Là où Makhno est né, là où Poutine veut mourir
Huliaipole. Cinq syllabes que les présentateurs occidentaux écorchent. C’est le berceau de Nestor Makhno, l’anarchiste ukrainien des années 1920. C’est aussi, depuis quelques semaines, l’un des deux secteurs où les combats sont les plus féroces, selon la formulation glaciale du communiqué. « Most fiercely. » Le mot anglais est presque doux. La réalité ne l’est pas.
Dans la région de Zaporijia, les Russes ont frappé Tavriiske et Komyshuvakha. Sept assauts dans le secteur de Slobojanchtchyna sud — Lyman, Starytsia, Vovchansk, Okhrimivka. Cinq vers Kurylivka, Kindrashivka, Novoplatonivka dans le secteur de Koupiansk. Six tentatives repoussées vers Stavky, Drobysheve, Lyman, Dibrova. Trois vers Zakitne, Riznykivka, Yampil dans le secteur de Sloviansk.
La géographie de l’ignorance
Ce sont des noms. Pas des données. Pas des points sur une carte de jeu vidéo. Ce sont des villages où des grand-mères cachaient des œufs de Pâques pour leurs petits-enfants il y a deux ans. Aujourd’hui ces grand-mères sont mortes, ou réfugiées, ou silencieuses dans des caves.
Et pourtant, demande à n’importe qui dans la rue, à Montréal, à Paris, à Bruxelles, de placer Huliaipole sur une carte. Personne ne saura. L’ignorance géographique est devenue un confort moral. On ne peut pas pleurer ce qu’on ne sait pas situer.
Je tape ces noms et je sens monter quelque chose qui ressemble à de la honte. Honte d’avoir, moi aussi, hésité à prononcer « Komyshuvakha » la première fois. Honte d’avoir traité ces toponymes comme du bruit cartographique. Ce sont des lieux. Des lieux où des humains ont aimé, mangé, dormi. Et où, ce 30 avril 2026, des humains se sont entretués pendant que je buvais mon café.
L'arithmétique du sang
Trois centres de drones. Onze concentrations de troupes.
L’État-Major ukrainien rapporte aussi ce qu’il a frappé en retour. Trois centres de contrôle de drones. Une pièce d’artillerie en position de tir. Onze concentrations de troupes ennemies. Une autre cible stratégique. Lis ces lignes lentement. Onze concentrations. Combien d’hommes par concentration ? Cinquante ? Cent ? Deux cents ? Le communiqué ne dit pas. Le communiqué ne dit jamais.
C’est la pudeur militaire ukrainienne. Ils ne se vantent pas des morts russes comme Moscou se vante. Ils donnent des chiffres d’objectifs frappés. Le reste — les corps, les visages, les mères qui apprendront — ils le laissent à l’imagination.
Et pourtant, le calcul se fait tout seul
Et pourtant, fais le calcul toi-même. 9 499 drones lancés en 24 heures. Le communiqué suivant, du 1er mai à 16h58, indique que la défense aérienne ukrainienne a abattu 388 drones sur 409 dans une seule vague nocturne. Le ratio est héroïque. Le résidu — les 21 qui passent — est dévastateur. À Ternopil, environ 20 Shahed ont explosé sur la ville. 11 blessés. À Rivne, un immeuble résidentiel en feu, cinq blessés. Un mort à Kherson. Quatre ouvriers blessés dans une usine agroalimentaire de Bohodoukhiv.
Ce sont les chiffres d’une seule journée. Reproduis-les sur 365 jours. Reproduis-les sur quatre ans. Tu obtiens l’Ukraine de 2026.
Et pourtant, on appelle ça « une guerre qui traîne ». Comme si traîner était l’affaire des Ukrainiens. Comme si c’étaient eux qui ne voulaient pas en finir. Le verbe « traîner » est un crime éditorial. C’est Poutine qui traîne. C’est Poutine qui prolonge. C’est Poutine qui envoie des hommes mourir 26 fois en 24 heures sur Pokrovsk. Et nous, on parle de « lassitude » comme si la lassitude était une excuse pour fermer les yeux.
Le général qui voit deux ans devant lui
Pivnenko, le pessimisme lucide
Le 1er mai à 16h39, une autre dépêche tombe. Le général Pivnenko, cité par Ukrinform, déclare que la Russie pourrait soutenir l’intensité de son offensive pendant encore un à deux ans. Lis cette phrase deux fois. Un à deux ans. Pivnenko n’est pas alarmiste. Pivnenko est militaire. Il calcule.
Un à deux ans, ça veut dire : 138 affrontements quotidiens × 365 jours × 1,5 = environ 75 000 affrontements à venir. Ça veut dire : 9 499 drones × 547 jours = environ 5,2 millions de drones kamikazes potentiels. Ça veut dire : des dizaines de milliers de morts ukrainiens supplémentaires. Ça veut dire : une génération sacrifiée parce que le monde libre a hésité.
La fatigue n’est pas une stratégie
Et pourtant, à Washington, à Berlin, à Paris, on parle de « fatigue ukrainienne ». On parle de « négociations ». On parle de « réalisme ». Le réalisme, c’est de fournir les armes maintenant. Pas dans six mois. Pas après une énième conférence. Maintenant. Le réalisme, c’est de comprendre que chaque jour de tergiversation occidentale est un jour où Pivnenko a raison.
Zelensky, le 1er mai à 16h28, a annoncé une réforme militaire — salaires plus élevés, contrats actualisés. C’est ce qu’on fait quand on sait qu’on en a pour deux ans. C’est ce qu’on fait quand on sait que les Occidentaux ne viendront pas se battre.
Je relis cette phrase de Pivnenko et je pense à mes neveux. À tes enfants. Aux enfants ukrainiens de cinq ans aujourd’hui qui en auront sept quand cette guerre s’arrêtera — peut-être. Sept ans, c’est l’âge où on apprend à lire. Sept ans, c’est l’âge où on devrait découvrir le monde, pas se cacher dans un sous-sol pendant que des Shahed explosent au-dessus.
Naftogaz, 96 fois ciblé
L’énergie comme arme de guerre
Encore une dépêche du 1er mai. Naftogaz, l’opérateur gazier ukrainien, a été attaqué 96 fois depuis le début de l’année. Quatre mois. Quatre-vingt-seize attaques. Une attaque tous les 30 heures. Pas sur des bases militaires. Sur des installations gazières. Sur l’énergie civile. Sur le chauffage des hôpitaux, des maternités, des écoles.
C’est la doctrine russe depuis 2022 : si on ne peut pas prendre la terre, on rend la terre invivable. Geler les civils. Affamer les villes. Couper l’électricité aux respirateurs des prématurés. Ce n’est pas un effet collatéral. C’est la stratégie. Documentée. Méthodique. Criminelle au regard du droit international.
Le crime nommé
Et pourtant, il faut le dire clairement : Vladimir Poutine a ordonné cela. Sergueï Choïgou avant son éviction l’a planifié. Andreï Belooussov aujourd’hui ministre de la Défense le poursuit. Valery Guerassimov, chef d’État-Major, le coordonne. Ce ne sont pas des « tirs qui ont eu lieu ». Ce sont des décisions, signées, datées, ordonnées par des hommes nommés.
La Cour pénale internationale a déjà émis un mandat contre Poutine pour la déportation d’enfants ukrainiens. Pour les attaques sur les infrastructures énergétiques, le dossier s’épaissit. Un jour, peut-être, un tribunal jugera. Un jour, peut-être. En attendant, les usines de Bohodoukhiv brûlent.
J’écris « peut-être » et ça me dégoûte. Parce que « peut-être » est le mot des lâches. Parce que « peut-être » laisse la porte ouverte à l’oubli. Soit on juge Poutine, soit on ne le juge pas. Soit la justice internationale existe, soit elle est une fiction polie pour les conférences universitaires. J’ai 45 ans. Si je ne vois pas Poutine devant un tribunal de mon vivant, alors le mot « justice » devra être réinscrit dans les dictionnaires comme une croyance ancienne.
Les composants étrangers retrouvés dans les drones
Vlasiuk et le scandale qui ne scandalise plus
Le 1er mai à 19h38, dernière dépêche du jour. Vlasiuk, conseiller à la présidence ukrainienne, annonce que de nouveaux composants étrangers ont encore été trouvés dans les drones russes. « Encore. » Ce mot dit tout. Ce n’est pas la première fois. C’est la énième fois. Des puces américaines. Des composants européens. Des semi-conducteurs taïwanais. Tout ça assemblé à Alabuga ou ailleurs en Russie pour aller tuer des Ukrainiens.
Les sanctions sont contournées. Tout le monde le sait. Tout le monde fait semblant que c’est compliqué. Ce n’est pas compliqué. C’est documenté. Les routes de contournement passent par les Émirats, par la Turquie, par la Chine, par le Kazakhstan. Les entreprises occidentales le savent. Leurs avocats trouvent des montages. Et les drones tombent sur Ternopil.
La complicité de la nonchalance
Et pourtant, aucun PDG occidental n’a été inculpé pour avoir fermé les yeux. Aucun. Pas un seul. La règle du capitalisme tardif : quand le crime est diffus, le crime n’existe pas. Quand un million de transactions financent un drone, personne n’est responsable du drone.
C’est le grand mensonge de notre époque. Tout le monde sait. Personne ne paye. Les drones explosent. Les ouvriers de Bohodoukhiv sont blessés. Les enfants de Ternopil pleurent dans le noir. Et à Davos, on parle de « résilience des chaînes d’approvisionnement ».
Quand je regarde les photos d’usines russes assemblant des drones avec des composants Texas Instruments, Analog Devices, STMicroelectronics, je me demande quel cadre intermédiaire dort bien la nuit. Je me demande quel avocat d’affaires a écrit le mémo qui justifie. Je me demande à combien la vie d’un Ukrainien a été chiffrée dans le tableur Excel. Parce qu’il y a un tableur Excel quelque part. Toujours.
Ternopil, vingt Shahed dans la nuit
Une ville moyenne, une cible facile
Ternopil, ouest de l’Ukraine. 220 000 habitants. Loin du front. Loin, théoriquement. Le 1er mai, environ 20 drones Shahed ont explosé au-dessus de la ville. Onze blessés au moment où j’écris. Le bilan montera. Il monte toujours.
Ternopil n’est pas Pokrovsk. Ternopil n’est pas Bakhmout. Ternopil est une ville universitaire, avec un théâtre, des cafés, une gare. Une ville où l’on pensait être à l’abri. Une ville où l’on n’est plus à l’abri. Le message russe est clair : il n’y a plus d’arrière en Ukraine. Tout est front. Tout est cible. Tout, tout le temps.
L’épicière qui n’a pas dormi
Quelque part à Ternopil, ce matin du 1er mai, une épicière a balayé du verre devant sa boutique. Elle s’appelle peut-être Olena, peut-être Maria, peut-être Iryna. Elle a 53 ans, ou 47, ou 61. Elle a passé la nuit dans le couloir de son immeuble, parce que le couloir n’a pas de fenêtres. Elle a entendu les explosions, une, deux, trois, jusqu’à perdre le compte. Au matin, sa vitrine était soufflée.
Elle a balayé. Elle ouvrira quand même. Parce que tenir, en Ukraine, est devenu un acte politique quotidien. Parce que fermer, c’est laisser gagner. Parce que le pain doit être vendu, même quand le ciel est devenu un ennemi.
Cette femme, je l’ai imaginée. Je ne la connais pas. Mais elle existe. Elles existent par milliers. Elles balaient le verre avant l’aube. Elles font le café. Elles envoient les enfants à l’école quand l’école n’a pas été détruite cette nuit. Elles sont la définition vivante du mot « courage » et personne ne fera de film sur elles. Personne. Je voudrais que ce paragraphe soit ce film.
Rivne, Jytomyr, Kherson — le chapelet quotidien
La litanie devenue routine
Le 1er mai, en une seule journée, le bilan civil ukrainien : un mort à Kherson, cinq blessés. Cinq blessés à Rivne, immeuble résidentiel en feu. Onze blessés à Ternopil, possiblement plus. Quatre ouvriers blessés à Bohodoukhiv. Infrastructures sportives et éducatives endommagées à Jytomyr. Pas de coupures de courant prévues pour samedi, annonce Ukrenergo — mais « pour samedi » seulement. Demain, on verra.
C’est une journée ordinaire en Ukraine. Une journée ordinaire. Note bien ces deux mots. Ordinaire. Parce que c’est ça, le scandale ultime : ce niveau d’horreur est devenu la norme. Le banal. L’attendu.
Quand l’extraordinaire devient banal
Et pourtant, dans n’importe quel pays occidental, une seule de ces dépêches occuperait les chaînes d’info pendant 48 heures. Cinq blessés dans un immeuble parisien ? Édition spéciale. Onze blessés à Toronto ? Mobilisation gouvernementale. Cinq blessés à Rivne ? Une ligne dans une dépêche d’agence.
L’Ukraine paye un double prix : celui du sang versé, et celui du désintérêt occidental. Le second prix est moralement plus écœurant que le premier. Parce que le premier est imposé par un agresseur. Le second est choisi par nous.
Je me demande à quel moment exactement on a décidé, collectivement, que les vies ukrainiennes valaient moins. À quelle réunion. À quel cocktail. À quelle conférence de presse. Parce que ça s’est décidé. Pas par un vote. Par un glissement. Par une habitude prise. On a appris à entendre « cinq blessés à Rivne » comme on entend la météo. Et ce glissement, c’est nous qui l’avons fait. Nous tous.
Svyrydenko, douze heures sous les drones
Une Première ministre qui compte les heures
Le 1er mai à 17h58, la Première ministre ukrainienne Ioulia Svyrydenko publie un message qui devrait faire trembler les chancelleries. Pendant 12 heures consécutives, les drones russes ont ciblé des installations énergétiques, des infrastructures critiques, et des habitations. Douze heures. Une demi-journée. Sans relâche.
Svyrydenko n’est pas une ministre lambda. Elle est Première ministre. Elle dirige le gouvernement d’un pays en guerre. Et elle compte les heures comme une infirmière comptant les contractions. Parce que c’est ce qui reste : compter. Documenter. Témoigner. Pour qu’un jour, peut-être, quelqu’un demande des comptes.
L’Europe qui hésite
Et pourtant, en Hongrie, Viktor Orbán continue de bloquer les fonds européens à l’Ukraine. En Slovaquie, Robert Fico fait pareil. Aux États-Unis, le Congrès tergiverse encore et encore sur les enveloppes d’aide. Pendant ce temps, Svyrydenko compte 12 heures.
Mark Carney, au Canada, a tenu sa parole. Le Canada continue de livrer. La France de Macron aussi, même imparfaitement. La Pologne aussi, malgré ses tensions internes. L’Allemagne de Merz s’est enfin décidée à débloquer les Taurus. Mais c’est une course contre la montre. Et la montre, ce sont les 12 heures de Svyrydenko.
J’ai un respect pour Svyrydenko qui dépasse la politique. Cette femme dirige un gouvernement sous bombardement quotidien. Elle prend des décisions que je ne pourrais pas prendre. Elle dort — quand elle dort — en sachant que demain il y aura encore des morts, encore des veuves, encore des orphelins, et qu’elle devra parler à la presse comme si elle tenait. Elle tient. Je ne sais pas comment. Je m’incline.
L'enfant de Pokrovsk qui n'existe plus
Pokrovsk avant la guerre
Pokrovsk, avant 2022, c’était 60 000 habitants. Une ville minière du Donbass. Pas riche, pas pauvre. Une ville où l’on naissait, où l’on grandissait, où l’on travaillait à la mine ou aux chemins de fer. Un théâtre. Deux écoles secondaires. Une église orthodoxe. Une mosquée tatare. Un parc avec des balançoires qui grinçaient.
Aujourd’hui, Pokrovsk n’est presque plus rien. Quelques milliers d’habitants tiennent encore. Les autres ont fui. Les balançoires ont été tordues par les éclats. Les écoles sont fermées ou détruites. Le parc n’existe plus.
L’absence comme témoin
Quelque part, à Lviv ou à Cracovie ou à Toronto, une fillette de huit ans dessine au crayon de couleur la maison de sa grand-mère à Pokrovsk. Une maison qu’elle ne reverra peut-être jamais. Une maison qui n’existe peut-être plus. Elle dessine quand même. Parce que dans son dessin, la maison existe. Et tant que le dessin existe, la maison existe.
C’est ça, ce que Poutine n’a pas compris. On ne tue pas un peuple en tuant ses villes. On le rend plus dur, plus mémoriel, plus capable de transmettre. Les dessins d’enfants ukrainiens, dans cinquante ans, seront dans des musées. Et les noms gravés sur les bombes russes seront, eux, oubliés.
Cette fillette, je l’ai vue. Pas elle, mais une autre, dans un reportage il y a six mois. Elle dessinait la mer Noire en bleu fluo. Elle n’avait jamais vu la mer Noire. Sa mère l’avait emmenée à Berlin. Elle dessinait ce qu’on lui avait raconté. Et son dessin était plus vrai que mille photos. Parce que dans son dessin, il y avait la mer Noire qu’elle voulait que ce soit. Pas celle que les Russes ont salie de cadavres et de pétrole.
Les réformes Zelensky, paye et contrats
Salaire majoré, contrat actualisé
Le 1er mai à 16h28, Volodymyr Zelensky annonce une réforme militaire. Salaires plus élevés. Contrats actualisés. C’est technique. C’est administratif. C’est crucial. Parce qu’après quatre ans de guerre, la mobilisation s’essouffle. Parce que les hommes de 35 ans ont déjà donné. Parce que les jeunes hésitent. Parce que les blessés reviennent et hésitent à repartir.
Zelensky doit trouver l’équilibre impossible : tenir le front sans vider le pays. Tenir l’armée sans casser la société civile. Payer les soldats sans détruire l’économie. C’est de l’équilibrisme sur fil rasoir, au-dessus d’un canyon.
Le président qui n’a plus que des choix difficiles
Et pourtant, Zelensky tient. Depuis février 2022. Depuis ce premier matin où Biden lui a proposé un avion pour fuir et où il a répondu qu’il avait besoin d’armes, pas d’un taxi. Cette phrase entrera dans les manuels d’histoire. Pour l’instant, elle traîne dans les fils Twitter, oubliée, banalisée par la fatigue informationnelle.
Quand on jugera notre époque, on ne dira pas seulement « Poutine a envahi ». On dira aussi « Zelensky a tenu ». Et on ajoutera : « Le monde libre, lui, a vacillé. »
J’aime Zelensky d’une façon qui me dépasse. Pas comme on aime un politicien — je sais que ses choix sont parfois durs, parfois critiquables, parfois autoritaires sur certains dossiers internes. Je l’aime comme on aime quelqu’un qui a refusé de fuir quand fuir était l’option raisonnable. Comme on aime quelqu’un qui a transformé un président comédien en chef de guerre. Comme on aime quelqu’un qui porte le poids d’un peuple sur un dos qu’il n’avait pas choisi pour ça.
Kostiantynivka, les 16 attaques
Le secteur qui ne se repose jamais
Encore Kostiantynivka. Seize attaques en 24 heures, autour de Pleshchiivka, Oleksandro-Shultyne, Stepanivka, Sofiivka, Illinivka, Ivanopillia. Lis ces noms. Reconnais-les. Ces villages étaient sur les cartes de l’Ukraine paisible d’avant 2014. Ils sont aujourd’hui des coordonnées sur les écrans des artilleurs russes.
Kostiantynivka est l’un des verrous du Donbass. Si Kostiantynivka tombe, Sloviansk devient vulnérable. Si Sloviansk tombe, Kramatorsk suit. Si Kramatorsk tombe, c’est tout l’oblast de Donetsk qui s’effondre. C’est pour ça que les Russes attaquent 16 fois par jour. Pas par sadisme. Par calcul stratégique froid.
L’usure comme doctrine
La doctrine russe depuis 2024 a un nom : l’usure. On n’attend plus de percée spectaculaire. On grignote. On envoie de petits groupes mourir. On compte sur la supériorité numérique. On compte sur le fait que l’Ukraine, elle, n’a pas de réserve infinie d’hommes. C’est une arithmétique macabre. Elle fonctionne lentement. Mais elle fonctionne.
C’est pour ça que l’aide occidentale doit arriver maintenant. Pas demain. Pas après l’élection de mi-mandat américaine. Maintenant. Chaque jour de retard est un jour où l’arithmétique russe avance.
L’usure, c’est le mot le plus cynique du dictionnaire militaire. Il transforme des morts en variables. Des hommes en chiffres. Des familles en statistiques. Et nous, en lisant ce mot dans les analyses, nous devenons complices de la déshumanisation. Je refuse. Je préfère écrire « Volodymyr, 24 ans, mort dans une tranchée à Kostiantynivka » que « pertes ukrainiennes estimées à X ». Le langage est un choix moral.
Kramatorsk, le silence trompeur
« Pas d’opérations actives »
Le communiqué dit : « Dans le secteur de Kramatorsk, les troupes russes n’ont mené aucune opération active. » Pour qui ne lit pas entre les lignes, c’est rassurant. Pour qui sait, c’est un signal. Quand un secteur est calme, c’est qu’il se prépare. Les Russes regroupent. Les Russes recalibrent. Les Russes attendent le moment.
Kramatorsk a déjà été frappée — la gare en avril 2022, les missiles balistiques sur des civils, les massacres documentés. Kramatorsk attend. Et ce silence sur la dépêche du 30 avril est plus inquiétant que les 26 assauts sur Pokrovsk.
Lire ce qui n’est pas écrit
Et pourtant, ce silence n’a pas été commenté dans les analyses occidentales du jour. Personne ne s’est inquiété. Personne n’a alerté. L’Occident lit les dépêches comme des fiches météo : ce qui n’apparaît pas n’existe pas. Les Ukrainiens, eux, savent lire l’absence. Ils savent que le calme des Russes est toujours préparatoire.
C’est cette différence de lecture qui creuse l’écart. L’Ukraine vit la guerre dans ses os. L’Occident la lit dans ses fils d’actu. Le décalage est moralement insupportable.
Je voudrais que chaque éditorialiste occidental qui écrit sur l’Ukraine passe une semaine à Kramatorsk. Pas en hôtel sécurisé. Dans un appartement civil, avec une famille civile. Qu’il dorme une nuit en entendant les sirènes. Qu’il aille acheter du pain en regardant le ciel. Qu’il rentre chez lui après et essaie d’écrire ses analyses comme avant. Il n’y arrivera pas. Et c’est pour ça que ses analyses, jusqu’à présent, sont si plates.
Le ciel de Sumy
Holoubivka et Roudnia, deux noms parmi mille
Dans la région de Soumy, frappes aériennes sur Holoubivka et Roudnia. Deux villages. Deux pages d’histoire. Deux moments où des civils ont vu le ciel devenir ennemi. La Russie attaque ici parce que Soumy est frontalier. Parce que Soumy est la porte par laquelle l’Ukraine pourrait, théoriquement, contre-attaquer vers Koursk. Parce que tout ce qui pourrait gêner Moscou doit être broyé préventivement.
Quatre-vingts bombardements dans le secteur de Slobojanchtchyna nord et Koursk. Onze tirs de lance-roquettes multiples. Les MLRS ne sont pas des armes de précision. Ce sont des armes de saturation. Elles tombent sur des zones, pas sur des cibles. Elles tuent au hasard. Elles tuent les chats, les enfants, les vieillards, les vaches.
Le hasard organisé
Et pourtant, ce « hasard » est organisé. Ce sont des décisions de général, transmises à des opérateurs, exécutées avec discipline. Le crime de guerre commence dans un bureau climatisé. Il finit dans un jardin de Holoubivka où un grand-père voulait planter des tomates le 1er mai.
Ce grand-père, je l’imagine. Il avait préparé ses graines depuis février. Il avait nettoyé son potager en avril. Il attendait le 1er mai pour planter, comme tous les ans depuis cinquante-trois ans. Le 1er mai, le ciel a tonné. Les tomates ne seront pas plantées.
Il y a un grand-père quelque part. Il y a toujours un grand-père quelque part. Et c’est lui que la guerre vole en premier. Pas les jeunes — eux, ils peuvent fuir, refaire leur vie ailleurs. Le grand-père, lui, il avait son potager, son chat, ses habitudes. La guerre lui a volé tout ce qui rendait sa vie possible. Et il n’aura plus le temps d’en construire une autre. C’est ce vol-là qui me hante. Le vol des dernières années des vieux.
Ce que ce 30 avril 2026 va devenir
Un jour parmi d’autres, et pourtant
Dans cinquante ans, les historiens ouvriront ce communiqué du 1er mai 2026. Ils verront 138. Ils verront 9 499. Ils verront 26 assauts sur Pokrovsk. Ils noteront. Ils contextualiseront. Ils écriront des thèses.
Mais ils ne pourront pas restituer ce que je ressens en l’écrivant ce soir. Cette colère sourde. Cette impuissance. Ce besoin de hurler dans le vide numérique. Les chiffres se conservent. La rage, non.
Notre mémoire collective ratée
Et pourtant, c’est cette rage qui devrait nous habiter tous les jours. C’est cette rage qui devrait pousser nos politiques. C’est cette rage qui devrait dicter les budgets de défense, les sanctions, les votes au Parlement européen. Nous n’avons pas la rage que la situation mérite. Nous avons la fatigue d’une saison Netflix qui s’éternise.
C’est notre échec à nous, Occidentaux. Pas militaire. Moral. Nous avons normalisé l’innommable. Et un jour, quand nos enfants nous demanderont « où étiez-vous quand l’Ukraine se battait ? », nous n’aurons que la honte pour réponse.
Cette dernière phrase, je l’écris pour moi autant que pour toi. Parce que moi aussi, je m’endors le soir comme si la guerre n’était pas en train d’avoir lieu pendant que je m’endors. Moi aussi, je me lève en pensant à mon café avant de penser à Pokrovsk. C’est ça, le vrai scandale. Pas que les autres oublient. Que moi, qui écris cet article, j’oublie aussi. Quinze fois par jour. Et que je doive me forcer à me souvenir. Pendant qu’à Kostiantynivka, personne n’a le luxe d’oublier.
Conclusion : 138 et après
La phrase qui reste
138 affrontements en 24 heures. Le 1er mai à 17h36, une nouvelle dépêche Ukrinform tombe : 55 affrontements depuis le matin seulement. Pokrovsk reste le secteur le plus actif. Le compteur tourne. Il tournera demain. Il tournera après-demain. Il tournera tant que Poutine sera vivant et au pouvoir.
Cette chronique ne changera rien. Je le sais. Tu le sais. Elle ne fera pas livrer un Patriot supplémentaire. Elle ne fera pas reculer un soldat russe d’un mètre. Elle ne sauvera pas le grand-père de Holoubivka. Elle ne reconstruira pas la vitrine de l’épicière de Ternopil.
Mais elle existera. Quelque part dans l’archive numérique, elle existera. Et un jour, peut-être, quelqu’un la lira et se dira : au moins, en 2026, quelqu’un a écrit que ce n’était pas normal. Au moins, quelqu’un a refusé que 138 devienne un chiffre comme un autre. Au moins, quelqu’un a nommé Pokrovsk, Huliaipole, Kostiantynivka, Ternopil, Rivne, Bohodoukhiv, Holoubivka. Au moins, quelqu’un a refusé l’oubli.
Ce soir, en Ukraine, le compteur tourne encore. Et je pose mon clavier en sachant que c’est dérisoire. Et je le repose quand même. Parce que c’est tout ce qu’il me reste.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Air defense forces shot down 388 of 409 Russian drones — Ukrinform, 1er mai 2026
Sources secondaires
New foreign components have again been found in Russian drones – Vlasiuk — Ukrinform, 1er mai 2026
Attack on Ternopil: About 20 Shahed drones explode over city — Ukrinform, 1er mai 2026
État-Major général des Forces armées d’Ukraine — Page Facebook officielle
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