Un rectangle de gazon près de Ramallah
Il existe un terrain de football à Givat Ze’ev, une colonie proche de Ramallah.
En septembre 2016, Human Rights Watch l’a documenté. Selon l’organisation, il est bâti sur la terre de deux familles de Beitunia, le village palestinien voisin. Elles en ont perdu l’accès quand la colonie a été construite, en 1977.
Des lignes blanches. Deux buts. Un club affilié à la fédération israélienne.
De l’autre côté, un village sans terrain aux normes. Le club de Beitunia, écrivait Human Rights Watch, devait s’entraîner dans une ville voisine.
Qui a le droit d’entrer
Le même document ajoutait ceci : les Palestiniens de Cisjordanie n’ont pas le droit d’entrer dans les colonies, sauf les travailleurs munis d’un permis. Ils ne peuvent donc ni jouer dans ces clubs ni regarder leurs matchs depuis la clôture.
Tout parent de joueur connaît le samedi matin. Le sifflet. Le gazon mouillé. Le café tiède dans l’estrade. Les crampons qui claquent sur le béton du vestiaire.
Ici, la scène a une barrière.
En mai 2025, FairSquare citait encore Givat Zeev parmi les colonies dont les clubs évoluent dans le championnat israélien. Amnistie, en mars 2026, en recensait au moins six.
Un terrain aux normes, sur la terre des autres.
Ce qu'Amnistie a dit mardi
Le mot de Steve Cockburn
Le mardi 22 septembre 2026, Steve Cockburn, directeur régional pour l’Europe d’Amnistie internationale, a publié une déclaration à l’approche de la Ligue des nations.
Il juge « inadmissible » la participation de l’équipe masculine d’Israël. L’agence Anadolu l’a reprise dans son bulletin du 23.
Le reproche est précis. Selon lui, l’UEFA et la FIFA auraient dû suspendre la fédération israélienne depuis longtemps, parce qu’elle refuse d’exclure les clubs installés dans des colonies qu’il qualifie d’illégales. Il y voit une violation des statuts de la FIFA et du droit international.
Il ajoute un argument d’argent. Tant que les fonds de la FIFA et de l’UEFA coulent vers la fédération israélienne, dit-il, ils risquent de contribuer à la pérennité des colonies.
La déclaration va plus loin. Amnistie y parle d’apartheid, et elle reprend pour Gaza la qualification du crime défini par la Convention de 1948. Ce sont ses qualifications. Je les rapporte comme les siennes.
Debrecen, Backa Topola, huis clos
Israël joue en Ligue B, avec l’Autriche, l’Irlande et le Kosovo. Les rencontres contre l’Irlande sont prévues le 27 septembre et le 4 octobre.
Pour des raisons de sécurité, écrit The Athletic, Israël reçoit l’Irlande et le Kosovo à Debrecen, en Hongrie. L’Irlande reçoit Israël à Backa Topola, en Serbie, à huis clos.
La Fédération irlandaise avait demandé formellement à l’UEFA d’envisager une suspension. L’UEFA a validé le calendrier. Et les terrains neutres.
Des stades vides, pour ne pas avoir à choisir.
Le dossier que Zurich a refermé
Le 19 mars 2026
Le 19 mars 2026, le Conseil de la FIFA a rendu sa conclusion sur la demande palestinienne déposée au 74e Congrès.
Aucune mesure. Le motif tient en une ligne : le statut juridique final de la Cisjordanie reste, selon la FIFA, une affaire « non résolue et très complexe » en droit international public.
À la place, du dialogue. De la médiation. Un suivi.
Le même communiqué annonçait un budget de revenus record de 14 milliards de dollars américains pour le cycle 2027–2030. Quatorze milliards pour organiser la planète football. Aucune décision sur quelques terrains de Cisjordanie.
Le football sait tout mesurer. Les revenus, les minutes, le hors-jeu au centimètre. Il ne sait pas où finit un pays ?
Une amende pour les tribunes
Le même jour, la commission de discipline a infligé à la fédération israélienne une amende de 150 000 francs suisses pour des manquements répétés à ses obligations contre la discrimination, rapporte ESPN.
La FIFA sait donc sanctionner cette fédération. Elle vient de le faire. Pour les tribunes, oui. Pour la carte, non.
Le 20 avril 2026, la fédération palestinienne a porté l’affaire devant le Tribunal arbitral du sport, selon Susan Shalabi, citée par Al Jazeera. Le Conseil, a-t-elle résumé, a décidé de ne pas décider.
Une amende pour les gradins, un silence pour la carte.
Ce que je défends, et au nom de quoi
Mes valeurs, sur la table
Je dis d’où je parle.
Je crois qu’une règle écrite vaut pour tout le monde, ou qu’elle ne vaut rien.
Je crois que le sport ne doit pas servir de vitrine à ce qu’une cour internationale a déclaré contraire au droit.
Je crois que la sécurité d’Israël est réelle. Que le 7 octobre 2023 n’est pas un slogan de tribune. Qu’un joueur n’est pas un gouvernement.
J’avoue une gêne. J’aurais voulu un dossier simple, un méchant, une sanction. Ce dossier n’est pas simple.
Pas la règle russe : la sienne
Ma thèse, donc. Ce texte est du côté de la règle écrite, contre le Conseil de la FIFA qui a refusé de l’appliquer le 19 mars, parce qu’une exception qui dure finit par devenir la règle.
Mais je ne demande pas au football de copier ce qu’il a fait à la Russie.
Je lui demande moins. Et plus dur.
Exclure des compétitions israéliennes les clubs basés dans les colonies. Laisser jouer la sélection. Suspendre la fédération seulement si elle refuse. C’est la forme exacte de la demande qu’Amnistie a adressée à la FIFA et à l’UEFA en octobre 2025 : la suspension, sauf exclusion immédiate des clubs.
Pas la règle de Moscou. La règle du livre.
Ce que la Russie a vraiment reçu
Une mesure, pas une peine
Relisons la sentence du Tribunal arbitral du sport. Dispositif le 15 juillet 2022, motifs le 25 novembre 2022.
Le Tribunal y écrit que la suspension n’était pas une décision disciplinaire. Il en a examiné la proportionnalité. Une majorité l’a jugée proportionnée, au moment où elle a été prise.
Le panel précise qu’il ne prend pas position sur la nature du conflit. Il n’en a pas besoin, écrit-il.
Voilà le détail que la comparaison oublie. La Russie n’a pas été condamnée par le football. Elle a été écartée, par précaution, pour protéger les compétitions.
Le huis clos jugé trop court
Le premier geste de la FIFA, le 27 février, ressemblait beaucoup à ce que vit Israël aujourd’hui. Terrain neutre. Aucun spectateur à domicile.
Devant le Tribunal, la Russie a plaidé que des matchs sur terrain neutre, à huis clos au besoin, suffisaient. L’UEFA a répondu que ça ne réglait pas les inquiétudes de sécurité.
En 2022, le huis clos ne suffisait pas. En 2026, il est la réponse.
Même outil. Verdict inverse.
Le même huis clos, deux usages contraires.
Moscou avait plaidé le deux poids
Le Vietnam cité en preuve
Il y a une ironie dans ce dossier. Je la prends au sérieux.
En 2022, c’est la fédération russe qui accusait le football de deux poids, deux mesures. Devant le Tribunal, elle citait d’autres États engagés dans des actions militaires sans que leur fédération soit suspendue. Le Vietnam figurait dans ses exemples.
L’argument n’a pas emporté la décision.
Donc l’incohérence, seule, ne prouve rien. Un plaideur trouve sans peine plus coupable que lui. Le football ne doit rien à la symétrie.
Et pourtant, le dossier des colonies n’est pas un argument de symétrie. Il ne dit pas « vous avez puni l’un, punissez l’autre ». Il dit « vous avez écrit une règle, appliquez-la ».
Ce que le football a su faire
Le football a su suspendre un pays entier en quatre jours.
Le football a su déplacer des matchs à Debrecen et à Backa Topola.
Le football a su frapper la fédération israélienne de 150 000 francs pour le racisme.
Le football a su prévoir 14 milliards de revenus pour un seul cycle.
Le football a su promettre, en mai 2024, une expertise juridique indépendante. FairSquare note qu’elle n’a jamais été publiée.
Il ne sait pas lire son propre article.
Ce n’est pas un vide juridique. C’est un article oublié.
Ceux qui n'ont plus de terrain
Gaza, sans championnat
Susan Shalabi a dit autre chose, en avril. Selon elle, à Gaza, chaque installation de football est inutilisable ou détruite.
Il n’y a plus de football à Gaza, a-t-elle dit. Les ligues professionnelles sont suspendues. La fédération tente de garder le jeu vivant chez les jeunes.
Selon elle, des centaines de footballeurs ont perdu la vie, la plupart des enfants. C’est son bilan. Je le rapporte comme le sien.
Plus de 70 000 morts à Gaza, selon les autorités palestiniennes citées par The Athletic.
Je m’arrête là.
Un ballon contre un mur
Un enfant qui frappe un ballon contre un mur, c’est le premier stade du monde. Il ne lui faut rien. Un mur. Un bout de rue. Une mère qui crie de rentrer.
Pas de gradins. Pas de filet. Pas d’arbitre. Le bruit sourd du cuir sur le béton, et puis plus rien.
Pendant ce temps, les clubs des colonies jouent leur saison dans le championnat israélien, écrit Amnistie.
Je ne dis pas que ces deux images relèvent de la même règle. Elles n’en relèvent pas. Gaza, c’est une guerre. Givat Ze’ev, c’est un article des statuts.
Mais le football les voit toutes les deux. Et il n’en règle aucune.
Un terrain tracé d’un côté. Plus un seul de l’autre.
La meilleure défense d'Israël
Un statut « non résolu »
Je dois maintenant donner à l’autre camp sa forme la plus forte. Pas une caricature.
La voici. La FIFA est une association sportive, pas une cour. Elle n’a ni la compétence ni la légitimité pour fixer une frontière que les parties n’ont pas fixée. Le Conseil l’a dit le 19 mars : le statut final de la Cisjordanie n’est pas résolu.
En 2016 déjà, selon Human Rights Watch, la fédération israélienne soutenait que la FIFA devait la laisser tenir ces matchs et ne prendre aucune position sur la Cisjordanie. Le gouvernement israélien parle de territoire « disputé ».
Son porte-parole, Shlomi Barzel, voit dans ces plaintes des tentatives répétées de nuire au football israélien pour des raisons politiques, rapporte ESPN.
Le 7 octobre et les stades à l’étranger
Il y a aussi le contexte. Je ne l’escamote pas. Le 7 octobre 2023, environ 1 200 Israéliens sont morts dans les attaques menées par le Hamas, et plus de 250 personnes ont été emmenées comme otages à Gaza, rappelle The Athletic, chiffres que Reuters donne aussi.
La sélection d’Israël ne peut pas jouer chez elle, pour des raisons de sécurité. Ses partisans ne vont pas à Debrecen comme on va au stade du quartier. Une équipe qui joue sous escorte a des raisons de se sentir visée.
L’argument se tient. Il mérite mieux qu’un haussement d’épaules.
Et pourtant, il répond à une question qu’on ne lui pose pas.
La prudence a un argument. Elle n’a pas de réponse.
Punir des joueurs qui n'ont rien signé
Le vestiaire n’a pas voté
Deuxième objection, la plus humaine. Suspendre une fédération, c’est priver des joueurs qui n’ont rien décidé.
Un milieu de terrain n’a pas tracé la carte de la Cisjordanie. Un gardien n’a pas délivré de permis de construire. Un ailier n’a pas voté au Conseil de la FIFA.
La Russie avait soulevé la même objection. L’UEFA avait répondu, selon la sentence, que les athlètes russes n’étaient pas empêchés de pratiquer leur sport. Ils étaient seulement suspendus des compétitions internationales.
C’est une réponse d’institution. Elle ne console aucun vestiaire.
La réponse qui tient
Ma thèse évite ce piège. C’est pour ça que je la choisis.
Exclure les clubs des colonies ne punit pas la sélection. Human Rights Watch le proposait dès 2016 : déplacer les matchs à l’intérieur d’Israël, ou exclure les clubs qui continuent de jouer dans les colonies.
La punition collective commencerait seulement si la fédération choisissait de protéger ces clubs plutôt que sa sélection.
Ce choix-là lui appartiendrait. Pas au milieu de terrain.
Les clubs des colonies dehors, onze joueurs sur le terrain.
Agresser, occuper : la frontière des mots
Ce que la distinction protège
Troisième objection, la plus sérieuse en droit. Une guerre d’agression et une occupation ne sont pas la même chose.
Devant le Tribunal, la FIFA et l’UEFA parlaient d’une « invasion militaire russe ». Une invasion déplace des frontières par la force, maintenant. L’occupation de la Cisjordanie remonte à 1967, rappelait Human Rights Watch. Elle pose une question de statut que des négociations devaient régler.
Je prends la distinction au sérieux. Elle explique pourquoi le football n’a pas traité Israël comme la Russie. Elle justifie qu’on ne copie pas la mesure de 2022.
Elle protège la sélection. Elle protège les joueurs. Elle protège même le Conseil contre l’accusation de parti pris.
Ce qu’elle ne couvre pas
Mais elle ne dit rien de l’article 64.2. L’article ne demande pas si l’occupation est ancienne ou récente. Il demande si le terrain se trouve sur le territoire d’une autre fédération, et si celle-ci a donné son accord.
La fédération palestinienne est membre de la FIFA depuis 1998. Human Rights Watch notait que son territoire s’entend comme la Cisjordanie et la bande de Gaza. Elle n’a pas donné son accord. Elle porte plainte.
L’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 2024, qu’Amnistie reproche à la FIFA d’ignorer, tient les colonies pour contraires au droit. Il n’oblige pas la FIFA comme un jugement. Il lui retire seulement son meilleur alibi : l’idée que personne ne sait.
La distinction sauve la sélection. Elle ne sauve pas les colonies.
Ce que je concède
Amnistie n’est pas un arbitre
Je concède trois choses. Elles dérangent mon camp.
La première. La déclaration d’Amnistie mélange deux registres. La demande juridique est étroite, précise, défendable. Le vocabulaire qui l’entoure porte des qualifications que le gouvernement israélien rejette fermement, et que la FIFA ne tranchera jamais. Le mot le plus lourd affaiblit parfois la demande la plus juste.
La deuxième. La comparaison russe, que tout le monde fera cette semaine, flatte l’argument plus qu’elle ne le prouve. Je viens de montrer pourquoi.
La troisième. L’appel palestinien est devant le Tribunal arbitral du sport depuis avril. Dans les pages que j’ai consultées, je n’ai trouvé aucune décision publiée. Le droit du sport peut encore donner raison à la FIFA.
Le Tribunal n’a pas parlé
Si le Tribunal confirme le 19 mars, ma thèse perd son appui institutionnel. Elle garde le texte de l’article. C’est moins. Ce n’est pas rien.
Et l’Irlande joue. Sa fédération a consulté ses membres en juillet. La motion pour jouer a passé à 75 contre 32, selon The Athletic, parce qu’un refus exposait le pays à des sanctions de l’UEFA.
Il n’y aura pas de partisans irlandais en Hongrie ni en Serbie. Le diffuseur public irlandais a réduit sa couverture au minimum prévu par contrat, sans publicité.
Un pays entier joue un match qu’il ne veut pas voir.
Concéder, c’est payer le droit de conclure.
Deux prudences, deux caractères
Infantino, l’homme du calendrier
Un mot sur les hommes. Les institutions ont des visages.
Le 19 mars, Gianni Infantino a dit que la FIFA ne peut pas résoudre les conflits géopolitiques. Dans le même communiqué, il voulait que la Coupe du monde se déroule comme prévu.
Ma lecture, et c’est une inférence : un tempérament d’organisateur. Un homme mû par la continuité, qui craint moins l’injustice que l’interruption. En 2022, la Russie menaçait des matchs, et la décision est tombée en quatre jours. Les colonies ne menacent aucun match. Elles durent, c’est tout.
Un président de ce type agit sous le coup de la peur du vide dans le calendrier. Pas sous le coup de l’indignation.
Barzel, la citadelle
Shlomi Barzel parle comme on défend une place assiégée. Chaque plainte devient une attaque politique. Quand le sélectionneur de l’Irlande, Heimir Hallgrimsson, a décrit ses matchs avec la qualification qu’une commission d’enquête de l’ONU a retenue l’an dernier, la fédération israélienne lui a opposé « ignorance, hypocrisie et stupidité », rapporte The Athletic.
Ma lecture, encore une inférence : une fédération qui joue à l’étranger, sous escorte, et qui entend dans toute critique le prolongement du 7 octobre. Cette peur se comprend. Elle n’est pas un argument juridique.
Deux prudences. L’une protège le calendrier. L’autre protège la citadelle. Aucune ne protège la règle.
Le calendrier et la citadelle ont signé la même trêve.
Ce que cette histoire dit de nous
Les lignes qu’on accepte
Le football vit de lignes. La ligne de touche. La ligne de but. Le hors-jeu, une ligne invisible que tout le monde accepte.
Toute la beauté du jeu tient là. Une règle arbitraire, appliquée à tous, pour qu’on puisse jouer ensemble.
Le terrain de Givat Ze’ev a des lignes impeccables. Human Rights Watch l’a photographié en 2016. Dix ans plus tard, ce qui manque n’est pas la peinture. C’est la ligne que la FIFA refuse de tracer autour.
Une règle qui ne s’applique qu’aux adversaires faciles…
La question
Samedi, devant l’écran, pendant qu’Israël et l’Irlande jouent dans un stade hongrois vidé des partisans irlandais, qu’attendez-vous d’une règle du sport : qu’elle garde les matchs en paix, ou qu’elle s’applique même quand elle coûte ?
Le Tribunal arbitral du sport, lui, n’a pas encore parlé.
À Zurich, la décision du 19 mars tient.
Quatre jours pour écarter Moscou, et les colonies jouent leur saison.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
FIFA — communiqué du Conseil, décision sur la demande palestinienne, 19 mars 2026
Sources Secondaires :
The Athletic — Amnistie accuse l’UEFA, matchs d’Israël délocalisés, 22 septembre 2026
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