Solomianskyi, entre les immeubles
Holosiivskyi n’est pas seul.
Dans Solomianskyi, des débris de drone tombent entre des immeubles d’habitation, selon Klitschko. Un incendie prend dans les locaux d’une entreprise de transport.
Dans Holosiivskyi, l’administration militaire de la ville rapporte un entrepôt en feu. Le Kyiv Post ajoute un centre d’affaires de quatre étages endommagé.
Darnytskyi, sur la route de Kharkiv
Dans Darnytskyi, sur la route de Kharkiv, une station du réseau UPG est touchée. Meduza parle d’un toit en flammes. United24 écrit qu’elle a été complètement détruite.
Un drone frappe aussi une installation de transport dans le même arrondissement, selon Meduza.
Stations. Entrepôt. Transporteurs. Lisez la liste lentement.
Aucune de ces adresses n’est une centrale électrique. Gardez ce détail en tête. Il reviendra.
Ce n’est pas une carte militaire. C’est la carte de ce qui fait bouger une ville.
On ne vise pas une ville. On vise ce qui la fait rouler.
Un bilan qui bouge
Un blessé, puis trois
Au petit matin, Meduza compile les messages des responsables ukrainiens. Un blessé à Kyiv, d’après les premières informations.
Puis Klitschko monte le compte. Trois personnes hospitalisées. Deux dans un état grave, selon le Kyiv Post et United24.
Un bilan de guerre n’est jamais une photo. C’est un film qui roule encore quand on le regarde.
Le mort de la mi-matinée
En milieu de matinée, l’administration militaire de Kyiv annonce qu’un des blessés hospitalisés est mort, rapporte le Kyiv Independent.
Une personne. Aucun nom publié. Aucun âge. Je n’en ajouterai pas.
Je le note parce que le premier chiffre voyage plus loin que le dernier. Le premier finit dans les résumés. Le dernier arrive quand le monde a déjà tourné la page.
Un bilan qui commence à un blessé.
Un bilan qui monte à trois.
Un bilan qui finit par un mort, après les premières dépêches, après le café, après que bien des gens ont déjà classé la nuit parmi les « légères ».
Une nuit légère, ça n’existe pas pour celui qui manque.
161
Depuis 18 h la veille
Cent soixante et un.
Selon les données préliminaires de l’armée de l’air ukrainienne, citées par le Kyiv Post, la Russie a lancé 161 drones d’attaque à partir de 18 h, le 22 septembre.
Dont 82 drones à réaction de type Shahed. Le reste : des Gerbera, des leurres, d’autres modèles.
À 8 h, la défense aérienne revendique 119 drones abattus ou neutralisés.
Ce que 119 ne dit pas
119 sur 161. Il en reste 42. C’est le décompte de Kyiv. Je le garde comme le sien.
Quarante-deux machines hors de la colonne des réussites. Certaines se perdent. D’autres tombent dans un champ. Quelques-unes trouvent une pompe.
Klitschko l’avait déjà dit, rappelle le Kyiv Independent : la ville manque d’armes pour intercepter les drones et les missiles russes.
Une capitale qui manque d’intercepteurs. Une nuit de 161 drones. Le lien se fait tout seul.
Quarante-deux, c’est assez pour une nuit entière.
New York, le même soir
L’offre de Zelensky
Pendant que les drones décollent, Volodymyr Zelensky est à New York.
Le 22 septembre, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, il rencontre Donald Trump et met sur la table une trêve énergétique.
L’offre tient en une ligne, rapporte Al Jazeera. L’Ukraine cesse de frapper les raffineries russes si Moscou cesse de frapper le réseau énergétique ukrainien.
Euromaidan Press rapporte sa formule, en substance : si Moscou ne veut pas qu’on touche à ses capacités de raffinage, qu’elle ne touche ni au système énergétique ukrainien ni à l’approvisionnement en eau.
L’eau. Le mot compte. Il dit que la liste de Kyiv déborde déjà la centrale.
Réciproque. Pas unilatérale. Zelensky insiste. Washington accepte de transmettre la proposition à Moscou, sans rien exiger de Kyiv seul, selon le même média.
L’avertissement sur Telegram
Quelques heures plus tôt, sur Telegram, Zelensky avait prévenu. Selon le renseignement ukrainien, Moscou prépare une nouvelle attaque massive.
Pendant que la trêve se discute à New York, l’armée de l’air suit les premiers drones.
Pendant que la proposition part vers Moscou, les Shahed à réaction filent vers leurs cibles.
Pendant que la réponse se fait attendre, une pompe de Holosiivskyi reçoit la sienne.
Et pourtant, la nuit n’a pas eu besoin de l’attaque massive pour frapper.
La trêve voyage en avion. Les drones sont déjà partis.
La pompe n'est pas une centrale
Le trou dans la définition
Voici ma lecture. Je la signe.
Je suis du côté de ceux qui font la file à la pompe, contre le commandement russe qui choisit ses cibles, parce que viser le carburant civil la nuit même d’une offre de trêve énergétique, c’est occuper le trou d’une définition avant même qu’elle existe.
L’offre de Kyiv parle de réseau, de raffineries, d’énergie. Une station-service de quartier n’est pas une centrale. Un entrepôt n’est pas un poste électrique.
C’est une lecture, pas un aveu : l’état-major russe ne publie pas ses raisons. Mais la liste de la nuit parle seule.
La fonction, pas l’accident
Ce n’est pas un radar. C’est une pompe Ukrnafta.
Ce n’est pas un dépôt de munitions. C’est un entrepôt de Holosiivskyi.
Ce n’est pas une base. C’est une entreprise de transport à Solomianskyi.
Ce n’est pas une tranchée. C’est la route de Kharkiv, dans Darnytskyi.
Ce n’est pas le réseau. C’est ce qui roule dessus.
Une trêve qui protège les centrales et laisse les pompes…
Frapper là où le futur texte ne dira rien, c’est déjà négocier.
On négocie la centrale. On frappe la pompe.
Le 14 septembre, déjà
Un message sur Truth Social
Ce n’est pas la première fois.
Le 14 septembre, Donald Trump écrit sur Truth Social que l’Ukraine et la Russie ont accepté de ne plus frapper leurs cibles énergétiques, rapporte Ukrainska Pravda.
La veille, le 13 septembre, Trump avait demandé à Zelensky de cesser les frappes sur les installations de diesel russes, précise le même média.
Ni Kyiv ni Moscou ne confirment sur le coup.
Le Kremlin, selon Al Jazeera, avait accueilli l’idée d’un moratoire. En réclamant, au passage, des mesures sur ses exportations maritimes et un allègement des sanctions.
Le 15, deux stations
Le lendemain, 15 septembre, deux stations-service sont touchées à Kyiv, dans Darnytskyi et Holosiivskyi, selon United24.
Le 14, une trêve annoncée. Le 15, deux pompes.
Mêmes arrondissements. Même type de cible. Huit jours avant la nuit du 23.
Les frappes ont repris presque aussitôt, écrit Al Jazeera. Personne n’a eu le temps d’y croire.
Une trêve annoncée n’est pas une trêve tenue.
Seize
Le décompte de la ville
Seize.
Selon le chef par intérim de l’administration militaire de Kyiv, cité par United24, les frappes russes ont endommagé 16 stations-service dans la capitale depuis le début de 2026.
Seize fois, il a fallu fermer une pompe.
Seize fois, il a fallu balayer le verre.
Seize fois, il a fallu décider de rouvrir. Ou non.
Pas d’abri à chaque pompe
Klitschko l’avait dit avant cette nuit. La ville n’a pas les moyens de construire un abri à chaque station-service, rapporte le Kyiv Independent.
Arrêtez-vous sur cette phrase. Un maire explique qu’il ne peut pas bétonner chaque pompe. Ça veut dire qu’on y a pensé.
Il y a aussi ceux qui travaillent là. Le caissier de nuit. Celui qui lave le pare-brise. Ils ne signent aucune trêve. Ils ouvrent quand même à l’heure.
Dans quelle ville du monde un maire doit-il penser à ça ?
Seize pompes. Aucune n’était un front.
Le réservoir jamais sous la moitié
Le sac, les clés, l’essence
À Kyiv, le plein n’est pas une corvée. C’est un plan.
Il y a le sac près de la porte.
Il y a le chargeur branché dans l’entrée, les papiers dans une pochette.
Il y a le trousseau sur le crochet, toujours au même endroit.
Il y a le réservoir. Jamais sous la moitié. Parce que le jour où il faut partir, on ne fait pas la file.
Les mères le savent. Elles comptent en quarts de réservoir. Un quart, c’est la ville voisine. Une moitié, c’est la route qu’on n’ose pas nommer.
Une ville qui compte en litres
L’état-major compte en drones. La ville compte en litres.
Frapper la pompe, ce n’est pas seulement brûler du carburant. C’est toucher au plan de départ de chaque famille. C’est rendre incertain le seul geste qui rassure.
Le matin du 23, à Holosiivskyi, il y avait une pompe. Puis il y a eu un drone.
Je l’avoue : c’est cette image qui me reste. Pas le chiffre. Le pistolet raccroché, l’odeur d’essence, le silence d’une station vide dans une ville qui ne sait plus si elle aura le temps de partir.
Les hommes qui veillent au front roulent sur ce carburant. Les ambulances aussi. L’autobus de 6 h aussi.
Le plein, c’était le plan. Moscou vise le plan.
Izioum et Kharkiv, la même nuit
Quatre bombes guidées
Kyiv n’était pas seule.
À Izioum, dans la région de Kharkiv, quatre bombes aériennes guidées tombent sur un quartier résidentiel, selon le Kyiv Post. Huit blessés, dont un enfant. Meduza donne le même compte.
Un immeuble de deux étages. Des maisons. Des remises. Des voitures. Quatre incendies.
Le district Kyivskyi, le soir
À Kharkiv même, le soir, des drones frappent à répétition des véhicules dans le district Kyivskyi. Une personne est morte, selon Meduza et Ukrinform.
À Zaporijjia, deux hommes de 37 et 39 ans sont blessés et le centre commercial Amstor brûle sur environ 6 000 mètres carrés, selon le Kyiv Post.
Au petit matin, Meduza fait la somme des messages officiels : un mort, onze blessés, trois régions. Le décès annoncé plus tard à Kyiv n’y figure pas encore.
Izioum. Kharkiv. Zaporijjia. Kyiv. Quatre villes dans une même nuit. La carte change de nom, pas de logique.
Des véhicules. Des pompes. Des entrepôts. Encore ce qui roule.
Trois régions, une seule obsession : ce qui roule.
L'argument de la logistique
L’objection sous sa meilleure forme
Posons l’objection comme un état-major la signerait.
Le carburant fait rouler les camions. Les camions ravitaillent l’armée. Les entrepôts stockent. Frapper la chaîne logistique d’un pays en guerre, c’est la guerre.
L’argument tient debout. Kyiv aussi frappe la chaîne énergétique de l’autre, et loin derrière la ligne.
Ce que la liste contredit
Et pourtant, la liste de la nuit ne ressemble pas à un dépôt militaire. Une station Ukrnafta de quartier. Une station UPG sur une route. Des débris entre des immeubles d’habitation.
Aucun des bilans publiés ne décrit ces sites comme militaires.
Et l’argument se retourne. Si viser le carburant est légitime, pourquoi accueillir l’idée d’un moratoire énergétique ? Pourquoi réclamer, en échange, un allègement des sanctions ?
On ne demande pas un prix pour cesser une chose qu’on juge sans importance.
On ne peut pas saluer la trêve et viser la pompe.
Ce que Kyiv frappe aussi
Les raffineries russes
Maintenant, la concession. Elle dérange mon camp. Elle se publie quand même.
L’Ukraine frappe les raffineries russes. Durement. Trump lui-même qualifie ces frappes de coups sérieux contre la Russie, rapporte le Kyiv Independent.
Selon Trump, ces frappes font grimper le prix du diesel, à l’approche des élections de mi-mandat de novembre, écrit Al Jazeera. Des experts contestent ce lien, note le Kyiv Independent.
La seule carte qui fait mal
Autrement dit, la trêve énergétique coûte quelque chose à Kyiv. Elle lui retire l’arme qui touche le plus le portefeuille du Kremlin.
Et pourtant, Zelensky l’offre. À une condition : que Moscou arrête aussi.
Transmettre cette offre sans exiger de Kyiv un geste unilatéral, c’est un bon coup de Washington.
Le Kyiv Independent ajoute deux actes du même jour. Trump a signé une loi de sanctions qui lui permet d’imposer des droits de douane de 100 % aux gros acheteurs de pétrole et de gaz russes. Le département d’État a donné son feu vert à une vente possible de défense aérienne à l’Ukraine, pour 2,7 milliards de dollars. Deux bons coups, s’ils servent.
Annoncer le 14 septembre un accord que personne n’avait confirmé, c’était un mauvais coup. Ça donnait à Moscou le crédit d’une trêve sans lui coûter une pompe.
Kyiv offre sa meilleure carte. Moscou répond par une pompe.
Ce qui vient après 161
L’attaque annoncée
L’avertissement de Zelensky tient toujours. Une nouvelle attaque massive, selon le renseignement ukrainien.
Le Kyiv Independent note que la Russie mène désormais des attaques de plusieurs heures sur Kyiv. Elles gardent les habitants dans les abris le jour comme la nuit.
Si 161 drones ne sont pas encore l’attaque annoncée, la suivante devrait peser plus lourd.
À New York, Zelensky a demandé d’autres missiles Patriot, selon Al Jazeera. Il propose d’avancer des livraisons d’intercepteurs allemands prévues pour 2027 et 2028.
Emprunter à l’avenir pour tenir cet hiver. Voilà où en est une capitale européenne en septembre.
L’automne sur le calendrier
L’automne avance. Les nuits allongent. Le chauffage va dépendre du réseau que la trêve veut protéger.
La pompe, elle, ne sera protégée par aucun texte si le texte reste étroit.
Je vois venir une suite possible. Une trêve sur les centrales, peut-être. Des pompes, des entrepôts, des transporteurs laissés hors du papier.
Ce n’est pas une prophétie. C’est une lecture de la nuit du 23.
Ce qui n’est pas dans le texte restera dans le viseur.
Combien de pleins encore
Le plein, à l’autre bout
Le plein, au début de ce texte, c’était un geste banal.
À la fin, c’est le dernier geste qu’on fait avant de partir. Celui que Moscou a visé à 7 h 15.
161 drones. 16 stations depuis janvier. Une offre de trêve à New York. Une pompe à Holosiivskyi.
Le plein n’a pas changé de geste. Il a changé de sens. Il ne sert plus seulement à aller travailler. Il sert à pouvoir partir.
La part qui nous revient
Et nous, qui faisons le plein sans y penser, accepterons-nous qu’une trêve protège la centrale et laisse la pompe du quartier dans le viseur ?
New York n’a pas répondu ce matin.
Il reste une offre transmise, un avertissement publié, un réservoir qu’on garde au-dessus de la moitié.
Kyiv tend la main. Moscou vise encore la pompe.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Kyiv Independent — drones sur des stations-service et des entrepôts de Kyiv, 23 septembre 2026
Ukrinform — entrepôt et station-service touchés à Kyiv, 23 septembre 2026
Sources Secondaires :
Meduza — bilan des attaques sur Kyiv, Zaporijjia et la région de Kharkiv, 23 septembre 2026
Al Jazeera — l’Ukraine prête à une trêve énergétique réciproque, 23 septembre 2026
United24 Media — seize stations-service touchées à Kyiv depuis janvier, 23 septembre 2026
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