Gérald Godin, poète, embarqué pour avoir écrit
Gérald Godin avait 32 ans. Il publiait des poèmes en joual quand le joual faisait peur aux dictionnaires. Il aimait Pauline Julien, qui chantait. Le 16 octobre 1970, on les sort tous les deux du lit. Lui en prison. Elle en prison. Pour quoi? Personne sait. Personne saura. Aucune accusation ne sera jamais portée. Godin écrira plus tard que la honte qu’il a sentie cette nuit-là, c’était pas la sienne, c’était celle d’un pays qui venait de se trahir lui-même.
Les 497 dossiers qu’on a fait disparaître
Sur les 497 personnes arrêtées, 62 seulement seront accusées de quelque chose, pis la grande majorité de ces accusations tombera devant un juge. Les autres? Relâchées après des heures, des jours, des semaines, sans excuses, sans dossier, sans réparation. Une grand-mère de 71 ans embarquée parce qu’elle hébergeait un cousin du PQ. Un libraire arrêté pour les livres qu’il vendait. Un professeur de cégep cueilli devant ses étudiants. L’objectif n’était pas la justice. C’était la peur. Pis la peur, ça marche. Pendant un mois, le Québec a baissé la voix.
Tu veux savoir pourquoi ma grand-mère parlait à voix basse de politique jusqu’à sa mort? Tu veux savoir pourquoi mon père hésitait à signer une carte de membre quand j’étais petit? Octobre 70. La peur transmise de génération en génération comme un héritage qu’on n’a pas demandé. C’est ça que Trudeau père nous a légué. Pas la liberté. La prudence des esclaves.
« Just watch me » : trois mots qui disent tout
La phrase qu’aucun premier ministre devrait jamais prononcer
13 octobre 1970. Tim Ralfe, journaliste de la CBC, demande à Trudeau jusqu’où il est prêt à aller pour combattre le FLQ. Réponse : « Just watch me ». Regarde-moi. Trois mots. Souriant. Dans les marches du Parlement. Comme un défi sportif. Comme un pari de bar. Sauf que ce qu’il y avait à regarder, c’était l’armée canadienne dans les rues d’une ville canadienne, contre des citoyens canadiens. Pas de précédent dans toute l’histoire de la Confédération. Pis on l’a regardé, ostie. On l’a regardé comme il voulait.
Le sourire qu’on n’a jamais oublié
Ce qui blesse encore, c’est pas la décision. C’est le sourire. La désinvolture. La jouissance à peine cachée d’un homme qui exerce un pouvoir absolu contre une minorité culturelle. Trudeau père aimait le Québec, qu’on nous a répété. Trudeau père voulait sauver le Québec de lui-même. On sauve pas un peuple en lui mettant un fusil dans le dos. On le dompte. C’est différent. Pis le Québec, depuis 1970, sait reconnaître la différence.
Just watch me. Je l’ai regardé, monsieur Trudeau. Je vous ai regardé envoyer des chars contre des poètes. Je vous ai regardé suspendre les libertés d’un peuple pour faire passer un message. Je vous regarde encore, cinquante-six ans plus tard, dans les manuels d’histoire qui essaient de vous laver. Pis je vois exactement ce que vous étiez : un homme qui a confondu sa colère personnelle avec l’intérêt national.
L'armée canadienne dans les rues d'une ville canadienne
Le Royal 22e Régiment déployé contre ses voisins
12 500 soldats mobilisés. Des chars. Des mitrailleuses sur les toits du centre-ville. Des barrages routiers. Des fouilles sans mandat à n’importe quelle heure. Le Royal 22e Régiment, le régiment québécois par excellence, sommé de pointer ses armes vers ses propres frères. Imagine la scène une seconde : un gars de Trois-Rivières en uniforme qui fouille la sacoche de sa cousine de Saint-Henri parce qu’elle a un livre de Pierre Vallières. C’est arrivé. C’est documenté. Ça s’oublie pas.
Les images qu’on a censurées de la mémoire collective
Les photos existent. Les soldats devant les écoles primaires. Les blindés sur Sherbrooke. Les fouilles dans les autobus de la STM. Mais combien de jeunes Québécois de 25 ans en 2026 ont déjà vu ces images? Combien savent que l’armée canadienne a occupé Montréal? Le travail d’effacement a été méthodique, patient, fédéraliste. On préfère parler du « contexte des années 70 » comme si l’occupation militaire était une mode capillaire. C’est pas une mode. C’est un crime d’État jamais reconnu, jamais réparé, jamais excusé.
Mon mononcle a fait son service militaire au 22e. Il m’a raconté une fois, une seule, ce qu’il a ressenti à l’idée qu’on aurait pu lui demander de tirer sur du monde de chez nous. Il a regardé sa bière, il a rien dit pendant deux minutes, pis il a changé de sujet. Y’a parlé de la pêche. C’est ça l’héritage Trudeau père : le silence des hommes qu’on a forcés à choisir entre leur peuple pis leur uniforme.
La complicité des médias canadiens-anglais
Le Globe and Mail applaudit, le Toronto Star approuve
Pendant que le Québec tremble, 87% des Canadiens anglais appuient les mesures de guerre selon les sondages Gallup d’octobre 1970. Le Globe and Mail publie des éditoriaux louangeurs. Le Toronto Star félicite Trudeau pour sa fermeté. Pas un seul grand quotidien anglo n’a osé écrire que suspendre l’habeas corpus pour 497 arrestations sans accusation, c’était une honte démocratique. Pas un seul. La presse de langue anglaise a regardé le Québec se faire tabasser pis elle a applaudi le tabasseur.
Et pourtant, quelques voix se sont levées
Et pourtant — parce qu’il faut être juste — quelques figures anglo-canadiennes ont protesté. Tommy Douglas, le NPD, a voté contre la loi à la Chambre des communes. Quelques universitaires de Toronto ont signé des pétitions. Trois députés libéraux ont démissionné en silence. Mais l’écrasante majorité du Canada anglais a applaudi. Cette mémoire-là aussi, faut la garder. Pas pour haïr. Pour comprendre. Comprendre que dans ce pays-là, quand le Québec saigne, le reste regarde ailleurs.
Je relis les éditoriaux du Globe and Mail de cette semaine-là pis j’ai mal à la dignité. Pas la mienne. La leur. Comment des journalistes formés à l’école du Watergate qui s’en venait, des intellectuels qui se réclamaient de la démocratie, ont-ils pu cautionner la suspension des libertés d’un peuple? Réponse : parce que ce peuple, c’était nous. Pis qu’on comptait pas vraiment.
Les commissions d'enquête qu'on a noyées
La commission Duchaîne, sortie en silence
1981. Jean-François Duchaîne, mandaté par le gouvernement Lévesque, dépose son rapport sur les événements d’octobre. Conclusion : les arrestations massives n’étaient ni nécessaires ni justifiées. Le rapport est public. Personne le lit hors Québec. Pas une ligne dans le Globe. Pas une ligne dans le Star. Le Canada anglais a tourné la page. Le Québec, lui, l’a gardée ouverte sur la table.
La commission McDonald, le scandale dans le scandale
Plus grave encore. La Commission McDonald (1977-1981) révèle que la GRC a, durant les années 70, posé des bombes pour les attribuer au FLQ, brûlé une grange (la fameuse « grange de Sainte-Anne-de-la-Rochelle »), volé des listes de membres du Parti québécois, ouvert du courrier privé, infiltré des associations étudiantes. Un parti politique légal, démocratiquement élu en 1976, espionné par la police fédérale. Pis on voudrait nous faire croire qu’aujourd’hui en 2026, le fédéral nous laisse tranquille? Faut être naïf en bibitte.
La grange brûlée de Sainte-Anne. Trois mots qui résument tout. Une police fédérale qui met le feu à une grange pour cadrer un mouvement politique légitime. Si c’était arrivé en Russie, on aurait écrit dix livres. C’est arrivé icitte, pis on a écrit deux articles avant de passer à autre chose. La sélectivité de l’indignation, c’est ça aussi le pouvoir.
Le mythe Trudeau père : démontage en règle
Le « libéral progressiste » qui suspendait les libertés
L’image qui reste dans les manuels d’histoire canadiens : Trudeau père, philosophe, charmeur, défenseur du multiculturalisme et de la Charte des droits. Bel emballage. Sauf qu’on parle du même homme qui, six ans avant de pondre la Charte, a suspendu toutes les libertés fondamentales d’une province pour écraser un mouvement politique. La Charte de 1982 a été écrite par celui qui a piétiné les libertés en 1970. C’est pas une contradiction. C’est une stratégie. La Charte, c’est l’outil qui permet à Ottawa de juger les lois québécoises. Octobre 70, c’est l’outil qui a rappelé qui mène vraiment.
Le mépris culturel derrière la matraque
Trudeau père méprisait les nationalistes québécois. Documenté. Ses lettres, ses entrevues, ses confidences à Marc Lalonde, à Gérard Pelletier. Il les trouvait « provinciaux », « tribaux », « rétrogrades ». Il croyait sincèrement qu’un Québécois moderne devait abandonner son projet collectif pour rejoindre un Canada bilingue où le français serait toléré comme une langue régionale charmante. Octobre 70, c’est pas un dérapage. C’est une vision du monde mise en pratique.
On m’a appris à l’école que Trudeau père était un grand démocrate. J’ai eu 14 ans avant de découvrir, dans une vieille VHS d’un documentaire de l’ONF qu’on ne montrait plus, ce qu’il avait fait à mon peuple. J’ai senti qu’on m’avait menti par omission pendant toute mon enfance scolaire. C’est pas anodin, ça. C’est un système qui forme des Québécois reconnaissants envers leurs propres bourreaux.
Pierre Laporte : le mort qu'on a instrumentalisé
Une vie volée, une mort exploitée
Pierre Laporte, ministre du Travail du Québec, est enlevé le 10 octobre 1970 par la cellule Chénier du FLQ. Il est retrouvé mort le 17 octobre, étranglé avec la chaîne du crucifix qu’il portait au cou. C’est une tragédie. Pour sa famille, pour sa femme Françoise, pour ses enfants. Personne n’a le droit de minimiser ce meurtre. Mais personne non plus ne devrait permettre qu’on l’utilise pour justifier rétroactivement une rafle politique massive qui n’a sauvé absolument personne. Laporte était déjà mort quand 90% des arrestations ont eu lieu. Sa mémoire mérite mieux que cet usage.
Le silence de la famille Laporte
Et pourtant, fait peu connu : la famille Laporte elle-même a, à plusieurs reprises depuis 1970, exprimé des réserves sur l’usage politique fait du nom de Pierre. Pas pour défendre le FLQ — jamais. Pour dire que la mort d’un homme bon ne devrait pas servir à laver un crime d’État. C’est une dignité que peu d’historiens fédéralistes ont voulu entendre. Plus facile de garder Laporte comme une icône instrumentalisable que de le rendre à sa famille comme un homme.
J’ai relu les entrevues de Françoise Laporte des années 80. Cette femme parle de son mari avec une précision qui fend le cœur. Elle parle aussi, à mots couverts, de la récupération politique de sa douleur. Elle savait ce qu’on faisait avec son deuil. Elle l’a dit, doucement, comme on dit les choses graves quand on veut pas crier. Personne n’a écouté.
Les héritiers du silence : la génération suivante
Mes parents qui n’en parlaient pas
1995. J’ai 20 ans. Le deuxième référendum approche. Je demande à mon père ce qu’il a vécu en octobre 70. Il avait 23 ans à l’époque, étudiant à l’Université de Montréal, militant péquiste discret. Il me regarde, hésite, pis y dit : « On en parlait pas, on osait pas. » Ça m’a frappé comme une claque. La peur transmise. La prudence apprise par cœur. Le réflexe de baisser la voix dès qu’on parle politique en public. C’est ça la blessure invisible d’octobre 70 : elle vit dans les corps des Québécois qui l’ont traversée, pis dans les enfants à qui ils ont appris à se méfier.
La rééducation pédagogique fédérale
Pendant ce temps-là, dans les manuels d’histoire approuvés par le ministère de l’Éducation du Québec — sous gouvernements libéraux successifs — la crise d’octobre est résumée en deux paragraphes. Deux. Sur 60 pages consacrées à la « Révolution tranquille ». Le FLQ y prend plus de place que les 497 arrestations sans mandat. Le terrorisme y prend plus de place que la réponse étatique disproportionnée. C’est une réécriture méthodique. Une amnésie organisée. Une forme de violence symbolique qui prolonge celle de 1970 par d’autres moyens.
Les jeunes Québécois de 18 ans aujourd’hui, en 2026, savent souvent mieux ce qu’est le Watergate que la grange brûlée de Sainte-Anne. C’est pas un accident. C’est le résultat de cinquante ans de manuels qui ont mis l’accent sur le terrorisme du FLQ pis tassé sous le tapis l’arbitraire d’État. La mémoire est une bataille. On la perd à mesure qu’on l’oublie.
L'effet domino : ce qu'octobre 70 a rendu possible
Le précédent juridique qui hante encore
La Loi sur les mesures d’urgence (1988), qui remplace officiellement la Loi des mesures de guerre, en garde l’essentiel : la possibilité pour le fédéral de suspendre les libertés en cas de « crise nationale ». Justin Trudeau l’a invoquée en février 2022 contre le « convoi de la liberté ». Différent contexte, mêmes outils. Le précédent de 1970 a normalisé l’idée qu’Ottawa peut, quand ça l’arrange, enlever des droits constitutionnels à ses citoyens. Cette boîte de Pandore, c’est Trudeau père qui l’a ouverte. Son fils l’a refermée poliment, mais la clé est encore dans la serrure.
La leçon donnée aux mouvements souverainistes
Le message envoyé en octobre 70 à tous les militants souverainistes était limpide : vous pouvez être arrêtés sans mandat, détenus sans accusation, espionnés par votre propre police, et personne ne vous défendra hors du Québec. Ce message a structuré toute la stratégie souverainiste subséquente. Lévesque insistant sur la voie démocratique exclusive. Parizeau exigeant une transparence absolue. Bouchard refusant tout débordement. Le mouvement souverainiste québécois est devenu, par nécessité de survie, l’un des mouvements indépendantistes les plus pacifiques et démocratiques de l’histoire moderne. Pas par naïveté. Par mémoire d’octobre 70.
On nous traite de chialeux quand on parle de ça. De passéistes. De rancuniers. Comme si rappeler qu’un État a envoyé son armée contre son propre peuple, c’était de la mauvaise volonté historique. Mais l’Amérique se souvient de l’esclavage. La France se souvient de Vichy. L’Allemagne se souvient des camps. Pourquoi le Québec serait-il le seul peuple sur Terre qu’on somme d’oublier?
Les 30 secondes de courage qui ont tout changé
Robert Lemieux, l’avocat qui a tenu tête
Robert Lemieux, 28 ans, avocat des felquistes, arrêté lui-même le 17 octobre 1970, refuse de plaider coupable, refuse de se taire, refuse de cautionner la procédure d’exception. Pendant des semaines, depuis sa cellule, il fait passer des messages. Il dénonce. Il documente. Il survit. Lemieux est l’un des rares qui n’a pas baissé les yeux devant la machine fédérale. On l’a oublié. Volontairement. Parce qu’il dérange l’histoire propre que le Canada veut raconter.
Claude Ryan qui a osé écrire
Le 26 octobre 1970, Claude Ryan, directeur du Devoir, futur chef libéral fédéraliste — pas un séparatiste pour deux sous — publie un éditorial qui dénonce les mesures de guerre comme « une atteinte grave et durable à la démocratie canadienne ». Ryan paiera politiquement ce courage pendant des années. Mais il l’a écrit. Quand un fédéraliste sincère dit que le fédéralisme s’est trahi lui-même, c’est qu’il y a quelque chose de pourri au royaume d’Ottawa.
Ryan, Lemieux, Godin, Vallières. Quatre noms qu’on devrait apprendre par cœur dans toutes les écoles québécoises. Quatre hommes qui, chacun à leur manière, n’ont pas plié. Ils ont payé. Ils ont saigné. Mais ils ont laissé une trace que cinquante ans de propagande fédérale n’ont pas réussi à effacer complètement. C’est à cause d’eux que je peux écrire ce texte aujourd’hui sans me demander qui frappe à ma porte.
Le procès qui n'a jamais eu lieu
Aucune excuse officielle, aucune réparation
Cinquante-six ans plus tard. Aucun premier ministre canadien n’a présenté d’excuses officielles au Québec pour les mesures de guerre. Aucun dédommagement aux 497 personnes arrêtées arbitrairement. Aucune reconnaissance formelle que la suspension de l’habeas corpus, en l’absence d’insurrection appréhendée réelle, constituait un abus d’État. Stephen Harper s’est excusé pour les pensionnats autochtones. Justin Trudeau s’est excusé pour l’Acte d’exclusion chinois, pour le SS St. Louis, pour Ihor Zenkov. Pour le Québec d’octobre 70 ? Rien. Le silence. Comme si ça n’avait pas eu lieu.
Le verdict de l’Histoire qui s’écrit malgré tout
Mais l’Histoire écrit pas avec les communiqués officiels. Elle écrit avec les archives. Et les archives sont impitoyables. Les rapports déclassifiés, les comptes-rendus de la commission Keable (Québec, 1981), les mémoires des acteurs de l’époque, les documents de la GRC obtenus par accès à l’information : tout converge. La crise d’octobre fut une réponse politique disproportionnée à une menace circonscrite, instrumentalisée pour briser le mouvement souverainiste légitime. C’est pas une opinion. C’est ce que les chercheurs sérieux concluent quand ils lisent les sources primaires.
Un jour, peut-être, un premier ministre canadien aura le courage de venir à Montréal et de dire les mots qui auraient dû être dits il y a cinquante ans. « Nous nous excusons. Nous avons eu tort. Nous vous avons trahis. » Je serai pas là pour l’entendre, probablement. Mais ces mots-là, le Canada les doit. Comme une dette qui s’allonge à chaque génération.
Ce que ça change aujourd'hui, en mai 2026
Pourquoi cette mémoire reste politiquement explosive
Mai 2026. Le Québec vit dans un Canada qui n’a toujours pas signé sa propre Constitution. Le mouvement souverainiste connaît un nouveau souffle. Les jeunes Québécois redécouvrent l’histoire qu’on leur a mal enseignée. La mémoire d’octobre 70 redevient brûlante. Pas par nostalgie. Par lucidité. Quand on comprend ce que le fédéral a été capable de faire en 1970, on comprend mieux ce qu’il a été capable de faire en 1980, en 1995, en 2000 avec la Loi sur la clarté. L’arbre généalogique du mépris est continu.
La pierre dans la chaussure du Canada moderne
Le Canada se présente au monde comme une démocratie modèle, accueillante, multiculturelle, respectueuse des minorités. Octobre 70, c’est la pierre dans sa chaussure. Le caillou qu’il essaie de pas sentir mais qui revient à chaque pas. Tant que cette mémoire vivra dans le Québec — et elle vivra, parce que je l’écris pis que d’autres l’écriront après moi — le récit canadien aura une fissure que rien ne pourra colmater. Cette fissure-là, c’est notre héritage. C’est aussi notre arme.
Just watch me, qu’il a dit. Bin moi je dis : Just remember us. Souviens-toi de nous. Souviens-toi de Godin en cellule pour un poème. De la grand-mère de Saint-Henri sortie de chez elle à 4h du matin. De Pauline Julien qui chantait encore dans sa tête derrière les barreaux. Souviens-toi de nous, Canada, parce que nous, on n’oubliera jamais. Pis chaque fois que tu nous demanderas de signer ta Constitution, on te répondra par ces noms-là.
Octobre vit encore dans les os du Québec
La cicatrice qu’on porte sans le savoir
On peut être né en 1995 pis porter octobre 70 dans son corps. Dans la prudence apprise des grands-parents. Dans le réflexe de baisser la voix à la table de cuisine. Dans la méfiance instinctive envers les institutions fédérales. Cette cicatrice-là, elle se transmet sans qu’on en parle. Elle vit dans les silences. Dans les regards qui s’échangent quand on entend le mot « Trudeau ». C’est une mémoire osseuse. Profonde. Indéracinable. Un peuple qui a vu l’armée dans ses rues n’oublie jamais vraiment, même s’il fait semblant.
La promesse qu’on se fait encore
La promesse silencieuse qu’on se fait, génération après génération, c’est : plus jamais sans riposter. Plus jamais sans nommer. Plus jamais sans transmettre. Cette chronique en est une transmission. Tu la lis, pis maintenant tu sais. Tu peux pas plus dire que tu savais pas. C’est ça le contrat. Tu peux faire ce que tu veux de cette mémoire — la garder pour toi, la partager, la combattre. Mais tu peux plus l’ignorer.
Je ferme cet article avec la même image qui ouvre la mémoire collective québécoise depuis cinquante-six ans. Une rue de Montréal au petit matin. Le bruit des bottes. Une porte qui cède. Un homme qu’on emmène en pyjama. Pis le silence ensuite. Le grand silence. Celui que cette chronique vient d’écorcher un peu. Pas refermer. Écorcher. Pour que ça saigne encore. Pour qu’on se souvienne.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Bibliothèque et Archives Canada — Dossier de la Crise d’octobre 1970
BAnQ — Rapport Duchaîne (1981) sur les événements d’octobre 1970
Sources secondaires
L’Encyclopédie canadienne — Crise d’octobre — mise à jour 2024
Radio-Canada — 50 ans après la Crise d’octobre — dossier 2020
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