« Faible » — le mot de Trump, et ce qu’il révèle
Donald Trump a traité le pape de « faible » en avril 2026. La raison : Léon XIV avait qualifié d’« inacceptable » la menace américaine de détruire l’Iran. Le mot « faible » dans la bouche de Donald Trump signifie toujours la même chose — il désigne celui qui refuse d’utiliser la force comme premier langage. Pour Trump, la force est une vertu. Pour le pape, elle est une pathologie. Ce désaccord n’est pas théologique. Il est fondamental, civilisationnel, et il se joue désormais en public, entre le président de la première puissance militaire mondiale et le chef spirituel de 1,4 milliard de catholiques. L’un possède des armes nucléaires. L’autre possède la mémoire longue de l’histoire.
Léon XIV — Robert Prevost — est le premier pape américain de l’histoire. Il avait partagé, quand il était encore cardinal, des publications sur son compte X critiquant Trump et J.D. Vance pour leurs positions envers les immigrés. Son dernier partage avant d’être élu, en avril 2025 : un texte d’Evelio Menjivar-Ayala dénonçant les expulsions massives de l’administration Trump. La boucle était déjà bouclée avant que la nomination soit annoncée. Ce pape connaissait cet évêque. Il savait ce qu’il faisait en le nommant. Il l’a fait quand même.
Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait qu’un homme né aux États-Unis, élu chef de l’Église universelle, utilise son autorité pour nommer évêque celui que l’Amérique de Trump aurait expulsé à l’aube. Ce n’est pas de la politique. C’est de la théologie appliquée. Et elle brûle.
« Extrêmement irrespectueux » — la dénonciation pontificale
Le pape n’a pas seulement réagi à la menace contre l’Iran. Il a dénoncé explicitement la politique de Trump envers les immigrés comme « extrêmement irrespectueux » et appelé à « traiter les gens avec humanité ». Ces mots ne sortent pas du vide. Ils sortent d’une réalité documentée : des familles séparées aux frontières, des enfants placés dans des centres de détention, des hommes et des femmes expulsés vers des pays qu’ils n’ont pas connus depuis vingt ans. En janvier 2026, à Minneapolis, deux manifestants protestataires contre la politique d’immigration — Renee Good et Alex Pretti — sont tombés sous les balles d’agents fédéraux. Renee Good. Alex Pretti. Deux noms que le communiqué de presse de l’administration Trump n’a pas prononcés.
Plusieurs dirigeants de l’Église catholique américaine ont critiqué ces expulsions massives. Ils n’ont pas été entendus. Ils continuent. La persévérance face à l’indifférence institutionnelle est l’une des formes les plus épuisantes du courage. Nommer Menjivar-Ayala ce vendredi — le 1er mai, fête des travailleurs, dans un pays où les travailleurs sans papiers font tourner des pans entiers de l’économie — c’est une phrase que le Vatican sait écrire dans la chair du calendrier.
Ce que la trajectoire d'Evelio dit du pays qui voulait le refouler
Ordonné prêtre en 2004 : quatorze ans après la frontière
Entre Tijuana en 1990 et l’ordination sacerdotale en 2004, il y a quatorze ans. Quatorze ans de vie américaine, de papiers obtenus, de formation, d’intégration — le mot que les adversaires de l’immigration prononcent comme un défi impossible et que Menjivar-Ayala a accompli à la lettre. Il est devenu prêtre. Puis évêque auxiliaire en 2023. Puis, ce vendredi, évêque titulaire d’un diocèse entier. La Virginie-Occidentale — un État qui a voté Trump à 68 % en 2024 — sera désormais dirigée spirituellement par un homme que la politique de Trump aurait traité comme une menace à la sécurité nationale.
L’ironie n’est pas cruelle. Elle est documentée. Elle s’appelle l’Amérique dans sa contradiction fondatrice : un pays construit par des gens qui n’étaient pas censés y être, gouverné par des hommes qui veulent fermer la porte derrière eux. Cette contradiction n’est pas nouvelle. Elle a juste rarement été incarnée avec une telle précision dans une seule biographie. Evelio Menjivar-Ayala n’est pas un symbole. Il est un homme de 55 ans avec une histoire précise, des cicatrices précises, et désormais une responsabilité précise sur un territoire précis. Mais son existence réfute, par sa seule continuité, le récit que Trump veut imposer à l’Amérique.
Ce qui me frappe, c’est la durée. Pas le geste spectaculaire d’une seule nuit de frontière — mais les trente-six ans qui ont suivi. Trente-six ans d’une vie construite cellule par cellule, jour après jour, dans un pays qui aujourd’hui dit à des millions d’hommes comme lui : vous n’avez pas votre place ici. La réponse d’Evelio Menjivar-Ayala à cette phrase n’est pas politique. Elle est biographique. Et c’est encore plus fort.
Wheeling-Charleston, Virginie-Occidentale : le choix du territoire
Wheeling-Charleston. Ce n’est pas Washington, D.C. Ce n’est pas New York. Ce n’est pas une métropole libérale qui accueillerait cette nomination avec des éditoriaux enthousiastes. C’est la Virginie-Occidentale — un État profondément rural, profondément conservateur, profondément marqué par la désindustrialisation et la crise des opioïdes. Un État où les catholiques représentent une minorité visible, où l’Église a une présence communautaire réelle dans les quartiers dévastés par la fermeture des mines. Envoyer là un homme qui a fui la pauvreté et traversé des frontières clandestines — c’est un choix pastoral, pas seulement symbolique. Les pauvres de Wheeling et le pauvre de 1990 à San Salvador ont des choses à se dire que les discours de Washington ne capturent pas.
Et pourtant cette nomination sera lue comme un acte politique. Parce que tout est devenu politique. Le corps d’un immigré est devenu politique. Sa prière est devenue politique. Son élévation dans une hiérarchie est devenue politique. Ce n’est pas la faute d’Evelio Menjivar-Ayala. C’est la conséquence d’une époque où un président nomme ses ennemis, où le Vatican répond par des actes, et où les Américains regardent cette joute depuis leurs téléphones en se demandant dans quel pays ils vivent.
Renee Good et Alex Pretti — les deux noms que l'on n'oublie pas
Minneapolis, janvier 2026 : des balles fédérales dans une manifestation
Renee Good et Alex Pretti sont morts en janvier 2026 à Minneapolis. Ils manifestaient contre la police fédérale de l’immigration. Des agents fédéraux ont tiré. Ils sont tombés. Leur mort n’a pas provoqué de commission d’enquête nationale. Elle n’a pas interrompu les expulsions. Elle n’a pas fait reculer une seule décision de l’administration Trump. Renee Good. Alex Pretti. Ces deux noms sont maintenant dans les discours des évêques américains, dans les sermons des paroisses, dans les lettres pastorales que les prêtres lisent à leurs fidèles. Pas dans les communiqués de la Maison-Blanche.
La mort de Renee Good et d’Alex Pretti s’est produite trois mois avant la nomination d’Evelio Menjivar-Ayala. Ce n’est pas une coïncidence causale. Mais c’est une séquence qui se lit comme une réponse. L’État tue ceux qui protègent les immigrés. L’Église élève un immigré. Ce n’est pas une stratégie. C’est deux institutions qui ont des valeurs incompatibles et qui agissent en conséquence. Et nous sommes assis entre les deux, spectateurs de quelque chose qui nous concerne directement, même si nous vivons à dix mille kilomètres de Minneapolis et de Tijuana.
Renee Good avait un prénom doux. Alex Pretti avait un nom qui ressemble à un adjectif en anglais — pretty, joli. Ils sont morts pour avoir dit qu’expulser des gens de force n’est pas une politique acceptable. Pendant ce temps, l’agent fédéral qui a tiré n’a pas été inculpé. La machine continue. Et nous appelons ça de l’ordre public.
L’Église américaine entre obéissance et résistance
Plusieurs dirigeants de l’Église catholique américaine ont critiqué les expulsions de l’administration Trump. Pas tous. Certains évêques américains ont longtemps cherché à ménager une relation avec le pouvoir républicain, au nom de l’opposition à l’avortement, au nom des écoles catholiques subventionnées, au nom d’une vision de la société qui trouvait plus d’écho dans les positions conservatrices. Ce calcul a fonctionné pendant des décennies. Il se fissure. Parce que les images de familles séparées à la frontière, parce que les cercueils de Renee Good et d’Alex Pretti, parce que la rhétorique de Trump sur les immigrés qui « empoisonnent le sang » du pays — tout cela est désormais trop visible pour être ignoré par une institution dont le fondateur lui-même était un réfugié en Égypte.
Et pourtant cette fracture dans l’Église américaine n’est pas encore une rupture. Il y a des évêques qui soutiennent Trump. Il y a des paroisses où la politique d’expulsion est célébrée comme une défense de l’ordre et des lois. L’Église n’est pas monolithique. Elle est traversée par les mêmes contradictions que le pays. Ce qui change avec Léon XIV, c’est que la ligne directrice vient de Rome avec une clarté inhabituellement tranchante. Et que Rome a choisi de l’incarner dans un homme qui a payé un pot-de-vin à Tijuana pour sauver sa peau.
La grammaire de l'humanité contre la grammaire de l'expulsion
Ce que « traiter les gens avec humanité » signifie dans un pays qui ne le fait pas
« Traiter les gens avec humanité. » Le pape a dit ça. Quatre mots qui, dans n’importe quel autre contexte, sembleraient tellement évidents qu’ils ne mériteraient pas d’être prononcés. Mais nous sommes dans un contexte où un président des États-Unis a utilisé le mot « vermine » pour désigner les immigrés. Où des hommes sont détenus dans des cages dans des entrepôts désaffectés en Alabama et au Texas. Où des mères séparées de leurs enfants pendant des mois — parfois des années — téléphonent à des avocats qui ne parlent pas leur langue depuis des cellules de rétention qui sentent l’urine et la peur froide. « Traiter les gens avec humanité » est devenu une déclaration de guerre douce dans ce contexte. Une déclaration que Trump a entendue comme une attaque. Il n’a pas tort sur le fond.
La grammaire de l’expulsion est précise : elle efface les prénoms, remplace les histoires par des dossiers, transforme des trajectoires humaines en chiffres de statistiques. En 2025, l’administration Trump a expulsé plus de 750 000 personnes — un record historique. Sept cent cinquante mille dossiers. Sept cent cinquante mille prénoms que les communiqués officiels n’ont jamais prononcés. La grammaire de l’humanité fait exactement l’inverse : elle insiste sur le prénom, sur l’heure, sur le geste. Elle dit Evelio. Elle dit Renee. Elle dit Alex. Elle dit que derrière chaque statistique il y a un homme qui regardait sa montre à 15h35 en pensant à son père.
Je relis le communiqué du Vatican. Sobre. Administratif. « Evelio Menjivar-Ayala a été nommé du diocèse de Wheeling-Charleston. » Point. Pas d’explications. Pas de justifications. C’est la grande force des institutions qui savent ce qu’elles font : elles n’ont pas besoin de commenter leurs actes. L’acte se commente lui-même. Et Donald Trump le sait. C’est pour ça qu’il ne peut pas s’empêcher de répondre.
Léon XIV, premier pape américain : la charge symbolique d’une élection
Robert Prevost est né à Chicago. Il est américain. Il est le premier pape américain de l’histoire de l’Église catholique — une institution qui a résisté pendant deux millénaires à l’élection d’un pontife de la superpuissance dominante, par crainte d’une confusion entre la foi et la puissance temporelle. Cette résistance a cédé en 2025. Et le premier acte politique notable de ce pape américain a été de s’opposer frontalement à la politique de l’Amérique de Trump. La charge ironique de cette situation est presque insupportable : le premier Américain à gouverner l’Église universelle utilise ce pouvoir pour défendre ceux que l’Amérique officielle traite comme des ennemis.
Ce n’est pas une trahison de son pays d’origine. C’est une version différente, plus ancienne, plus enracinée, de ce que l’Amérique peut être. L’Amérique de la Statue de la Liberté. L’Amérique de l’Emma Lazarus — « donnez-moi vos pauvres, vos épuisés, vos masses recroquevillées qui aspirent à respirer librement ». Cette Amérique-là n’est pas morte. Elle est simplement en guerre avec une autre version d’elle-même. Et le pape a choisi son camp. Clairement. Documentément. Sans équivoque.
La mort de Renee Good et la vie d'Evelio : même histoire, deux fins différentes
Ce que Minneapolis et Tijuana ont en commun
Renee Good est morte à Minneapolis en janvier 2026. Elle défendait des gens comme Evelio Menjivar-Ayala de 1990. Des gens qui traversent des frontières parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Des gens dont le crime est d’avoir voulu survivre dans un pays qui ne les voulait pas. Elle est morte pour cette conviction. Elle avait un prénom. Elle avait des proches qui se lèvent le matin depuis janvier 2026 et qui savent qu’elle n’est plus là. Ils arrosent peut-être encore une plante qu’elle avait plantée. Ils trouvent peut-être encore ses notes dans des carnets. Le monde continue après la mort de Renee Good, et c’est la chose la plus cruelle que le monde sache faire.
Evelio Menjivar-Ayala a traversé la même frontière que les gens pour lesquels Renee Good est morte. Il s’en est sorti. Il a construit une vie. Puis une vocation. Puis une autorité. Sa survie ne relativise pas la mort de Renee Good — elle l’amplifie. Parce qu’elle montre ce qui était possible. Ce qui aurait été possible pour tous ceux qui ont été expulsés, détenus, séparés de leurs enfants. Les trajectoires qui n’ont pas pu se déployer. Les vocations qui n’ont pas pu s’exprimer. Les Evelio de 2026 qui sont dans des centres de rétention au Texas et qui ne deviendront jamais évêques non pas parce qu’ils n’en seraient pas capables, mais parce qu’on ne leur en donnera pas le temps.
C’est là que quelque chose se serre dans la gorge et refuse de se desserrer. Pas pour Evelio Menjivar-Ayala — il a gagné, d’une certaine façon, il a survécu et il a construit. Mais pour les milliers dont on ne fera jamais l’article. Ceux dont le nom n’apparaîtra jamais dans une dépêche de l’AFP. Ceux dont la trajectoire s’est brisée non pas à cause de leurs choix, mais à cause des nôtres.
Le diocèse de Wheeling-Charleston et les fantômes des mines
La Virginie-Occidentale porte ses propres cicatrices. Les mines de charbon qui ont fait vivre l’État pendant un siècle fermaient les unes après les autres depuis les années 1980. Les villes minières se sont vidées. La crise des opioïdes a achevé ce que la désindustrialisation avait commencé. Le diocèse de Wheeling-Charleston couvre un territoire marqué par cette double destruction économique et sociale. Les paroissiens qui rempliront les bancs de la cathédrale quand Evelio Menjivar-Ayala officiera pour la première fois ne sont pas, en grande majorité, des immigrés latino-américains. Ce sont des Américains blancs, descendants de mineurs, qui ont leurs propres raisons de savoir ce que signifie être abandonné par les puissants.
Il y a une rencontre à faire dans ce diocèse. Une rencontre entre deux pauvretés, deux abandons, deux façons d’être laissé pour compte par un système qui préfère les statistiques aux visages. Ce n’est pas acquis. Il y aura des résistances, des méfiances, des regards qui ne sauront pas quoi faire de cet évêque dont l’accent porte encore les traces d’un autre continent. Et pourtant ce sont peut-être eux — ces Américains de Virginie-Occidentale qui ont tout perdu et qui votent Trump parce qu’ils n’ont plus rien d’autre à quoi s’accrocher — qui comprendront mieux que n’importe qui d’autre ce que signifie fuir ce qui vous tue et espérer que quelqu’un vous laisse entrer.
Ce que Trump a raté en nommant le pape « faible »
La définition de la force selon Donald Trump et selon Léon XIV
Donald Trump appelle « faible » tout ce qui refuse la violence comme premier recours. Il a traité le pape de « faible » pour avoir dit qu’on ne menace pas de détruire un pays de 90 millions d’habitants. Cette définition de la faiblesse est précise et révélatrice. Elle dit que la puissance est la seule valeur réelle. Que la négociation est une capitulation. Que la miséricorde est de la naïveté. C’est une philosophie cohérente en elle-même. Et elle a conquis la première puissance militaire mondiale. Elle gouverne avec 750 000 expulsions, des balles fédérales à Minneapolis, et une rhétorique qui nomme les immigrés « vermine ».
Léon XIV a une définition différente de la force. Elle consiste à nommer évêque un homme que l’Amérique de Trump aurait expulsé. Elle consiste à dire « inacceptable » face à une menace de destruction massive. Elle consiste à écrire, depuis la plus petite et la plus ancienne des institutions au monde, une phrase que les chars et les missiles ne peuvent pas effacer. Cette force-là est lente. Elle a l’air douce. Elle a l’air même, au regard des caméras et des tweets, parfaitement impuissante. Et pourtant — et pourtant — elle existe encore quand les empires qui l’ont méprisée sont poussière depuis des siècles.
Je pense à ce que Trump ne comprend pas. Pas parce qu’il est stupide — il ne l’est pas. Mais parce qu’il croit sincèrement que la force qui compte se mesure en ogives, en dollars, en votes. Il ne comprend pas la force qui se mesure en générations. La force qui consiste à ce qu’un enfant né dans la pauvreté à San Salvador devienne, trente-six ans plus tard, l’évêque d’un diocèse américain. Cette force-là n’a pas besoin de lui répondre. Elle se contente d’exister.
Le compte X de Robert Prevost avant le conclave
En avril 2025, le futur pape partageait encore des textes critiquant Trump et Vance sur son compte X. Son dernier partage notable avant le conclave : un texte signé Evelio Menjivar-Ayala dénonçant les expulsions massives de l’administration Trump. Ces deux hommes se connaissaient donc. Ils partageaient une lecture de la réalité. L’un allait devenir pape. L’autre allait être nommé par ce pape évêque d’un diocèse américain. La séquence n’est pas accidentelle. Elle est le résultat d’une vision cohérente du monde, appliquée avec la précision administrative que permet le Vatican quand il sait ce qu’il veut.
Les détracteurs diront que c’est de la politique. Ils n’ont pas tort — c’est de la politique au sens le plus noble du terme, qui est la gestion des affaires communes d’une communauté humaine. Nommer un évêque est un acte politique. Tout acte institutionnel est politique. La question n’est pas de savoir si c’est de la politique. La question est de savoir quelle vision du monde ce geste politique incarne. Et là, la réponse est d’une clarté rare : la vision du monde qui dit qu’un homme né dans la pauvreté, ayant fui une guerre, ayant traversé une frontière clandestinement en 1990, peut et doit être reconnu comme un guide spirituel pour ses semblables.
Ce que nous ne pouvons plus ignorer après le 1er mai 2026
Le miroir que cette nomination tend à l’Occident entier
Cette nomination ne concerne pas seulement les États-Unis. Elle concerne l’Europe qui renvoie des bateaux, l’Australie qui détient des réfugiés sur des îles, la France qui expulse des familles à l’aube. Elle concerne tous les pays qui ont décidé que la frontière était plus sacrée que l’humain qui la franchit. Elle dit : regardez ce qu’était cet homme en 1990. Regardez ce qu’il est en 2026. Maintenant dites-moi combien d’Evelio vous avez expulsés avant qu’ils puissent devenir ce qu’ils auraient pu être. Dites-moi combien de vocations, de compétences, de vies vous avez renvoyées dans la nuit parce que la frontière devait tenir.
Nous ne pouvons pas répondre à cette question. Nous n’avons pas les chiffres. Nous ne les aurons jamais. Parce que les trajectoires avortées ne font pas de bruit. Parce que les Evelio qui ne sont jamais arrivés n’ont pas de tribune, pas de biographie, pas de communiqué de presse du Vatican. Ils n’existent que dans l’absence — dans les silences entre les statistiques d’expulsion, dans les noms que personne ne prononce, dans les années qui ne se sont pas déployées. Et pourtant c’est peut-être là que se joue la vraie comptabilité morale de cette époque. Non pas dans les nombres de ceux qui sont entrés. Dans les nombres de ceux qu’on n’a pas laissés entrer.
Nous regardons. Nous scrollons. Nous lisons les dépêches et nous passons au suivant. Cette chronique aussi finira dans les archives. Mais Evelio Menjivar-Ayala sera évêque de Wheeling-Charleston demain matin. Il aura traversé la frontière à Tijuana il y a trente-six ans. Et quelque part à Minneapolis, la famille de Renee Good se lèvera pour une autre journée sans elle. Ces trois réalités coexistent. Nous en sommes les témoins. Ce que nous en faisons nous appartient.
La dette que cette nomination nous laisse
Le pape n’a pas résolu la question de l’immigration. Il a nommé un évêque. Cette nomination ne ramène pas Renee Good à la vie. Elle n’ouvre pas les centres de rétention du Texas. Elle ne réunit pas les familles séparées à la frontière. Elle ne change pas les 750 000 expulsions de 2025 en retours volontaires. Elle ne transforme pas Trump en partisan de l’accueil. Elle fait exactement ce qu’elle est : un acte institutionnel précis, dans un contexte précis, par un homme qui a une vision précise du monde et qui dispose d’un pouvoir précis pour l’incarner. C’est suffisant pour que cet acte compte. Ce n’est pas suffisant pour que nous nous en contentions.
La nomination d’Evelio Menjivar-Ayala est un miroir. Il nous montre ce qui est possible quand une institution choisit de faire correspondre ses actes à ses valeurs déclarées. Il nous montre aussi, par contraste, la distance entre ce miroir et la réalité de millions d’hommes et de femmes qui traversent des frontières en ce moment même, dans la nuit, avec la peur dans la gorge et rien d’autre que l’espoir d’arriver quelque part où l’on ne leur dira pas d’où ils viennent avant de décider s’ils méritent de rester. Cette distance — entre le possible et l’actuel — est la plaie que cette nomination rouvre sans la refermer.
Ce qui reste quand on ferme l'onglet
Tijuana, 1990 : une nuit que personne ne peut lui enlever
Il y a une chose que Donald Trump ne peut pas faire. Il peut insulter le pape. Il peut nommer le successeur de Renee Good un problème de sécurité publique. Il peut décréter que les immigrés clandestins sont une menace à l’identité nationale. Il ne peut pas effacer la nuit où Evelio Menjivar-Ayala a traversé la frontière à Tijuana. Cette nuit a eu lieu. Elle est dans le corps de cet homme de 55 ans qui sera bientôt dans une cathédrale de Virginie-Occidentale. Elle est dans ses mains, dans sa mémoire, dans la façon dont il prononce les mots pauvreté et frontière et humanité — ces mots qui, dans sa bouche, ne sont pas des concepts mais des adresses précises.
Evelio Menjivar-Ayala a traversé la frontière à Tijuana en 1990. Il est évêque en 2026. Entre ces deux dates, il y a tout ce que l’Amérique prétend être et tout ce qu’elle refuse d’être. Il y a Renee Good et Alex Pretti qui sont morts pour que d’autres puissent traverser. Il y a un pape qui a dit « faible » suffit pour que l’insulte se retourne. Il y a 750 000 expulsions en une seule année et les noms que ces dossiers ne contiennent pas. Il y a la Virginie-Occidentale qui va accueillir un évêque né ailleurs et qui devra décider ce que ça lui fait. Et il y a nous, lecteurs de cette chronique, qui allons fermer l’onglet dans quelques secondes et reprendre nos vies — avec, peut-être, quelque chose de différent dans la gorge. Quelque chose qui ressemble à une question sans bonne réponse. Quelque chose qui ressemble à une dette.
On lui doit quoi, à Evelio Menjivar-Ayala ? Rien, personnellement. Mais à ce que sa trajectoire représente — à l’idée qu’un homme peut traverser une frontière dans la nuit et devenir trente-six ans plus tard quelqu’un qui guide d’autres hommes — on doit au moins la décence de ne pas laisser cette idée mourir sans se battre pour elle.
La dernière image : une montre qui tourne encore
Je pense à Alexei qui regardait sa montre à 15h35 parce que son père y pensait à la même heure. Je pense à Evelio Menjivar-Ayala qui a franchi la frontière à Tijuana — quelle heure était-il ? Était-ce la nuit, ou l’aube grise du désert ? Est-ce qu’il portait quelque chose de son pays ? Une photo, un objet, un prénom dans la gorge ? Je ne le sais pas. Il ne l’a peut-être jamais dit. Mais il était là. Dans la nuit ou dans l’aube. Avec la peur et sans choix. Et il a continué. Et le 1er mai 2026, un homme à Rome a signé un document qui fait de cette traversée de 1990 non pas un crime, mais un commencement.
Dehors, les agents fédéraux d’immigration continuent leurs opérations. D’autres hommes traversent d’autres frontières cette nuit. Certains seront arrêtés. Certains seront expulsés. Certains mourront dans le désert entre le Mexique et l’Arizona, dans la chaleur qui atteint 47 degrés en juillet. Le monde ne s’est pas arrêté pour la nomination d’un évêque. Il ne s’arrête jamais. Mais ce soir, dans un diocèse de Virginie-Occidentale, il y a un homme de 55 ans qui sait que trente-six ans après Tijuana, quelqu’un a lu son histoire et a dit : c’est assez. C’est suffisant. Tu peux entrer.
Il a traversé la frontière à Tijuana en 1990. Il est évêque en 2026. Le reste nous appartient.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Archidiocèse de Washington — Biographie d’Evelio Menjivar-Ayala, évêque auxiliaire
France Info — Attaques de Trump contre le pape Léon XIV et les catholiques américains
Le Monde — Élection de Léon XIV, premier pape américain, avril 2025
Reuters — Trump traite le pape de « faible » après ses déclarations sur l’Iran, avril 2026
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