La logique du régime depuis 1979
Pour comprendre pourquoi l’Iran fait ce qu’il fait en mars 2026, il faut comprendre pourquoi il a pu faire ce qu’il a fait pendant 47 ans sans jamais payer un prix proportionnel à ses actes. Parce que le régime des mollahs n’a pas inventé sa stratégie d’escalade contrôlée dans le vide. Il l’a développée, testée, raffinée sur des décennies d’expérience accumulée — et cette expérience lui a presque toujours donné raison.
1979 : les Gardiens de la révolution supervisent la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran. 444 jours. L’Amérique de Carter s’humilie dans une tentative de sauvetage ratée. Résultat iranien : le régime survit, sort consolidé, Carter perd l’élection. Aucune punition sérieuse.
1983 : un camion piégé, organisé avec la complicité iranienne via le Hezbollah, tue 241 Marines américains à Beyrouth. Résultat : les États-Unis quittent le Liban. L’Iran a démontré qu’il peut tuer des soldats américains et s’en tirer.
1996 : l’attentat des tours de Khobar en Arabie saoudite, avec implication iranienne présumée, tue 19 militaires américains. Pas de réponse militaire américaine directe contre l’Iran.
2020 : après l’assassinat de Qassem Soleimani, l’Iran tire des missiles sur deux bases américaines en Irak — avec un préavis suffisant pour permettre l’évacuation, zéro mort américain. C’est du théâtre militaire. Trump ne répond pas militairement. L’Iran a frappé des bases américaines et s’en est tiré.
Le précédent de juin 2025 — quand quelque chose a changé
Puis il y a eu juin 2025. L’Opération Marteau de Minuit. Les États-Unis et Israël ont frappé les sites nucléaires iraniens. Pas en réponse à une agression immédiate. Proactivement. Pour détruire une capacité que l’Iran construisait depuis des décennies avec la conviction que personne n’oserait jamais agir.
Quelqu’un a osé. Et le régime iranien, pour la première fois de son histoire, s’est retrouvé face à un fait brutal : les 47 ans de calcul sur l’impunité étaient terminés. La règle implicite qui disait que l’Iran pouvait frapper, financer, menacer, sans jamais payer un prix existentiel — cette règle venait d’être annulée. Et au lieu d’adapter sa stratégie à cette nouvelle réalité, le régime a paniqué et a décidé de la défier en faisant exactement ce qu’il ne fallait pas faire : escalader dans toutes les directions en même temps.
Juin 2025. L’Opération Marteau de Minuit. Je me souviens de cette nuit-là — pas parce que j’étais sur place, mais parce que les images étaient partout. Les champignons de fumée au-dessus de Fordo. De Natanz. Des sites que les Iraniens avaient creusés dans la roche à des dizaines de mètres de profondeur précisément pour les rendre invulnérables. Et ils ont brûlé quand même. Ce qui s’est joué cette nuit-là, c’était plus que des installations nucléaires. C’était la fin d’une illusion fondatrice du régime : l’illusion de l’invulnérabilité. Un régime qui croit en son invulnérabilité peut rationaliser sa modération. Un régime qui découvre sa vulnérabilité peut faire n’importe quoi. Et c’est exactement ce qu’on voit depuis.
La stratégie «escalade pour désescalade» : pourquoi elle ne fonctionne presque jamais
Les précédents historiques que l’Iran aurait dû étudier
Cohen cite deux précédents historiques dans son analyse. Les deux sont édifiants. Les deux auraient dû servir d’avertissement à Téhéran. Les deux ont été ignorés.
Premier précédent : Saddam Hussein en 1991. Après l’invasion du Koweït et face à la coalition internationale qui s’assemble contre lui, Saddam décide de frapper Israël avec des missiles Scud. La logique est identique à celle de l’Iran en 2026 : en attaquant Israël, il force ce dernier à répliquer, ce qui fracture la coalition arabe anti-irakienne. Les pays arabes ne peuvent pas rester dans une coalition aux côtés d’Israël. La coalition s’effondre. L’Amérique perd ses alliés. Saddam survit.
Résultat réel : les États-Unis ont offert à Israël des batteries Patriot et une garantie de sécurité en échange de sa non-intervention. Israël a absorbé les coups en restant hors de la guerre. La coalition a tenu. Et Saddam a perdu en 100 heures de combat terrestre.
Deuxième précédent : la Russie et ses tentatives de pression sur l’OTAN depuis 2022. Poutine a menacé du nucléaire à répétition pour intimider l’Occident et ralentir l’aide à l’Ukraine. Il a violé l’espace aérien polonais avec des drones. Il a multiplié les opérations de sabotage en Europe pour pousser les Européens à exiger un cessez-le-feu. Résultat : les Européens ont augmenté leurs dépenses militaires à une vitesse sans précédent depuis la Guerre froide. La Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Le soutien à l’Ukraine n’a jamais cessé.
Pourquoi l’escalade provoque toujours l’inverse
La raison pour laquelle ces stratégies échouent systématiquement n’est pas mystérieuse. Elle est ancrée dans la psychologie politique la plus élémentaire. Quand un régime frappe des pays qui étaient neutres ou vaguement sympathiques, il leur donne une raison personnelle, nationale, de rejoindre le camp adverse. Quand des missiles iraniens tombent sur des hôtels à Dubaï, le gouvernement des Émirats arabes unis n’a plus de choix politique : il ne peut pas rester neutre sans trahir ses propres citoyens morts ou blessés. Quand des drones iraniens perturbent les vols à Muscat, le gouvernement omanais — qui avait historiquement servi de canal diplomatique entre Téhéran et Washington — voit ce rôle de médiateur lui exploser dans les mains.
L’Iran ne presse pas ses ennemis. Il crée des ennemis là où il y avait de la neutralité. C’est la définition même d’une stratégie contre-productive.
Oman. Je veux m’arrêter sur Oman une seconde. Pendant 47 ans, Oman a été le seul pays du Golfe à maintenir des relations formelles avec l’Iran malgré tout. Canal de communication. Médiateur discret. L’Iran a des missiles sur Oman. Maintenant. En 2026. Il a frappé un pays qui était peut-être la dernière porte diplomatique encore entrouverte. Je ne sais pas comment appeler ça autrement que de la folie stratégique. Pas de l’erreur de calcul. De la folie. Un régime qui détruit ses propres issues de secours pendant l’incendie.
L'arithmétique militaire que Téhéran refuse de voir
Les budgets qui ne mentent pas
Voici les chiffres que le régime iranien ne veut pas regarder en face. En 2025, le budget militaire de l’Arabie saoudite était de 78 milliards de dollars. Celui de l’Iran, même après une augmentation de 35% : environ 26 milliards de dollars. L’Arabie saoudite dépense trois fois plus que l’Iran en défense. Les Émirats arabes unis ont un arsenal d’avions de combat, de missiles de précision et de systèmes de défense qui coûtent des dizaines de milliards de dollars. Bahreïn accueille la Cinquième Flotte américaine.
Et maintenant Israël — dont l’armée de l’air vient d’éliminer une grande partie de la défense antiaérienne iranienne pendant les frappes de juin 2025 — est en guerre ouverte avec l’Iran. Et les États-Unis de Trump, que l’Iran pensait pouvoir manipuler via ses alliés régionaux, ont un président qui appelle l’assassinat de Soleimani et les frappes sur les sites nucléaires iraniens des «succès spectaculaires».
L’Iran a parié que frapper tout le monde en même temps créerait une coalition pour la paix. Il a créé une coalition contre lui. Ce n’est pas la même chose.
Le détroit d’Hormuz : l’arme à double tranchant
L’Iran contrôle — ou peut menacer — le détroit d’Hormuz. Environ 20% du pétrole mondial transite par ce goulet maritime de 33 kilomètres de large à son point le plus étroit. C’est la menace ultime de Téhéran. Fermez le Hormuz, et l’économie mondiale tremble. La Chine, l’Inde, le Japon — dont les économies dépendent massivement du pétrole du Golfe — feront pression sur les États-Unis pour arrêter la guerre.
C’est la théorie. Voici la pratique. La Chine importe environ 40% de son pétrole du Golfe persique. Si l’Iran ferme le Hormuz, il étrange l’économie chinoise. Pékin — qui avait maintenu une neutralité prudente dans ce conflit — devient un adversaire actif de Téhéran. L’Inde, même chose. Le Japon, même chose. En voulant utiliser le Hormuz comme levier contre les États-Unis, l’Iran crée une coalition économique mondiale contre sa survie.
Et les États-Unis? En 2026, grâce au schiste et aux énergies renouvelables, les États-Unis sont exportateurs nets d’énergie. Une fermeture du Hormuz fait monter les prix mondiaux du pétrole. Ce qui rapporte de l’argent aux producteurs américains. Ce qui, dans la logique perverse du calcul américain sous Trump, pourrait ne pas être perçu comme une catastrophe.
Le détroit d’Hormuz. 33 kilomètres de large. L’Iran brandit cette menace depuis des décennies comme une épée au-dessus de l’économie mondiale. Et pendant des décennies, ça a fonctionné — parce que tout le monde croyait que l’Iran n’oserait jamais vraiment le faire, que ce serait son suicide économique, que les tankers continueraient de passer sous la protection implicite de cette règle non-écrite. Mais un régime qui frappe Dubaï, qui bombarde Oman, qui tire des missiles sur le Qatar — un régime comme ça, est-ce qu’il calcule encore les conséquences économiques de ses actes? Ou est-ce qu’il est dans la logique du régime assiégé qui préfère tout détruire plutôt que de capituler? C’est la question que personne ne veut poser. Parce que la réponse est terrifiante.
Trump, Netanyahu et le mythe de la pression des alliés
La théorie qui s’effondre au contact de la réalité
Au cœur de la stratégie iranienne d’escalade, il y a une prémisse que Cohen identifie avec précision et que je veux marteler ici jusqu’à ce qu’elle soit complètement démontée : l’idée que les alliés régionaux des États-Unis — Arabie saoudite, EAU, Qatar, Turquie, Jordanie — ont suffisamment de levier sur Donald Trump ou Benjamin Netanyahu pour changer leur politique militaire contre l’Iran.
C’est une prémisse fausse. Documentablement fausse. Historiquement fausse.
Trump est un faucon sur l’Iran depuis 1980. Cette année-là, dans une interview télévisée, il demandait déjà une intervention militaire américaine pour résoudre la crise des otages. En 2018, il a retiré les États-Unis de l’accord nucléaire (JCPOA) malgré les supplications de tous ses alliés européens — qui avaient, eux, un vrai levier économique sur son administration. Si Macron, Merkel et Theresa May ensemble n’ont pas pu convaincre Trump de rester dans le JCPOA, le roi Salmane d’Arabie saoudite va y réussir comment, exactement?
Et Netanyahu attend ce moment depuis trente ans. Depuis 1993, il alerte sur la menace nucléaire iranienne. Il l’a comparée à la montée du nazisme. Il a passé des décennies à faire pression sur les administrations américaines successives pour qu’elles agissent. Il a maintenant un président américain qui partage sa vision et la capacité militaire pour agir. L’idée que des missiles iraniens sur des hôtels de Dubaï vont convaincre Netanyahu d’arrêter — c’est comme croire que frapper les alliés d’un boxeur dans les gradins va l’arrêter de combattre.
La faiblesse fondamentale du régime iranien
Ce que la stratégie d’escalade de l’Iran révèle — au-delà de l’erreur de calcul stratégique — c’est la faiblesse fondamentale du régime. L’Iran n’a pas d’alliés. Il a des clients. Le Hezbollah est un client — et une force qui a subi des pertes catastrophiques depuis 2024. Le Hamas est un client — anéanti à Gaza. Les Houthis au Yémen sont un client — sous bombardements américains et saoudiens. Les milices irakiennes sont des clients — dont plusieurs ont été frappées précisément quand elles devenaient trop menaçantes.
L’Iran a investi des dizaines de milliards de dollars sur plusieurs décennies pour construire ce réseau de proxys — ce qu’il appelle l’«axe de la résistance». Et cet axe s’effondre. Pas à cause d’une stratégie américaine brillante. À cause de la logique implacable d’une guerre qui n’était pas celle que ses clients avaient accepté de mener. Le Hezbollah s’est retrouvé à combattre l’armée la plus sophistiquée du Moyen-Orient pour défendre des intérêts stratégiques iraniens qui ne correspondent pas à ceux des Libanais chiites qui mouraient dans les combats.
L’axe de la résistance. Voilà une formule que les médias ont longtemps répétée avec une forme de respect involontaire — comme si le terme lui-même conférait une légitimité à ce qu’il désignait. Résistance à quoi, exactement? À la modernité? À la coexistence? Au droit d’Israël d’exister? Ou simplement aux intérêts géopolitiques de Téhéran, habillés dans le langage de la résistance islamique pour recruter des jeunes hommes pauvres du Liban, de l’Irak et du Yémen qui n’auraient jamais combattu pour les mollahs si on leur avait dit la vérité sur ce qu’ils défendaient? L’axe de la résistance s’effondre. Et ce qui reste, c’est l’Iran seul — plus seul qu’il ne l’a jamais été depuis 1979.
La population iranienne : la variable que Téhéran ne calcule plus
Ce que les frappes coûtent à l’intérieur
L’analyse de RAND se concentre sur la dimension internationale de la stratégie iranienne. Elle néglige — ou effleure à peine — la dimension interne. Ce qui se passe à l’intérieur de l’Iran pendant cette période d’escalade est peut-être plus décisif pour l’avenir du régime que n’importe quelle réaction régionale ou internationale.
L’Iran subit des sanctions depuis 1979 avec quelques interruptions. Son économie est structurellement affaiblie. L’inflation était à plus de 40% en 2024. Le rial iranien a perdu 99% de sa valeur en dollars depuis 1979. La classe moyenne iranienne — la plus éduquée, la plus urbanisée, la plus connectée au monde extérieur parmi les nations du Moyen-Orient — est en exode constant. Des millions d’Iraniens qualifiés ont quitté le pays pour les États-Unis, le Canada, l’Europe, et oui, Dubaï.
La fuite des cerveaux iranienne est l’une des plus importantes du monde. Et maintenant la guerre. Et les frappes américano-israéliennes sur les sites nucléaires — qui représentaient, dans l’imaginaire collectif iranien, non pas les armes des mollahs mais la fierté technologique nationale, la preuve que l’Iran était une puissance. Et la réponse du régime : tirer des missiles sur les pays où vivent les Iraniens de la diaspora. Tirer sur Dubaï. Tirer sur Doha. Tirer sur les réseaux qui permettent aux familles iraniennes de recevoir de l’argent, de maintenir des liens avec leurs proches à l’étranger.
Le mouvement Femme, Vie, Liberté — et après
En 2022, la mort de Mahsa Amini, 22 ans, tuée par la police des mœurs pour un voile mal porté, a déclenché le mouvement «Femme, Vie, Liberté» — le plus grand soulèvement populaire contre le régime depuis sa fondation. Le régime a réprimé. Des centaines de morts. Des milliers d’arrestations. Mais la colère n’a pas disparu. Elle a été comprimée sous la surface, attendant.
Un régime qui perd une guerre, qui voit ses proxys s’effondrer, qui tire des missiles sur des pays où vivent ses propres citoyens expatriés, qui absorbe des frappes militaires sur son sol — ce régime ne renforce pas sa légitimité intérieure. Il la dilapide. La question de la succession, déjà ouverte avec l’âge du Guide suprême Khamenei (85 ans en 2026), devient une crise ouverte. Les factions à l’intérieur du régime se battent sur la stratégie. Et quelque part dans les rues de Téhéran, une génération qui a grandi en regardant les émeutes de 2009, de 2019, de 2022 — cette génération calcule.
Mahsa Amini avait 22 ans. Elle voulait juste vivre. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une figure rhétorique. Elle voulait vivre normalement dans son pays, s’habiller comme elle le voulait, être ce qu’elle était. Et un régime lui a ôté la vie pour un voile mal ajusté. Ce même régime tire maintenant des missiles sur Dubaï pour forcer Donald Trump à faire la paix. La même logique — le contrôle total, la coercition absolue, l’absence de limites morales — s’applique à Mahsa Amini dans les rues de Téhéran et aux hôtels de Dubaï depuis les rampes de lancement des Gardiens de la révolution. Ce régime ne fait pas de distinction entre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Il frappe tout ce qui bouge. Et c’est précisément pour ça qu’il va perdre.
La question du terrorisme international — le scénario le plus sombre
Ce que certains analystes prévoient
Cohen le mentionne brièvement dans son analyse — et les experts qu’il cite méritent d’être entendus plus longuement. Si l’Iran perd la guerre conventionnelle, si sa stratégie d’escalade régionale échoue, si ses proxys s’effondrent les uns après les autres — quelle est la prochaine étape? Des experts comme ceux de Foreign Policy et de The Atlantic — deux publications qui ne sont pas connues pour l’alarmisme — prédisent une campagne de terrorisme mondial.
Pas des attentats symboliques. Une campagne systématique. Des cibles dans les capitales occidentales. Des attaques contre des intérêts israéliens dans le monde entier. Des attentats contre des Iraniens de la diaspora qui ont soutenu le mouvement de protestation. Des frappes contre des intérêts saoudiens, émiratis, qataris en dehors de la région. Un régime qui n’a plus grand-chose à perdre sur le plan militaire conventionnel et qui décide d’utiliser son dernier atout — la terreur globale — pour rendre le prix de la victoire insupportable pour ses adversaires.
C’est le scénario le plus sombre. Et ce n’est pas improbable. Parce que l’Iran a la capacité. Il a des réseaux dormants dans des dizaines de pays. Il a financé, formé et maintenu ces réseaux pendant des décennies précisément pour ce type de contingence. Et un régime acculé, qui se croit en train de mourir, peut décider que si lui meurt, d’autres mourront aussi.
Pourquoi même ça ne fonctionnera pas
Mais même ce scénario — le pire — ne sauvera pas le régime. Et voici pourquoi. Les attentats terroristes changent les élections. Ils créent de la peur. Ils provoquent des réactions politiques. Mais ils ne font jamais gagner la guerre à celui qui les perpètre. L’IRA irlandaise n’a pas obtenu l’unification irlandaise par les bombes dans les pubs londoniens. Les attentats du 11 Septembre n’ont pas retiré les États-Unis du Moyen-Orient — ils les y ont enfoncés davantage. Les attentats de Madrid de 2004 ont changé un gouvernement espagnol, mais pas la position de l’Espagne dans l’architecture de sécurité internationale.
Et une campagne de terrorisme iranienne mondiale en 2026 produirait précisément ce que l’Iran veut le moins : l’unification de la communauté internationale contre lui. La Chine, qui avait protégé l’Iran au Conseil de sécurité, ne peut pas continuer à le faire si des citoyens chinois meurent dans des attentats orchestrés par Téhéran. La Russie, affaiblie par sa propre guerre en Ukraine, n’a pas les ressources pour maintenir un bouclier diplomatique autour d’un régime qui terrorise le monde entier.
Je pense à ce mot : acculé. Un régime acculé. C’est la formule qui revient dans toutes les analyses sérieuses sur l’Iran en ce moment. Et c’est justement pour ça que c’est dangereux. Pas parce que l’Iran va gagner — il ne gagnera pas. Mais parce qu’un animal acculé mord n’importe quoi, n’importe qui, jusqu’à sa propre mort. Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la biologie. Et quand la biologie prend le dessus sur la stratégie dans un régime qui possède encore des capacités militaires significatives — des missiles, des drones, des réseaux terroristes, et peut-être des restes d’un programme nucléaire moins avancé qu’avant juin 2025 mais pas complètement éliminé — on entre dans une zone où les analyses académiques atteignent leurs limites. Parce qu’un régime qui meurt peut faire beaucoup de dégâts en mourant.
Ce que l'Occident doit comprendre — et ne comprend pas encore
Le risque de la victoire à moitié
Si la stratégie iranienne va effectivement échouer — et Cohen a raison, elle va échouer — la question qui suit est la plus importante et la moins discutée : qu’est-ce qu’on fait après? Parce que l’échec de la stratégie iranienne d’escalade ne signifie pas automatiquement la chute du régime. Les régimes autoritaires peuvent perdre des guerres, être humiliés militairement, voir leur économie s’effondrer — et survivre pendant des décennies. La Corée du Nord prouve qu’un régime peut survivre à presque n’importe quoi si son priorité absolue est sa propre survie.
Un Iran défait militairement, sanctionné économiquement, isolé diplomatiquement — mais toujours dirigé par les mollahs ou par des successeurs des Gardiens de la révolution — n’est pas un problème résolu. C’est un problème différé et possiblement aggravé. Parce que les leçons que ce régime tirerait d’une défaite sans changement de régime seraient : il faut des armes nucléaires. Pas presque des armes nucléaires. Des armes nucléaires réelles, cachées, non déclarées. Comme la Corée du Nord. Comme le seul modèle qui semble avoir garanti la survie d’un régime odieux face à la puissance américaine.
La question de la population iranienne
Et il y a la population. 88 millions d’Iraniens. Une population jeune, éduquée, massivement opposée au régime selon toutes les enquêtes disponibles — malgré les difficultés à mener des sondages fiables dans un État policier. Une population qui a risqué sa vie dans les rues en 2009, en 2019, en 2022 pour exiger un changement. Une population dont des milliers de membres ont été tués par leur propre gouvernement pour avoir réclamé le droit élémentaire de vivre librement.
Cette population mérite d’être au centre de la stratégie occidentale vis-à-vis de l’Iran. Pas comme instrument. Pas comme levier. Comme fin en soi. Parce que le vrai problème iranien — le problème de 47 ans, le problème qui a produit toutes les crises régionales, tous les proxys, toutes les frappes, toutes les menaces — ce n’est pas le nucléaire. C’est un régime théocratique qui gouverne par la terreur un peuple qui ne le veut pas. Résoudre le problème nucléaire sans résoudre le problème politique, c’est couper une tête d’une hydre et attendre que les autres poussent.
88 millions d’Iraniens. Je veux que ce chiffre reste une seconde. Pas la République islamique. Pas les Gardiens de la révolution. Pas Khamenei dans son bunker. 88 millions de personnes — des familles, des médecins, des ingénieurs, des poètes, des enseignants, des ados qui regardent des séries américaines en VPN, des femmes qui enlèvent leur voile dès qu’elles rentrent chez elles. Ces 88 millions de personnes souffrent de ce régime depuis leur naissance. Et toute la stratégie occidentale depuis 47 ans a consisté à punir le régime d’une façon qui punit aussi ces 88 millions de personnes — les sanctions économiques qui affament les marchés iraniens, les frappes militaires sur les sites nucléaires qui tuent des techniciens iraniens qui auraient peut-être préféré travailler dans l’énergie civile, les isolements diplomatiques qui empêchent les étudiants iraniens d’accéder aux universités étrangères. On peut avoir raison sur l’Iran et tort sur les Iraniens en même temps. C’est là où la politique occidentale a échoué depuis 47 ans.
Pourquoi l'escalade iranienne ne fonctionnera pas — la synthèse
Les cinq raisons documentées
Synthétisons. Pourquoi la stratégie iranienne d’«escalade pour désescalade» va échouer. Pas selon mon opinion. Selon les faits.
Première raison : elle transforme des neutres en ennemis. Oman, Qatar, Turquie — des pays qui avaient des intérêts à maintenir des relations avec Téhéran — ont été frappés. Ils rejoindront ou soutiendront discrètement la coalition contre l’Iran, avec ou sans déclaration officielle.
Deuxième raison : elle ne crée pas de pression sur Trump ou Netanyahu. Les deux hommes sont des faucons idéologiques sur l’Iran. Plus l’Iran frappe, plus il justifie leur position. Il leur donne des arguments. Il alimente leur récit.
Troisième raison : elle expose la faiblesse réelle de l’Iran. Un régime confiant frappe précisément. Un régime paniqué frappe partout. La dispersion des cibles iraniennes — hôtels, aéroports, raffineries, bases militaires, pays amis — révèle l’absence d’une stratégie claire et la présence d’une panique institutionnelle.
Quatrième raison : l’arithmétique militaire travaille contre l’Iran. Budget saoudien trois fois supérieur. Arsenal des EAU de premier rang mondial. Présence militaire américaine dans la région. Flotte américaine en mer d’Arabie. Israël qui a déjà démontré sa capacité à pénétrer les défenses aériennes iraniennes. L’Iran ne peut pas gagner un conflit conventionnel élargi contre cette coalition.
Cinquième raison : le temps joue contre le régime à l’intérieur. Chaque jour de guerre est un jour de plus d’appauvrissement économique, d’érosion de la légitimité populaire, de fuite des cerveaux, de divisions internes au sein de l’élite cléricale et militaire.
Ce qui reste possible — et inquiétant
Ce qui ne veut pas dire que tout va bien se terminer. L’Iran va perdre cette stratégie. Mais «perdre une stratégie» n’est pas la même chose que «résoudre le problème iranien». Et dans l’intervalle entre la défaite de la stratégie et la résolution du problème — cet intervalle peut durer des mois, des années, une décennie — il y a des risques réels. Des missiles sur des villes. Des attentats dans des capitales. Une instabilité régionale qui fait monter le prix du pétrole. Des réfugiés. Des crises humanitaires. La souffrance de populations civiles qui n’ont rien demandé.
L’analyse de RAND a raison sur la stratégie. Elle est moins claire sur l’après. Et c’est l’après qui devrait nous occuper maintenant — pas seulement les journalistes et les analystes, mais les gouvernements, les diplomates, les populations qui subiront les conséquences de la façon dont cette crise se conclura ou ne se conclura pas.
La fumée au-dessus de Dubaï s’est dissipée.
L’incendie, lui, n’est pas éteint.
Et ce régime qui frappe ses propres amis, qui bombarde la diaspora qui l’avait fui, qui tire des missiles sur les médiateurs qui lui restaient — ce régime a peut-être déjà perdu sa stratégie.
Il n’a pas encore perdu sa capacité de nuire.
Et c’est précisément pour ça que cette guerre n’est pas encore finie.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
RAND Corporation — Iran’s Escalation Strategy Won’t Work, Raphael S. Cohen — 19 mars 2026
Foreign Policy — Iran’s Escalation Strategy Won’t Work — 16 mars 2026
Foreign Policy — Every Country Iran Has Targeted in Its Regional Escalation — 9 mars 2026
Sources secondaires
The New York Times — Iran Strikes Oil Infrastructure in Saudi Arabia and Qatar — 2 mars 2026
Breaking Defense — Saudi Arabia Increases Defense Spending to $78B in 2025 — février 2025
The Atlantic — The Risk of Iranian Terrorism After the War — mars 2026
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