les exportations combinées de diesel du Moyen-Orient et de Russie sont tombées à environ 520 000 barils par jour, 75 % sous août 2025, selon des données préliminaires.
Aux États-Unis, le diesel au détail a dépassé 6,50 $ US le gallon pour la première fois, selon les données d’AAA citées par CNBC.
Camionneurs et agriculteurs américains paient environ 63 % de plus qu’il y a un an pour remplir leurs semi-remorques et leurs tracteurs, selon CNBC.
Ce que dit le calendrier
Et pourtant, le calendrier renverse l’argument.
Fin février, au début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le diesel américain se vendait autour de 3,60 $ US le gallon, selon les données de l’Energy Information Administration reprises par le Kyiv Independent. Il a ensuite grimpé jusqu’à 6,23 $, un record.
Or la campagne ukrainienne contre les raffineries alimentait déjà les pénuries russes depuis août 2025.
« Bien sûr, ce n’est pas vrai », tranche Alan Riley, de l’Atlantic Council, au sujet de la théorie de Trump. Presque toute la flambée vient de l’Iran, d’Ormuz et des raffineries du Golfe, selon lui.
Ce que je concède, je le concède en entier. Je ne le cache pas. La perte russe aggrave une pénurie née ailleurs. Les alliés la paient aussi. En septembre, la marge du diesel dépasse 100 $ US le baril sur la côte américaine du golfe du Mexique comme dans le nord-ouest de l’Europe, selon l’AIE.
La plaie est à Ormuz. Kirishi y met du sel.
Vingt-cinq mille par mois
Un chiffre sans source
Trump écrit aussi que le monde entier souffre, car 25 000 personnes, surtout des soldats, meurent chaque mois dans cette guerre.
D’où vient ce chiffre ? Le message ne le dit pas.
Aucune des pages lues pour ce texte ne l’étaye. Aucune ne lui oppose un autre total de morts établi.
C’est une déclaration. Pas un bilan.
Deux unités de mesure
L’état-major ukrainien publie, lui, un décompte quotidien des pertes russes. Le 21 septembre, il en annonçait 1 660 pour la dernière journée, rapporte le Kyiv Independent. Des pertes, blessés inclus, pas seulement des morts. Un belligérant qui chiffre l’autre.
Deux chiffres. Deux méthodes. Aucun ne vaut preuve de l’autre.
Zelensky, interrogé par le Wall Street Journal et cité par Reuters le 22, dit que Poutine ne gagne pas et ne perd pas non plus, parce que les pertes humaines ne pèsent pas pour lui comme une défaite.
Une raffinerie se répare en semaines. Un fils qui ne revient pas, jamais.
Un chiffre sans source reste une alarme, pas un bilan.
Pourquoi maintenant
Le prix avant novembre
Première raison, documentée : le prix. Selon le Kyiv Independent, une administration déjà sous pression à cause du carburant cher, avant les élections de novembre, accueillerait volontiers une baisse du diesel.
Deuxième raison : le calendrier diplomatique. Le message tombe la veille de la rencontre du 22 septembre avec Zelensky, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
Troisième raison, et c’est une inférence de ma part : décrire la Russie en perte de contrôle lui donne un argument pour exiger la fin de la guerre à Moscou aussi.
Le prix que fixe le Kremlin
Le Kremlin a qualifié de « très bonne idée » la pause des frappes sur l’énergie proposée par Trump, mais l’a liée à une levée des sanctions, rapporte le Kyiv Independent.
Voilà le mécanisme décodé. Le levier ukrainien fait mal. Moscou propose de l’échanger contre ses propres chaînes.
Le 22, Zelensky répondait qu’on ne peut pas discuter d’alléger les sanctions pendant que les Ukrainiens vivent chaque jour sous la menace des missiles et des drones, selon Reuters.
Il ajoutait autre chose. Selon des renseignements, Moscou prépare une nouvelle attaque massive.
Une pause contre des sanctions levées, c’est un rachat.
La distance qui reste
Cinq raffineries hors de portée
À la fin d’août, selon l’AIE, cinq grandes raffineries russes seulement n’avaient jamais été touchées. Toutes en Sibérie orientale ou en Extrême-Orient, entre 3 500 et 6 500 kilomètres de la frontière ukrainienne.
Au début de ce texte, 3 000 kilomètres mesuraient une portée. Ici, la distance mesure ce qui reste à l’abri. Et ce qui reste à l’abri rapetisse.
Et pourtant, la distance la plus courte n’est pas sur la carte. Elle sépare le 13 septembre du 21.
La question
L’Ukraine n’a pas choisi cette guerre. Elle a trouvé un levier qui porte jusqu’à Moscou, et qui coûte aussi à ceux qui l’aident.
Quel prix acceptons-nous d’absorber, sur le camion qui livre l’épicerie, pour que Kyiv garde le seul levier qui atteint le cœur du Kremlin ?
Le diesel reviendra. Les raffineries se répareront, lentement.
Un levier qu’on rend, on ne le reprend pas.
3 000 kilomètres, et pas un de trop.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Reuters — arrêt de la raffinerie de Moscou après l’attaque de drones, 21 septembre 2026
Reuters — frappes jusqu’à 3 000 km et nouvelle attaque russe annoncée, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
Kyiv Independent — Trump et le diesel russe « hors de contrôle », 21 septembre 2026
Kyiv Independent — la théorie de Trump sur le prix du diesel, septembre 2026
CNBC — message du 21 septembre et diesel américain au-dessus de 6,50 $, 22 septembre 2026
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