Vendredi 18 septembre
Le vendredi 18 septembre, à 15 h 04, vous avez publié l’annonce sur Truth Social. CNN, MS NOW et Politico sont bannis de la Maison-Blanche. Effet immédiat.
Le motif tenait en une ligne. Selon vous, leurs reportages sont de fausses nouvelles.
Vous avez ajouté que d’autres médias suivraient.
Ce jour-là, selon la plainte, l’équipe de CNN voyageait avec le vice-président. Comme réseau du pool. Pour tout le monde.
Une heure plus tard, dans le Bureau ovale
Environ une heure plus tard, devant des journalistes, vous avez vous-même parlé de « l’interdiction de la presse libre ». Ce sont vos mots, tels que la plainte les consigne.
On vous a demandé si la mesure survivrait devant un tribunal. Vous avez répondu que ça dépendait du juge sur lequel on tombe.
Dans la nuit, les cartes ont été désactivées, selon la plainte. Au matin, la grille.
Personne n’a reçu d’avis. Personne n’a été entendu. Personne n’a su quelle règle avait été violée.
Vous avez nommé la chose avant nous.
Aucun article, deux ans de rancune
La question qu’on vous a posée
Un journaliste vous a demandé s’il y avait une raison précise. Vous avez dit non. Pas un article. Pas une erreur. Un cumul de reportages sur deux ans, écrits négatifs exprès, selon vous, pour rabaisser les républicains.
Relisez ça avec moi.
Pas une faute. Un ton.
Quel article, monsieur le président ?
Vous avez aussi ressorti votre accusation contre Politico : un abonnement de huit millions de dollars payé sous Joe Biden, que vous jugez illégal. La plainte qualifie l’accusation de fausse et déjà démentie.
De quel côté j’écris
Mon camp tient en une phrase. Je suis du côté de ces trois cartes, contre votre décision du 18 septembre, parce qu’une porte fermée à cause de ce qu’on a écrit, c’est de la censure avec un uniforme.
Je vous juge acte par acte, jamais en bloc. Celui-là, je le juge mauvais. Il affaiblit ce que l’Occident a de plus solide face à Pékin et à Moscou : une presse qui entre, qui pose sa question, et qui ressort.
Deux ans de rancune ne font pas un motif.
La punition d'abord, le dossier ensuite
Le 19, la grille. Le 22, les lettres
Le mardi 22 septembre, la Maison-Blanche a envoyé trois lettres. Une par média.
Elles annoncent la révocation des cartes. Elles invoquent des normes de professionnalisme et de décorum. Elles donnent jusqu’au vendredi 25 septembre, 17 h, pour contester. Après, la décision devient finale.
Trois jours après la grille.
Un règlement qui dit l’inverse
Le règlement fédéral sur les cartes du Secret Service prévoit l’ordre contraire. D’abord un avis écrit qui expose les faits. Ensuite une chance de répondre. Enfin une décision écrite.
Et un seul critère guide le Service : le danger physique que la personne pourrait représenter pour le président ou sa famille.
Aucune de ces trois journalistes n’a été présentée comme un danger physique. Pas une ligne.
Votre mémoire invoque des situations extraordinaires, où l’audience peut venir après. Trois cartes, une grille, un samedi matin. Extraordinaire, vraiment ?
Ici, on appelle ça monter le dossier après la sentence. Le 19, la porte se ferme. Le 22, le motif arrive.
On ne motive pas une porte après l’avoir fermée.
Vos griefs, dans leur forme la plus forte
Un bunker, une salle de bal, une fuite
Je vous dois l’honnêteté que vous refusez à ces trois médias. Vos griefs, les voici, sans les affaiblir.
Selon vos lettres, CNN a divulgué des détails de construction classés très secrets, liés au bunker sous l’aile Est.
Selon vos lettres, Politico a publié un document sur le financement de la salle de bal, avec la description détaillée des investissements de sécurité du Secret Service.
Selon vos lettres, MS NOW a fait état d’une enquête sur une fuite, une information d’enquête non publique, dites-vous. CNN rapporte que les lettres visent aussi des reportages sur la guerre avec l’Iran.
Un pays en guerre garde des secrets
Un pays en guerre garde des secrets. C’est vrai. Le bunker sous la résidence du commandant en chef n’est pas un sujet comme un autre. Un plan de sécurité publié est un plan de sécurité affaibli.
Votre mémoire ajoute que chaque fuite oblige l’équipe de sécurité nationale à vérifier si l’information était classifiée, d’où elle vient, et ce qu’elle expose.
Là-dessus, je ne vous contredis pas. Une salle de rédaction peut se tromper. Elle peut publier trop vite. Elle peut publier ce qui aurait dû attendre.
Un secret publié reste un problème réel.
Obama aussi, vous avez raison
Le communiqué du 21 septembre
Le 21 septembre, la Maison-Blanche a publié un communiqué. Son titre dit que l’accès est un privilège, pas un droit.
Il rappelle des faits. L’administration Obama a écarté Fox News de certaines entrevues. Elle a présenté le journaliste James Rosen comme un possible coconspirateur. Elle a saisi des relevés téléphoniques de l’Associated Press couvrant plus de 20 lignes de journalistes.
Ces gestes ont été dénoncés à l’époque. Ils restent des taches. Votre communiqué cite aussi une étude du Media Research Center, un groupe conservateur, selon laquelle 92 % de la couverture du début de votre second mandat était négative.
Washington, Roosevelt, Kennedy
Votre mémoire remonte plus loin. George Washington choisissait qui imprimerait son discours d’adieu. Theodore Roosevelt triait les reporters admis pendant son rasage du midi. Kennedy avait ses correspondants favoris.
Tout ça est documenté. Les présidents ont toujours eu leurs préférés.
Mais votre communiqué oublie une chose. Si ces gestes d’Obama vous choquent, c’est qu’ils étaient mauvais. On n’efface pas une tache en la recopiant plus grande.
Et pourtant, selon la plainte, avant le 18 septembre, aucun président n’avait banni CNN comme organisation. Ni MS NOW.
Avoir des préférés n’a jamais voulu dire fermer la grille.
Votre propre mémoire vous contredit
Ils peuvent publier ce qu’ils veulent
Mardi soir, le département de la Justice a déposé votre défense. 19 pages. À la page 14, vos avocats écrivent que ces médias peuvent continuer de publier ce qu’ils veulent.
Relisons lentement. Si le bunker est le problème, la carte n’y change rien. Un secret se publie aussi bien de l’extérieur de la grille que de l’intérieur.
La carte ne protège pas un secret. Elle protège une question.
Réduire ce qui se publie
Une déclaration jointe à ce mémoire va plus loin. Elle soutient que la révocation serait efficace pour réduire la quantité d’information publiée qui nuit à la sécurité nationale.
Réduire ce qui se publie. C’est écrit. Dans votre dossier.
Et pourtant, le 18, vous aviez dit qu’aucun article précis n’avait motivé l’interdiction. Si c’était la sécurité nationale, on aurait vu un avis, un dossier, une date. On a vu un message à 15 h 04, et…
Vos avocats citent aussi un gouverneur du Maryland qui avait interdit à ses fonctionnaires de parler à deux journalistes. En 2006, une cour d’appel lui avait donné raison. Parler, c’est votre droit de refuser. La grille, c’est autre chose.
Vos avocats plaident aussi que d’autres médias, tout aussi critiques, gardent leur accès. Donc pas de vengeance. Selon MS NOW, sur les trois exemples qui visent la chaîne, un seul concernait un détenteur de carte.
La sécurité nationale est arrivée trois jours après la rancune.
Lundi, un président sans micro
Le pool que CNN devait fournir
CNN devait assurer le pool télé le lundi 21 septembre. L’affectation datait d’avant l’interdiction. Dimanche, à 22 h 55, les consignes de la Maison-Blanche l’ont rayée de l’horaire.
Le pool, ce sont cinq réseaux qui se relaient : ABC, CBS, CNN, Fox News, NBC. Selon la plainte, CNN couvre chaque président depuis Jimmy Carter, paie 20 % des coûts du pool, et plus de 1 000 stations locales reçoivent les images par elle.
Lundi, les quatre autres ont refusé de prendre sa place. Fox News comprise.
Un ruban coupé en silence
Ce lundi-là, vous avez coupé un ruban sur un héliport. En ondes, un correspondant de Newsmax a expliqué qu’il n’y avait pas de micro, parce que les caméras du pool n’étaient pas là.
Newsmax. Pas CNN.
Le New York Times et le Washington Post ont retenu les photos du pool jusqu’à minuit, rapporte TIME.
Les cinq réseaux ont signé ensemble. Aucune administration, écrivent-ils, ne devrait restreindre un média parce qu’elle conteste ses reportages.
Vous vouliez trois chaises vides. Vous avez eu un président sans son.
Ce que perd celui qui n'était pas là
Mille stations, un seul fil
Pensez à celui qui attend le signal dans une petite station locale. L’heure du bulletin approche. Le signal ne vient pas.
Pensez à celui qui conduit, le soir, radio ouverte, et qui entend votre voix sans savoir qui a choisi l’extrait.
Pensez à celui qui ne vous a jamais vu en vrai, qui ne verra jamais le Bureau ovale, et qui comptait sur quelqu’un pour y être à sa place.
C’est lui qui perd. Il ne voit pas une grille. Il voit un écran où il manque quelque chose, sans savoir quoi.
Soixante-deux cartes au moins
Au 18 septembre, selon la plainte, 40 journalistes de CNN et 22 de MS NOW détenaient une carte. Politico en plus.
Ils travaillaient dans des cabines, derrière la salle de presse. Une cabine sans occupant garde sa chaise. Le téléphone y sonne pour personne.
J’avoue une peur. Pas celle d’un complot. Celle de m’habituer. Qu’un lundi sans son devienne un lundi normal, puis un mardi, puis une saison.
Chaque carte confisquée enlève un œil au public.
Un juge que vous avez nommé
Timothy J. Kelly, 2017
Lundi, les trois médias et les trois journalistes ont déposé une plainte de 27 pages à la cour fédérale de district, à Washington. Premier Amendement : représailles et discrimination selon le point de vue. Cinquième Amendement : aucune procédure régulière.
Ils demandent une ordonnance immédiate. Rendre les cartes, rouvrir la grille.
Le dossier est tombé chez le juge Timothy J. Kelly. Vous l’avez nommé en 2017. Il a fixé l’audience au mercredi 23 septembre, après-midi, par visioconférence. Au moment où j’écris, dans la nuit, elle n’a pas eu lieu.
Acosta, novembre 2018
Ce juge connaît la scène. En novembre 2018, votre Maison-Blanche avait suspendu la carte de Jim Acosta, de CNN. Kelly avait ordonné qu’on la rende. Elle a été rendue.
En 2020, dans l’affaire Karem, la cour d’appel a écrit qu’un mois de suspension, c’est une éternité dans le métier de l’information.
Vos avocats s’appuient sur l’affaire de l’Associated Press. En juin 2025, la cour d’appel a admis que la Maison-Blanche peut tenir compte du point de vue pour certains espaces restreints, comme le Bureau ovale. Mais la grille n’est pas le Bureau ovale. Les cabines du sous-sol non plus.
Et pourtant, vos avocats demandent maintenant de renverser l’arrêt Sherrill, de 1977, qui protège ces cartes depuis près de cinquante ans.
Ce juge a déjà vu une carte revenir.
D'autres suivront, avez-vous écrit
Trois messages en quatre jours
Vous avez écrit, le 18, que d’autres médias suivraient.
Vous avez écrit, le 21 au matin, que la presse libre vous est chère, et que vous vous en preniez seulement aux fausses nouvelles, devenues selon vous une menace pour la sécurité nationale.
Vous avez écrit, le 21 après-midi, que le Bureau ovale mérite le respect, et non des journalistes que vous jugez de troisième ordre.
Vous avez aussi dit, selon la plainte, que vous adoreriez que ces médias se redressent. La porte rouvrirait contre un meilleur ton. C’est le marché.
Mardi, à l’ONU, selon Axios, vous avez lancé à Kaitlan Collins, de CNN, qu’elle ne devrait pas être là.
Jeudi, Xi Jinping
Chaque salle de rédaction qui garde sa carte fait maintenant un calcul. Cette question-là. Ce titre-là. Ce ton-là. Est-ce que ça vaut la grille ?
Jeudi, selon la plainte, vous recevez Xi Jinping à la Maison-Blanche. Je vous laisse deviner ce que Pékin retiendra de la semaine.
L’Occident ne se défend pas seulement avec des porte-avions. Il se défend aussi avec des portes ouvertes à ceux qui le dérangent.
Une porte triée se voit de loin, jusqu’à Pékin.
Ce que je vous demande
Cinq fois la même demande
Rendez les cartes. Celle qui expire le 31 août 2027 aussi.
Rendez les cartes, puis ouvrez la procédure que votre propre règlement prévoit : un avis, des faits, une réponse, une décision.
Rendez les cartes, et si un secret a fui, cherchez la fuite. Pas le micro.
Rendez les cartes, et gardez vos critiques. Toutes. Personne ne vous les enlève.
Rendez les cartes avant vendredi 17 h, l’heure que vous avez fixée vous-même.
Ce que je ne vous demande pas
Je ne vous demande pas d’aimer CNN.
Je ne vous demande pas de lire Politico.
Je ne vous demande pas de répondre à MS NOW.
Vous pouvez refuser une entrevue. Vous pouvez ignorer une question. Vous pouvez choisir à qui vous parlez dans le Bureau ovale.
Détester n’est pas bannir.
Critiquez la presse tant que vous voudrez. Rendez-lui la porte.
Vendredi, 17 h
L’échéance que vous avez fixée
Mercredi, le juge. Vendredi, votre heure. Entre les deux, trois cartes que personne n’a rendues.
La carte de Betsy Klein devait durer jusqu’en 2027. Elle aura servi jusqu’au 19 septembre 2026, à moins que quelqu’un en décide autrement cette semaine.
Vendredi, trois salles de rédaction répondront, ou non, à des lettres arrivées après la sentence. Le juge, lui, aura parlé avant.
Le clic de la grille, ce matin-là, n’a fait presque aucun bruit.
La question qui nous reste
Combien de cartes faudra-t-il ramasser à la grille avant qu’on admette, ici aussi, que c’est notre place à nous qu’on confisque ?
La plainte le dit en droit. Moi, je le dis en citoyen d’à côté.
La Maison-Blanche, vous l’avez appelée vous-même la maison du peuple.
La grille est au peuple, monsieur le président. Rendez les cartes.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Maison-Blanche, communiqué sur l’accès de la presse, 21 septembre 2026
Sources Secondaires :
NBC News, poursuite des trois médias et refus du pool télé, 21 septembre 2026
TIME, chronologie de l’interdiction et solidarité des réseaux, 21 septembre 2026
MS NOW, plainte et audience par visioconférence devant le juge Kelly, 21 septembre 2026
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