Trois questions posées d’avance
Je critique un discours. Pas un homme. Pas neuf ans de pouvoir.
Un texte de plus de 4 000 mots, publié par l’Élysée avec la mention « seul le prononcé fait foi ». C’est l’objet. Je le juge sur trois critères, annoncés ici pour qu’on puisse me les retourner.
Un. La cohérence avec les actes de la France : l’Ukraine, la Palestine reconnue, l’Iran, l’Europe de la défense.
Deux. L’exactitude. Une phrase fausse, à cette tribune, ne reste jamais une phrase.
Trois. La portée. Ce que le texte change le lendemain matin.
Ce que je laisse de côté
Le talent de l’orateur est connu. L’élan aussi. Je laisse le style aux admirateurs et aux adversaires.
Ma position tient en une phrase. Je suis du côté de sa formule, contre ses angles morts, parce qu’une formule juste se juge à ce qu’elle coûte à celui qui la prononce.
Un discours se juge à ce qu’il oblige.
La promesse en cinq refus
Cinq fois le même verbe
Le plan est simple. Macron l’annonce lui-même : ne pas céder « à cinq égards ».
Ne pas céder à la fatalité devant la guerre et le malheur des peuples.
Ne pas céder au double standard, celui qui divise la planète.
Ne pas céder à la fracture entre le Nord et le Sud.
Ne pas céder au doute sur le climat et la science.
Ne pas céder aux quelques acteurs qui voudraient décider seuls de l’intelligence artificielle.
Cinq refus. Une posture. Celle de l’homme debout pendant que d’autres plient.
Le décor du matin
Il parlait quelques heures après Donald Trump, rapporte Reuters. Trump venait de vanter son plan de paix pour Gaza comme un triomphe diplomatique.
Macron ne le nomme jamais. Il parle d’une « paix prétendue ». La salle a compris.
Le mot « Trump » n’apparaît pas dans le texte de l’Élysée. Le mot « Iran » non plus. J’y reviens.
Cinq refus, et deux noms qu’on ne prononce pas.
Une formule qui pèse
Pas de paix sans justice
La phrase arrive tôt. Elle justifie un soutien « politique et opérationnel » aux mécanismes de justice internationale.
Des missions d’établissement des faits. De la collecte de preuves. Un appui à la Cour internationale de justice.
Puis la charge : la France refuse « le nouvel ordre de l’impunité ».
France 24 en a fait le titre de son direct. C’était le bon choix.
128 États et un veto
Macron défend l’initiative franco-mexicaine qui encadre le droit de veto en cas d’atrocités de masse. 128 États membres la soutiennent désormais, dit-il.
Il rappelle une autre initiative, sur le droit international humanitaire, déjà rejointe par plus de 116 États.
Il réclame aussi l’ouverture du Conseil de sécurité à de nouveaux membres, à commencer par l’Afrique. Qui peut se satisfaire, demande-t-il, d’une impasse procédurale face à la barbarie ?
C’est du concret. C’est mesurable. C’est la meilleure part du texte.
Et pourtant, une formule qui dit « justice » engage d’abord la bouche qui la prononce.
La justice n’est pas un décor. C’est une dette.
Le ciel ouvert
Cinquième survol
Franceinfo cite une source diplomatique : la France a autorisé l’avion de Netanyahou, en route vers l’Assemblée générale, à passer au-dessus d’elle.
Ce n’est pas la première fois. C’est la cinquième, selon le même média.
Février 2025. Avril 2025. Juillet 2025. Juillet 2026. Septembre 2026.
Le mandat de la CPI porte sur des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité présumés à Gaza. Présumés. Rien n’est jugé. Netanyahou est visé, pas condamné.
La même date
La nouvelle du survol tombe le 22. Le discours aussi.
À la tribune, Macron refuse l’impunité. Au-dessus des villes françaises, son État laisse passer l’homme que la CPI veut voir comparaître.
Je ne dis pas que fermer le ciel était simple. Je dis que c’était possible. Et que l’autre option a été choisie.
Qui a signé ce cinquième survol ?
Le mandat dit une chose. Le ciel en dit une autre. Et l’Élysée, sur ce ciel…
On ne cède rien à la tribune. On cède le ciel.
La meilleure défense du survol
L’objection sérieuse
L’objection mérite sa forme la plus forte. Je la donne.
Un survol n’est pas une escale. Un avion en vol ne se menotte pas. Fermer son ciel à un chef de gouvernement en route vers l’ONU, c’est gêner aussi le siège des Nations unies, que la France défend.
Et Paris doit parler à Israël pour peser sur Gaza, sur le Liban, sur la Cisjordanie. On ne pèse pas sur quelqu’un à qui l’on ferme la porte.
C’est un argument. Il se tient.
Retournée par ses propres mots
Sauf que Macron a lui-même fermé cette sortie, à la même tribune. Invoquer le droit ne suffit pas, a-t-il dit.
« Notre devoir, c’est l’action. »
Un refus de survol, c’est une action. Une autorisation aussi. Il n’existe pas d’option neutre en altitude.
La France n’avait pas à intercepter un avion. Elle pouvait ne pas lui ouvrir le passage.
Autoriser, c’est déjà choisir.
Kyiv avant l'hiver
Près de cinq ans
Sur l’Ukraine, le texte est net. La Russie mène depuis près de cinq ans une guerre « cruelle contre les civils », dit-il.
Elle occupe le territoire d’un pays souverain. Macron le dit. Il nomme l’agresseur. Pas de brouillard.
Il parle d’intercepteurs, d’énergie, de l’hiver qui vient. Il cite la coalition des volontaires, formée, selon lui, avec le Royaume-Uni et l’Allemagne.
Le double moratoire
Puis la proposition. Un moratoire sur les frappes contre l’énergie et les infrastructures civiles, « de part et d’autre ». Un second en mer Noire, pour libérer les céréales.
« De part et d’autre » m’a fait tiquer. L’agresseur et l’agressé rangés dans la même phrase.
Je me trompais, au moins en partie. Le même jour, Zelensky s’est dit prêt à cesser de frapper les raffineries russes si Moscou épargne le réseau ukrainien, rapporte Al Jazeera.
Macron ne tordait pas le bras de Kyiv. Il reprenait sa ligne.
Le 20 septembre, une attaque ukrainienne a forcé la raffinerie de Moscou à suspendre le traitement du brut, selon des sources industrielles citées par Reuters et reprises par Al Jazeera. Kyiv tient un levier. Une trêve à parité l’intéresse pour ça.
Quand Kyiv propose, Paris peut répéter sans trahir.
Deux ciels
Celui qu’on demande pour Kyiv
Mardi, Zelensky a aussi écrit que la Russie préparait une nouvelle attaque massive, selon Al Jazeera.
Le 15 septembre, environ 200 drones russes ont frappé l’Ukraine, selon les autorités ukrainiennes. Des stations d’essence à Kyiv. Des installations d’énergie. Des ports.
Il réclame des Patriot pour l’hiver. L’Allemagne en a promis 600 pour 2027 et 2028. L’hiver, lui, arrive en 2026.
Celui qu’on ouvre à un mandat
Dans une cuisine de Kyiv, l’hiver venu, on regarde le calorifère avant les nouvelles. On garde une lampe de poche près du lit. On compte les heures de courant. On écoute le silence entre deux alertes.
Le ciel, là-bas, se ferme à coups d’intercepteurs.
Le ciel, ici, s’ouvre d’une autorisation.
Même mot. Deux usages. Un seul discours pour les réunir, et il ne les réunit pas.
Là-bas, on ferme le ciel. Ici, on l’ouvre.
Ormuz sans son nom
Deux fois Ormuz
Macron parle deux fois du détroit d’Ormuz. La France a monté, dit-il, une coalition « indépendante et multinationale » pour y rétablir la liberté de navigation.
« La réouverture du détroit d’Ormuz est une priorité. » La phrase est claire.
Le détroit ne doit pas devenir un « objet de chantage », ajoute-t-il.
Il y voit un principe cardinal du droit international. L’approvisionnement énergétique de nos pays en dépend, dit-il. Le plein d’essence aussi, même s’il ne le formule pas ainsi.
Zéro fois l’Iran
Un chantage suppose quelqu’un qui fait chanter. Qui ?
Le mot « Iran » n’apparaît zéro fois dans la version publiée. Ni le régime. Ni la guerre américano-israélienne contre l’Iran, qu’Al Jazeera mentionne à propos des stocks de Patriot vidés.
Peut-être pour garder une porte ouverte à Téhéran.
Peut-être par prudence envers Washington.
Un discours contre l’impunité qui tait l’une des quatre menaces de l’Occident choisit ses silences.
Nommer Ormuz sans Téhéran, c’est décrire la serrure.
L'Europe qui ne vient pas
Une coalition, pas une défense
J’attendais l’Europe de la défense. C’était l’un de mes critères.
Le texte dit l’Europe cinq fois. Le cœur de l’Europe, où deux guerres mondiales ont commencé. La guerre revenue en Europe. L’Europe pionnière de l’AI Act. L’Europe qui suit Paris sur les réseaux sociaux.
Pas une fois l’Europe qui s’arme.
Pas une fois l’industrie, les budgets, les stocks.
La coalition tient lieu de doctrine
On peut plaider le lieu : l’Assemblée générale n’est pas l’OTAN. Soit.
La seule Europe en armes du discours, c’est la coalition des volontaires. Une alliance utile, courageuse. Pas une architecture. Une coalition dépend de ceux qui la mènent, et le premier d’entre eux quitte l’Élysée au printemps.
Mais un président qui refuse de voir des pays devenir les « vassaux » des deux géants de l’IA ne peut pas oublier les vassaux de la défense.
L’autonomie pour les algorithmes. Le silence pour les armées.
Une douzaine d'États, une seconde
Il y a un an, ici même
Il rappelle qu’il y a un an, à cette tribune, une douzaine d’États reconnaissaient la Palestine.
Il cite ceux qui raillent une « reconnaissance de papier ». Puis il retourne la question vers notre crédibilité face à Gaza.
Et cette phrase, qui vise Trump sans le nommer : cette paix n’a pas rouvert « une seule seconde » les voies humanitaires.
Ce que Paris a fait depuis
Il y a des actes derrière. Reuters note que Paris a imposé des sanctions nationales contre la violence de colons en Cisjordanie, et lancé un processus pour bannir les produits des colonies.
Le Times of Israel écrit que la France a rejoint le Royaume-Uni dans des sanctions visant ces produits.
C’est ma concession, et elle pèse. Sur la Palestine, la France a fait plus que parler.
Et pourtant, à Gaza, une mère ne nourrit pas ses enfants avec une reconnaissance. Elle guette un camion.
Une seconde d’accès pèse plus qu’un an de papier.
Le verbe de trop
Sévi, dit le texte
Puis vient la phrase. Elle parle des violations quotidiennes en Cisjordanie. Au nom de quoi, demande-t-il.
« Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. »
C’est le texte de l’Élysée, mot pour mot. Reuters et le Times of Israel l’ont rendu en anglais par un verbe d’activité. Le verbe français est plus étroit. Il n’en reste pas moins faux.
Ce que dit la carte
Le Times of Israel le rappelle sans détour. Le Hamas ne gouverne pas la Cisjordanie, mais il y est présent depuis longtemps et y a mené des attaques contre des Israéliens.
L’Autorité palestinienne, rivale du Hamas, administre les grandes villes. Israël contrôle l’essentiel du territoire. Le Hamas a chassé l’Autorité de Gaza en 2007.
Un président qui fait la leçon d’exactitude au monde ne peut pas trébucher sur la carte de base.
Il avait raison sur le fond. Les violations sont documentées, les sanctions françaises aussi. Il avait tort sur le mot.
Un mot faux, et la vérité d’à côté ne s’entend plus.
Ce que la correction avoue
Gouverner n’est pas sévir
Un responsable diplomatique français a vite précisé au Times of Israel : Macron voulait dire que le Hamas ne gouverne pas la Cisjordanie.
Voulait dire.
Donc n’a pas dit.
La correction sauve l’intention. Elle ne sauve pas la phrase.
Le cadeau à Netanyahou
Le bureau de Netanyahou a dénoncé une absurdité grotesque. Il a rappelé une fusillade mortelle en Cisjordanie, dimanche, à la veille de Yom Kippour. La victime, père de six enfants, avait aussi la nationalité française, selon Israël.
Gadi Eisenkot, principal rival de Netanyahou aux législatives du mois prochain, a jugé la remarque très éloignée de la réalité du terrain.
Le premier ministre et son opposant, d’accord pour une fois. Macron leur a offert ça.
Le sujet devait être la violence en Cisjordanie. Il est devenu la phrase de Macron.
Une erreur à la tribune vole le sujet de la tribune.
La portée d'un adieu
Ce que Reuters retient
Reuters écrit que des analystes lui reconnaissent l’œil pour le décor diplomatique. Et qu’il a échoué, selon eux, à le traduire en gains stratégiques durables.
C’est dur. C’est leur jugement, pas le mien.
Mais le discours du 22 septembre y ressemble. Beaucoup de rendez-vous. Paris en novembre pour le fonds de paix de l’Union africaine. Le Forum de Paris sur la paix les 10 et 11 novembre. La première COP des océans en janvier.
La réponse américaine, elle, est venue vite. Le département d’État a relayé les mots de Trump, qui vante l’approbation unanime, au Conseil de sécurité, de son plan de paix en 20 points pour Gaza, rapporte Reuters.
Ce qui peut bouger
Le double moratoire, lui, a une chance. Zelensky le veut. Le premier ministre britannique Andy Burnham dit avoir plaidé pour une trêve énergétique auprès de Trump, selon Al Jazeera.
Le Kremlin a salué l’idée américaine d’un moratoire, en réclamant des gestes sur ses exportations maritimes d’énergie et sur les sanctions.
Moscou veut vendre sa trêve. C’est là que « mettons la Russie face à ses propres discours » deviendra un test, ou un slogan.
Un adieu se mesure à ce qui bouge après.
Le verdict sous le ciel
Critère par critère
Voici mon verdict.
Sur la cohérence : forte sur l’Ukraine, réelle sur la Palestine, trouée par le survol, muette sur l’Iran et sur l’Europe qui s’arme.
Sur l’exactitude : une phrase fausse sur le Hamas, au pire endroit, devant le pire public.
Sur la portée : un moratoire qui peut vivre. Le reste en rendez-vous.
Un bon discours. Juste dans ses principes. Battu par deux gestes.
Ce qui nous reste
Je l’avoue, j’ai aimé ce texte en le lisant. C’est ce qui m’inquiète. On applaudit la phrase. On oublie l’avion.
Combien de discours justes accepterons-nous d’applaudir avant d’exiger que le mot, l’acte et le ciel disent la même chose ?
En 2017, une première tribune. En 2026, la dernière.
Le poing, on s’en souviendra. Le moteur, personne ne l’a entendu.
Pas de justice sous un ciel grand ouvert.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Élysée — texte intégral du discours à la 81e Assemblée générale des Nations unies, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
Reuters — l’adieu de Macron à l’ONU, Gaza et la Cisjordanie, 22 septembre 2026
France 24 — dernier discours de Macron à l’ONU et double moratoire, 22 septembre 2026
Al Jazeera — Zelensky prêt à une trêve énergétique avec la Russie, 23 septembre 2026
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