Six cibles, une nuit, une signature
Le communiqué de l’État-major des Forces armées ukrainiennes liste les frappes avec une précision comptable. La raffinerie de Riazan. Un petit navire lance-missiles et un dragueur de mines à la base navale de Kaspiisk, sur la mer Caspienne. Des dépôts de munitions près de Iepifanivka et Rovenky, dans le Louhansk occupé. Un entrepôt logistique militaire à Raïhorodka. Un dépôt de matériel de guerre électronique à Dmytrivka, dans le Donetsk occupé. Un dépôt de carburants et lubrifiants à Marioupol occupée.
Et ce n’est pas tout. À Marioupol, un poste de reconnaissance technique côtière du FSB — le service fédéral de sécurité russe — a été touché. Une station radar MR-232 Bussol-S et un module optoélectronique détruits. Sept cibles documentées en vingt-quatre heures. Sept points sur la carte où la guerre russe a coûté plus cher hier qu’avant-hier.
Le communiqué ne se vante pas. Il énumère. Il date. Il géolocalise. C’est la langue d’une armée qui sait que les chiffres tiennent mieux que les adjectifs. L’Ukraine n’écrit pas de la propagande. Elle écrit des reçus.
J’ai relu trois fois la liste. À la quatrième cible, j’ai compris ce qui me dérangeait. Ce ton clinique. Cette précision. C’est la langue de ceux qui ont fini de hurler et qui ont commencé à compter. C’est la langue des survivants qui prennent des notes pour le procès qui viendra peut-être.
Pourquoi Riazan, pourquoi maintenant
La logistique comme champ de bataille
La raffinerie de Riazan appartient à Rosneft, mastodonte pétrolier contrôlé par l’État russe. Elle produit de l’essence, du diesel, du kérosène d’aviation — exactement ce dont l’armée russe a besoin pour entretenir son occupation. Frapper Riazan, ce n’est pas faire mal à Vladimir Poutine en personne. C’est faire mal à la chaîne d’approvisionnement qui permet à ses soldats de tenir une ligne de front de mille deux cents kilomètres.
Depuis 2024, les frappes ukrainiennes en profondeur ont changé d’échelle. Riazan a déjà été touchée plusieurs fois. Astrakhan aussi — l’usine Gazprom y a halté sa production de carburant après une attaque de drones, selon Reuters, quelques jours seulement avant celle de Riazan. Toula, Volgograd, Saratov, Samara : la carte des raffineries russes ressemble de plus en plus à une carte de cibles. L’Ukraine a appris à frapper là où l’État russe a investi son argent.
Et pourtant — Moscou continue de répéter que ces frappes sont « négligeables ». Pendant ce temps, les files d’attente aux stations-service s’allongent dans le sud de la Russie. Le rationnement est revenu dans certaines oblasts. Les prix montent. Les exportations chutent. Le mot juste, ce n’est pas négligeable. Le mot juste, c’est usure.
Kaspiisk — la flotte qu'on croyait à l'abri
La Caspienne n’est plus un sanctuaire
Kaspiisk, c’est au Daghestan. Mille deux cents kilomètres à vol d’oiseau de la frontière ukrainienne. La base navale de la flottille russe de la Caspienne — celle qui tire des missiles Kalibr sur Kyiv et Lviv depuis le début de la guerre. Les Russes pensaient cette flotte intouchable. Trop loin. Trop protégée par la géographie. L’Ukraine vient de démontrer que la géographie ne protège plus rien.
Un petit bâtiment lance-missiles touché. Un dragueur de mines touché. On ne sait pas encore l’ampleur exacte des dégâts. On sait que la flottille caspienne, qui se croyait dans un arrière-pays inviolable, vient de comprendre que l’arrière-pays a cessé d’exister. Il n’y a plus de profondeur stratégique pour une armée qui a déclenché une guerre de profondeur.
Cette frappe n’est pas un exploit médiatique. C’est un message technique adressé à l’état-major russe : vos navires de mer Noire ont migré vers Novorossiisk après Sébastopol. Maintenant, même vos navires de la Caspienne ne sont plus à l’abri. Demain, où mettrez-vous votre flotte ? Il n’y a plus de demain où.
Je me souviens d’un commentateur russe, en 2022, qui jurait que jamais l’Ukraine ne pourrait frapper au-delà de Belgorod. Quatre ans plus tard, Kaspiisk brûle. La fatuité a un prix. Il se paie en navires.
Marioupol — la ville qu'on n'a pas oubliée
Le FSB visé là où il croyait régner
Et puis il y a Marioupol. La ville assiégée pendant trois mois au printemps 2022. La ville d’Azovstal. La ville du théâtre bombardé avec le mot « ENFANTS » écrit en lettres géantes sur le bitume — qui n’a pas empêché les bombes russes de tomber dessus. Marioupol occupée, vidée, repeinte, transformée en vitrine kremlinienne. Marioupol que l’Ukraine n’a pas oubliée.
Frapper le poste de reconnaissance du FSB à Marioupol, c’est dire à ses occupants : nous savons où vous êtes. Nous savons quels équipements vous utilisez. Nous savons que votre radar MR-232 Bussol-S est garé à tel coin de rue. Et nous savons comment le faire disparaître. L’occupation n’achète pas l’oubli.
La station radar détruite servait à surveiller la côte. Le module optoélectronique servait à identifier les cibles maritimes et terrestres. Les deux étaient les yeux du FSB dans une ville qui ne lui appartient pas. Ces yeux ne voient plus. L’Ukraine vient de crever, dans la même nuit, plusieurs yeux à la fois.
Le compte qui continue de tourner
Une nuit, sept cibles, des milliers d’heures de guerre repoussées
Le compte ne s’arrête pas pour les négociations qui n’avancent pas. Le compte ne s’arrête pas pour les sommets qui annoncent. Le compte ne s’arrête pas pour les médiateurs qui médient. Le compte ne s’arrête pas pour Donald Trump qui tweete. Le compte ne s’arrête pas pour Vladimir Poutine qui menace. Le compte continue de tourner, drone par drone, raffinerie par raffinerie, navire par navire.
Chaque cible frappée hier soir représente des semaines, parfois des mois de production russe perdus. Des soldats russes qui attendront leur essence. Des batteries antiaériennes qui manqueront de munitions. Des navires qui ne sortiront pas. Des avions qui ne décolleront pas. Et derrière chaque retard logistique russe, il y a un soldat ukrainien qui gagne une heure. Un civil ukrainien qui dort une nuit sans alarme. Une école ukrainienne qui ouvre encore le matin.
Et pourtant — il faut tenir une lucidité froide. Ces frappes ne gagnent pas la guerre à elles seules. Elles l’usent. Elles la rendent plus chère pour l’agresseur. Elles inversent, kilo de carburant par kilo de carburant, le calcul cynique fait à Moscou en février 2022 : « Ce sera court, ce sera bon marché, ce sera vite oublié. » Ce n’est plus court. Ce n’est plus bon marché. Ce ne sera pas oublié.
J’ai pensé, en lisant le communiqué, à ce qu’aurait dit ma grand-mère. Elle aurait fait le signe de croix devant les images du feu. Pas par triomphe. Par fatigue. Elle aurait murmuré : « C’est ce que ça coûte, ne pas se laisser faire. » Je n’ai pas de grand-mère ukrainienne. J’imagine. C’est tout ce qu’on peut faire d’ici.
Ce que ces frappes disent aux Européens fatigués
L’Ukraine ne demande pas la pitié, elle prouve sa capacité
Pendant que des chancelleries européennes commencent à murmurer que la guerre est trop longue, que l’aide coûte cher, que Volodymyr Zelensky devrait « être réaliste », l’Ukraine répond à sa façon. Pas par des discours. Par des cibles. Riazan brûle. Kaspiisk encaisse. Marioupol redevient un champ de bataille technique. Voilà la réponse ukrainienne à la fatigue occidentale.
Ces frappes envoient un message clair aux capitales qui hésitent : l’Ukraine n’est pas à genoux. L’Ukraine n’attend pas une faveur. L’Ukraine demande ce qui lui est dû — des armes, des fonds, du temps — pour finir un travail qu’elle a commencé seule et qu’elle continue, drone par drone, raffinerie par raffinerie. Ne pas aider l’Ukraine maintenant, c’est trahir la seule armée qui fait reculer Moscou.
Tu sais cette tentation. Tu l’as vue dans les cafés, dans les commentaires, dans les conversations de famille. « Bon, ils négocieront bien. » « Ça ne nous regarde pas vraiment. » « Faut bien que ça finisse. » Tu sais aussi que ces phrases sont des permissions données à l’agresseur. Que chacune de ces phrases, prononcée à Paris, à Berlin, à Ottawa, à Washington, est un cadeau fait à Moscou.
Ici, à six mille kilomètres
Ce que nous faisons pendant que Riazan brûle
Pendant que la raffinerie brûlait, ici, on dormait. Pendant que les drones traversaient l’espace aérien russe, ici, on regardait les nouvelles d’hier en différé. Pendant que des opérateurs ukrainiens, dans une pièce obscure quelque part près de Kyiv ou Dnipro, tenaient leurs manettes avec la précision d’horlogers, ici, on commentait le score du Canadien. Ce n’est pas une faute. C’est une distance. Et la distance, à son tour, est une décision politique.
Mais ne te trompe pas : cette distance ne nous protège plus. Le Kremlin a déjà annoncé qu’il préparait de nouvelles frappes sur les « centres de décision » en Ukraine, selon Zelensky lui-même, à dix-sept heures vingt aujourd’hui. Le Kremlin a déjà déployé ses pions au Bélarus, prêt à servir d’aire de lancement contre l’Ukraine ou contre un pays de l’OTAN — c’est encore Zelensky qui l’a dit, à dix-huit heures, ce 15 mai. La distance entre Riazan et Montréal n’est pas une frontière. C’est un délai.
Tu vis dans ce délai. Moi aussi. Nous payons nos impôts dans ce délai. Nous votons dans ce délai. Nous choisissons, à chaque élection, de prolonger ou de raccourcir ce délai. Faire semblant que ça ne nous concerne pas, c’est encore une façon de voter — pour ceux qui frappent.
Je n’ai pas dormi avant trois heures, cette nuit. J’ai lu les communiqués au fur et à mesure. Pas par héroïsme — par incapacité à fermer l’onglet. Il y a des nuits où ne pas savoir est une trahison de plus.
Les enfants qu'on n'a pas oubliés
Mille et une raisons de continuer à frapper
Le même jour où l’État-major confirmait les frappes sur Riazan, la vice-ministre ukrainienne des Affaires étrangères Mariana Betsa rappelait que les mandats d’arrêt internationaux contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova — pour la déportation d’enfants ukrainiens en Russie — devaient être exécutés. Ces mandats ont été signés par la Cour pénale internationale en mars 2023. Plus de dix-neuf mille enfants ukrainiens identifiés comme déportés. Le chiffre réel est probablement bien plus élevé.
Ces enfants ne sont pas une abstraction diplomatique. Ce sont des garçons et des filles arrachés à leurs grand-mères, à leurs orphelinats, à leurs écoles. Russifiés dans des camps. Adoptés par des familles russes qui leur ont donné de nouveaux noms. Privés de leur langue, de leur passeport, de leur histoire. Une guerre se mène aussi pour eux. Chaque drone qui décolle vers Riazan pose, en filigrane, une question : combien d’enfants reverront leur grand-mère si nous tenons assez longtemps ?
Frapper la machine, c’est frapper aussi le système qui rend ces déportations possibles. C’est rappeler à Moscou que chaque jour de guerre supplémentaire coûte plus cher — en pétrole, en navires, en radars, en hommes. Et qu’à force de payer, il faudra peut-être, un jour, négocier autre chose qu’un cessez-le-feu : un retour. Le retour des enfants n’est pas négociable. Il est exigible.
Conclusion : ce que veut dire tenir
Riazan ce soir, demain ailleurs
Tenir, c’est ce que fait l’Ukraine depuis le 24 février 2022. Tenir, ce n’est pas vaincre. Tenir, ce n’est pas perdre. Tenir, c’est rendre chaque jour de guerre plus coûteux que le précédent pour celui qui a déclenché la guerre. Tenir, c’est apprendre à frapper Riazan quand on n’a pas de F-35. C’est apprendre à toucher Kaspiisk quand on n’a pas de porte-avions. C’est apprendre à viser le FSB quand on n’a pas de CIA.
Ce qui s’est passé cette nuit n’apparaîtra pas en Une des journaux ici. Ce ne sera pas le sujet de discussion au déjeuner. Ce ne sera pas commenté par les éditorialistes québécois entre deux billets sur les élections municipales. Et pourtant, cette nuit a changé quelque chose. Une raffinerie en moins. Deux navires en moins. Six dépôts en moins. Une nuit de moins pour Vladimir Poutine. Une nuit de plus pour celles et ceux qui veulent encore croire qu’on peut survivre à un empire fantôme.
Et toi, demain matin, quand tu prendras ton café — tu n’auras peut-être pas une pensée pour Riazan. C’est normal. C’est humain. Mais quelque part dans un atelier près de Kyiv, des ingénieurs en train de souder le prochain drone n’auront pas, eux, le luxe de t’oublier. Ils tiennent. Pour eux. Pour leurs enfants déportés. Pour leurs villes effacées. Et accessoirement pour toi aussi. Parce que la ligne qui sépare Riazan de chez toi n’a jamais été aussi mince.
Riazan a brûlé cette nuit. Demain, ce sera ailleurs. Le compte continue de tourner. Et nous, nous regardons. C’est encore la moindre des choses.
Signé Maxime Marquette
Sources
Gazprom’s Astrakhan plant halts fuel output after drone attack — Ukrinform / Reuters, mai 2026
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