Euroclear, Belgique, 210 milliards d’avoirs russes gelés
Il faut dire ce que personne ne dit à haute voix. Les 90 milliards que demande Zelensky sont théoriquement déjà là. Ils dorment dans les coffres d’Euroclear, à Bruxelles, sous forme d’avoirs de la banque centrale russe. Environ 210 milliards d’euros. L’argent du bourreau, stocké chez le médiateur, pendant que la victime mendie un prêt.
La Belgique traîne. Le Premier ministre Bart De Wever a exigé des garanties juridiques, des clauses, des partages de risque. On le comprend sur le papier. On le comprend moins quand on met le papier à côté d’une cage d’escalier éventrée à Zaporijjia.
Je ne sais pas ce qui est le plus obscène. L’invasion elle-même, ou cette chorégraphie feutrée où l’on débat des modalités de saisie d’un argent qui a servi à acheter les missiles qui détruisent les appartements dont nous discutons le financement de la reconstruction.
Le sommet du 23 octobre, et ce qu’il n’a pas tranché
Le Conseil européen s’est tenu fin octobre. Le communiqué a parlé de soutien massif. Le 20e paquet de sanctions a été adopté. Mais la décision sur le prêt de réparation — celui qui s’adosserait aux avoirs russes gelés — a été repoussée. Encore. Une fois de plus.
Reportée à décembre. Peut-être. Sous conditions. Avec des garanties. Avec une étude d’impact juridique. Avec une consultation de la BCE. Chaque mot ajouté au communiqué est un jour de plus sans les drones qui ne seront pas produits.
Ce qu'un milliard achète, ce qu'un retard coûte
Comptabilité brutale d’une guerre d’usure
Un drone intercepteur ukrainien coûte entre 3 000 et 5 000 euros pièce. Un Shahed russe, selon les estimations occidentales, revient à environ 50 000 dollars. La mathématique est écrasante en faveur de l’Ukraine. À condition de produire. À condition d’avoir l’argent des composants — moteurs, caméras thermiques, puces taïwanaises.
Un milliard d’euros, en capacité brute, c’est potentiellement 250 000 drones intercepteurs. C’est 250 000 Shahed qui n’atteignent pas leur cible. C’est, à l’échelle d’une année, la différence entre une ville qui dort et une ville qui compte ses morts au matin.
Et pourtant, à Bruxelles, on négocie des virgules. On rédige des annexes. On consulte. On temporise. Pendant qu’à Kharkiv, une mère appelle son fils à 3h du matin pour vérifier qu’il respire encore après la frappe.
Koupiansk, Donetsk, Louhansk : la pression ne se négocie pas
Pendant que l’Europe délibère, les troupes russes intensifient leur pression sur Koupiansk par le nord. Zelensky a démenti publiquement les affirmations de Moscou sur un contrôle total de la région de Louhansk. Mais le front ne demande pas la permission des communiqués. Il avance ou il recule selon ce qu’on y envoie.
L’Ukraine annonce avoir libéré plus de 480 km² depuis le début de l’année. C’est une victoire tactique réelle. C’est aussi une dépense d’obus, de drones, de sang. Tout cela coûte. Tout cela se finance. Tout cela attend une signature belge.
L'argument de De Wever, et pourquoi il ne tient plus
Le risque juridique invoqué
Bart De Wever l’a répété : utiliser les avoirs souverains russes crée un précédent. La Belgique craint des représailles judiciaires, une fuite des capitaux étrangers hors d’Euroclear, une perte de confiance dans le système financier européen. Des juristes sérieux partagent ces craintes. Ce ne sont pas des fantasmes.
Mais on peut aussi le formuler autrement : la Belgique a peur de perdre des clients. L’Ukraine a peur de perdre son existence. Les deux peurs ne sont pas dans la même catégorie. Et quand on les met sur la même balance, la balance est obscène.
Je n’ai rien contre la Belgique. J’ai tout contre l’idée qu’un État de l’Union européenne, protégé par l’article 5 de l’OTAN, puisse invoquer la prudence financière comme argument recevable face à un peuple qui compte ses enfants morts par dizaines chaque semaine.
Ce que l’Histoire retiendra de l’automne 2025-2026
Un jour, les historiens écriront le chapitre des hésitations. Ils auront les procès-verbaux, les comptes-rendus, les courriels. Ils pourront dater, à l’heure près, le moment où tel dirigeant a demandé une étude supplémentaire pendant que telle ville brûlait. Ce chapitre existera. Il est déjà en train de s’écrire.
Et ce que les historiens appelleront peut-être la « doctrine De Wever » — prudence juridique extrême face à un agresseur documenté — sera jugée avec la même sévérité que la politique des accords de Munich. Pas parce que les intentions étaient identiques. Parce que les conséquences le furent.
La phrase de Witkoff et Kushner qui change tout
Les émissaires de Trump arrivent à Kyiv
Le même jour que l’interview CNN, Zelensky confirmait la venue prochaine de Steve Witkoff et Jared Kushner. « Oui, nous les attendons », a-t-il dit. Ce n’est pas une phrase neutre. C’est une phrase encerclée. L’Ukraine attend Washington parce que Bruxelles tergiverse. Elle attend Trump parce qu’elle ne peut pas attendre De Wever.
Et Trump, on le sait, ne donne pas d’argent. Il vend des armes. Il impose des conditions. Il négocie des minerais, des terres rares, des parts d’influence. L’équation ukrainienne, si l’Europe ne débloque pas les 90 milliards, devient celle-ci : céder au chantage américain ou mourir sous les missiles russes.
Voilà ce que produit chaque jour de retard bruxellois : un rapprochement forcé avec un président américain qui considère Zelensky comme un mauvais joueur de poker. L’Europe, en temporisant, fabrique elle-même le scénario qu’elle redoute : une Ukraine dans l’orbite transactionnelle de Trump.
L’adhésion comme horizon, le prêt comme oxygène
Mercredi également, Zelensky rappelait que l’Ukraine « mérite une adhésion à part entière car elle défend l’UE ». Ce n’est pas une coquetterie rhétorique. C’est la colonne vertébrale de son argumentation : l’Ukraine saigne à la place de la Pologne, de la Roumanie, des pays baltes. Ce sang est une police d’assurance pour Bruxelles. Et cette police se paie, aujourd’hui, 90 milliards.
Le prix de la sous-traitance de la défense européenne à un pays non-membre de l’Union est un prix ridicule. L’Europe dépense chaque année plus en subventions agricoles qu’elle n’hésite à prêter pour survivre la démocratie à ses portes.
Ce que vaut un drone intercepteur samedi matin
Samara, Nijni Novgorod, et la logique du coup pour coup
Pendant que Bruxelles négocie, l’Ukraine frappe. Le 23 octobre, des infrastructures pétrolières russes à Samara et dans la région de Nijni Novgorod ont été touchées. Chaque raffinerie russe endommagée, c’est du carburant qui n’arrive pas aux chars qui avancent sur Koupiansk.
Cette guerre est devenue une guerre industrielle. Celui qui produit plus, plus vite, moins cher, gagne. L’Ukraine a démontré qu’elle savait produire vite et moins cher. Il lui manque le plus. Le plus se chiffre. Il se chiffre à 90 milliards.
Je pense à cet ingénieur anonyme dans son atelier. Je ne connais ni son nom ni son visage. Je sais qu’il existe, parce que Zelensky a donné les chiffres de production avec la précision d’un homme qui a visité l’usine. Je sais qu’il pourrait doubler sa cadence. Je sais qu’il ne le fera pas cette semaine. Parce que nous, Européens, n’avons pas décidé.
Les lycées de Kirovohrad, et la guerre hybride qui entre dans les écoles
Le même jour encore, les services ukrainiens ont démasqué une série d’attaques terroristes commanditées par la Russie dans des lycées des régions de Kirovohrad et d’Odessa. Des adolescents recrutés via Telegram. Des explosifs dans des établissements scolaires. La guerre n’est plus sur la ligne de front : elle est dans les couloirs des écoles.
Ce front-là aussi se défend. Il coûte. Il mobilise des services, des enquêteurs, des systèmes de détection. Et tout cela, encore et toujours, se paie avec un budget ukrainien exsangue qui attend la perfusion bruxelloise.
Ce que Zelensky ne dit pas, et que nous devrions lire entre les lignes
« Vie ou mort » — la formule du président qui ne ment plus
Zelensky a choisi CNN, pas une télévision européenne. Il a choisi l’anglais, pas le français ni l’allemand. Il a choisi les mots les plus lourds de son répertoire. Cela signifie une chose : les canaux diplomatiques classiques ne fonctionnent plus. Il en est réduit à plaider publiquement, à la télévision américaine, un dossier qui devrait se régler en coulisses entre ministres des finances.
Cette publicité, cette exposition, c’est un aveu. L’aveu qu’en interne, le dossier ne bouge pas assez vite. Que les négociations techniques piétinent. Qu’il faut maintenant mettre la pression sur les opinions publiques parce que les chancelleries ne suivent plus le rythme de la guerre.
Et pourtant, je me demande combien d’éditorialistes européens relaieront cette phrase. « Vie ou mort ». Dite par un président en exercice. À propos de son pays. En Europe. En 2026. On ne devrait pas pouvoir passer à autre chose après avoir entendu ça.
Ce que nos enfants nous demanderont
Un jour, nos enfants nous demanderont ce que nous faisions pendant que l’Ukraine attendait les 90 milliards. Ils auront les archives. Ils verront les dates. Ils compareront, jour par jour, les délibérations bruxelloises et les bombardements de Dnipro. Ils verront combien d’heures de réunion ont précédé combien d’heures de bombardement.
Et ils nous demanderont pourquoi. Pourquoi nous avons laissé la Belgique faire la leçon à l’Histoire. Pourquoi nous avons accepté que la prudence financière pèse plus lourd que la survie d’un peuple. Pourquoi nous avons toléré que Zelensky soit obligé de supplier en anglais sur CNN pour obtenir ce qui était déjà, juridiquement, à portée de décision politique.
Conclusion — Une signature, et ce qu'elle contient
Le stylo qui ne tombe pas
Il ne manque, au fond, qu’un stylo. Un stylo belge, un stylo français, un stylo allemand. Une signature. Un paraphe ministériel. C’est une goutte d’encre. Elle contient, cette goutte d’encre, mille drones de plus par jour, une population qui respire une nuit supplémentaire, une démocratie qui tient un mois de plus face au fascisme.
Le 23 octobre, la goutte d’encre n’est pas tombée. Le 24, elle n’est pas tombée. Aujourd’hui, elle n’est pas tombée. Et pendant ce temps, dans un atelier dont je ne connais pas l’adresse, un ingénieur ukrainien regarde des chaînes de production qui pourraient tourner à plein régime, et qui tournent à moitié. Il regarde l’horloge. Il attend Bruxelles. Il attend nous.
La prochaine fois que vous entendrez un ministre européen parler de « solidarité avec l’Ukraine », regardez la date. Regardez si la signature est tombée. Si elle n’est pas tombée, le mot solidarité n’a pas le poids qu’il prétend avoir. Il a le poids d’un stylo qui n’est jamais descendu sur le papier.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Références consultées
Ukrinform — Zelensky qualifie le prêt de l’UE de vital pour l’Ukraine (23 avril 2026)
Ukrinform — Zelensky : « L’Ukraine mérite une adhésion à part entière, car elle défend l’UE »
Ukrinform — Zelensky sur la visite de Witkoff et Kushner
Ukrinform — Frappes russes sur Dnipro : deux morts et dix blessés
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