Ce que Trump a dit
La rencontre a duré 40 minutes, selon The Independent. C’était la première, en personne, entre les deux hommes.
Le ton était chaud. Trump a dit que la relation avec Londres allait mieux qu’avec le prédécesseur de Burnham. Il l’a décrit comme un homme d’affaires naturel.
Puis il a parlé des Chagos. Deux adjectifs : « terrible » et « ridicule ».
Il a décrit l’île comme « un terrain très important, militairement et stratégiquement ». Pour les Britanniques. Pour les Américains.
La chaleur d’abord. La gifle ensuite.
La BBC précise qu’il a insisté sur son importance pour les opérations américaines liées à l’Iran.
Ce que Burnham a dit ensuite
Plus tard, interrogé par la BBC, Burnham n’a pas démenti que l’accord puisse être mort. Il a esquivé.
Il a parlé d’un accord hérité. Il a dit qu’il fallait une résolution. Il a répété que l’avenir de la base importait pour la sécurité britannique, et pour Washington.
Nigel Farage, lui, n’a rien esquivé. Il a déclaré l’accord mort, en remerciant le ciel, rapporte la BBC.
Je suis du côté de la base et de la parole signée. Contre le revirement de Washington, qui les oppose l’une à l’autre. Parce qu’une île se garde mieux avec un traité qu’avec une volte-face.
Deux adjectifs ne remplacent pas un traité.
Un terrain, dit Trump
Au milieu de l’océan
Diego Garcia est la plus grande île de l’archipel des Chagos. Elle porte une base militaire britannique et américaine.
Londres a mis le territoire à la disposition d’une base conjointe en 1966, rappelle la bibliothèque de la Chambre des lords.
L’archipel est à quelque 1 250 milles au nord-est de Maurice. Loin de tout. C’est précisément sa valeur.
Trump parle de terrain. Il parle en promoteur. Mais le promoteur a raison sur un point : l’endroit ne se remplace pas.
Une piste. Une rade. Un océan autour.
On ne déménage pas une piste. On ne recrée pas une rade au milieu d’un océan parce qu’un bail a mal tourné.
Téhéran cette année, Pékin ensuite
Mardi, Trump a nommé l’Iran. Pas la Chine.
Ma lecture, et je la signe comme telle : une base qui sert contre Téhéran cette année pèsera contre Pékin pendant toute la durée du bail.
La Chine est la première menace pour l’Occident. Regardez une carte. Entre le golfe Persique et les mers de Chine, Diego Garcia est posée au centre.
Qui tient l’île garde un œil sur cette route. Qui la lâche laisse l’œil à un autre.
Une île loin de tout voit tout passer.
Ce qu'un allié cède
Le traité du 22 mai 2025
Le traité a été signé le 22 mai 2025 par Keir Starmer et Navin Ramgoolam. Je l’ai lu. Voici ce qu’il contient.
Le traité dit à l’article premier que Maurice est souveraine sur l’archipel des Chagos tout entier, Diego Garcia comprise.
Le traité dit que Maurice autorise le Royaume-Uni à exercer ses droits sur Diego Garcia pour 99 ans, avec une prolongation possible de 40 ans.
Le traité dit que Londres garde la pleine responsabilité de la défense et de la sécurité de l’île, et qu’elle peut exploiter la base avec les Américains.
Le traité dit que Maurice est libre de réinstaller des Chagossiens sur les autres îles. Pas sur Diego Garcia.
Le traité dit enfin que Londres paiera. Une somme annuelle. Un fonds pour les Chagossiens. Un appui au développement sur vingt-cinq ans.
La facture
Selon Reuters, le versement moyen atteint 101 millions de livres par an, pour une valeur estimée à 3,4 milliards de livres sur la durée de l’accord.
Les adversaires de l’accord avancent des montants bien plus élevés. Le gouvernement parle d’une valeur actualisée.
Un allié cède la souveraineté. Il garde les clés de la base. Et il paie le loyer.
On cède le titre, on garde la clé, on paie le loyer.
La Chine n'est pas nommée
Mais l’annexe la devine
Le mot Chine n’apparaît pas dans le traité. Je l’ai cherché.
Et pourtant, l’annexe de défense se lit comme la réponse à une seule crainte : qu’une troisième puissance vienne s’installer à côté.
Entre 12 et 24 milles marins autour de Diego Garcia, toute installation maritime, tout capteur, toute île artificielle se décide à deux, Londres et Port-Louis.
Sur les autres îles, toute présence de forces de sécurité ni britanniques, ni américaines, ni mauriciennes exige une décision conjointe. Seules exceptions : la catastrophe naturelle, l’urgence humanitaire.
Plus loin encore, Maurice doit mener un examen de sécurité avant d’autoriser une île artificielle ou un capteur.
Le mot qui manque
Une île artificielle. En plein océan Indien. Qui, sur cette planète, fabrique des îles pour y poser des pistes ?
Kemi Badenoch, cheffe des conservateurs, soutenait en mai 2025 que Maurice se rapproche de la Chine et de la Russie. C’est son accusation. Le dossier que j’ai lu ne la démontre pas.
Le traité, lui, ne fait confiance à personne. Il verrouille.
Des verrous. Pas des promesses.
C’est ce que l’opposition oublie de lire.
Pékin n’est pas dans le texte. Pékin est dans les verrous.
Janvier, avril, septembre
Le Trump de février 2025
En février 2025, devant Keir Starmer, Trump se disait enclin à accepter l’accord. Il avait le sentiment que ça marcherait très bien.
Washington avait mené un examen interagences complet. Conclusion rapportée par la bibliothèque des lords : l’accord garantit l’exploitation stable, durable et efficace de la base.
C’est l’administration Trump qui l’a écrit. Pas Londres. Pas Port-Louis.
Le Trump de 2026
Puis le vent a tourné. Reuters rapporte que Trump a qualifié l’accord de grosse erreur plus tôt cette année.
En avril 2026, la ratification a été suspendue indéfiniment, faute d’appui américain, selon la BBC.
Entre les deux, un refus. Keir Starmer n’a pas permis l’usage des bases britanniques pour les premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, rappelle la BBC. Le Telegraph établit le lien : Trump aurait changé d’avis après ce refus.
Si ce lien tient, une île de l’océan Indien paie pour une querelle née ailleurs. S’il ne tient pas, le revirement reste sans explication publique. Dans les deux cas, le texte, lui, n’a rien fait.
Et pourtant, aucune clause n’a bougé depuis la revue de Washington. Même île. Même base. Même texte.
Un président peut changer d’avis. C’est son droit. Un allié, lui, doit savoir lequel croire.
Le traité n’a pas changé. Le verdict de Washington, oui.
Entre 1 400 et 1 700 personnes
Ce que 1971 a permis
Il faut revenir avant la base. Avant les avions.
En 1965, Londres détache les Chagos de Maurice, alors colonie, et crée le Territoire britannique de l’océan Indien. Maurice reçoit 3 millions de livres.
En 1971, une ordonnance du commissaire du territoire, prise sous la direction de ministres britanniques, interdit d’y entrer ou d’y rester sans permis. Elle autorise le retrait des derniers habitants.
Il n’existe aucun chiffre officiel. Les estimations parlent de 1 400 à 1 700 Chagossiens retirés de leurs îles.
Beaucoup ont été réinstallés à Maurice et aux Seychelles. D’autres ont gagné le Royaume-Uni en 2002.
Ce qu’on emporte
On emporte ce qu’on peut porter. Le reste reste.
La maison. La tombe des parents. Le bruit de la mer contre la porte. Le sel dans les draps.
Puis un quai qu’on ne connaît pas. Une chaleur qui n’est pas la même. Des enfants qui grandiront en demandant où c’était, et à quoi ça ressemblait, et pourquoi on ne peut pas y…
Londres a versé 650 000 livres pour la réinstallation dans les années 1970. Puis 4 millions, dans les années 1980.
Quatre millions. Pour une île natale.
On a vidé des îles pour faire de la place à une base.
La Cour a parlé en 2019
Le 25 février 2019
L’Assemblée générale des Nations unies avait posé la question à la Cour internationale de Justice par sa résolution 71/292, en juin 2017.
La Cour a dit, le 25 février 2019, que la décolonisation de Maurice n’avait pas été menée à terme de façon licite lors de son indépendance.
La Cour a dit que le détachement des Chagos ne reposait pas sur l’expression libre et authentique de la volonté des populations concernées.
Libre. Authentique. Deux mots absents de 1965.
La Cour a dit que le Royaume-Uni devait mettre fin à son administration de l’archipel le plus rapidement possible.
La Cour a dit enfin une chose qu’on oublie : la réinstallation des Chagossiens relève des droits humains, et l’Assemblée générale doit s’en saisir.
116 voix
En mai 2019, l’Assemblée générale a salué l’avis par sa résolution 73/295. 116 voix pour, 6 contre, 56 abstentions, selon la bibliothèque des lords.
Pas une question de loyer. Une question de droits. Des droits de gens qui vivent encore.
Six ans plus tard, le traité de 2025 reconnaît dans son préambule les torts du passé.
La Cour n’a pas parlé de piste. Elle a parlé de volonté.
L'objection sous sa forme forte
Ce que disent les conservateurs
L’objection mérite d’être dite entière. Elle est sérieuse. La voici.
Ils disent que l’avis de 2019 est consultatif. Qu’aucun jugement contraignant n’oblige Londres à céder quoi que ce soit.
Ils disent que le Royaume-Uni paie pour louer une terre qu’il possède déjà. James Cartlidge, porte-parole conservateur en défense, parlait en 2025 d’une taxe de capitulation.
Ils disent que le coût réel dépasse de loin 3,4 milliards. Badenoch parlait de plus de 30 milliards de livres.
Ils disent que l’archipel autour d’une base stratégique passe à un État dont Londres ne contrôle pas les amitiés.
Ce que j’en concède
Je concède que l’avis de la Cour n’est pas un jugement. Il n’oblige pas au sens strict.
Je concède que Trump a raison sur l’essentiel : la base ne se marchande pas. Burnham le dit lui-même.
Je concède que le traité ne rend pas Diego Garcia aux Chagossiens. Quatre responsables onusiens l’ont écrit en juin 2025 : leur droit au retour sur l’île n’est pas garanti.
C’est le point faible du texte que je défends. Je l’écris quand même.
Une bonne objection se regarde en face, pas de dos.
Pourquoi elle ne suffit pas
Le tribunal qui attend
Consultatif ne veut pas dire sans conséquence.
Le comité des accords internationaux de la Chambre des lords l’a écrit en juin 2025 : sans ratification, Maurice reprendra probablement sa campagne devant les juridictions internationales, pour obtenir un jugement contraignant.
John Healey, alors ministre de la Défense, désignait le Tribunal international du droit de la mer comme le risque le plus proche.
Un jugement contraignant contre Londres, ce serait une base assise sur un titre contesté. Pour un siècle.
Moins de 0,2 %
Healey chiffrait le coût à moins de 0,2 % du budget annuel de la défense.
Le chiffre est le sien. Il donne une échelle. Une assurance juridique, payée à l’année.
Et les verrous de l’annexe, ceux qui tiennent une troisième puissance à distance, n’existent que si le traité entre en vigueur.
Déchirer le traité, c’est déchirer les verrous avec.
Sans traité, pas de décision conjointe sur ce qui s’installe à 24 milles de la piste.
Sans traité, pas de fonds pour les Chagossiens. Pas de réinstallation encadrée.
Sans traité, pas de répit : Maurice retourne devant les juges. Et elle y retourne forte d’un avis déjà rendu.
Le statu quo n’est pas un abri. C’est un sursis.
Un sursis ne garde pas une île pour un siècle.
Ce que Maurice a entendu lundi
Le 21 septembre
La veille de New York, Burnham a appelé Navin Ramgoolam. Selon Reuters, ils ont convenu d’une rencontre entre leurs ministres des Affaires étrangères à l’ONU.
Le bureau du premier ministre mauricien, cité par le Telegraph, a écrit que Burnham avait réitéré son engagement à tout faire, avec les États-Unis, pour la ratification.
Ramgoolam l’a remercié d’aider à clore un chapitre douloureux pour les Chagossiens.
Burnham, lui, disait aux journalistes, selon Reuters, travailler vers une résolution. Pas encore trouvée, admettait-il.
Lundi, tout faire. Mardi, un oui à Trump.
Deux phrases. Deux destinataires. Un seul premier ministre.
Et une île au milieu, qui n’a rien signé ce jour-là.
Deux oui, une île
Les deux oui ne se contredisent pas forcément. Revoir un accord n’est pas l’abandonner.
Mais à Port-Louis, on a entendu le premier. À Washington, on a entendu le second.
L’avis de La Haye a donné raison à Maurice. Elle a signé avec Londres. Elle attend maintenant la ratification.
Et un pays qui attend depuis 1968 sait reconnaître un oui qui recule.
Deux oui en deux jours, c’est un oui de trop.
Le bon coup et le mauvais
Ce que Trump peut obtenir
Je juge Trump sur ses actes. Celui-ci en contient deux. Deux actes. Deux verdicts.
Le bon : il met la base au centre. Si sa pression arrache des garanties plus dures contre toute présence étrangère dans l’archipel, l’Occident y gagne, face à Pékin comme face à Téhéran.
Le mauvais : il retourne un accord que sa propre administration avait validé. Il pèse un allié en public, devant les caméras, dès leur première rencontre.
Le même jour, Burnham a dû défendre devant lui la souveraineté britannique sur les Malouines. Trump avait laissé entendre ce mois-ci que Washington ne viendrait pas en aide à Londres face à l’Argentine, selon la BBC.
Un allié pesé deux fois dans la même heure.
Ce que Pékin peut en tirer
Voici ce que je vois venir. C’est une inférence, pas un fait.
Si l’Occident déchire un traité conclu pour se conformer enfin à un avis de la Cour, Pékin tient son argument. Le droit international, dira-t-il, ne vaut pour l’Occident que tant qu’il l’arrange.
Et Maurice, rejetée, cherchera d’autres appuis. Ou d’autres juges.
Je ne dis pas que ça arrivera. Je dis que la porte existe.
Garder une base en perdant sa parole, c’est la garder à moitié.
Le oui qu'on n'a jamais demandé
Les voix de l’archipel
À New York, il y avait Trump, Burnham et des caméras. Aucune des sources que j’ai lues ne donne une chaise à un Chagossien.
Le jour de la signature, en mai 2025, deux Chagossiennes vivant au Royaume-Uni ont obtenu une injonction temporaire contre la signature. Elle a été levée le jour même. À Maurice, Olivier Bancoult, du Groupe réfugiés Chagos, saluait un jour historique.
Les Chagossiens ne parlent pas d’une seule voix. On leur doit au moins de les écouter toutes.
J’avoue une chose. Je ne sais pas quelle solution rendrait à la fois la base sûre et la dignité entière. Je sais seulement que, le 22 septembre, personne ne l’a cherchée devant les caméras.
La question
Nous sommes les alliés de Londres et de Washington. Nous dormons à l’abri de ce que cette île surveille.
Pour elle, que vaut le plus : une parole britannique reprise en une syllabe, ou un oui que personne n’a jamais demandé aux familles retirées de l’archipel ?
La base tiendra peut-être. Le traité, peut-être pas.
Les familles, elles, attendent depuis 1971. Leur oui n’a jamais été à l’ordre du jour.
Diego Garcia se garde avec les oui qu’on ose demander.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Reuters — Burnham cherche une résolution sur Diego Garcia, 21 septembre 2026
Sources Secondaires :
The Independent — Burnham revoit l’accord des Chagos après les critiques de Trump, 22 septembre 2026
BBC News — Trump et Burnham à l’ONU, l’accord des Chagos jugé terrible, 22 septembre 2026
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