Busan, puis Pékin
Le calendrier se lit comme une ordonnance.
Octobre 2025. Xi et Trump se rencontrent en Corée du Sud. En novembre, Pékin impose des permis sur 13 produits chimiques destinés aux trois pays d’Amérique du Nord, rapporte l’AP.
Mai 2026. Trump est reçu à Pékin. Dans la foulée, la Chine ajoute trois précurseurs liés au fentanyl. On passe à 16.
Septembre 2026. Xi vient à Washington. Deux de plus, la veille de son arrivée. On arrive à 18.
Trois ajouts à la liste nord-américaine. Trois rendez-vous au sommet. Chaque rendez-vous a reçu sa dose.
Ce que la série démontre
Je ne prétends pas lire dans la tête de Xi Jinping. Je lis des dates. Elles suffisent.
Ce texte est du côté de ceux qui paient les surdoses, au Canada comme aux États-Unis. Il est contre la méthode du pouvoir chinois, le Parti et son appareil d’État, qui dose sa coopération au rythme des sommets. Parce qu’un contrôle livré au compte-gouttes n’est pas une politique de santé. C’est une monnaie.
L’adversaire n’est pas le peuple chinois. C’est une décision, signée le 22 septembre par cinq administrations d’un État-parti, et le calendrier qui l’a produite.
Chaque rendez-vous reçoit sa dose, jamais avant.
Quinze par jour
Avril 2025 à mars 2026
Quinze par jour, c’est la moyenne canadienne. Santé Canada recense 5 584 décès apparemment liés à une intoxication aux opioïdes d’avril 2025 à mars 2026.
Quinze par jour, c’est 10 % de moins que l’année précédente. Le chiffre baisse. Il reste quinze appels, chaque jour, que personne ne voulait recevoir.
Quinze par jour, c’est la pente d’une série qui totalise 57 509 décès entre janvier 2016 et mars 2026, selon la même Infobase fédérale.
Au premier trimestre 2026, 70 % de ces décès impliquaient des analogues du fentanyl. Et 78 % sont survenus en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario.
Le corps avant la liste
La liste de Pékin parle de pipéridones. Dans les maisons, on parle d’un prénom.
Le téléphone qui sonne dans le vide. La porte de la salle de bain qu’on n’ose plus laisser fermée. Le souffle qu’on écoute, la nuit, à travers un mur.
Personne, dans ces maisons, ne connaît le nom de l’ester ajouté mardi. Tout le monde connaît le silence qui suit la sirène.
Pékin dose en substances. Les familles vivent en jours.
Le prix de la première goutte
De 20 % à 10 %
À Busan, la goutte n’était pas gratuite.
Le décret présidentiel du 4 novembre 2025 l’écrit en toutes lettres. Pékin s’engage à cesser l’expédition de certains produits chimiques désignés vers l’Amérique du Nord. En échange, Washington abaisse le tarif lié au fentanyl de 20 % à 10 %, à compter du 10 novembre 2025.
La moitié d’un tarif contre une liste. Le marché était clair.
Ce tarif, Trump l’avait imposé le 1er février 2025, puis doublé en mars. Sur ce point précis, bon coup. La pression a produit une liste. Rien n’indique que Pékin l’aurait publiée sans elle.
Une promesse sans compteur
Et pourtant, le même décret ne fixe aucun seuil public. Aucune cible de saisies. Aucun chiffre de surdoses à faire baisser.
Il confie au secrétaire à la Sécurité intérieure le soin de surveiller la mise en œuvre. Il laisse au président la possibilité de modifier l’ordre si Pékin ne tient pas parole. C’est tout.
Mauvais coup, là. Washington a payé comptant une promesse à crédit.
Une liste de produits n’est pas un résultat. C’est un inventaire.
La moitié d’un tarif, contre un inventaire.
Ce que dit vraiment l'annonce
Trois pays nommés
Il faut lire l’annonce numéro 40 jusqu’au bout. Sa dernière phrase est la plus instructive.
Le permis ne vise que trois destinations pour la partie nord-américaine de la liste : les États-Unis, le Mexique et le Canada. Une seconde partie concerne le Myanmar, le Laos et l’Afghanistan.
Le permis ne s’applique pas ailleurs. Le texte le dit noir sur blanc : vers les autres pays ou régions, aucune demande de permis n’est requise.
Le permis ne dit rien, non plus, de ce qui suit. Combien de demandes. Combien de refus. Quels exportateurs. Quels volumes.
La porte d’à côté
Un précurseur qui ne peut plus partir directement vers Vancouver sans permis peut encore partir vers un pays tiers. Rien, dans l’annonce, ne l’interdit.
Je ne dis pas que ça arrive. Je dis que l’annonce ne l’empêche pas, et qu’elle ne publie aucune donnée qui permettrait de vérifier le contraire.
Trois pays sous permis. Le reste du monde sans formalité.
Ce n’est pas un détail de juriste. C’est l’architecture du geste : visible là où Washington regarde, muet partout ailleurs.
Un permis pour trois pays, une porte pour tous les autres.
La coopération existe
Liaoning, Guangdong, Floride, Nevada
Il faut donner à Pékin sa meilleure carte. Elle existe, et elle est solide.
Début avril 2026, des policiers antidrogue chinois et américains ont mené des opérations simultanées au Liaoning, au Guangdong, en Floride et au Nevada. Cinq suspects arrêtés. Deux Chinois, trois Américains. Des drogues saisies. C’est l’agence officielle Xinhua qui l’annonce, reprise par Reuters le 11 mai 2026.
Xinhua rapportait en mars que la province du Hubei menait une campagne contre les trafiquants de précurseurs du fentanyl, avec sept arrestations autorisées en février.
Début avril, Washington remettait à la Chine un fugitif soupçonné de trafic de drogue, selon les médias d’État.
Le Council on Foreign Relations, peu suspect de complaisance envers Pékin, reconnaît lui-même une coopération policière notable depuis Busan.
L’objection sous sa forme forte
L’argument de Pékin se défend. Des listes. Des permis. Des arrestations conjointes. Quel partenaire taxé a livré autant, en si peu de temps ?
Pékin ajoute que le fentanyl est d’abord un problème américain, dont Washington porte la responsabilité, rapporte Reuters.
C’est l’objection la plus forte contre ma thèse. Elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Elle mérite qu’on regarde son horloge.
La coopération est réelle. Reste à lire son horloge.
L'horloge de Xinhua
Avril, mai, Pékin
Relisons les dates, lentement.
L’opération conjointe a lieu début avril. Xinhua l’annonce le 11 mai. Trump arrive à Pékin quelques jours plus tard. Il y est le 14 mai.
Début avril, les menottes. Le 11 mai, le communiqué. Le 14 mai, le Palais de l’Assemblée du peuple.
Plus d’un mois entre l’arrestation et sa publicité. Trois jours entre la publicité et le sommet.
La coopération n’est pas fausse. Sa mise en vitrine est dosée.
Le calendrier n’invente rien. Il choisit le moment où le vrai devient utile.
Ce qu’on a saisi
Un détail, dans la dépêche, dit l’inverse du récit. Les drogues saisies étaient du protonitazène, un opioïde de synthèse, et du bromazolam, une benzodiazépine de synthèse.
Pas du fentanyl.
La liste ajoute des pipéridones. Les saisies montrent déjà d’autres familles de molécules. Le marché n’attend pas l’annonce suivante.
Et pourtant, on applaudira à Washington. Deux substances, une opération, un communiqué. De quoi remplir une conférence de presse.
La coopération est vraie. Son calendrier est une stratégie.
Plus de cent quatre-vingts par jour
Les données du 16 septembre
Aux États-Unis, le CDC publie chaque mois ses décomptes provisoires. Dernière mise à jour : le 16 septembre 2026.
Sur les douze mois terminés en avril 2026, l’agence prévoit 66 937 décès par surdose, toutes drogues confondues.
Divisé par 365, ça donne un peu plus de 180 morts par jour. C’est mon calcul, pas le sien.
Sur les douze mois terminés en octobre 2025, juste avant l’entrée en vigueur de la liste de Busan, le CDC prévoyait 71 779 décès.
La baisse qui ne porte pas de signature
Il faut l’écrire, même quand ça dérange la thèse. Les morts baissent. Aux États-Unis comme au Canada.
Mais la baisse n’a pas attendu Pékin. Santé Canada consacre déjà une page aux facteurs possibles du recul de 2024 par rapport à 2023. Bien avant Busan.
Ni Pékin ni Washington ne peuvent signer cette courbe seuls. Personne ne sait quelle part revient à deux esters de pipéridone.
Je l’avoue : je ne sais pas mesurer ce que deux permis changent dans une ruelle de Vancouver. Et l’annonce du 22 septembre ne publie rien qui permettrait de le savoir.
La courbe baisse. Personne ne peut la signer.
Ce que Pékin achète
Le tarmac et le ciel
Pékin y gagne d’abord la moitié d’un tarif, en novembre 2025.
Pékin y gagne ensuite un accueil que le CFR qualifie de geste sans précédent : Trump attendu sur le tarmac, un bombardier B-2 et quatre F-22 prévus au-dessus de la cérémonie.
Pékin y gagne un rapport mis au frigo. Washington a retardé un rapport de la section 301 qui recommandait un tarif de 7,5 % sur la Chine, selon le CFR.
Pékin y gagne une négociation sur la trêve tarifaire qui expire le 10 novembre. Il la voudrait jusqu’à la fin du mandat de Trump. Le représentant au Commerce, Jamieson Greer, parle de trois à six mois.
Pékin y gagne du temps sur Taïwan, avec un paquet d’armes retardé peut-être jusqu’à la fin de l’année, écrit le même institut.
Deux gouttes contre un climat
D’un côté, deux esters de pipéridone. De l’autre, un tarmac, un survol, un rapport suspendu, une trêve en négociation.
Le taux de change n’est pas en notre faveur.
Le CFR résume la lecture de Pékin : la Chine estime avoir apprivoisé l’administration Trump avec ses restrictions sur les terres rares. L’administration juge d’ailleurs que les deux tiers seulement des engagements chinois sur ces minerais ont été tenus.
Pékin paie en molécules. Il encaisse en calendrier.
Le levier que la Cour a repris
Février 2026
Il y a un détail que les communiqués de sommet oublient. Le tarif lié au fentanyl n’existe plus.
En février 2026, la Cour suprême des États-Unis l’a invalidé, rapportent l’AP et Reuters. La loi d’urgence invoquée ne donnait pas au président le pouvoir de taxer.
Le levier de Busan n’est pas tombé à Pékin. Il est tombé à Washington, devant neuf juges.
Et pourtant, les gouttes continuent. Trois précurseurs en mai. Deux en septembre.
Ce que ça révèle
Si Pékin ajoute des substances alors qu’il n’y a plus de tarif lié au fentanyl à faire tomber, tout indique que la goutte achète autre chose. L’atmosphère. Le droit de dire, au sommet, que la Chine a livré. Et le droit de demander en retour.
Une goutte de bonne volonté pèse peu. Elle ouvre pourtant beaucoup de portes.
Trump sera jugé ici sur un acte précis. Si le sommet présente ces deux substances comme un livrable, sans chiffre de résultat exigé, ce sera un mauvais coup : Pékin aura fixé à la fois le prix et l’unité de mesure.
Le tarif est tombé. La pipette est restée à Pékin.
Ce que la pipette ne voit pas
La nuit, dans les cuisines
La pipette ne voit pas la cuisine où un père attend que la porte d’entrée s’ouvre.
Elle ne voit pas la trousse de naloxone qu’on range près des clés, et qu’on a appris à ouvrir d’une seule main.
Elle ne voit pas le froid du plancher quand on s’agenouille à côté de quelqu’un qui ne répond plus.
Elle ne voit pas les mains qui tremblent en composant le 911, ni la sirène qui arrive trop tard, ou juste à temps.
Quinze, encore
Ces chiffres-là ne passent pas par le ministère du Commerce. Ils passent par les bureaux des coroners.
Entre la goutte de mai et celle de septembre, il s’est écoulé quatre mois. Au rythme moyen publié par Santé Canada, quatre mois, c’est environ 1 800 décès au Canada. Encore mon calcul.
Deux gouttes.
Une pipette mesure des millilitres. Elle ne mesure pas un plancher de cuisine à 3 h du matin.
Pour Pékin, la goutte est un geste. Pour ces maisons, c’est l’intervalle entre deux gestes, et cet intervalle se mesure en nuits.
Entre deux gouttes, des milliers de nuits.
Shenzhen, Miami, la suite
Novembre, décembre
Le CFR décrit une Chine qui veut gérer Washington avec un calendrier de rencontres. Shenzhen en novembre. Miami en décembre.
Le même institut écrivait, à la veille de la visite, que le dossier fentanyl semblait plus calme et qu’aucun nouvel engagement n’avait été annoncé. Puis l’annonce numéro 40 est tombée.
Si la méthode tient, une goutte attend Shenzhen. Une autre attend Miami.
Une dose par rendez-vous, c’est une politique qui ne s’épuise jamais. Il reste une molécule à offrir. Il reste un sommet pour l’offrir.
Deux substances avant Washington. Avant Shenzhen…
Le précédent de 2017
Le CFR rappelle qu’en 2017, la Chine avait promis 83,7 milliards de dollars d’investissement en Virginie-Occidentale. Rien ne s’est matérialisé.
En mai 2026, Trump a annoncé des achats chinois de 200 avions Boeing. Pékin n’a rien confirmé, note le même institut.
Deux promesses. Deux silences. Une même méthode : l’annonce d’abord, la preuve jamais.
Qui tient le registre de ce qui a été promis, et de ce qui a été livré ?
Une promesse de Pékin se juge à la livraison, jamais à l’annonce.
La mesure qui manque
Un chiffre, pas une liste
Le Canada est sur la liste. Il n’est pas à la table.
Le décret du 1er février 2025 visait aussi Ottawa, au nom des drogues illicites franchissant la frontière nord. Le Mexique aussi. Les deux pays ont encaissé le tarif, puis la décision de la Cour.
Aucun chiffre de permis demandés, accordés ou refusés n’accompagne l’annonce du 22 septembre.
Aucun chiffre de saisies n’est publié avec elle.
Aucun chiffre de résultat n’était exigé par le décret de novembre 2025.
Ottawa n’a rien à négocier dans ce salon de Washington. Il peut exiger ailleurs. Des données sur les permis d’exportation vers le Canada. Des saisies datées à la frontière. Une mesure qui ne dépend d’aucun sommet.
La question
Qu’acceptons-nous, nous, quand deux gouttes de Pékin suffisent à faire applaudir deux capitales pendant que les coroners continuent d’ouvrir des dossiers ?
Le sommet finira vendredi. Les photos resteront.
La pipette aussi.
Deux gouttes par sommet, quinze deuils par jour.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Ministère chinois du Commerce — annonce no 40 sur les précurseurs soumis à permis, 22 septembre 2026
CDC, NCHS — décomptes provisoires des décès par surdose, mise à jour du 16 septembre 2026
Santé Canada, Infobase — méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants, données à mars 2026
Sources Secondaires :
Council on Foreign Relations — dix enjeux du sommet Trump–Xi à Washington, septembre 2026
Reuters — arrestations conjointes Chine–États-Unis dans une enquête antidrogue, 11 mai 2026
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