Une guerre en Iran, un baril en feu
Le contexte de mars 2026 était celui d’une asphyxie énergétique mondiale. Les frappes américaines en Iran, débutées le 2 mars, avaient instantanément retiré du marché une partie de la production iranienne. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, était devenu une zone de guerre. Les assureurs maritimes ont triplé leurs primes en quarante-huit heures. Le Brent a touché 112 dollars le 9 mars. Et les stations-service de Jakarta, de Bangkok et de Manille ont commencé à afficher des panneaux « rupture de stock ».
L’administration Trump s’est retrouvée face à un paradoxe qu’elle avait elle-même fabriqué : sanctionner la Russie, bombarder l’Iran, et nourrir le monde en pétrole. L’équation ne fermait pas. Le 12 mars, Bessent a donc signé la licence temporaire. Pas par faiblesse — par arithmétique. Le gallon d’essence américain frôlait les 4,80 dollars. Les sondages de Trump chutaient de trois points en une semaine sur la question du pouvoir d’achat. La suspension des sanctions russes n’était pas un geste diplomatique. C’était un antidouleur électoral.
Il y a quelque chose d’obscène à voir la même administration déclencher une guerre qui fait exploser les prix du pétrole, puis suspendre les sanctions contre un autre ennemi pour éponger les dégâts. Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la plomberie d’urgence sur une canalisation qu’on a soi-même percée.
L’Asie, variable d’ajustement silencieuse
Pendant que Washington calculait ses courbes de popularité, des pays entiers rationnaient. Le Bangladesh a interdit la circulation automobile un jour sur deux dans les villes de plus de 500 000 habitants. Le Pakistan a réduit la semaine de travail à quatre jours pour économiser du carburant. Le Cambodge a signé en urgence un accord bilatéral avec la Russie pour acheter du brut hors circuit sanctionné — au risque de sanctions secondaires américaines. Ces pays n’avaient pas voix au chapitre. Ils subissaient les conséquences d’une guerre qu’ils n’avaient pas choisie, alimentée par des sanctions qu’ils n’avaient pas votées, dans une économie mondiale dont ils ne fixent pas les règles.
Le double verrouillage : Russie et Iran dans le même étau
Mardi l’Iran, mercredi la Russie
Le 14 avril, le Trésor américain annonce la fin de la licence sur le pétrole iranien. Le 15 avril, Bessent confirme la même chose pour le pétrole russe. La séquence n’est pas accidentelle. Washington veut envoyer un signal unique à deux destinataires : ni Moscou ni Téhéran ne profiteront de la guerre pour écouler leur brut. Le message est limpide. L’exécution, elle, est un pari.
Couper simultanément deux sources majeures d’approvisionnement mondial alors que la guerre en Iran continue, que le détroit d’Ormuz reste sous tension et que la production américaine, bien qu’en hausse record — les supertankers affluent vers les ports du Texas —, ne suffit pas à combler le trou. L’OPEP+ refuse d’augmenter ses quotas au-delà du calendrier prévu. L’Arabie saoudite observe. La Russie, membre de l’OPEP+, sourit derrière le rideau : chaque baril sanctionné fait monter le prix de ceux qu’elle parvient encore à vendre via ses réseaux parallèles — la flotte fantôme, les transferts de navire à navire au large de Ceuta, les raffineries indiennes qui transforment le brut russe en diesel « made in India ».
On sanctionne le pétrole russe d’une main et on regarde l’Inde le raffiner de l’autre. On bombarde les installations iraniennes et on s’étonne que le baril flambe. Il y a un mot pour décrire cette politique énergétique : schizophrénie.
Le paradoxe Bessent
Scott Bessent est un ancien gestionnaire de fonds spéculatifs. Il sait lire un bilan. Il sait aussi que sa justification de mars — « pas de bénéfices significatifs pour Moscou » — était une demi-vérité confortable. Le Kremlin ne touche pas directement l’argent de la revente en mer, certes. Mais chaque baril russe qui arrive sur le marché asiatique est un baril saoudien ou américain en moins qui trouve preneur. La substitution indirecte profite à tout le monde sauf à ceux qui croient que les sanctions sont étanches. Bessent le sait. Il a choisi de refermer quand même. Ce qui signifie qu’il pense avoir trouvé un autre moyen de contenir les prix. Ou qu’il accepte qu’ils montent.
Ce que disent les chiffres que personne ne lit
105, 112, 4,80 : la trilogie de la douleur
105 dollars le baril : c’est le prix moyen du Brent pendant la semaine précédant la suspension de mars. 112 dollars : le pic atteint le 9 mars, quarante-huit heures avant que Bessent ne cède. 4,80 dollars le gallon : le prix de l’essence à la pompe en Alabama, un État qui vote Trump à 65 %. Derrière chaque chiffre, un visage. Rajesh Kumaraswamy, 47 ans, chauffeur de rickshaw à Chennai, en Inde, a vu le prix de son plein de GPL passer de 900 à 1 400 roupies en trois semaines. Il roule désormais six heures au lieu de dix. Il ne mange plus qu’un repas par jour les jours creux. La suspension de mars lui a donné un mois de répit. Le répit est terminé.
Les exportations américaines de pétrole, elles, approchent de leur record historique. Les supertankers font la queue au large de Houston. Les majors américaines — ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips — vont publier des résultats trimestriels records. La guerre, les sanctions, les pénuries : pour elles, ce n’est pas une crise. C’est un trimestre exceptionnel. Et pourtant, personne à Washington ne prononce le mot « profiteur ».
Quand un chauffeur de rickshaw indien saute un repas pour que le baril sanctionné reste sanctionné, et qu’une major texane enregistre des profits records sur la pénurie créée par ces mêmes sanctions — on n’appelle pas ça de la géopolitique. On appelle ça un transfert de richesse du sud vers le nord, habillé en politique étrangère.
La flotte fantôme ne dort jamais
Les sanctions n’ont jamais été étanches. La flotte fantôme russe — entre 400 et 600 tankers vieillissants, sans assurance occidentale, naviguant sous pavillons de complaisance — continue de transporter du brut russe vers l’Inde, la Chine et la Turquie. Les transferts de navire à navire se font au large de Ceuta, dans le détroit de Gibraltar, à quelques milles nautiques des côtes européennes. Le pétrole est transvasé de nuit. Les transpondeurs AIS sont coupés. L’opération dure quatre heures. Au matin, un tanker battant pavillon libérien livre du « brut d’origine indéterminée » à une raffinerie du Gujarat. Tout le monde sait. Personne n’arrête.
L'Ukraine, grande absente du calcul
Quand les sanctions servent autre chose que l’Ukraine
La suspension de mars n’avait rien à voir avec l’Ukraine. Elle n’a pas été décidée pour punir Moscou davantage ni pour soutenir Kyiv. Elle a été décidée pour éteindre un incendie de prix causé par la guerre en Iran. Et la fin de la suspension, ce 15 avril, n’a rien à voir non plus avec l’Ukraine. Elle a été décidée parce que Washington estime que la production américaine peut compenser. L’Ukraine est devenue un prétexte nominal dans une architecture de sanctions qui sert désormais d’autres objectifs. Volodymyr Zelensky n’a pas été consulté en mars. Il ne l’a pas été en avril.
Et pourtant, chaque baril russe vendu — légalement ou via la flotte fantôme — finance la machine de guerre de Vladimir Poutine. Le budget militaire russe pour 2026 atteint 13 000 milliards de roubles, soit environ 130 milliards de dollars — un record absolu. Les recettes pétrolières et gazières représentent encore un tiers des revenus fédéraux. Quand Bessent dit que la revente en mer ne profite pas « significativement » au Kremlin, il a techniquement raison sur le flux direct. Mais le flux indirect — la stabilisation du prix mondial qui permet à la Russie de vendre son pétrole restant plus cher — est un cadeau invisible que personne ne comptabilise.
L’Ukraine meurt au rythme du baril. Chaque dollar de plus sur le Brent est un obus de plus sur Kharkiv. Mais à Washington, la guerre en Iran a remplacé la guerre en Ukraine dans l’ordre des priorités. Kyiv n’est plus le sujet. Kyiv est la variable qu’on oublie d’entrer dans l’équation.
Natalia, 34 ans, attend encore l’électricité
Natalia Horbach, 34 ans, vit à Kherson depuis la libération de la ville en novembre 2022. Le courant revient quatre heures par jour, quand il revient. Les bombardements russes sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes ont détruit plus de 60 % de la capacité de production électrique du pays. Les sanctions pétrolières devaient asphyxier Moscou. Natalia dort en manteau. Elle charge son téléphone dans la voiture d’un voisin. Elle n’a pas entendu parler de la licence de Scott Bessent. Elle ne sait pas ce qu’est un transfert de navire à navire au large de Ceuta. Elle sait que l’hiver prochain, si rien ne change, elle devra choisir entre chauffer l’appartement et nourrir sa fille de sept ans.
Le piège de l'auto-approvisionnement américain
Houston exporte, l’Asie suffoque
Washington parie sur un remplacement simple : le pétrole russe et iranien retiré du marché mondial sera compensé par la production américaine record. Les chiffres semblent donner raison à Bessent. Les exportations américaines de brut approchent des 4,5 millions de barils par jour, un niveau jamais atteint. Le schiste texan tourne à plein. Les pipelines vers la côte du Golfe sont saturés. Et pourtant, le calcul ne tient que si l’on ignore la géographie.
Le pétrole américain est du brut léger. Les raffineries asiatiques — indiennes, chinoises, indonésiennes — sont configurées pour du brut lourd, celui que produisent la Russie et l’Iran. Substituer l’un par l’autre nécessite des investissements de plusieurs milliards et des délais de 18 à 24 mois. En attendant, les raffineries tournent en sous-régime. Le diesel manque. Les camions ralentissent. Les chaînes d’approvisionnement craquent. Et le prix du diesel en Asie dépasse désormais celui de l’essence — une inversion historique qui signale une pénurie structurelle, pas conjoncturelle.
On ne remplace pas du brut lourd russe par du schiste léger texan comme on change une ampoule. On le sait. Bessent le sait. Mais l’admettre reviendrait à reconnaître que les sanctions créent exactement le type de dégâts collatéraux qu’on prétend réserver à l’ennemi.
Le mirage des records d’exportation
Les majors américaines exportent à des prix record vers l’Europe et l’Asie de l’Est — la Corée du Sud, le Japon, Taïwan. Ces pays paient parce qu’ils n’ont pas le choix. Mais l’Asie du Sud et du Sud-Est — l’Inde, le Bangladesh, le Vietnam, les Philippines — n’a pas les moyens de payer le premium américain. Ces pays achetaient du brut russe à prix réduit, en contournant parfois les sanctions, parfois en profitant de la licence de mars. Maintenant, les deux portes sont fermées. Ni russe, ni iranien, ni américain au prix américain. Il ne reste que la pénurie — ou le recours à la Chine, qui raffine du brut russe acheté discrètement et le revend sous une autre étiquette.
Moscou encaisse le coup — ou pas
Le Kremlin a appris à vivre sous sanctions
Vladimir Poutine a eu trois ans pour construire une économie de contournement. Les routes parallèles du pétrole russe — flotte fantôme, assurances non occidentales, monnaies alternatives, troc céréales-contre-brut avec des pays africains — fonctionnent. Pas parfaitement. Pas à plein rendement. Mais suffisamment pour maintenir les recettes pétrolières russes à un niveau qui finance la guerre. En 2025, la Russie a exporté en moyenne 7,4 millions de barils par jour, dont plus de la moitié hors du circuit occidental de sanctions. La fin de la licence américaine ne changera pas cette réalité. Elle la rendra simplement plus visible.
Le rouble n’a pas bougé à l’annonce de Bessent. La bourse de Moscou a clôturé en hausse de 0,3 %. Alexander Novak, vice-premier ministre russe en charge de l’énergie, n’a même pas commenté. Le silence du Kremlin est plus éloquent qu’un discours. Il dit : nous n’avions pas besoin de votre licence, et nous ne remarquerons pas sa disparition.
Trois ans de sanctions. Trois ans de contournements. Trois ans pendant lesquels chaque nouvelle mesure punitive a été absorbée, digérée, recyclée par Moscou. À un moment, il faut se poser la question que personne ne veut poser : est-ce que les sanctions pétrolières contre la Russie punissent encore la Russie — ou est-ce qu’elles punissent surtout ceux qui n’ont pas les moyens de s’en passer ?
Le vrai bénéficiaire du chaos pétrolier
Chaque perturbation du marché pétrolier profite à ceux qui contrôlent les flux alternatifs. La Chine achète du brut russe à 15 à 20 dollars sous le cours mondial, le raffine dans le Shandong, et revend le diesel et le kérosène au prix du marché. Pékin ne viole techniquement aucune sanction. Pékin profite de toutes. Et pourtant, c’est exactement le pays que Washington prétend vouloir contenir dans sa stratégie indo-pacifique. La boucle est vertigineuse : les sanctions contre la Russie financent l’ascension énergétique chinoise.
Les pénuries asiatiques : pas une statistique, une famine de carburant
Phnom Penh, 6h du matin, la file d’attente
À Phnom Penh, les files d’attente devant les stations-service commencent à 5h30. Sovannarith Chea, 52 ans, conducteur de tuk-tuk, arrive à 5h15 pour être sûr d’obtenir ses 10 litres quotidiens — le maximum autorisé par le rationnement instauré fin mars. Il gagne 12 dollars par jour quand il roule. Les jours sans carburant, il gagne zéro. Sa femme vend des fruits au marché central. Leur fille étudie le droit à l’université. Les frais de scolarité sont de 600 dollars par semestre. Sovannarith ne sait pas si le semestre prochain sera payé. Il ne sait pas non plus que le pétrole qu’il attend vient de redevenir illégal à vendre.
Le Cambodge a signé un accord bilatéral avec Moscou fin mars pour acheter du brut russe en dehors du circuit sanctionné. Washington n’a pas réagi officiellement. Officieusement, l’ambassade américaine à Phnom Penh a convoqué le vice-ministre du Commerce cambodgien pour un « échange de vues » — le langage diplomatique pour une menace de sanctions secondaires. Le Cambodge importe 100 % de son pétrole. Il n’a ni réserves stratégiques, ni raffineries, ni marge de manœuvre. Le choix est binaire : acheter du russe ou ne pas rouler.
Quand un pays de 17 millions d’habitants doit choisir entre violer les sanctions américaines et laisser son économie s’arrêter — ce n’est plus de la géopolitique. C’est de la violence structurelle exercée par ceux qui ont du pétrole sur ceux qui n’en ont pas. Et cette violence n’a pas de drapeau. Elle a un prix au baril.
Le Bangladesh coupe ses jours
Le Bangladesh a réduit la semaine de travail à quatre jours dans le secteur public et les industries non essentielles. Les 165 millions d’habitants du pays vivent au rythme d’une économie qui tourne à 70 % de sa capacité — parce qu’il n’y a pas assez de diesel pour faire tourner les générateurs qui alimentent les usines textiles. Dhaka, la capitale, subit des coupures de courant de huit heures par jour. Les commandes de vêtements des marques occidentales — H&M, Zara, Primark — sont en retard de six semaines. Personne en Europe ne fait le lien entre le t-shirt en retard et la licence pétrolière de Scott Bessent.
Les exportations américaines record : victoire ou aveu
4,5 millions de barils par jour quittent le Texas
Les ports du Golfe du Mexique n’ont jamais été aussi actifs. Corpus Christi, premier port exportateur de brut aux États-Unis, charge en moyenne 2,1 millions de barils par jour. Les supertankers VLCC font la queue dans le chenal. ExxonMobil a annoncé une augmentation de 12 % de sa production permienne au premier trimestre 2026. Les revenus d’exportation pétrolière américains devraient dépasser les 300 milliards de dollars sur l’année — un record absolu, gonflé par des prix que la guerre et les sanctions maintiennent artificiellement élevés.
Et pourtant, cette victoire industrielle est aussi un aveu. Si les États-Unis exportent autant, c’est parce que le reste du monde manque de pétrole. L’Amérique ne comble pas un marché — elle profite d’un vide qu’elle a contribué à créer. Les sanctions contre la Russie, les bombes sur l’Iran, le blocus naval dans le golfe Persique : chaque décision stratégique a retiré des barils du marché mondial. Et chaque baril retiré a fait monter le prix de ceux que Houston expédie. La géopolitique américaine est devenue, de fait, la meilleure campagne de marketing pour le pétrole américain.
Il y a une symétrie cruelle dans cette histoire. L’Amérique punit la Russie pour son pétrole de guerre. L’Amérique bombarde l’Iran pour son programme nucléaire. Et l’Amérique encaisse les bénéfices de la pénurie que ces deux punitions ont créée. Ce n’est pas un complot. C’est pire. C’est un système qui fonctionne exactement comme prévu — pour ceux qui l’ont conçu.
Le schiste, arme et vulnérabilité
La production de schiste américaine est élastique — elle réagit vite aux prix. À 100 dollars le baril, chaque puits du Permien est rentable. À 60 dollars, un tiers ne l’est plus. Washington joue donc un jeu dangereux : maintenir les prix assez hauts pour que le schiste tourne, assez bas pour que les consommateurs américains ne se révoltent pas, et assez instables pour que la Russie ne puisse pas planifier. C’est un équilibrisme sans filet. Et le filet vient de tomber.
La guerre en Iran, accélérateur de tout
Ormuz, le goulot d’étranglement du monde
Le détroit d’Ormuz — 34 kilomètres de large à son point le plus étroit — voit transiter 21 millions de barils par jour. Depuis le début des frappes américaines sur l’Iran le 2 mars, les primes d’assurance maritime pour le passage d’Ormuz ont été multipliées par 3,4. Certains armateurs refusent purement et simplement la traversée. Le trafic a baissé de 18 % en un mois. Chaque tanker qui ne passe pas est un million de barils qui n’arrive pas. Et chaque million de barils absent fait monter le prix de tout le reste.
L’Iran n’a pas bloqué le détroit — pas encore. Mais les Gardiens de la Révolution ont positionné des vedettes rapides et des mines magnétiques le long de la côte iranienne. Le USS Eisenhower patrouille dans le golfe d’Oman. La marine britannique a dépêché la frégate HMS Richmond. La tension est physique, palpable, mesurable en dollars par baril. Et dans ce contexte, Washington choisit de refermer simultanément les licences russe et iranienne. C’est soit de l’audace stratégique, soit de l’inconscience. L’histoire tranchera. Les prix, eux, ont déjà tranché : le Brent a bondi de 3,7 % dans l’heure suivant l’annonce de Bessent.
On ne peut pas faire la guerre à deux pays pétroliers en même temps, sanctionner les deux, et prétendre que le marché mondial n’en souffrira pas. C’est de l’arithmétique, pas de la politique. Et l’arithmétique, contrairement aux diplomates, ne ment jamais.
Téhéran négocie et brûle
La Maison Blanche a confirmé ce 15 avril qu’une deuxième session de négociations avec l’Iran pourrait se tenir au Pakistan. Négocier tout en bombardant. Sanctionner tout en discutant. C’est la méthode Trump — la pression maximale comme préalable à toute conversation. Donald Trump a affirmé que « la guerre en Iran est presque finie ». Les images satellite des installations de Ispahan, prises le 13 avril, montrent des cratères de 15 mètres de diamètre et des incendies encore actifs. « Presque finie » est une question de perspective. Pour les négociateurs, peut-être. Pour les civils iraniens d’Ispahan, la guerre n’a pas de date de fin.
Ce qui vient : le scénario que personne ne veut écrire
Le Brent à 120 dollars avant l’été
Les analystes de Goldman Sachs ont relevé leur prévision pour le Brent au troisième trimestre 2026 à 118 dollars. JPMorgan est à 122. La banque mondiale parle de « choc pétrolier comparable à 1979 » si la guerre en Iran s’étend au-delà de juin. À 120 dollars le baril, l’essence américaine dépassera les 5 dollars le gallon. Le diesel européen franchira les 2,20 euros le litre. Et l’Asie du Sud — l’Inde, le Pakistan, le Sri Lanka — entrera dans une crise économique dont les contours ressemblent furieusement à celle de 2022, en pire.
Rajesh, le chauffeur de rickshaw de Chennai, ne connaît pas Goldman Sachs. Mais il sait compter. Si le prix du GPL augmente encore de 20 %, il ne pourra plus rouler. Et s’il ne roule plus, sa famille ne mange plus. Entre le bureau de Scott Bessent au 1500 Pennsylvania Avenue et le rickshaw de Rajesh sur Anna Salai Road, il y a 13 800 kilomètres. Et un pipeline invisible de conséquences que personne n’a le courage de tracer jusqu’au bout.
Le pétrole n’est pas une ressource. C’est un système nerveux. Quand on le coupe quelque part, la douleur apparaît ailleurs — toujours là où on ne regarde pas, toujours chez ceux qui n’ont pas les moyens de crier assez fort pour qu’on les entende.
La question que Bessent n’a pas posée
Lors de sa conférence de presse, Scott Bessent a parlé de « cohérence de la politique de sanctions », de « signal clair envoyé à Moscou », de « capacité américaine à approvisionner les marchés ». Personne dans la salle n’a posé la seule question qui compte : combien de personnes, dans combien de pays, ne pourront plus se chauffer, se déplacer ou manger à cause de cette décision ? La réponse n’existe dans aucun briefing du Trésor. Elle existe dans les files d’attente de Phnom Penh, dans les générateurs éteints de Dhaka, dans le rickshaw immobilisé de Chennai.
Le robinet se referme, la plaie reste ouverte
Une décision technique, des conséquences humaines
Washington présente la non-prolongation comme un retour à la normale. La suspension était temporaire, elle se termine, point. Mais la « normale » d’avant mars 2026 n’existe plus. La guerre en Iran a redistribué les cartes énergétiques mondiales. Les pénuries asiatiques sont structurelles, pas conjoncturelles. La flotte fantôme russe est plus active que jamais. Et le prix du baril ne redescendra pas sous les 100 dollars tant que des bombes tomberont sur Ispahan et que des sanctions viseront Moscou. Scott Bessent a refermé un robinet. Il n’a pas réparé la canalisation.
Quelque part au large de la Malaisie, un tanker battant pavillon des Îles Marshall attend, moteur au ralenti, ses deux millions de barils de brut russe dans la cale. Hier encore, un acheteur indonésien pouvait légalement prendre livraison. Aujourd’hui, ce baril est redevenu invisible, illégal, inexistant sur le papier. Le pétrole est toujours là. La mer est toujours calme. Le tanker ne bouge pas. Et Sovannarith, à Phnom Penh, se lève à 5h15 pour faire la queue devant une pompe qui sera peut-être vide.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
BFM Business — Les États-Unis autorisent temporairement la vente de pétrole russe, 13 mars 2026
BFM Business — Pénuries de carburant en Asie : restrictions et accords, 31 mars 2026
BFM Business — Les supertankers affluent vers les ports américains, 15 avril 2026
BFM TV — Direct guerre au Moyen-Orient, négociations Iran-Pakistan, 15 avril 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.