Téhéran, 22h13. Un homme apprend que sa capitale brûle.
Le président iranien Massoud Pezeshkian, 70 ans, élu en juillet 2024 sur une plateforme de réformes modérées, dînait avec sa famille à Saadabad, résidence présidentielle au nord de Téhéran. Il est cardiologue de formation. Il a perdu sa femme et l’un de ses fils dans un accident de voiture en 1994. Il a élevé ses trois autres enfants seul. Quand la première détonation a fait trembler les vitres du palais, il a cru à un séisme. Il en avait connu un en 2017 dans sa province de Kermanshah.
Ce n’était pas un séisme. C’était quinze tonnes d’explosif américain pénétrant la montagne sacrée de Fordow, à quatre-vingt-dix mètres sous la roche. Pezeshkian a appris l’attaque par un appel de son ministre du Renseignement, Esmaïl Khatib. Il était 22h17. Il a reposé sa fourchette. Il n’a plus mangé.
Le calcul froid de Khamenei : se taire ou disparaître
Le Guide suprême Ali Khamenei, 86 ans, a passé les douze jours de guerre dans un bunker fortifié sous une montagne dont les services iraniens refusent encore de confirmer l’emplacement. Selon une enquête du New York Times publiée le 17 juillet 2025, il a communiqué uniquement par messagers humains — aucun téléphone, aucun signal numérique. Il craignait, à juste titre, que toute émission soit suivie d’une frappe ciblée.
Il a survécu. Et pourtant, son régime ne survivra pas à ce qu’il a fallu pour survivre. Le contrat tacite entre le Guide et son peuple — nous vous protégeons, vous nous obéissez — s’est brisé la nuit où il s’est terré pendant que des familles brûlaient à Téhéran-ouest.
On nous présente Khamenei comme un stratège glacial. Je ne vois qu’un vieil homme dans un trou. Quatre-vingt-six ans à imposer la peur, et la première fois que la peur le rattrape, il disparaît sous la pierre. Les Iraniens qui m’écrivent depuis Téhéran disent tous la même chose : ce n’est pas l’attaque américaine qui les a brisés. C’est le silence du Guide pendant que leurs voisins mouraient.
Mike Johnson protège Trump, mais le mur se fissure
Le speaker, un avocat constitutionnel qui plaide contre la Constitution
Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, 53 ans, républicain de Louisiane, est diplômé en droit constitutionnel de la Louisiana State University. Il a enseigné le droit. Il a publié des articles sur les pouvoirs séparés. Le 23 juin 2025, il a déclaré devant la presse : « Le président a agi dans le cadre de ses pouvoirs constitutionnels d’urgence. Le War Powers Act ne s’applique pas à une frappe limitée. »
Cette phrase est juridiquement fausse. Le texte de la loi de 1973 ne distingue pas entre frappe limitée et opération longue. Section 4(a)(1) : tout engagement militaire déclenche le compteur. Johnson le sait. Il l’a enseigné. Mais il défend Trump parce que sa majorité tient à un fil — 219 sièges contre 213 — et qu’une rupture avec la Maison-Blanche ferait éclater le caucus.
Thomas Massie, l’épine républicaine que personne ne veut nommer
Le représentant Thomas Massie, républicain du Kentucky, ingénieur diplômé du MIT, a co-déposé avec le démocrate Ro Khanna une résolution H.J.Res.86 demandant le retrait des forces. Il l’a fait contre les ordres explicites de Johnson. Trump l’a appelé personnellement le 24 juin pour lui demander de retirer le texte. Massie a refusé.
Il pourrait perdre sa primaire en 2026. Il le sait. Il l’assume. « Je n’ai pas prêté serment de protéger Donald Trump. J’ai prêté serment de protéger la Constitution. » Cette phrase, prononcée le 25 juin sur Fox News, a circulé deux millions de fois sur X avant d’être noyée par l’algorithme.
J’ai relu la déclaration de Massie trois fois. Trois fois. Parce que je n’arrive pas à me convaincre qu’un républicain du Kentucky vient de faire passer la Constitution avant la base MAGA. Et puis j’ai compris : Massie n’est pas courageux. Il est isolé. Tous les autres ont calculé. Lui n’a plus rien à calculer. Il a déjà perdu Trump. Il ne peut que gagner l’histoire.
Ce que les frappes ont vraiment détruit en Iran
Fordow : le mythe brisé d’une montagne imprenable
Le complexe d’enrichissement de Fordow, construit entre 2007 et 2011 sous la montagne de Manzariyeh, à 32 kilomètres au nord-est de Qom, abritait 2 700 centrifugeuses IR-1 et IR-6. Les Israéliens disaient qu’il fallait dix ans pour le neutraliser. Les Américains l’ont touché en quarante minutes. Quatre GBU-57 larguées en séquence sur le même point d’impact, chaque bombe creusant le tunnel ouvert par la précédente.
Le rapport préliminaire de l’AIEA daté du 28 juin 2025, signé par Rafael Grossi, conclut à des dommages « graves mais non totaux ». Les centrifugeuses IR-6 — les plus avancées, capables d’enrichir à 60% en quelques semaines — sont détruites. Les IR-1, plus profondes, fonctionnent encore. L’Iran peut reprendre l’enrichissement dans six à neuf mois, selon les estimations occidentales. Dans trois mois, selon le renseignement israélien.
Natanz : 408 ingénieurs sur la liste, 38 morts confirmés
L’attaque israélienne du 13 juin 2025, qui a précédé l’intervention américaine de huit jours, a ciblé non pas seulement les installations, mais les cerveaux du programme nucléaire. Le Mossad disposait d’une liste de 408 scientifiques et ingénieurs. Trente-huit ont été tués dans des frappes ciblées sur leurs domiciles à Téhéran, Ispahan, Karaj. Parmi eux : Mohammad Mehdi Tehranchi, président de l’Université Azad, et Fereydoon Abbasi-Davani, ancien chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique.
Trente-huit hommes. Trente-huit familles. Trente-huit cercueils dans des cimetières où les funérailles ont été interdites de filmer. Et pourtant, ces morts ne ralentiront le programme que de deux ans. La connaissance est distribuée. Les manuels existent. La Russie aide. La Chine observe.
On parle des installations. On parle des centrifugeuses. On parle peu des veuves. Une femme à Karaj a écrit sur Telegram qu’elle avait trouvé son mari avec une tasse de thé encore tiède dans la main. Le drone l’avait repéré par la chaleur de la tasse, a-t-elle écrit. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que cette image — une tasse tiède et un mari mort — restera longtemps après que les analystes auront oublié les noms des bombes.
L'angle mort européen : la Suisse, médiatrice qu'on n'écoute plus
Berne représente les intérêts américains à Téhéran depuis 1980
Depuis la rupture des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran en 1980, c’est la Suisse qui assure la « puissance protectrice » des États-Unis en Iran. L’ambassade suisse à Téhéran transmet les messages, négocie les libérations d’otages, organise les contacts secrets. Cette mission discrète a permis, entre autres, l’échange de prisonniers de septembre 2023.
Le 22 juin 2025, lendemain des frappes, le ministère iranien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur suisse Nadine Olivieri Lozano pour lui remettre une note de protestation officielle destinée à la Maison-Blanche. La note, dont des extraits ont fuité dans Tages-Anzeiger le 1er juillet, qualifiait l’attaque de « crime de guerre commis contre un État souverain en l’absence de toute provocation directe ».
L’Europe spectatrice : Macron parle, Berlin se tait, Londres applaudit
Le président Emmanuel Macron a téléphoné à Trump le 22 juin à 7h12 heure de Paris. Selon le compte rendu de l’Élysée, il a exprimé « ses préoccupations sur les conséquences régionales ». Trump l’a écouté trois minutes puis a raccroché. Le chancelier allemand Friedrich Merz a publié un communiqué tiède quatorze heures plus tard. Le Premier ministre britannique Keir Starmer, lui, a déclaré que « les actions américaines contribuent à la stabilité régionale ».
Trois positions. Aucune coordination. L’Europe, douze jours durant, a regardé la guerre se faire sans elle. Et pourtant, ce sont les économies européennes qui paient le prix du pétrole à 94 dollars le baril, des routes maritimes du détroit d’Ormuz menacées, des réfugiés iraniens qui commenceront à arriver d’ici l’automne.
L’Europe ne pèse plus rien. Voilà ce que cette guerre a révélé. Trump a frappé un État de 90 millions d’habitants sans prévenir Paris, sans prévenir Berlin, sans demander à l’OTAN. Et personne, à Bruxelles, n’a osé dire publiquement que c’était inacceptable. Vingt-sept pays. Quatre cent cinquante millions d’habitants. Un PIB de dix-huit mille milliards de dollars. Et pas une voix.
JD Vance, l'architecte secret de la doctrine Trump
Le vice-président qui a réécrit le War Powers Act dans sa tête
Le vice-président JD Vance, 41 ans, a publié le 23 juin sur X un fil de 17 messages défendant juridiquement la frappe. Sa thèse : l’article II, section 2 de la Constitution, qui fait du président le commandant en chef, prime sur le War Powers Act, qui serait « une intrusion législative dans une prérogative exécutive ». Cette doctrine n’est pas nouvelle — elle remonte à John Yoo et à l’administration Bush — mais Vance la pousse plus loin. Pour lui, le compteur de soixante jours est « simplement informatif ».
Vance prépare 2028. Il prépare un précédent. Si Trump ignore l’échéance et que le Congrès n’a pas la majorité pour le destituer, alors le War Powers Act devient de facto caduc. Tout futur président pourra frapper qui il veut, quand il veut, où il veut.
Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense qui n’a rien décidé
Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ancien présentateur de Fox & Friends, a appris la décision de frapper l’Iran quatre heures avant le décollage des B-2. Selon une enquête de The Atlantic publiée le 8 juillet 2025, il n’a participé à aucune réunion de planification stratégique. Les ordres venaient directement de Trump, transmis par Stephen Miller et Susie Wiles. Hegseth a signé. Il a ensuite annoncé l’opération à la presse comme s’il l’avait conçue.
Le Pentagone, depuis cette guerre, fonctionne en deux cercles. Le cercle officiel : Hegseth, les chefs d’état-major, les briefings publics. Le cercle réel : Trump, Vance, Miller, Wiles, et le général Dan Caine, président des chefs d’état-major interarmées, nommé en mars 2025 après la purge des généraux jugés déloyaux.
On a tué quelque chose dans ce pays sans s’en rendre compte. La chaîne de commandement militaire américaine, qui depuis 1947 fonctionne par étapes, par contre-pouvoirs, par procédures écrites, est devenue un canal direct entre un homme et son téléphone. Il n’y a plus de freins. Il n’y a plus de filtre. Il n’y a qu’un compte X qui annonce la guerre quarante minutes avant qu’elle commence.
Les Iraniens dans la rue : pas pour le régime, contre la guerre
Niloofar, 23 ans, étudiante à Téhéran : « Je veux la liberté, pas les bombes »
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », qui avait soulevé l’Iran après la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, a vécu douze jours étranges. Les frappes américaines auraient pu galvaniser l’opposition au régime. Elles ont fait l’inverse. Niloofar Hamedi, journaliste de 23 ans qui avait révélé l’affaire Amini, a écrit le 24 juin sur Instagram : « Nous voulions changer notre pays. Pas le voir détruit par des étrangers. »
Le compte a été suspendu trois heures plus tard. Pas par le régime iranien — par Meta, qui a invoqué une violation des règles sur les contenus liés à des entités sanctionnées. Niloofar avait été arrêtée par le régime en 2022. Elle a été censurée par la Silicon Valley en 2025. La double oppression a un nom : l’asphyxie numérique.
Reza Pahlavi à Washington, déconnecté de son propre peuple
Le fils du dernier shah, Reza Pahlavi, 64 ans, exilé aux États-Unis depuis 1979, a rencontré Trump à Mar-a-Lago le 28 juin 2025. Il a remercié le président pour les frappes. Il a appelé à un soulèvement populaire. Le soulèvement n’a pas eu lieu. Les Iraniens qui souffrent du régime ne veulent pas être libérés par un homme qui n’a pas mis les pieds à Téhéran depuis 1978 et qui s’enregistre depuis une suite d’hôtel à Washington.
La diaspora iranienne d’Amérique du Nord — 1,5 million de personnes, dont 700 000 en Californie — est divisée. Les jeunes générations, nées en exil, soutiennent majoritairement les frappes. Les plus âgés, qui se souviennent de 1953 et du coup d’État de la CIA contre Mossadegh, refusent d’applaudir une nouvelle ingérence américaine.
J’ai parlé à une amie iranienne à Toronto la semaine dernière. Elle a 34 ans. Elle a quitté Téhéran à 19 ans. Sa mère est encore là-bas. Elle m’a dit, en pleurant : « Maxime, je ne sais plus quoi souhaiter. Si le régime tombe, ma mère meurt dans le chaos. S’il survit, ma mère meurt sous les bombes. Il n’y a pas de bonne réponse. Il n’y a que des morts différentes. »
Le détroit d'Ormuz : la menace qui n'a pas eu lieu
Téhéran a parlé fort. Téhéran n’a pas bougé.
Le 22 juin 2025, le Parlement iranien a voté à l’unanimité une motion autorisant la fermeture du détroit d’Ormuz. Vingt pour cent du pétrole mondial transite par ce passage de 33 kilomètres de large entre l’Iran et Oman. Une fermeture aurait fait grimper le baril à 150 dollars en quarante-huit heures, déclenché une récession mondiale, et mis fin à toute popularité résiduelle de Trump.
Le Guide suprême a refusé. Le calcul était froid : fermer Ormuz, c’était couper les exportations de pétrole iraniennes elles-mêmes — 1,5 million de barils par jour, principal revenu du régime. C’était se suicider économiquement pour faire mal aux Occidentaux. Khamenei a choisi la survie.
La menace asymétrique : les milices, pas le régime
Ce qui s’est passé n’était pas une fermeture, mais une série de provocations calibrées. Le 23 juin, deux drones iraniens ont survolé le porte-avions USS Nimitz. Le 24, une mine flottante a endommagé un pétrolier panaméen près de Bandar Abbas. Le 26, des roquettes des Houthis du Yémen — proxies de Téhéran — ont frappé Eilat, en Israël. Trois blessés.
Chaque acte est en deçà du seuil de guerre ouverte. Et pourtant, ils s’accumulent. Le Pentagone parle de « cent jours de représailles graduelles ». La guerre ne se termine pas avec les bombes. Elle se prolonge en supplices lents, en marins blessés, en pétroliers brûlés, en routes maritimes que personne ne ferme officiellement mais que les compagnies d’assurance rendent prohibitivement chères.
On nous avait promis une guerre éclair. Trump l’a dit le 22 juin : « Mission accomplie. » C’était la même phrase que Bush en 2003. Et comme en 2003, la guerre éclair s’étire en hémorragie chronique. Cent jours de représailles. Mille jours. Combien de soldats américains rentreront chez eux dans une boîte parce qu’un président a confondu la fin du combat avec la fin de la guerre?
Ce que la Cour suprême ne tranchera jamais
La doctrine de la « question politique » : la Constitution se cache derrière une porte fermée
Plusieurs organisations — l’ACLU, le Center for Constitutional Rights, et un groupe de membres du Congrès — ont déposé des recours contestant la constitutionnalité des frappes. La Cour suprême, à majorité conservatrice 6-3, refusera presque certainement d’examiner l’affaire au fond. Elle invoquera la « doctrine de la question politique », élaborée dans Baker v. Carr (1962), qui permet aux juges de se déclarer incompétents sur les conflits entre l’exécutif et le législatif en matière de guerre.
La logique est connue : la Constitution prévoit que c’est au Congrès de répondre à un président qui dépasse ses pouvoirs, pas aux juges. Le remède s’appelle impeachment. Mais l’impeachment exige une majorité des deux tiers au Sénat. Soixante-sept voix. Trump en a une trentaine contre lui.
Brett Kavanaugh, l’ancien avocat de Bush, écrira l’opinion majoritaire
Le juge Brett Kavanaugh, nommé par Trump en 2018, a travaillé dans l’administration Bush sur les justifications juridiques des programmes de surveillance et de torture après le 11 septembre. Il croit profondément à la « théorie de l’exécutif unitaire » — la doctrine selon laquelle le président, en tant que commandant en chef, dispose de pouvoirs de guerre quasi-illimités en l’absence d’opposition explicite et continue du Congrès.
Si la Cour accepte d’examiner l’affaire — ce qu’elle ne fera pas — Kavanaugh écrira l’opinion majoritaire qui consacrera la mort du War Powers Act. Mais elle préférera laisser la loi exister sur le papier comme un cadavre vénéré, plutôt que d’en signer publiquement le décès.
Il y a une chose que les juristes ne disent jamais à voix haute. Les institutions américaines ne tiennent pas par leurs lois. Elles tiennent par le consentement des hommes qui les dirigent. Le War Powers Act tient parce que les présidents acceptent qu’il existe, même quand ils l’ignorent. Le jour où un président dira publiquement « cette loi ne s’applique pas à moi », elle disparaît. Trump est à six jours de le dire.
Le précédent qui détruit la séparation des pouvoirs
Si Trump franchit le 19 août sans conséquence, tout est permis
L’échéance des soixante jours tombe autour du 20 août 2025. Si à cette date les forces américaines sont toujours engagées dans la région — ce qui est certain : trois porte-avions, dix-sept destroyers, trente-quatre mille soldats — et qu’aucune autorisation n’a été votée, Trump aura officiellement violé la loi. Sans conséquence judiciaire. Sans conséquence législative. Sans conséquence politique.
Le précédent sera établi : un président peut faire la guerre sans le Congrès. Pas en théorie. En fait. Le suivant — républicain ou démocrate — n’aura plus à faire semblant. Et les démocraties qui regardent — Pologne, Brésil, Corée du Sud — apprendront qu’on peut centraliser les pouvoirs militaires sans payer aucun prix.
L’effet de contagion sur les démocraties fragiles
Le président philippin Ferdinand Marcos Jr., élu en 2022, a déjà cité le précédent Trump dans une déclaration du 5 juillet 2025 pour justifier des frappes contre des positions chinoises en mer de Chine méridionale, sans autorisation du Sénat philippin. Le président turc Erdoğan, qui n’a pas besoin de précédent américain pour ignorer son Parlement, a néanmoins cité Trump comme « preuve que la prérogative exécutive est universellement reconnue ».
L’érosion ne se mesure pas en années. Elle se mesure en précédents. Chaque précédent rend le suivant plus facile. Chaque silence du Congrès américain rend plus facile le silence des Parlements ailleurs.
J’écris ces lignes et je pense à mon grand-père. Il avait 19 ans quand il a débarqué en Normandie en juin 1944. Il croyait, comme des millions d’autres, qu’il se battait pour une chose simple : un monde où aucun homme seul ne pourrait décider de la vie ou de la mort de millions. Quatre-vingt-un ans plus tard, un homme seul a frappé l’Iran un samedi soir parce qu’il en avait envie. Mon grand-père n’aurait pas compris. Et c’est nous qui devons lui expliquer.
Hakeem Jeffries et l'opposition démocrate qui ne sait pas opposer
Le chef de la minorité parle. Personne ne le suit.
Le représentant Hakeem Jeffries, 54 ans, démocrate de Brooklyn, chef de la minorité à la Chambre, a tenu une conférence de presse le 23 juin pour dénoncer l’attaque comme « un acte de guerre commis sans autorisation constitutionnelle ». Il a appelé à des audiences. Il a demandé des documents. Il a exigé un débat.
Six semaines plus tard, aucune audience n’a eu lieu. Aucun document n’a été communiqué. Aucun débat n’a été organisé. Parce que Jeffries n’a pas la majorité, et parce que les démocrates eux-mêmes sont divisés. Tom Suozzi de New York, Jared Golden du Maine, Henry Cuellar du Texas — tous démocrates, tous favorables aux frappes. Le caucus se fissure.
AOC et les progressistes : la voix qui dérange même son propre camp
La représentante Alexandria Ocasio-Cortez, 35 ans, démocrate du Bronx, a déposé une motion d’impeachment contre Trump le 24 juin. La motion a été enterrée par les leaders démocrates eux-mêmes. Chuck Schumer, chef de la minorité au Sénat, a déclaré qu’« il n’est pas temps pour des gestes symboliques ».
Ocasio-Cortez a répondu sur Instagram, en larmes : « Si frapper un pays sans autorisation n’est pas un acte d’impeachment, qu’est-ce qui le serait? » La vidéo a été vue 47 millions de fois. Elle n’a changé aucun vote.
Schumer a 74 ans. Il a passé sa vie au Sénat. Il sait compter les voix mieux que personne. Il sait qu’une motion d’impeachment qui échoue renforce Trump. Il a peut-être raison tactiquement. Mais il a tort moralement. Parce qu’il y a des moments où on doit perdre publiquement pour que l’histoire se souvienne qu’on a essayé. AOC l’a compris. Schumer ne le comprendra jamais.
Le rôle d'Israël : qui a vraiment tiré sur qui
Benjamin Netanyahou a obtenu sa guerre — et son maintien au pouvoir
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, 75 ans, sous le coup de trois inculpations criminelles depuis 2019, a vu sa cote de popularité bondir de 27% à 49% en deux semaines selon le sondage Channel 12 du 5 juillet. La guerre contre l’Iran a fait ce que ni Gaza ni le Liban n’avaient réussi : réunifier la société israélienne autour de lui.
Les frappes américaines n’ont pas été décidées à Washington. Elles ont été négociées à Washington par Netanyahou et ses émissaires Ron Dermer et Tzachi Hanegbi, qui ont passé sept jours à la Maison-Blanche entre le 14 et le 21 juin. Ils ont apporté les coordonnées GPS de Fordow. Ils ont apporté les évaluations du renseignement militaire. Ils sont repartis avec une promesse de Trump : « On le fait. »
Yahya Sinwar est mort, mais le Hamas existe encore
Le chef du Hamas Yahya Sinwar avait été tué à Rafah en octobre 2024. Son successeur, Mohammed Sinwar — son frère cadet — a été éliminé par une frappe israélienne le 28 juin 2025, au cinquième jour de la guerre contre l’Iran. Le Hamas existe toujours. Le Hezbollah existe toujours. Les Houthis existent toujours. Frapper l’Iran ne tue pas les milices qui en dépendent. Et pourtant, c’était le pari implicite : couper la tête de l’hydre.
L’hydre a sept têtes. Et elles repoussent.
Netanyahou a obtenu deux choses cette semaine. Il a frappé l’Iran. Il a sauvé sa coalition. Une troisième chose viendra : il sera réélu. Pas parce que les Israéliens l’aiment. Parce que la peur a remplacé l’analyse. C’est la grande leçon des guerres populaires : elles ne tuent pas les ennemis du dehors. Elles enterrent les opposants du dedans.
L'inconnue russe : Poutine observe, calcule, attend
Moscou n’a pas bougé. Pas encore. Et c’est le plus inquiétant.
Vladimir Poutine, qui a signé un traité de partenariat stratégique avec l’Iran le 17 janvier 2025, n’a fait aucune déclaration officielle pendant les douze jours de guerre. Le ministère russe des Affaires étrangères a publié un communiqué tiède le 23 juin. Aucune sanction. Aucune livraison d’armes. Aucun mouvement de troupes. Le silence russe a été plus assourdissant que toutes les protestations européennes réunies.
Poutine calcule. L’Iran affaibli vend son pétrole moins cher à la Chine. La Russie aussi vend son pétrole à la Chine. L’Iran affaibli, c’est un concurrent en moins. Et un partenaire qui sera, demain, encore plus dépendant de Moscou pour les armes, le renseignement, les missiles. Poutine n’a pas perdu cette guerre. Il l’a regardée, en tirant une cigarette, en comptant ses gains.
Xi Jinping et la Chine : 47% du pétrole iranien, et zéro condamnation
La Chine importe 47% du pétrole iranien. Pékin a tenu une réunion d’urgence du Politburo le 23 juin 2025. Aucun communiqué. Aucune position publique. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a appelé son homologue iranien Abbas Araghchi pour exprimer « la solidarité de la Chine avec le peuple iranien ». Pas avec le régime. Pas avec les institutions. Avec le peuple — formule volontairement vague qui n’engage à rien.
Xi attend. Comme Poutine, il calcule. Un Iran ruiné qui dépend de la Chine pour ses ventes de pétrole est un Iran qui fait ce que Pékin lui dit de faire. Trump a peut-être donné à la Chine un protectorat iranien sans le savoir.
Trump croit avoir gagné. Il poste des photos de Fordow en ruine. Il fait des meetings où il rejoue la séquence des B-2. Il ne voit pas qu’il vient d’offrir l’Iran à la Chine. Il ne voit pas qu’en cassant un pays, il en a livré les morceaux à ses adversaires. C’est la malédiction des forts qui ne pensent pas : ils gagnent les batailles et perdent les guerres.
Conclusion : le compteur tourne, l'histoire regarde, la République saigne
Ce qui se joue cette semaine n’est pas Trump. C’est l’Amérique qu’il laisse derrière lui.
Dans quelques jours, l’échéance des soixante jours arrivera. Trump l’ignorera. Le Congrès ne fera rien. La Cour suprême ne dira rien. Les médias parleront d’autre chose. Et un précédent sera inscrit dans le marbre constitutionnel : un président américain peut faire la guerre sans autorisation, sans conséquence, sans débat.
Ce n’est pas la fin de la République. Pas encore. C’est la fin d’une fiction utile : celle selon laquelle les institutions tiennent par elles-mêmes. Elles ne tiennent que par les hommes qui acceptent de les respecter. Trump n’accepte plus. Mike Johnson laisse faire. JD Vance encourage. Brett Kavanaugh cautionnera. Et le War Powers Act, voté en 1973 contre le Vietnam, voté contre Nixon, voté avec deux tiers des voix par-dessus le veto présidentiel, deviendra ce qu’il a toujours été en fait : un texte mort que personne n’a le courage d’enterrer.
L’Iran continuera. Trump continuera. Et nous continuerons à regarder.
Niloofar continuera à écrire à Téhéran sous un pseudonyme. Massie continuera à voter seul au Congrès. Pezeshkian continuera à dîner à Saadabad en se demandant quand viendra la prochaine bombe. Khamenei continuera à se cacher. Et nous, lecteurs, nous continuerons à scroller, à liker, à oublier. Parce que la prochaine guerre arrivera avant que nous ayons compris celle-ci.
Le compteur tourne. Il a déjà tourné. Et personne ne sait ce qui se passe quand il atteint zéro. Personne ne le sait, parce que personne, jusqu’ici, n’a osé le laisser atteindre zéro.
Cette fois, si.
Je ferme cet article et je pense à une phrase de James Baldwin que je relis dans les moments où je perds espoir : « Pas tout ce qui est affronté peut être changé. Mais rien ne peut être changé tant que ce n’est pas affronté. » Le Congrès n’affronte pas. La Cour suprême n’affrontera pas. Les médias n’affrontent que par éclairs. Il ne reste que nous. Vous. Moi. Les gens qui lisent jusqu’au bout. C’est peu. Mais c’est tout ce qui existe entre l’Amérique d’hier et celle qui vient.
Une dernière image avant de partir
Le 22 juin 2025, à 4h17 du matin heure de Téhéran, une femme du nom de Roya Ahmadi, 67 ans, est morte dans un appartement du quartier de Niavaran. Elle avait survécu à la révolution de 1979. Elle avait survécu à la guerre Iran-Irak. Elle avait survécu au cancer en 2011. Elle est morte dans son lit, d’une crise cardiaque, à l’instant où une bombe américaine a fait trembler les murs. Son petit-fils Kian, 8 ans, dormait à côté d’elle. Il s’est réveillé en tenant la main froide d’une grand-mère qui ne respirait plus.
Kian ne sait pas ce qu’est le War Powers Act. Il ne sait pas qui est Tim Kaine. Il ne sait pas pourquoi des hommes en costume, à 11 000 kilomètres de chez lui, ont décidé qu’il devait grandir orphelin de sa grand-mère. Il sait seulement qu’elle est partie sans qu’il puisse lui dire au revoir. Et que personne, jamais, ne lui demandera pardon.
Voilà ce que les chiffres ne disent pas. Voilà ce que les résolutions de Tim Kaine ne pourront jamais réparer. Une vieille femme à Niavaran. Un enfant qui tient une main froide. Et un président qui dort bien, à Mar-a-Lago, parce qu’il croit que la guerre s’arrête quand les caméras s’éteignent. La guerre ne s’arrête pas. Elle continue dans les chambres d’enfants. Elle continue dans les mains qui ne lâchent pas. Elle continue, et nous continuons, et le compteur tourne, et le compteur tourne, et personne ne l’arrête.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Swissinfo — Guerre en Iran : l’heure limite sonne pour Trump au Congrès — Juillet 2025
Congress.gov — S.J.Res.59 (Tim Kaine, Iran War Powers Resolution) — 24 juin 2025
AIEA — Rapport préliminaire Rafael Grossi sur les sites iraniens — 28 juin 2025
Sources secondaires
The New York Times — Enquête sur la communication de Khamenei pendant la guerre — 17 juillet 2025
The Atlantic — Enquête sur la chaîne de commandement Pentagone-Maison-Blanche — 8 juillet 2025
Tages-Anzeiger — Note de protestation iranienne transmise via la Suisse — 1er juillet 2025
Lawfare Blog — Analyse constitutionnelle des frappes contre l’Iran — Juin-juillet 2025
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