5 avril 2024
Pour comprendre ce qui vient de partir, il faut revenir à ce qui était arrivé.
L’instance est introduite par l’Afrique du Sud contre Israël le 29 décembre 2023. Elle porte sur la Convention de 1948, le texte qui oblige les États parties à prévenir et à punir le crime défini à son article II.
Le 5 avril 2024, la Colombie de Gustavo Petro dépose une déclaration d’intervention. Base juridique : l’article 63 du Statut de la Cour.
Dans la série des communiqués de la Cour sur cette affaire, c’est la première déclaration fondée sur cet article. Le Nicaragua avait frappé avant, en février, mais par une autre porte, l’article 62. Il l’a refermée en avril 2025.
La Colombie ouvre donc la liste. Le premier nom. Celui que les autres suivront.
Une porte ouverte à tous
L’article 63 ne fait pas d’un État un accusateur. Il lui donne le droit de dire comment il lit un traité dont il est partie, quand ce traité est au cœur d’une affaire.
La contrepartie est écrite noir sur blanc dans le communiqué du 22 septembre : l’interprétation que la Cour donnera devient alors « également obligatoire » pour l’État qui intervient.
On entre pour parler. On accepte d’être lié.
C’est un contrat simple. Presque austère. Aucun drapeau n’y est prévu.
Intervenir, c’était accepter d’être lié par la même lecture.
Petro rompt en mai
Le 1er mai, un communiqué
Le 1er mai 2024, la Cancillería publie un texte long, en espagnol et en anglais. Le président Petro rompt les relations diplomatiques avec Israël à compter du 2 mai.
Le texte énumère ses griefs. La faim qui menace la population de Gaza. Les infrastructures civiles détruites. Des centaines de travailleurs humanitaires, de journalistes et de soignants morts. Il invoque les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution.
Il dit autre chose, plus bas. Le président aurait reçu des insultes et des accusations d’antisémitisme que Bogotá juge déformées.
Deux raisons dans le même document. Une raison de droit. Une raison d’orgueil froissé.
Le texte précise que la rupture vise un gouvernement, jamais le peuple israélien ni les communautés juives.
Le charbon d’août
En août 2024, rappelle l’agence Anadolu, Petro suspend les exportations de charbon colombien vers Israël. Il soutient que ce charbon sert à fabriquer des armes utilisées contre les Palestiniens de Gaza.
Bogotá annonce aussi une ambassade à Ramallah.
La rupture n’était pas un mot. C’était un empilement. La déclaration à La Haye. Les diplomates rappelés. Le charbon bloqué. L’ambassade promise en Cisjordanie.
Petro n’a pas choisi un geste. Il en a empilé quatre.
Ce que Petro a signé
Ce qui tient
Il faut juger ces actes un par un. Pas en bloc.
L’intervention à La Haye tient. C’est un outil prévu par le Statut, ouvert à tout État partie à la Convention. Le communiqué du 22 septembre compte 21 déclarations ou requêtes encore inscrites.
Le communiqué du 1er mai rappelle aussi que la Colombie venait de se joindre à 17 autres États pour exiger la libération immédiate et sans condition des otages détenus par le Hamas.
Ce détail dérange ceux qui ne voient en Petro qu’un camp. Il est dans le texte. Il reste dans le texte.
Ce qui déborde
Ce qui déborde, c’est la sortie.
Selon l’AP, Petro n’a pas reconnu la victoire de son successeur. Il a présenté son allié Iván Cepeda comme le vainqueur, en alléguant une fraude à laquelle auraient participé, selon lui, des firmes privées de renseignement israéliennes.
Aucune preuve de cette fraude ne figure dans les documents lus pour ce texte.
Un président a porté la Convention de 1948 devant la plus haute juridiction des Nations unies. Le même a fini son mandat en contestant le vote de son propre pays. La même main. Deux usages du droit.
Le droit n’est pas un outil qu’on range selon l’humeur.
Le président élu parle d'abord
16 juillet 2026
Avant même d’entrer en fonction, Abelardo de la Espriella a annoncé la suite.
Le 16 juillet 2026, rapporte l’AP, le président élu déclare que son gouvernement retirera l’intervention colombienne. Le retrait fait partie d’un plan pour rétablir les relations avec Israël dès son investiture.
Il promet que la Colombie retrouvera ses alliés et sa parole diplomatique. La relation, dit-il, avait été rompue de manière unilatérale.
L’AP le décrit comme un conservateur appuyé par le président américain Donald Trump.
Petro, encore en poste, a répliqué la veille sur X. Selon l’AP, il y écrit que quiconque appuie le crime visé par la Convention finira par le commettre dans son propre pays.
Un président sortant qui promet la même faute à son successeur. Le ton de la passation est donné.
Une feuille de route écrite à Washington
Juste avant, son futur chancelier, Omar Bula, rencontre Gideon Sa’ar à Washington. Selon l’AP, ils conviennent d’une feuille de route. Des ambassadeurs. Des visas supprimés de part et d’autre. Une ambassade de Colombie à Jérusalem.
Le retrait de La Haye est donc écrit avant l’investiture. Dans une rencontre bilatérale. Avec la partie défenderesse.
Et pourtant, la déclaration de 2024 ne demandait rien à Israël. Elle proposait une lecture d’un traité.
Une lecture qu’on négocie avec la partie visée, est-ce encore une lecture ?
Une lecture du traité est entrée dans un menu diplomatique.
Le 7 août, la bascule
Trois jours plus tard, le Golan
De la Espriella prête serment le 7 août 2026.
Le 10 août, selon Al Jazeera, le ministère colombien reconnaît la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan. La Colombie devient le deuxième pays à le faire, après les États-Unis.
L’ONU considère ce territoire comme syrien. Le communiqué colombien dit le contraire.
Le geste n’a rien à voir avec Gaza. Il a tout à voir avec la direction choisie.
Ramallah rayée
Al Jazeera rapporte aussi que le nouveau gouvernement annule le projet d’ambassade à Ramallah.
En quelques semaines, chaque geste de Petro reçoit son geste inverse. L’ambassade en Cisjordanie s’efface. L’ambassade à Jérusalem est annoncée. Les visas tombent. La déclaration de La Haye part.
Ce n’est pas une nuance. C’est un miroir.
Deux présidents. Un même pays. Deux politiques étrangères qui se répondent trait pour trait, à deux ans d’écart.
À chaque signature de Petro, sa rature.
Des avions et des fusils
L’argument de Bula
L’objection la plus forte au récit d’un simple cadeau diplomatique existe. Elle est sérieuse.
L’AP rappelle que les forces armées colombiennes utilisent des avions de combat et des fusils de fabrication israélienne contre les cartels et les groupes armés. La rupture de 2024 a obligé le pays à chercher d’autres fournisseurs.
Le 16 septembre 2026, devant le Congrès, le chancelier Bula défend la relation au nom de la sécurité : renseignement stratégique, cybersécurité, lutte contre le crime organisé transnational. Sa formule tient en trois mots : « Colombie d’abord ».
La Colombie reconnaît Israël depuis 1949. Les relations diplomatiques datent de 1957, rappelle la Cancillería.
Un pays en guerre contre ses groupes armés a besoin de pièces, de munitions, de renseignement. Ça, personne ne le conteste.
Ce que l’argument ne dit pas
L’argument vaut pour les ambassadeurs. Pour les fusils. Pour le renseignement.
Il ne dit rien de l’article 63.
On peut acheter des pièces d’avion à Israël et garder sa lecture d’un traité à La Haye. Le Statut de la Cour ne lie pas les deux. C’est la feuille de route de juillet qui les a liés.
Et pourtant, c’est précisément ce nœud que Bogotá a choisi de serrer.
La sécurité explique l’ambassade. Elle n’explique pas La Haye.
Ce que l'article 63 fait vraiment
Interpréter, pas accuser
Un État qui intervient au titre de l’article 63 n’est pas partie au différend. Anadolu le précise : l’intervention colombienne n’a jamais fait de Bogotá une partie à l’affaire principale.
Il ne demande rien contre Israël. Il ne produit aucune preuve sur Gaza. Il dit comment il lit certaines dispositions de la Convention.
C’est une voix de juriste. Pas une voix de procureur.
Le Statut prévoit une autre voie, l’article 62, pour l’État qui estime qu’un intérêt juridique est en cause. Ce n’était pas celle de Bogotá.
Le lien qui se défait
Le retrait défait une chose précise : l’engagement d’être lié par l’interprétation que la Cour donnera de ces dispositions dans cette affaire.
Tout indique que ce lien particulier ne pèse plus sur Bogotá.
La Convention, elle, continue de lier la Colombie. La Cancillería l’écrit elle-même, selon Infobae : le retrait ne modifie ni sa condition d’État partie ni la force obligatoire de ses obligations.
Autrement dit, Bogotá rend sa copie. Elle garde le traité.
On sort du débat. On ne sort pas de la règle.
Rien ne bouge au fond
Trois ordonnances en 2024
Rien ne change à la demande sud-africaine. Middle East Eye le résume sans détour : la procédure n’est pas touchée.
Rien ne change aux mesures conservatoires. La Cour les a indiquées le 26 janvier 2024, complétées le 28 mars 2024, réaffirmées le 24 mai 2024.
Rien ne change au fond. La Cour n’a pas encore tranché, rappelle Anadolu. Israël rejette les allégations de l’Afrique du Sud.
Rien ne change aux parties. Elles sont deux : l’Afrique du Sud et Israël.
Rien ne change, sauf la liste.
Vingt et un
Le communiqué du 22 septembre énumère ceux qui restent : 21 déclarations ou requêtes, de la Libye aux Fidji.
Mexique. Palestine. Espagne. Türkiye. Chili. Maldives. Bolivie. Irlande. Cuba. Belize. Brésil. Comores. Belgique. Paraguay. Pays-Bas. Islande. Namibie. États-Unis. Hongrie.
Des noms qu’on lit comme un annuaire. Chacun porte une date, un article, une lecture du même texte.
Vingt et un noms. Un de moins.
Washington aussi est sur la liste
12 mars 2026
Le détail le plus parlant de cette liste n’est pas la Colombie.
Le 12 mars 2026, les États-Unis, la Hongrie, la Namibie et les Fidji déposent chacun une déclaration au titre du même article 63. La veille, les Pays-Bas et l’Islande avaient fait de même.
Le communiqué ne dit pas ce que chacun défend. Il dit seulement que tous ont pris la même porte.
Une liste n’est pas une équipe
C’est là que le récit colombien se retourne.
Si l’article 63 était un camp, on n’y trouverait pas à la fois la Palestine et les États-Unis. On les y trouve.
Une déclaration d’intervention n’est pas un drapeau. C’est une lecture du texte, soumise aux juges.
Pourquoi retirer une lecture du traité quand on pouvait simplement en défendre une autre ?
Si une lecture peut partir avec un président…
La porte de l’article 63 n’a pas de couleur.
Le merci de Jérusalem
Samedi 19 septembre
Le samedi 19, Gideon Sa’ar relie publiquement le retrait à sa conversation du 15 juillet à Washington avec Omar Bula, selon Infobae.
L’ambassadrice d’Israël à Bogotá, Vivian Aisen, remercie le gouvernement colombien d’avoir choisi « le bon côté de l’histoire ». Elle parle d’une décision courageuse et responsable.
Le merci arrive avant l’annonce. Le partenaire bilatéral lit la lettre envoyée à La Haye comme un geste qui lui est adressé.
Il n’a pas tort de la lire ainsi. Le calendrier le lui permet.
Le prix d’une signature
C’est ici que tout se noue.
Une déclaration déposée devant la Cour mondiale devient un objet d’échange. Elle sort de La Haye. Elle entre dans une négociation.
Petro avait fait de La Haye une tribune contre Israël. De la Espriella en fait un présent pour Israël. Les deux ont traité la même feuille comme un message adressé au même gouvernement.
Je relis la phrase de la Cour et je n’y trouve aucun de ces messages. Une date. Un article. Un retrait. J’avoue un malaise : celui de voir un texte de droit servir de carte de vœux dans les deux sens.
La Cour a reçu une lecture. Israël a reçu un cadeau.
Ce que la Colombie garde
Une phrase de la Cancillería
La Cancillería a pris soin d’écrire une phrase que peu de titres ont reprise.
Selon Infobae, le ministère affirme que le retrait ne touche ni la vigueur, ni la portée, ni la force obligatoire des obligations colombiennes au titre de la Convention.
La Colombie garde la Convention de 1948.
La Colombie garde son statut d’État partie.
La Colombie garde ses devoirs de prévention et de répression, les mêmes qu’hier.
Elle perd une seule chose : sa place dans la conversation sur le sens de ces devoirs.
L’obligation reste
Il faut accorder ça au nouveau gouvernement : il n’a pas quitté le traité. Il a quitté une procédure.
La différence est réelle. Elle est juridique. Elle pèse.
Et pourtant, le symbole est à peu près tout ce que le retrait produit.
Un pays qui garde ses obligations mais retire sa voix dit quelque chose. Il dit qu’il tient au texte, et qu’il ne tient plus à en parler.
Bogotá garde le traité, et baisse la voix.
Octobre, une délégation
La commission économique
La suite est déjà au calendrier.
Selon Anadolu, le gouvernement veut créer une commission économique bilatérale avec Israël et envoyer une délégation colombienne en Israël en octobre. Il veut aussi ouvrir une ambassade à Jérusalem; l’agence écrit « rouvrir ».
Aucune date d’ouverture de cette ambassade ne figure dans les pages lues.
L’annonce est faite. Le bâtiment, lui, n’a pas d’adresse publique.
Sans visa, avec formulaire
Pour les voyageurs, le changement est concret. Selon Infobae, Israël a supprimé le visa pour les courts séjours des Colombiens, remplacé par une autorisation électronique à obtenir avant le départ.
Un passeport valide. Un formulaire en ligne. Un clic de confirmation. La bascule diplomatique, à hauteur de voyageur, tient dans un écran de téléphone.
Pendant ce temps, à La Haye, l’affaire avance à son propre rythme. Celui des mémoires écrits, des délais, des ordonnances. Pas celui des chancelleries.
Les visas bougent vite. La Cour, non.
La liste s'ouvre sur la Libye
Ce que dit la liste
Il faut relire la liste du communiqué du 22 septembre.
Elle ne commence plus par la Colombie. Elle s’ouvre sur la Libye, 10 mai 2024, article 63.
Le 5 avril 2024, un premier nom. Le 18 septembre 2026, une lettre de retrait.
Le premier nom est parti. Personne ne l’a rayé à l’encre. Il n’apparaît plus, simplement.
La question
Petro a mis la Convention de 1948 au service d’une rupture.
De la Espriella a mis son retrait au service d’une réconciliation.
Aucun des deux n’a laissé la lecture du traité vivre sans une ambassade attachée à elle.
Si la parole d’un État devant la Cour change à chaque président, qu’est-ce qui garantit que la nôtre tiendra le jour où il faudra la tenir ?
À La Haye, le dossier reste ouvert. Deux parties. Vingt et une voix.
Et un premier nom qui n’y est plus.
Le nom est parti. La ligne n’a pas bougé.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Cancillería de Colombie — rupture des relations diplomatiques avec Israël, 1er mai 2024
Sources Secondaires :
Anadolu — la Colombie retire son intervention devant la CIJ, 22 septembre 2026
AP — De la Espriella annonce le retrait de la Colombie de l’affaire à la CIJ, 16 juillet 2026
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