Mahsa Amini avait vingt-deux ans
Elle s’appelait Jina Mahsa Amini. Elle est morte le 16 septembre 2022, à l’hôpital Kasra de Téhéran, trois jours après son arrestation par la police des mœurs pour un voile mal ajusté. Elle avait vingt-deux ans. Elle étudiait la microbiologie. Sa mère a reconnu son corps à un détail : une petite cicatrice sur le front, héritée d’un accident de vélo à huit ans.
Ce qui a suivi, aucun analyste occidental ne l’avait prévu. Des lycéennes de quinze ans ont arraché leur voile en classe, devant la photo du Guide suprême, et l’ont brûlé. Des femmes de soixante-dix ans ont dansé sur la tombe de Mahsa. Le régime a répondu avec cinq cent cinquante et un morts confirmés par l’ONG Iran Human Rights, dont soixante-huit enfants. Le peuple iranien ne déteste pas l’Amérique. Le peuple iranien déteste le régime qui prétend parler en son nom.
Il faut dire cette phrase et la dire fort, parce que les chancelleries européennes adorent la brouiller : frapper les mollahs, ce n’est pas frapper l’Iran. C’est rendre l’Iran à ceux qui le méritent. Les poètes de Chiraz, les ingénieurs d’Ispahan, les étudiantes de Téhéran qui ont plus de courage à vingt ans que nos diplomates à soixante.
Et pourtant, les chancelleries parlent encore de dialogue
Et pourtant, en juin 2023, Josep Borrell — alors chef de la diplomatie européenne — serrait la main d’Hossein Amir-Abdollahian à Téhéran. Et pourtant, en mars 2024, l’administration Biden autorisait tacitement le transfert de 10 milliards de dollars de revenus pétroliers iraniens via l’Irak. Et pourtant, chaque jour, dans les salles feutrées de Genève, des hommes en costume discutent avec les représentants d’un régime qui pend publiquement des manifestants de dix-huit ans à des grues de chantier.
Le dialogue a un prix. Il s’appelle Nika Shakarami, seize ans, battue à mort en septembre 2022. Il s’appelle Mohsen Shekari, vingt-trois ans, pendu en décembre 2022 pour avoir bloqué une rue. Il s’appelle Armita Geravand, seize ans, tombée dans le coma le 1er octobre 2023 dans le métro de Téhéran pour un voile absent. Chaque poignée de main avec le régime est signée du sang d’une adolescente.
L'architecture du sang : ce que Téhéran finance vraiment
Le 7 octobre n’est pas tombé du ciel
Le 7 octobre 2023, à 6h29, les commandos du Hamas franchissent la clôture de Gaza. Mille cent quarante-trois morts côté israélien en une journée. Deux cent cinquante et un otages. Des bébés décapités à Kfar Aza, des femmes violées au festival Nova, des familles brûlées vives dans leurs abris. Wall Street Journal, 8 octobre 2023 : des responsables iraniens ont aidé à planifier l’attaque lors de réunions à Beyrouth depuis août. Le régime a nié. Personne n’a cru.
Le Hamas, c’est Téhéran. Le Hezbollah, c’est Téhéran. Les Houthis qui tirent sur les porte-conteneurs en mer Rouge depuis novembre 2023, c’est Téhéran. Les milices chiites irakiennes qui ont tué trois soldats américains à la base Tower 22 en Jordanie le 28 janvier 2024, c’est Téhéran. Un seul centre de commandement. Un seul chéquier. Une seule idéologie. Et nous continuons à traiter chaque front comme s’il était indépendant.
Je pense à cette phrase du général israélien Herzi Halevi en avril 2024 : « L’Iran mène une guerre régionale, et nous combattons ses filiales. » Les Américains ont compris cela à Pearl Harbor. Les Européens ont compris cela en 1939. Et aujourd’hui, en 2026, nous feignons de découvrir qu’une pieuvre a plusieurs tentacules mais une seule tête.
Le seuil nucléaire n’est plus une frontière, c’est une porte ouverte
Mai 2024. Rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique. L’Iran dispose de 142,1 kilos d’uranium enrichi à 60 %. Le seuil d’une arme nucléaire à 90 % se franchit en quelques semaines. Les inspecteurs ont été expulsés de plusieurs sites. Les caméras de surveillance ont été débranchées en juin 2022 et n’ont jamais été reconnectées. Rafael Grossi, directeur de l’AIEA, a utilisé le mot « impossible » pour qualifier la vérification actuelle du programme.
Les frappes israéliennes de juin 2025 sur Natanz et Fordow ont retardé le programme de quelques mois. Quelques mois. Pas quelques années. Chaque semaine qui passe rapproche le moment où un régime qui pend des lycéennes disposera de l’arme qui a rayé Hiroshima. Et on voudrait encore négocier.
Pourquoi ce n'est pas déjà fait
La peur d’un baril à 150 dollars
Voici la vérité qu’aucun éditorial de Washington n’écrit en gras : la raison pour laquelle les États-Unis n’ont pas encore frappé le cœur du régime, ce n’est pas la diplomatie. C’est le prix du gallon d’essence en Pennsylvanie. C’est la peur qu’un détroit d’Ormuz fermé fasse grimper le baril à 150 dollars et coûte dix points de popularité à la Maison-Blanche.
Chaque président américain depuis Carter a fait le même calcul : frapper l’Iran = inflation + élections perdues = frapper l’Iran = non. Barack Obama a choisi le JCPOA en 2015 pour cette raison. Joe Biden a prolongé la politique de retenue pour cette raison. Nous avons laissé six cent trois soldats américains mourir dans des rues irakiennes pour protéger le prix de la pompe à essence à Pittsburgh. Écrivons-le noir sur blanc, au moins une fois.
Il y a quelque chose d’obscène à mesurer le courage géopolitique en centimes de gallon. J’entends déjà les objections raisonnables. Je les ai toutes entendues. Elles ont accouché de quarante-six ans de reculades, de six cent trois cercueils, de cinq cent cinquante et un morts iraniens dans les rues, et d’un régime qui se rapproche chaque jour de la bombe. La raison a un bilan. Il est catastrophique.
La fiction du « régime qui va s’effondrer tout seul »
L’autre mensonge que Washington se raconte, c’est que le régime va tomber par lui-même. La théorie circule depuis 1999, depuis les révoltes étudiantes de Téhéran. Elle a été répétée en 2009 pendant le mouvement vert, en 2017 pendant les émeutes du pain, en 2019 après la hausse du prix de l’essence, en 2022 avec Mahsa Amini. Chaque fois, les analystes ont juré que c’était la fin. Chaque fois, les mollahs ont exécuté, emprisonné, survécu.
Ali Khamenei a 86 ans. Il désigne son successeur dans l’ombre — probablement son fils Mojtaba, 55 ans, formé à la même école que lui. Le Corps des gardiens de la révolution contrôle 40 % de l’économie iranienne selon les chiffres du Trésor américain. Un régime qui possède son armée, sa police politique, son économie parallèle et son clergé ne tombe pas tout seul. Il tombe quand quelqu’un le fait tomber.
Ce que « frapper » veut dire — et ce que ça ne veut pas dire
Non, ce n’est pas l’Irak 2003
Disons-le tout de suite, parce que c’est l’argument qu’on va nous opposer : frapper l’Iran maintenant, ce n’est pas envoyer 150 000 soldats américains à Téhéran. Ce n’est pas Bagdad. Ce n’est pas Kaboul. Ce n’est pas une occupation, ce n’est pas un changement de régime imposé par l’extérieur, ce n’est pas une reconstruction nation-building qui coûterait mille milliards.
C’est une campagne aérienne ciblée sur trois catégories d’objectifs : les sites nucléaires (Natanz, Fordow, Ispahan), les infrastructures du Corps des gardiens de la révolution, et les chaînes de commandement qui téléguident le Hamas, le Hezbollah et les Houthis. Pas un soldat américain au sol. Pas un drapeau planté à Téhéran. Juste la fin de l’immunité que les mollahs pensent avoir conquise depuis quarante-six ans.
On me dira que c’est facile à écrire depuis un bureau. C’est vrai. Mais il est plus facile encore d’écrire « la diplomatie d’abord » depuis un bureau, pendant qu’une lycéenne de seize ans se fait matraquer à Ispahan parce que ses cheveux dépassent. Le confort intellectuel de la non-intervention a des victimes, lui aussi. Elles ne sont simplement pas américaines.
L’effet domino que personne n’ose espérer
Quand le Corps des gardiens de la révolution perdra ses quartiers généraux, quand les comptes bancaires des généraux gèleront d’un seul coup, quand la propagande d’État révélera son impuissance devant un peuple qui attend ce moment depuis une génération — la rue de Téhéran fera le reste. Elle n’attend que ça. Elle l’a prouvé six fois en vingt-cinq ans.
Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, vit en exil aux États-Unis depuis 1979. Il a déclaré en février 2023 : « Le peuple iranien ne demande pas aux Américains de venir le libérer. Il demande qu’on cesse de maintenir en vie le régime qui l’opprime. » Frapper les mollahs, ce n’est pas imposer une démocratie à l’Iran. C’est retirer la chape de plomb sous laquelle une démocratie iranienne étouffe depuis 1979.
La fenêtre se ferme
Le calendrier du régime, pas le nôtre
Chaque mois de retard est un cadeau à Téhéran. Un mois de plus pour enrichir. Un mois de plus pour enterrer les centrifugeuses plus profond. Un mois de plus pour livrer des drones Shahed à Moscou, qui les lance sur Kyiv, Kharkiv, Odessa. Un mois de plus pour armer les Houthis, qui ferment la mer Rouge au commerce mondial. Un mois de plus pour préparer l’attaque suivante contre Israël.
Et pourtant, on négocie. Et pourtant, on temporise. Et pourtant, on demande aux Israéliens de « faire preuve de retenue » après qu’un missile iranien a frappé leur territoire en octobre 2024 — 181 missiles balistiques en une nuit, un record depuis 1991. La fenêtre d’action se ferme à la vitesse d’un programme nucléaire qu’aucune résolution ONU n’a jamais ralenti.
Je repense souvent à cette image : les inspecteurs de l’AIEA, en 2003, devant les centrifugeuses libyennes que Kadhafi venait de livrer après l’invasion de l’Irak. Il avait peur. Il avait raison d’avoir peur. La peur du fort par le faible, c’est la condition de la paix. Pas l’inverse. Pas le dialogue éternel entre égaux qui n’en sont pas.
L’Europe ne viendra pas. L’ONU ne viendra pas.
Il faut aussi nommer cette évidence : l’Europe ne fera rien. La France vend encore des Airbus à Téhéran via des intermédiaires. L’Allemagne a commercé 1,2 milliard d’euros avec l’Iran en 2023. L’ONU est bloquée par le veto chinois et russe depuis 2015. L’AIEA rédige des rapports que personne ne lit. Si les États-Unis ne frappent pas, personne ne frappera. Et si personne ne frappe, l’Iran sera nucléaire avant la fin de cette décennie.
Israël a frappé en juin 2025. Israël a retardé. Israël ne peut pas finir seul. Le pays fait neuf millions d’habitants. L’Iran en fait quatre-vingt-dix millions. L’asymétrie démographique et industrielle rend mathématiquement impossible une décapitation israélienne complète du programme. Seuls les États-Unis ont les bombes anti-bunker GBU-57, les B-2 Spirit, la flotte navale et la couverture diplomatique pour finir le travail.
La conclusion qu'on ne voudra pas entendre
Ce que je dis, et ce que je ne dis pas
Je ne dis pas : haïssez l’Iran. Je dis : aimez l’Iran et cessez de confondre quatre-vingt-dix millions d’Iraniens avec les huit mille mollahs qui les écrasent. Je ne dis pas : envahissez Téhéran. Je dis : frappez les centres nerveux du régime pour que Téhéran se libère elle-même. Je ne dis pas : que la guerre soit longue. Je dis : qu’elle soit courte, ciblée, décisive, et qu’elle ne recommence plus jamais.
Je dis aussi ceci, et c’est le plus dur à écrire : chaque jour où les États-Unis n’agissent pas est un jour où Jina Mahsa Amini est morte pour rien, un jour où les six cent trois soldats américains d’Irak sont morts pour rien, un jour où les mille cent quarante-trois morts du 7 octobre sont morts pour rien. L’inaction a un nom. Elle s’appelle la complicité passive. Et l’Histoire ne l’a jamais absoute.
Quelqu’un, dans dix ans, écrira le livre sur ce moment. Il s’intitulera peut-être « Les années perdues » ou « Quand nous savions ». Il racontera comment, au début du 21ᵉ siècle, la première puissance militaire de l’Histoire humaine a laissé une théocratie de quatre-vingt-dix millions d’habitants construire la bombe sous ses yeux, en exécutant des lycéennes au passage, en finançant trois guerres simultanées, en nous regardant dans les yeux. Et il demandera : pourquoi. Je ne veux pas être celui qui devra répondre par le silence.
Le moment est maintenant — littéralement
Le régime est affaibli militairement depuis les frappes israéliennes de 2024-2025. Le Hezbollah est décapité depuis la mort de Hassan Nasrallah en septembre 2024. Le Hamas est exsangue. Bachar el-Assad est tombé à Damas en décembre 2024 — l’allié syrien du régime n’existe plus. La Russie est occupée en Ukraine. La Chine hésite à s’engager. Les astres ne seront plus jamais aussi alignés qu’en ce moment précis. Demain, ils le seront moins. Dans un an, ils ne le seront plus du tout.
Il ne s’agit plus de savoir si l’on doit agir. Il s’agit de savoir si l’on aura le courage d’écrire le dernier chapitre avant que le régime des mollahs ne l’écrive pour nous — avec une ogive nucléaire cette fois, et plus avec des drones. Le peuple iranien attend. Les mortes de Téhéran attendent. Les soldats américains d’Irak, dans leurs tombes d’Arlington, attendent. On ne négocie pas avec ceux qui n’ont jamais respecté une signature depuis 1979. On les rend à l’Histoire.
Ce qui restera si nous ne faisons rien
Le visage qu’on aurait dû sauver
Je reviens à Mahsa. Je reviens toujours à Mahsa, parce qu’elle est le nom que l’Histoire retiendra de ce moment. Vingt-deux ans. Microbiologie. Une petite cicatrice sur le front d’un accident de vélo à huit ans. Elle venait de Saqqez, dans le Kurdistan iranien. Elle était en visite à Téhéran avec son frère. Elle voulait juste rentrer chez elle.
Sa mère, Mojgan Eftekhari, a déclaré au journal Etemad : « Ils me l’ont rendue dans un sac. Elle ne pesait presque plus rien. » Chaque jour où nous ne faisons rien est un jour où nous acceptons qu’on nous rende des filles de vingt-deux ans dans des sacs. Je refuse. J’écris ce billet pour dire que je refuse. Et je sais que des millions d’autres refusent avec moi, qu’ils soient à Téhéran, à Washington, à Paris ou à Montréal.
Il y a une phrase persane que m’a traduite un ami exilé de Chiraz : « Le silence du juste est plus bruyant que le cri de l’injuste. » Je ne serai pas silencieux. Et je ne demande qu’une chose à ceux qui nous gouvernent : ne le soyez plus non plus. La patience diplomatique avait un prix — il est payé. La retenue militaire avait un prix — il est payé. Maintenant, il faut choisir ce qu’on veut écrire dans les livres d’Histoire de 2050. Que nous avons regardé. Ou que nous avons agi.
Et si nous n’agissons pas
Et si nous n’agissons pas, voici ce qui arrivera. Pas ce qui pourrait arriver, ce qui arrivera. L’Iran aura la bombe entre 2027 et 2029. L’Arabie saoudite cherchera la sienne dans les six mois suivants — le prince Mohammed ben Salmane l’a déclaré publiquement à CBS en mars 2018. La Turquie d’Erdogan suivra. L’Égypte suivra. En 2035, le Moyen-Orient comptera cinq puissances nucléaires, dont une théocratie qui prêche la fin d’Israël tous les vendredis dans ses mosquées d’État.
Et un jour, parce qu’il suffit d’un jour, un missile partira. Depuis Téhéran, depuis Ankara, depuis Riyad. Tel-Aviv, huit heures du matin. Une lumière plus blanche que toutes les lumières. Et nous aurons à vivre avec ça jusqu’à la fin de nos propres vies — parce que nous aurons refusé d’agir pendant qu’il en était encore temps.
La seule question qui compte
À qui voulons-nous ressembler dans vingt ans ?
Voulons-nous ressembler à ceux de 1938, qui ont négocié à Munich pendant qu’Hitler comptait ses divisions ? Voulons-nous ressembler à ceux de 1994, qui ont regardé le Rwanda brûler pendant cent jours ? Voulons-nous ressembler à ceux de 2013, qui ont laissé Bachar el-Assad franchir la ligne rouge chimique sans conséquence — et qui ont ainsi enseigné à Vladimir Poutine qu’on pouvait tout faire sans être puni, leçon qu’il a appliquée en Crimée en 2014 puis à Kyiv en 2022 ?
Ou voulons-nous ressembler à ceux de 1945, qui ont fini le travail ? À ceux de 1991, qui ont libéré le Koweït ? À ceux qui, face à un régime génocidaire et nucléarisant, ont choisi d’agir pendant qu’il était encore temps ? L’Histoire ne se souvient jamais de ceux qui ont négocié trop longtemps. Elle se souvient de ceux qui ont décidé. Dans un sens, ou dans l’autre.
Je finis par cette image qui ne me quitte plus. Une adolescente de seize ans, à Téhéran, en 2026, qui publie sur un réseau social bloqué depuis un VPN précaire : « Si vous m’aimez vraiment, ne venez pas me sauver. Sauvez-nous en libérant ce pays de ceux qui le dévorent. » Je ne connais pas son nom. Elle a peut-être déjà été arrêtée au moment où j’écris ces lignes. Mais elle a raison. Et je refuse que ma génération soit celle qui lui aura répondu par le silence.
Le dernier mot revient au peuple iranien
« Femme, vie, liberté. » Zan, zendegi, azadi. Trois mots en persan, scandés par des millions d’Iraniens depuis septembre 2022, dans toutes les grandes villes du pays, au péril de leur liberté et de leur vie. Trois mots qui disent tout ce que le régime n’est pas. Trois mots qui sont un programme politique, un cri de ralliement, une promesse d’avenir.
Les États-Unis n’ont pas à inventer une cause. Elle existe déjà. Elle est portée par ceux-là mêmes qui devraient être nos alliés naturels : les femmes, les étudiants, les intellectuels, les minorités kurdes et baloutches, les ouvriers en grève, les pensionnaires humiliés, les exilés éparpillés sur cinq continents. Il ne s’agit pas d’imposer la démocratie à l’Iran. Il s’agit d’arrêter de maintenir en vie ceux qui la lui refusent. La différence est immense. Elle est tout.
Ce qu'il reste à décider
Le courage ou le regret
Il n’y a plus de troisième option. Il y a le courage, ou il y a le regret. Il y a l’action décisive maintenant, ou il y a l’enterrement différé de nos propres principes. Il y a le moment où une administration américaine — démocrate ou républicaine, peu importe — regardera l’Histoire dans les yeux et dira : « Nous avons fait ce qu’il fallait faire quand il fallait le faire. » Ou il y a l’autre moment, celui qu’on ne souhaite à personne : celui où il sera trop tard pour tout.
Le peuple iranien attend depuis 1979. Quarante-six ans. Deux générations entières nées et vieillies sous le voile, sous la corde, sous la matraque. À un moment, il faut choisir entre la patience diplomatique et la dignité humaine. Entre le prix du baril et le prix d’une vie. Entre ce qu’on écrira de nous dans cinquante ans et ce que nous écrivons de nous-mêmes aujourd’hui.
Je sais que ce billet va déranger. Je l’ai écrit pour ça. Je sais qu’on me dira que je suis va-t-en-guerre, que je méconnais la complexité, que la diplomatie est toujours préférable. J’ai entendu ces phrases toute ma vie d’adulte. Elles ont un bilan. Il compte six cent trois cercueils à Arlington, cinq cent cinquante et un morts à Téhéran, mille cent quarante-trois à Kfar Aza et au festival Nova, et une jeune femme de vingt-deux ans rendue à sa mère dans un sac. Je préfère déranger que de contribuer à ce bilan par mon silence.
La phrase qu’il faut retenir
Nous respectons le peuple iranien. Nous l’avons toujours respecté. Nous respectons sa langue, sa poésie de Hafez et de Rumi, son art millénaire, ses jardins persans, ses scientifiques et ses ingénieurs qui font tourner la Silicon Valley, ses femmes qui tiennent debout sous la matraque. Mais nous ne respectons pas le régime qui prétend parler en leur nom.
Nous ne respectons pas Ali Khamenei. Nous ne respectons pas les Gardiens de la révolution. Nous ne respectons pas la police des mœurs. Nous ne respectons pas les bourreaux des prisons d’Evin et de Qarchak. Et il est temps — littéralement, historiquement, moralement temps — d’arrêter de jouer avec ceux qui, depuis quarante-six ans, jouent avec la vie des Iraniens, des Américains, des Israéliens, et bientôt du monde entier.
Épilogue avant la fin
Ce que je voudrais pouvoir écrire un jour
Je voudrais, un jour, écrire un autre billet. Un billet daté de 2028 ou de 2030. Un billet qui commencerait ainsi : « Ce matin, à Téhéran, une femme est sortie de chez elle sans voile. Ce n’était pas un acte militant. C’était un dimanche ordinaire. Et personne ne l’a arrêtée. » Je voudrais écrire ce billet. Je voudrais le lire à voix haute. Je voudrais le faire lire à la mère de Mahsa.
Mais ce billet ne s’écrira pas tout seul. Il s’écrira parce qu’à un moment précis, une décision aura été prise à Washington, appuyée par Londres, acceptée par Paris, coordonnée avec Jérusalem. Une décision qui aura mis fin à quarante-six ans d’un régime qui n’aurait jamais dû en faire un. Ce moment, ce n’est pas demain. C’est maintenant. Ou ce n’est jamais.
J’ai écrit ce billet en pensant à trois personnes. À ma grand-mère, qui a vécu sous l’Occupation et qui m’a appris qu’il y a des silences impardonnables. À Mahsa Amini, que je n’ai jamais connue et qui me hante depuis trois ans. Et à l’enfant iranien qui naîtra demain, et qui grandira soit sous le voile obligatoire, soit libre. La différence entre ces deux enfances tient aujourd’hui dans une décision politique. Elle tient dans le courage d’une génération. Elle tient, aussi, dans les phrases que nous refusons de ne pas écrire.
Le dernier mot
Frappez. Maintenant. Proprement. Avec précision. Pour le peuple iranien, pas contre lui. Pour que la petite fille de Saqqez, celle qui aura huit ans en 2028 et qui tombera de son vélo et se fera une cicatrice sur le front, puisse grandir jusqu’à vingt-deux ans et au-delà. Jusqu’à quatre-vingts ans. Jusqu’à voir son propre petit-fils courir dans les rues d’un Téhéran libre.
C’est ça, la seule question. Et il n’y a plus qu’une seule réponse possible. Et elle n’attend plus.
Conclusion — ce que nous devons au peuple iranien
La dette impayée
Nous devons une dette au peuple iranien. Nous la devons depuis 1953, quand la CIA a renversé Mossadegh pour protéger le pétrole anglo-iranien. Nous la devons depuis 1979, quand nous avons soutenu le Shah jusqu’à la dernière minute puis l’avons abandonné. Nous la devons depuis 2009, quand Barack Obama s’est tu pendant que les Gardiens écrasaient le mouvement vert. Nous la devons depuis 2022, quand le monde a regardé les exécutions sans vraiment agir.
Cette dette, elle se paie. Pas en discours. Pas en sanctions symboliques. Pas en résolutions ONU bloquées. Elle se paie en courage politique, en action militaire ciblée, en rupture définitive avec quarante-six ans de complaisance accumulée. Le peuple iranien n’attend pas notre pitié. Il attend notre courage. Ce sont deux choses différentes. La pitié console. Le courage libère.
Je termine ce billet à trois heures du matin, avec la certitude qu’il ne sera pas publié par tous les journaux, pas partagé par tous les diplomates, pas applaudi par toutes les chancelleries. Je m’en fiche. Je ne l’ai pas écrit pour plaire. Je l’ai écrit pour qu’on ne puisse pas dire, dans vingt ans, que personne n’avait prévenu. Que personne n’avait nommé. Que personne n’avait pris le risque d’écrire, en toutes lettres, ce que tant savent en silence. Mahsa avait vingt-deux ans. Elle mérite que quelqu’un ose écrire son nom en gras, dans un billet qui dérange. Elle le méritait vivante. Elle le mérite d’autant plus morte.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Documents officiels et rapports
Agence internationale de l’énergie atomique, rapport sur les stocks d’uranium enrichi iranien, mai 2024 : iaea.org/newscenter/focus/iran. Département du Trésor américain, estimations de contrôle économique du CGRI : treasury.gov/iran-sanctions.
Témoignage du général Kenneth McKenzie devant la commission des forces armées du Sénat américain, avril 2019, sur le bilan des engins explosifs iraniens en Irak : armed-services.senate.gov. Wall Street Journal, enquête sur la planification iranienne de l’attaque du 7 octobre, édition du 8 octobre 2023 : wsj.com.
Organisations de droits humains et presse indépendante
Iran Human Rights, bilan des manifestations post-Mahsa Amini : iranhr.net. Amnesty International, rapports annuels sur les exécutions en Iran : amnesty.org/iran. Reuters, chronologie des frappes israéliennes sur les sites nucléaires iraniens, juin 2025 : reuters.com.
Entretien de Reza Pahlavi, février 2023, sur la position du peuple iranien face à une intervention étrangère : rezapahlavi.org. Journal Etemad, déclaration de Mojgan Eftekhari, mère de Mahsa Amini, septembre 2022. Entretien du général Herzi Halevi, avril 2024, sur la nature régionale du conflit avec l’Iran : archives des forces de défense israéliennes.
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