Introduction : Le crime qu’on n’ose pas nommer correctement
Bruxelles, 12 mai 2026, réunion de la « Coalition internationale »
Lisez la phrase d’Ursula von der Leyen deux fois. « Le retour de chaque enfant doit faire partie de tout accord de paix. » Phrase juste. Phrase nécessaire. Phrase qui aurait dû être prononcée il y a trois ans. Aujourd’hui, 12 mai 2026, dans une salle climatisée de la Commission européenne, soixante pays se sont réunis pour réaffirmer leur « engagement partagé » à ramener les enfants ukrainiens enlevés par la Russie. Cinquante millions d’euros débloqués. Communiqué publié. Photos prises. Conclusions conjointes signées par l’UE, l’Ukraine et le Canada.
Pendant ce temps, à Artek, en Crimée occupée, des enfants ukrainiens chantent l’hymne russe sous la contrainte. À Krasnodar, des petits Ukrainiens de six ans apprennent que leur pays s’appelle désormais « Novorossiya ». À Moscou, des dossiers d’adoption sont signés à la chaîne par des familles russes. Selon les chiffres ukrainiens, plus de 19 546 enfants ont été identifiés comme déportés ou transférés de force depuis février 2022. 744 seulement ont été ramenés. Faites le calcul. À ce rythme, il faudra 76 ans pour ramener tous les enfants. Soixante-seize ans.
Je voudrais qu’on prononce le mot exact. Pas « transfert forcé ». Pas « déplacement illégal ». Pas « séparation ». Le mot, c’est génocide. Au sens strict de la Convention de 1948, article II, alinéa e : « Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ». C’est l’un des cinq actes constitutifs du crime de génocide. Et c’est exactement ce que fait la Russie depuis février 2022, méthodiquement, industriellement, idéologiquement. Mais le mot fait peur. Le mot engage. Alors on dit « enlèvements ». On dit « déportations ». On dit n’importe quoi sauf le seul mot qui décrit vraiment ce qui se passe.
Le chiffre qu'on ne veut pas savoir
19 546 enfants identifiés, 744 ramenés, des dizaines de milliers d’invisibles
Reprenons les chiffres. Le Bureau du Procureur général d’Ukraine a identifié 19 546 enfants ukrainiens déportés ou transférés de force depuis le début de l’invasion de 2022. Ce chiffre, déjà glaçant, est probablement très en-dessous de la réalité. Les autorités ukrainiennes estiment que le nombre réel pourrait atteindre 300 000 enfants, voire davantage. Pourquoi cet écart ? Parce qu’identifier un enfant volé suppose qu’on sache qu’il a existé, qu’on connaisse sa famille, qu’on puisse documenter son parcours. Dans les territoires occupés depuis 2014, des générations entières d’enfants ont grandi sans que Kyiv puisse les recenser.
Et combien ont été ramenés ? 744. Sept cent quarante-quatre, sur 19 546 documentés. Soit 3,8%. Pour les autres, plusieurs trajectoires possibles : adoption forcée par des familles russes, placement dans des « camps de rééducation » en Russie ou en Crimée, intégration dans le système scolaire russe avec changement d’identité, enrôlement dans la Yunarmiya — la jeunesse militarisée russe — pour les adolescents. Chaque enfant disparu est un fragment de l’Ukraine que la Russie efface. Pas par accident. Par doctrine.
Il y a une scène que je n’arrive pas à chasser de ma tête. Une petite fille de quatre ans, prénommée Sofia avant qu’on lui change son prénom en Sonya. Arrachée à sa mère dans un camp de filtration à Marioupol en avril 2022. Adoptée par une famille à Krasnodar en juin de la même année. Aujourd’hui, en mai 2026, elle a six ans. Elle parle russe. Elle ne se souvient probablement plus de sa mère biologique. Sa mère, elle, est toujours en Ukraine. Elle continue de chercher. De déposer des dossiers. D’espérer. Sofia est devenue Sonya. Et Sonya ne sait pas qu’elle a un autre nom. Multipliez cette scène par 19 546. Et tenez bon.
"Russification" : le mot que personne n'ose utiliser
Comment on fabrique un Russe à partir d’un enfant ukrainien
Le processus est connu, documenté, presque banalisé tant il a été reproduit à grande échelle. Étape 1 : enlèvement. Dans les camps de filtration, durant les évacuations forcées, dans les orphelinats des territoires occupés. Étape 2 : isolement. Les enfants sont coupés de leurs familles, parfois enregistrés sous de fausses identités, transportés en Russie ou en Crimée occupée. Étape 3 : « rééducation ». Camps comme celui d’Artek, écoles militarisées, programmes patriotiques visant à effacer l’identité ukrainienne. Étape 4 : intégration permanente. Adoption, naturalisation russe, changement de nom, scolarisation en russe.
L’architecte officielle de ce programme s’appelle Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l’enfant. Mandat d’arrêt international émis par la Cour pénale internationale en mars 2023. Co-accusé : Vladimir Poutine, lui aussi visé par un mandat d’arrêt de la CPI pour ces déportations. C’est le seul chef d’État au monde, actuellement en exercice, à faire l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre. Et pourtant, il continue de gouverner, de bombarder, de mentir, de signer des accords. Et les enfants continuent d’être volés. Parce qu’aucun mandat d’arrêt ne sert à rien si aucun pays n’a le courage de l’exécuter.
On a tendance à parler de « russification » avec une certaine distance académique, comme si c’était un concept du XIXe siècle, une chose qui appartient aux livres d’histoire. Ce n’est pas le cas. La russification, en 2026, est une politique industrielle, planifiée, dotée d’un budget, encadrée par des décrets présidentiels signés Poutine. Elle s’exécute en temps réel dans des bâtiments précis, par des fonctionnaires nommés, avec des formulaires standardisés. Ce n’est pas une dérive. C’est une politique d’État. Et c’est exactement ce qui en fait un crime de génocide au sens du droit international.
50 millions d'euros : la dignité ou l'aumône ?
Décodage d’un chiffre qui sonne plus fort qu’il ne pèse
Cinquante millions d’euros, c’est le montant débloqué par l’Union européenne pour soutenir le retour des enfants ukrainiens. La somme est présentée comme un engagement fort. Mettons-la en perspective. Cinquante millions d’euros, c’est 2 559 euros par enfant identifié comme déporté. C’est le coût de production d’un seul char Leopard 2. C’est ce que dépense le PSG en une demi-saison de salaires pour quelques joueurs étoiles. C’est 0,003% du budget annuel de l’Union européenne. C’est dérisoire.
L’enveloppe servira à : « renforcer les systèmes de protection », « soutenir l’éducation », « garantir la justice », « soutenir les enquêtes ». Tous ces objectifs sont légitimes. Mais aucun d’eux ne dit comment on va concrètement obliger la Russie à rendre les enfants. Parce que c’est ça, la vraie question. Tant que la Russie n’est pas contrainte — diplomatiquement, économiquement, militairement — à coopérer, aucun « mécanisme de traçage » ne fera traverser la frontière à un enfant. Les 50 millions sont utiles. Mais ils ne sont pas une stratégie. Ils sont un pansement sur une plaie qui continue de saigner abondamment.
J’ai longtemps hésité à écrire ce paragraphe. Parce que critiquer une aide, même insuffisante, c’est risquer de paraître ingrat ou cynique. Mais il faut le dire. Cinquante millions d’euros pour ramener 19 546 enfants — et probablement bien plus —, c’est un montant qui dit beaucoup sur la hiérarchie réelle des priorités européennes. Quand il s’agit de subventionner l’agriculture, c’est 55 milliards. Quand il s’agit du retour des enfants déportés, c’est cinquante millions. Mille fois moins. C’est ça, la mesure réelle de notre engagement. Et c’est ça qui me fait honte.
"Partie de tout accord de paix" : la phrase-piège
Pourquoi la formule de von der Leyen est à la fois nécessaire et dangereuse
La phrase clé du communiqué : « Le retour de chaque enfant doit faire partie de tout accord de paix. » Cette phrase est nécessaire — elle pose une ligne rouge non négociable. Mais elle est aussi profondément dangereuse, et il faut comprendre pourquoi. En liant le retour des enfants à un accord de paix, on transforme ces enfants en monnaie d’échange diplomatique. On dit implicitement à Moscou : tant qu’il n’y aura pas d’accord, gardez-les. Et quand il y aura un accord, on parlera de leur retour comme on parle de l’échange de prisonniers.
Or, les enfants ne sont pas des prisonniers de guerre. Ils ne sont pas des cartes diplomatiques. Leur retour est une exigence du droit international humanitaire, indépendante de toute négociation politique. La Convention sur les droits de l’enfant, ratifiée par la Russie, l’interdit. La Convention de Genève l’interdit. La Convention sur le génocide l’interdit. La Russie devrait rendre les enfants demain matin, sans condition, sans négociation, sans qu’on ait besoin d’attendre un quelconque accord de paix. Lier les deux, c’est légitimer implicitement le crime. C’est dire à Poutine : votre prise d’otages est efficace, elle vous donne un levier. Et c’est exactement ce qu’il fallait éviter de dire.
Je comprends l’intention politique. Von der Leyen veut s’assurer que dans la précipitation d’un futur accord, sous pression de Trump ou d’un autre, le retour des enfants ne soit pas oublié ou troqué contre autre chose. C’est légitime. Mais le langage utilisé importe. Il aurait fallu dire : « Le retour des enfants est un préalable à toute négociation. » Pas une « partie » de l’accord. Un préalable. Une condition sine qua non. La nuance est énorme. Elle dit la différence entre une ligne rouge et une variable d’ajustement. Et aujourd’hui, dans le communiqué de Bruxelles, c’est malheureusement la variable d’ajustement qui domine.
Trump, Pékin, et le silence sur les enfants volés
Quand l’Amérique abandonne, l’Europe doit prendre le relais — vraiment
Pendant que Bruxelles tient sa « réunion de haut niveau », Donald Trump est en route pour Pékin. Dans son agenda, des contrats commerciaux, des discussions sur les terres rares, des selfies avec Xi Jinping. Dans son agenda, le mot « enfants ukrainiens » n’apparaît nulle part. L’administration Trump a explicitement retiré, dès janvier 2025, le programme américain de surveillance des déportations d’enfants ukrainiens, programme qui était porté par le Yale Humanitarian Research Lab. Les financements ont été coupés. Les bases de données ont été menacées d’effacement.
L’Europe se retrouve donc seule. Et la solitude est un test de caractère. Soit l’UE prend vraiment le relais, avec une stratégie de pression sanctionnatrice spécifique contre les responsables de ces déportations — gel des avoirs de chaque fonctionnaire russe impliqué, sanctions individuelles, mise hors la loi des organismes russes participants. Soit elle se contente de communiqués émouvants et de chéquiers symboliques. La réponse à cette question définira, dans les livres d’histoire, ce qu’aura été l’Europe de 2026. Pour l’instant, les signaux ne sont pas bons. Ils sont prudents. Diplomatiques. Insuffisants. Bruxelles murmure. Pendant que Moscou hurle ses crimes.
Il y a une chose qui me sidère dans la couverture médiatique de ces déportations d’enfants. C’est l’absence presque totale de visages, de noms, d’histoires concrètes dans les médias occidentaux grand public. Les enfants volés ukrainiens sont une statistique abstraite. On parle de « 19 546 enfants » comme on parlerait de tonnes de blé. Pas de prénoms. Pas de photos. Pas d’histoires. Pourquoi ? Parce que ça nous obligerait à voir. À ressentir. À agir. Et on préfère ne pas. C’est le confort de l’abstraction. Et c’est aussi, à sa manière, une forme de complicité passive.
Le verdict du chroniqueur
Une génération volée, et un continent qui se contente de promesses
Dans cinquante ans, quand on écrira l’histoire de cette guerre, le chapitre le plus accablant ne sera peut-être pas celui des bombardements de Marioupol ou de la chute d’Avdiïvka. Ce sera celui des enfants volés. Parce que les villes peuvent se reconstruire. Les soldats peuvent être pleurés et honorés. Les frontières peuvent être redessinées. Mais une génération d’enfants arrachée à son identité, à sa langue, à sa famille, ne se reconstruit pas. Elle se perd. À jamais.
Et nous, qu’aurons-nous fait ? Nous aurons tenu des « réunions de haut niveau ». Nous aurons débloqué cinquante millions d’euros. Nous aurons signé des « conclusions conjointes ». Nous aurons fait passer un mandat d’arrêt international contre Poutine et Lvova-Belova qu’aucun État européen n’a osé exécuter même quand l’occasion s’est présentée. Nous aurons documenté. Nous aurons protesté. Nous aurons gémi. Mais nous n’aurons pas ramené les enfants. Et c’est sur ce silence-là, sur cette inaction-là, sur ce manque de courage-là, que la postérité nous jugera. Très sévèrement. Et très justement. Pendant ce temps, quelque part en Russie, Sofia s’appelle désormais Sonya. Elle a six ans. Elle parle russe. Elle ne sait pas qu’elle a une mère qui l’attend. Et personne ne va le lui dire.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueur.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — Von der Leyen: Return of Ukrainian children must be part of peace deal — 12 mai 2026
Sources secondaires
Children of War — Portail officiel ukrainien de suivi des enfants déportés — Mai 2026
Cour pénale internationale — Mandats d’arrêt contre Poutine et Lvova-Belova — Mars 2023
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