Comment l’Europe a tué ses propres usines d’armes
En 1991, l’Europe comptait plus de 80 sites majeurs de production de munitions. En 2024, il en reste une poignée. La France a fermé ses dernières lignes de production d’obus de 155 mm dans les années 2000. L’Allemagne a réduit les capacités de Rheinmetall à un filet. L’Italie a laissé Leonardo se concentrer sur l’export. Le raisonnement était limpide et suicidaire : puisque la guerre froide est finie, pourquoi fabriquer des armes ? C’est comme jeter ses extincteurs parce que la maison n’a pas brûlé depuis vingt ans.
MBDA, le consortium européen de missiles, a aujourd’hui des carnets de commandes saturés jusqu’en 2027. Diehl Defence, fabricant du système IRIS-T livré à l’Ukraine, a annoncé pouvoir doubler sa production — mais pas avant 2026. Saab, en Suède, a besoin de dix-huit mois pour ouvrir une nouvelle ligne de production de lance-roquettes Carl Gustaf. Dix-huit mois. En dix-huit mois, la Russie produit quatre millions et demi d’obus. L’écart n’est plus un retard. C’est un gouffre.
Nous avons transformé nos arsenaux en musées, nos usines en centres commerciaux, nos budgets de défense en dividendes de paix. Et maintenant, nous envoyons des délégations à Kyiv pour expliquer que les missiles arrivent. Bientôt. Peut-être. Si le comité valide le budget au troisième trimestre.
Le paradoxe des milliards annoncés et des étagères vides
L’Union européenne a promis 2 milliards d’euros pour accélérer la production de munitions via le programme ASAP (Act in Support of Ammunition Production), adopté en juillet 2023. Sur le papier, le chiffre impressionne. Dans les usines, il ne change presque rien. Parce que le problème n’est pas l’argent — c’est le temps. Construire une chaîne de production de missiles prend entre trois et cinq ans. Former les techniciens prend deux ans. Sécuriser les chaînes d’approvisionnement en composants critiques — poudre propulsive, circuits de guidage, alliages spéciaux — prend encore plus longtemps quand les fournisseurs sont en Chine ou en Inde.
Et pourtant, Thierry Breton, alors commissaire européen au Marché intérieur, avait prévenu dès février 2023 : l’objectif d’un million d’obus de 155 mm pour l’Ukraine ne serait pas atteint dans les délais. Il avait raison. Le million n’est jamais arrivé à temps. Les délais ont glissé. Les promesses ont survécu aux réunions de presse, mais pas à la réalité des chaînes industrielles. L’Europe sait commander des études sur la guerre. Elle ne sait plus fabriquer ce qui la gagne.
Pendant ce temps, à Moscou
L’économie russe tourne en mode combat depuis mille jours
Vladimir Poutine a signé le décret de passage en économie de guerre le 21 septembre 2022. Depuis, la Russie consacre officiellement 6,7 % de son PIB à la défense en 2025, selon les données compilées par le SIPRI de Stockholm. Le budget militaire russe a atteint 13 200 milliards de roubles (environ 130 milliards d’euros) pour l’année fiscale 2025. C’est le chiffre le plus élevé depuis la chute de l’Union soviétique. L’Europe entière, combinée, dépense environ 300 milliards — mais en partageant la facture entre vingt-sept pays qui ne se mettent d’accord sur rien.
Les usines russes de Nijni Taguil produisent des chars T-90M au rythme de trente par mois. Les lignes de Ouralvagonzavod reconstruisent et modernisent des T-72 et T-80 stockés depuis les années 1980. L’usine de missiles de Votkinsk, dans l’Oural, fabrique les Iskander qui frappent Kharkiv, Odessa, Dnipro — chaque nuit ou presque. La cadence a triplé depuis 2022, selon les estimations du Royal United Services Institute de Londres.
Poutine ne prépare pas la guerre. Il la fait. Depuis mille jours. Avec une industrie qui tourne, des ouvriers qui produisent, des stocks qui se remplissent. Nous, nous préparons des sommets. Avec des communiqués qui annoncent que nous allons bientôt commencer à envisager de peut-être augmenter la production. La différence entre Moscou et Bruxelles ne se mesure plus en idéologie. Elle se mesure en obus par heure.
L’aide iranienne et nord-coréenne que l’Europe refuse de voir
L’Iran a livré à la Russie plus de 400 drones Shahed-136 entre septembre 2022 et fin 2023, selon le renseignement militaire ukrainien. Depuis, Moscou a construit sa propre usine de drones dans la région de Tatarstan, avec une capacité estimée à 6 000 unités par an. La Corée du Nord a expédié au moins un million d’obus d’artillerie par conteneurs maritimes via Vladivostok, selon les rapports du National Intelligence Service sud-coréen. Un million. Pendant que Pyongyang vidait ses stocks pour Poutine, l’Europe débattait de savoir si envoyer des Taurus allemands constituerait une escalade.
Douze mille soldats nord-coréens combattent sur le sol ukrainien dans la région de Koursk depuis l’automne 2024, selon les services de renseignement de Séoul et de Washington. Moscou a constitué une coalition de fait — Russie, Iran, Corée du Nord, avec la complaisance silencieuse de la Chine — contre un pays que l’Europe soutient en paroles et sous-équipe en actes. Et pourtant, aucun dirigeant européen n’a encore prononcé le mot qui décrirait correctement cette situation : défaite industrielle.
Le mirage des 2 % du PIB
Un chiffre qui rassure les tribunes et désarme les armées
2 % du PIB consacrés à la défense. Le seuil fixé par l’OTAN au sommet du Pays de Galles en 2014. Onze ans plus tard, en 2025, seuls onze pays membres sur trente-deux l’atteignent réellement. La Belgique est à 1,3 %. L’Espagne à 1,28 %. Le Luxembourg à 0,77 %. Le Canada, membre fondateur de l’Alliance, stagne à 1,37 %. Ces pays sont protégés par un parapluie nucléaire américain dont le manche est tenu par Donald Trump — un homme qui a publiquement suggéré de laisser la Russie faire « ce qu’elle veut » aux mauvais payeurs de l’OTAN.
Et pourtant, même les 2 % sont un mirage. Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN depuis octobre 2024, a déclaré en février 2025 que 3,5 % serait le minimum nécessaire pour faire face à la menace russe. L’ancien premier ministre estonien Kaja Kallas, désormais haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, parle de 4 %. Pour la France, passer de 2 % à 3,5 % représenterait 45 milliards d’euros supplémentaires par an. Personne ne sait où les trouver. Personne ne veut les chercher. Les élections approchent toujours quelque part.
Le 2 % est devenu une religion. On le récite dans les sommets comme on récite une prière — sans croire une seconde qu’il suffira à arrêter quoi que ce soit. Il rassure les ministres des Finances et endort les citoyens. Il ne rassure pas Olena Kravchenko quand elle lace ses chaussures à 2 heures du matin.
L’argent existe — la volonté, non
Le PIB combiné de l’Union européenne dépasse 16 000 milliards d’euros. Celui de la Russie atteint à peine 1 800 milliards. L’Europe est neuf fois plus riche que son agresseur potentiel. Neuf fois. Le problème n’a jamais été l’argent. Le problème, c’est que dépenser pour la défense ne rapporte pas de voix. Construire un hôpital, oui. Construire une usine de missiles, non. Un politicien européen qui propose de couper dans la santé pour armer l’armée ne survit pas au prochain sondage. Alors il promet les deux. Et ne finance ni l’un ni l’autre à la hauteur nécessaire.
Emmanuel Macron a fait voter une loi de programmation militaire de 413 milliards d’euros sur sept ans (2024-2030) — un effort historique pour la France. Mais les livraisons concrètes suivent des calendriers que la guerre ne respecte pas. Olaf Scholz a annoncé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr le 27 février 2022, trois jours après l’invasion russe. En 2025, une grande partie de ce fonds a été absorbée par des commandes dont les premières livraisons n’arriveront pas avant 2027. Les chiffres sont spectaculaires dans les discours. Ils sont microscopiques dans les casernes.
L'Ukraine se bat avec nos restes
Serhii et les calculs qu’aucun soldat ne devrait faire
Serhii Volkov, 29 ans, sergent de la 93e brigade mécanisée, stationné dans le secteur de Koupiansk, dans l’oblast de Kharkiv, compte ses obus chaque matin comme un commerçant compte sa caisse. En décembre 2024, sa batterie d’artillerie recevait vingt obus de 155 mm par jour. Les Russes, en face, en tiraient entre 80 et 120 sur la même section de front. Le ratio est de un contre cinq. Parfois un contre sept. Serhii ne gaspille rien. Chaque tir est calculé, vérifié par drone, autorisé par le commandement. Un obus raté est un obus qui ne sera pas remplacé avant des jours.
« On reçoit des armes incroyables« , a confié un officier ukrainien au Financial Times en janvier 2025. « Mais jamais assez. Et jamais assez vite. » Le système HIMARS américain a changé la donne en 2022. Le système français Caesar est considéré comme l’un des meilleurs canons automoteurs au monde. L’IRIS-T allemand intercepte les missiles avec une précision redoutable. Mais la précision ne sert à rien quand il n’y a plus rien à tirer. L’Ukraine se bat avec l’excellence technologique de l’Occident — et la pauvreté logistique de l’Occident.
Nous avons donné à l’Ukraine le meilleur de ce que nous savons fabriquer. Puis nous lui avons dit : débrouille-toi pour les recharges. C’est comme offrir une Ferrari à quelqu’un et oublier de mentionner qu’il n’y a plus d’essence dans le pays.
Le rationnement qui tue
Le rationnement de munitions coûte des vies ukrainiennes chaque jour. Le commandement ukrainien a été contraint, selon des sources militaires citées par The Economist en novembre 2024, de prioriser les secteurs du front : certaines brigades reçoivent des munitions, d’autres attendent. Les soldats de la 110e brigade mécanisée, dans le Donbass, ont rapporté des périodes de soixante-douze heures sans un seul obus d’artillerie disponible. Soixante-douze heures sous le feu russe, avec pour seule réponse des fusils d’assaut et des drones commerciaux modifiés.
Et pendant ces soixante-douze heures, à Bruxelles, des diplomates ajustaient la virgule d’un communiqué conjoint sur « l’engagement indéfectible de l’Europe envers l’Ukraine ». L’engagement est indéfectible. Les munitions, elles, font défaut. Il y a un mot pour cette situation. Ce n’est pas « soutien ». C’est abandon au ralenti, maquillé en solidarité, enrobé de drapeaux bleu et jaune, et livré avec un sourire de circonstance lors de chaque sommet européen.
Trump, le parapluie qui se referme
Le 20 janvier 2025 a changé la donne
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025 a fait exploser le dernier tabou européen. Les États-Unis ne viendront peut-être pas. Trump l’a dit. Plusieurs fois. Devant les caméras, dans des rallyes, sur son réseau social. Il a qualifié l’OTAN de « fardeau ». Il a suggéré que les pays qui ne paient pas assez n’auraient pas droit à la protection américaine. Il a envoyé Keith Kellogg comme émissaire pour la paix en Ukraine — un homme qui propose un gel du conflit aux conditions actuelles, c’est-à-dire aux conditions de Poutine.
L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord — la clause de défense collective — repose sur une promesse. Pas sur un mécanisme automatique. Aucune armée américaine ne se déploie sans l’accord du président. Si le président est Trump, et si le pays attaqué est un « mauvais payeur », la promesse ne vaut que le papier sur lequel elle est imprimée. L’Europe a vécu quatre-vingts ans sous un parapluie dont elle n’a jamais vérifié qu’il s’ouvrait encore. Trump est en train de le plier.
Nous avons construit notre sécurité sur la bonne volonté d’un homme qui n’en a aucune. Nous avons confié notre survie collective à un pays dont le président dit ouvertement qu’il préfère négocier avec notre agresseur qu’avec nous. Ce n’est pas une crise de l’Alliance. C’est un réveil — brutal, tardif, et peut-être fatal.
Ce que signifie « seuls » quand on n’a rien dans les mains
Sans les États-Unis, l’Europe ne dispose d’aucune capacité de projection stratégique crédible. Pas de bombardiers stratégiques. Pas de flotte de ravitaillement en vol suffisante. Pas de défense antimissile balistique intégrée. Pas de satellites de reconnaissance militaire en nombre suffisant. La France possède la dissuasion nucléaire — mais la dissuasion ne remplace pas des divisions blindées capables de tenir une ligne de front de 2 500 kilomètres, de la Norvège à la Turquie. Le Royaume-Uni — hors UE depuis le Brexit — dispose de moyens conséquents mais réduits et orientés vers l’océan, pas vers le flanc est.
L’Europe seule, face à la Russie, est un géant économique avec les bras en écharpe. 450 millions d’habitants. 16 000 milliards de PIB. Vingt-sept armées qui ne savent pas se parler. Les systèmes de communication ne sont pas interopérables. Les calibres de munitions diffèrent. Les doctrines divergent. Quand la Pologne achète des chars K2 sud-coréens et que l’Allemagne pousse le Leopard 2, ce n’est pas de la diversité — c’est du chaos logistique en attente de champ de bataille.
La Pologne a compris — les autres regardent
Varsovie, seul pays à agir comme si la guerre approchait
La Pologne consacre 4,2 % de son PIB à la défense en 2025. C’est le pourcentage le plus élevé de l’OTAN, devant les États-Unis eux-mêmes. Le premier ministre Donald Tusk — pourtant centriste, libéral, pro-européen — a déclaré devant la Diète en décembre 2024 : « Nous ne pouvons pas attendre que nos alliés se réveillent. Nous ne pouvons pas parier notre existence sur des promesses. » La Pologne a commandé 366 chars K2 à la Corée du Sud, 48 avions FA-50, 500 lanceurs HIMARS. Elle construit un mur de fortifications le long de sa frontière avec le Belarus — le programme Bouclier de l’Est, doté de 2,5 milliards d’euros.
La Pologne sait ce que la France et l’Allemagne ont oublié. Varsovie a été occupée. Pas dans les manuels. Dans la mémoire des grands-parents encore vivants. Irena Kowalski, 87 ans, survivante de l’insurrection de Varsovie de 1944, a déclaré à la télévision publique polonaise TVP en août 2024 : « Quand j’entends les Allemands dire qu’ils ne veulent pas d’escalade, je me souviens que c’est exactement ce que disaient les Anglais en 1938. » La phrase a fait le tour des réseaux sociaux polonais. En Allemagne, personne ne l’a relevée.
La Pologne se prépare à la guerre. L’Espagne débat de la longueur des congés. La Belgique négocie une coalition. L’Italie regarde le match. Et l’Allemagne — l’Allemagne se souvient qu’elle ne veut plus jamais être un pays de guerre, sans réaliser qu’elle est en train de devenir un pays sans défense. La mémoire de la culpabilité a dévoré la mémoire du danger.
Les pays baltes crient dans le vide
L’Estonie dépense 3,4 % de son PIB en défense. La Lettonie a rétabli le service militaire obligatoire en 2024. La Lituanie construit des bunkers publics à Vilnius. Ces trois pays — six millions d’habitants à eux trois, soit moins que la population de la région parisienne — font davantage, proportionnellement, que la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. Leur raison est géographique. Le corridor de Suwalki, cette bande de terre de 65 kilomètres entre la Pologne et la Lituanie, coincée entre la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad, est le point le plus vulnérable de l’OTAN. Si la Russie le coupe, les pays baltes sont isolés du reste de l’Alliance.
Le président estonien Alar Karis a répété en janvier 2025 : « Nous ne demandons pas l’aumône. Nous demandons à nos alliés de survivre avec nous. » La phrase est restée sans écho à Paris et à Berlin. Et pourtant, si Tallinn tombe, l’article 5 est testé pour de vrai. Et si l’article 5 échoue à Tallinn, il n’existe plus nulle part. Chaque base aérienne de l’OTAN, chaque frontière protégée par le traité, devient une fiction juridique. L’Alliance meurt à Tallinn avant de mourir à Bruxelles.
Ce que Poutine voit quand il regarde l'Europe
Un continent riche qui a peur de son ombre
Poutine ne regarde pas les communiqués. Il regarde les chaînes de production. Il compte les obus. Il mesure les délais de livraison. Et ce qu’il voit, c’est un continent qui promet des armes avec des calendriers de livraison plus longs que la durée de la guerre elle-même. Il voit des parlements qui votent des budgets de défense en augmentation de 7 % — quand il faudrait 70 %. Il voit des opinions publiques qui placent la défense au neuvième rang de leurs préoccupations, derrière le pouvoir d’achat, la santé, l’immigration, le climat, les retraites, l’éducation, le logement et la sécurité intérieure.
Le Levada Center, dernier institut de sondage indépendant en Russie, a mesuré en décembre 2024 que 74 % des Russes soutiennent l’opération militaire en Ukraine. Que ce chiffre reflète la conviction ou la peur importe peu. Ce qui importe, c’est que Poutine a une population alignée derrière une guerre. L’Europe a vingt-sept opinions publiques qui ne s’accordent même pas sur l’existence de la menace. L’asymétrie n’est pas militaire. Elle est psychologique. Et c’est la plus dangereuse de toutes.
Poutine ne nous craint pas. Il nous méprise. Et le plus douloureux, c’est que son mépris est fondé sur des faits. Il regarde nos stocks, nos délais, nos débats, nos hésitations, nos coalitions fragiles, nos élections permanentes. Et il conclut — rationnellement — que nous ne ferons rien. Que nous ne ferons jamais rien. Que la seule chose qui nous sépare de la capitulation, c’est le temps qu’il nous faudra pour l’appeler autrement.
La doctrine du fait accompli
La stratégie russe repose sur la vitesse. Frapper vite, occuper, consolider, puis proposer un cessez-le-feu que l’Occident acceptera parce qu’il n’a pas les moyens de le refuser. C’est ce qui s’est passé en Géorgie en 2008 — cinq jours de guerre, puis vingt ans d’occupation de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. C’est ce qui s’est passé en Crimée en 2014 — pas un coup de feu, pas une sanction qui ait jamais renversé l’annexion. La doctrine du fait accompli fonctionne quand l’adversaire est plus lent que vous. L’Europe est plus lente que tout le monde.
Le RAND Corporation avait simulé dès 2016 un scénario d’invasion russe des pays baltes. Résultat : les forces russes atteindraient Tallinn et Riga en 36 à 60 heures. Les renforts de l’OTAN mettraient des semaines à se déployer en nombre suffisant. Depuis, les forces de l’Alliance sur le flanc est ont été renforcées — mais pas au point de tenir seules. Le groupement tactique de l’OTAN en Estonie compte environ 2 000 soldats. Face aux 330 000 hommes que la Russie a massés dans son district militaire ouest, c’est un fil de pêche tendu devant un chalutier.
L'Allemagne, ce colosse paralysé
Le Zeitenwende qui n’a jamais eu lieu
Le 27 février 2022, trois jours après l’invasion russe de l’Ukraine, Olaf Scholz est monté à la tribune du Bundestag et a prononcé le mot « Zeitenwende » — tournant historique. Il a annoncé 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr. Debout. Ovation. Larmes dans les yeux de certains députés. L’Allemagne allait enfin redevenir une puissance militaire responsable. Trois ans plus tard, la Bundeswehr manque encore de gilets pare-balles.
Le fonds spécial de 100 milliards a été englouti par des commandes de F-35 américains (35 appareils, livraison à partir de 2027), de systèmes Arrow 3 israéliens (pas avant 2028), et de modernisation de Puma dont la moitié étaient en panne lors d’un exercice de l’OTAN en décembre 2022. 18 blindés Puma sur 18 déployés — tous en panne. Le taux de disponibilité des hélicoptères NH90 de la Bundeswehr est inférieur à 40 %. Celui des avions de transport A400M oscille autour de 50 %. L’armée allemande est un catalogue de promesses et un entrepôt de pièces manquantes.
L’Allemagne a confondu le discours et l’acte. Scholz a prononcé « Zeitenwende » comme on prononce une formule magique — en espérant que le mot suffirait à transformer la réalité. Mais les mots ne fabriquent pas de missiles. Les mots ne rechargent pas les systèmes Patriot. Les mots ne protègent pas Tallinn. Les actes, si. Et les actes, en trois ans, se comptent sur les doigts d’une main amputée.
La culture stratégique allemande, tombeau de l’urgence
Boris Pistorius, ministre allemand de la Défense, a tenté de secouer l’appareil. Il a proposé un retour au service militaire — refusé. Il a demandé un budget supplémentaire — arbitré à la baisse par le ministère des Finances. Il a averti que l’Allemagne devait être « prête à la guerre d’ici 2029 » — la phrase a suscité un malaise palpable dans la coalition au pouvoir. En Allemagne, dire qu’il faut se préparer à la guerre est presque aussi tabou que de faire la guerre. La culpabilité historique, légitime et nécessaire, s’est transformée en paralysie stratégique.
Friedrich Merz, probable futur chancelier après les élections de février 2025, promet un virage. Plus de dépenses. Plus de fermeté. Mais la machine bureaucratique allemande — le BAAINBw (Office fédéral des équipements), ses procédures d’acquisition longues de plusieurs années, ses appels d’offres qui durent plus longtemps que certains conflits — ne se réforme pas par décret. Et pourtant, le temps presse. Chaque mois perdu à Bruxelles est un mois gagné à Moscou.
La France entre ambition et solitude
Macron parle fort — l’armée tourne à l’économie
Emmanuel Macron est le seul dirigeant européen à avoir prononcé le mot « troupes au sol » à propos de l’Ukraine. Le 26 février 2024, il a déclaré qu’il ne fallait « rien exclure », y compris l’envoi de soldats occidentaux. La phrase a provoqué un séisme diplomatique. Berlin a dit non. Rome a dit non. Madrid a dit non. Londres a regardé ailleurs. Macron s’est retrouvé seul avec son audace — et une armée française qui, malgré sa qualité, ne compte que 203 000 militaires d’active, dont une partie est déployée en permanence outre-mer et en opérations extérieures.
La loi de programmation militaire française 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros — un effort considérable. Mais la Direction générale de l’armement (DGA) est confrontée aux mêmes goulets d’étranglement que tous les autres : pénurie de poudre propulsive (la France dépend en partie de la filière Eurenco, qui tourne déjà à pleine capacité), délais de livraison de composants électroniques, et une base industrielle de défense qui emploie 200 000 personnes — un chiffre stable depuis dix ans, quand il faudrait doubler les effectifs pour répondre aux commandes.
Macron a eu le courage de dire ce que personne ne voulait entendre. Mais le courage sans les divisions blindées reste un discours. Et un discours, aussi courageux soit-il, n’arrête pas un missile Iskander. La France est le seul pays d’Europe qui parle comme une puissance. Elle doit maintenant agir comme une puissance. Ou admettre qu’elle joue un rôle dans une pièce dont elle n’a plus les moyens.
Le nucléaire ne protège pas de tout
La France possède environ 290 têtes nucléaires. La dissuasion française est crédible, moderne, et constitue le seul véritable levier stratégique européen autonome. Mais la dissuasion nucléaire ne protège pas contre une guerre hybride. Elle ne protège pas contre des cyberattaques sur le réseau électrique. Elle ne protège pas contre des drones à 20 000 euros lâchés par milliers. Elle ne protège pas contre un grignotage territorial de type Crimée — prise sans un coup de feu, trop lente pour déclencher l’apocalypse nucléaire, trop rapide pour que les diplomates réagissent.
La bombe atomique est l’arme du dernier recours. Et Poutine le sait. Il sait qu’aucun président français n’appuiera sur le bouton pour défendre Tallinn. Ni pour défendre Riga. Ni même, peut-être, pour défendre Varsovie — parce que la doctrine française protège les « intérêts vitaux » de la France, pas ceux de l’Europe. Le parapluie nucléaire français couvre la France. Le reste du continent est sous la pluie.
Nous sommes tous complices
Le confort qui tue à distance
Nous avons scrollé. Tous. Chaque vidéo de frappe sur Kharkiv — scrollé. Chaque image de corps sous les décombres — scrollé. Chaque témoignage de mère ukrainienne cherchant son enfant dans les gravats — scrollé, partagé peut-être, oublié certainement. L’indifférence européenne ne ressemble pas à de la cruauté. Elle ressemble à un flux de notifications. Elle a la texture lisse d’un écran de téléphone. Elle sent le café du matin et le canapé du soir. Mais elle tue aussi sûrement qu’un obus. Elle tue par omission, par paresse, par la conviction douillette que « quelqu’un s’en occupe ».
Personne ne s’en occupe. Les gouvernements attendent que les opinions publiques bougent. Les opinions publiques attendent que les gouvernements agissent. Les industriels attendent les commandes. Les commandes attendent les budgets. Les budgets attendent les votes. Les votes attendent les élections. Et pendant cette ronde infinie d’attentes croisées, Serhii Volkov compte ses vingt obus du matin et se demande si demain il en aura dix.
Je n’écris pas ce texte depuis une tranchée. J’écris depuis un bureau chauffé, avec un café à portée de main et une connexion wifi stable. Je suis exactement le confort que je dénonce. La seule différence entre moi et le silence, c’est que je refuse de faire semblant que ce confort est innocent. Il ne l’est pas. Chaque euro non dépensé pour la défense européenne est un euro investi dans notre propre vulnérabilité. Et nous le savons. Nous le savons tous.
Le prix de la prochaine hésitation
Si la Russie attaque un pays membre de l’OTAN — et les services de renseignement estonien, britannique et américain estiment que cette hypothèse est plausible d’ici 2027 à 2030 — l’Europe devra répondre avec ce qu’elle a. Pas avec ce qu’elle a promis de commander. Pas avec ce qu’elle prévoit de produire. Avec ce qu’elle a. Et ce qu’elle a, aujourd’hui, c’est quarante-huit heures de munitions, des armées en sous-effectif, des systèmes incompatibles, et vingt-sept volontés politiques qui se neutralisent mutuellement.
Le coût d’une augmentation massive de la production de missiles — 200 milliards d’euros sur cinq ans, selon les estimations du think tank IISS de Londres — représente 1,2 % du PIB européen annuel. C’est moins que ce que l’Europe a dépensé pour soutenir ses économies pendant le Covid. C’est moins que le coût annuel de l’évasion fiscale dans l’Union européenne, estimé à 160 milliards par an par la Commission européenne elle-même. L’argent existe. La menace existe. La volonté n’existe pas.
Ce qui se passe quand on perd une guerre sans la faire
Le précédent ukrainien comme prophétie
L’Ukraine est le laboratoire. Tout ce que l’Europe redoute pour elle-même est déjà en train de se produire à 2 000 kilomètres de Paris. Les frappes sur les infrastructures énergétiques — l’Ukraine a perdu 60 % de sa capacité de production électrique entre octobre 2022 et mars 2025, selon Ukrenergo. Les déplacements de masse — 6,5 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, selon le HCR. La destruction systématique des hôpitaux — l’OMS a documenté plus de 1 800 attaques contre des infrastructures de santé depuis le début de l’invasion. Tout cela arrive déjà. Et si l’Europe ne se réarme pas, tout cela pourrait arriver chez elle.
Natalia Shevchenko, 42 ans, enseignante de Marioupol, vit désormais dans un conteneur aménagé à Dnipro. Son appartement a été détruit le 9 mars 2022, le jour de la frappe sur la maternité de Marioupol. Elle n’était pas dans la maternité. Elle était dans l’immeuble d’en face. Le souffle l’a projetée contre le mur de la cuisine. Elle a perdu l’audition de l’oreille gauche. Sa fille, Alina, 14 ans, ne dessine plus que des maisons — des dizaines de maisons, chaque jour, sur des cahiers que sa mère achète au marché. Des maisons intactes, avec des fenêtres, des rideaux, des fleurs sur le balcon. Des maisons qui n’existent plus.
Alina dessine ce que l’Europe refuse de protéger. Des murs debout. Des fenêtres entières. Un monde où les maisons ne s’effondrent pas à 6 heures du matin. Chaque dessin est un reproche silencieux à vingt-sept capitales européennes qui ont les moyens de fabriquer des missiles et choisissent, chaque matin, de ne pas le faire assez vite.
La nuit qui vient
L’Europe est en train de perdre une guerre qui n’a même pas encore commencé. Elle la perd dans ses usines vides, dans ses calendriers de livraison qui s’étirent au-delà de l’horizon, dans ses débats parlementaires où le mot « défense » provoque des bâillements, dans ses stocks de missiles qui tiendraient à peine un week-end de conflit réel. Elle la perd dans la lenteur de ses décisions, dans la tiédeur de ses engagements, dans la distance confortable qu’elle maintient entre son canapé et la ligne de front.
Olena lace ses chaussures. Serhii compte ses obus. Alina dessine des maisons. Et nous, nous regardons. Depuis nos capitales tranquilles, nos rues intactes, nos nuits sans sirènes. Nous regardons un pays se faire détruire avec nos armes — trop peu, trop tard, trop lentement — et nous appelons ça du soutien. La nuit tombe sur l’Europe. Pas la nuit des bombes. Pas encore. La nuit de ceux qui savaient, qui pouvaient, et qui n’ont rien fait à temps.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Références principales
TV5Monde — L’Europe doit augmenter d’urgence sa production de missiles, juin 2025
SIPRI — Base de données des dépenses militaires mondiales, mise à jour 2025
Institut Kiel — Ukraine Support Tracker
IISS Londres — The Military Balance 2025
RAND Corporation — Reinforcing Deterrence on NATO’s Eastern Flank, 2016
Agence européenne de défense — Données sur la base industrielle de défense européenne
Références complémentaires
Reuters — Couverture de l’industrie européenne de défense
The Economist — Couverture du conflit en Ukraine et de la défense européenne
Financial Times — Guerre en Ukraine
Royal United Services Institute — Analyses de la production militaire russe
HCDH — Bilan des victimes civiles en Ukraine
OMS — Attaques contre les infrastructures de santé en Ukraine
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