L’humour comme menace existentielle
Il faut le dire clairement. Donald Trump n’a pas peur de Stephen Colbert. Il a peur de ce que Colbert représente. Une forme de joie qui ne lui appartient pas, qu’il ne peut ni acheter, ni racheter, ni détruire complètement. L’humour est l’une des dernières zones libres dans une démocratie sous tension. Quand un comique fait rire pendant des années, soir après soir, en démontant méthodiquement les vanités d’un dirigeant, il bâtit quelque chose qu’aucun décret présidentiel ne peut effacer : une mémoire collective. Une habitude de rire. Une preuve quotidienne que le roi, en réalité, n’a pas tellement de vêtements. Voilà ce que Trump ne supporte pas. Pas la critique, qu’il digère depuis quarante ans. Mais le rire. Le rire est insolent. Le rire est gratuit. Le rire échappe au contrôle, à l’audimat, aux pressions corporatives, aux menaces fiscales, aux procès stratégiques. Le rire dure. Et il dure même quand l’émission s’arrête. C’est pour cela que Trump, à 22h52, a senti le besoin de l’achever symboliquement. Parce qu’il sait, au fond, que le rire de Colbert continuera à vivre dans les archives, dans les souvenirs, dans les conversations familiales du dimanche matin. Ce qu’on ne peut pas posséder, on cherche à le piétiner. C’est la mécanique élémentaire des tyrans, et elle vient de se rejouer en direct.
James Poniewozik, dans le New York Times, a raconté cette dernière soirée du Late Show. Colbert y a expliqué que l’équipe appelait l’émission « la machine à joie ». Une machine, oui, parce qu’il faut produire chaque jour, chaque semaine, chaque saison. Mais une machine à joie. « Si tu choisis de le faire avec joie, ça fait moins mal quand tes doigts se prennent dans les engrenages. » Cette phrase résume une philosophie entière. Poniewozik parle de « désespoir plein d’espoir ». Quand on perd, on se relève, on époussette son costume de clown, et on remonte sur scène. Voilà ce que Trump ne comprendra jamais. Lui ne se relève pas. Il écrase. Il ne pardonne pas. Il ne rit pas, sauf pour humilier. Il ne pleure pas, sauf devant des miroirs trompeurs. Il vit dans un univers où la perte est une honte mortelle, où admettre une faiblesse équivaut à une exécution publique. Alors il frappe. Encore. Encore. Encore. Et chaque coup le rend plus seul.
Une dépendance à la cruauté qui dévore son auteur
Il existe en psychologie une notion connue : l’agresseur projette toujours ce qu’il refuse de voir en lui-même. « Aucun talent, aucune vie, comme un mort. » Demandez-vous, honnêtement, qui ressemble le plus à cette description. Un humoriste de soixante et un ans qui finit son émission en parlant de foi, de poésie et d’amour pour ses collègues ? Ou un président qui poste des insultes nocturnes parce qu’il ne supporte pas qu’un autre homme soit aimé ? La réponse est dans la question. Et c’est cela, justement, qui fait de cette publication de 22h52 un document presque clinique. Ce n’est pas une attaque politique. C’est une confession involontaire. Trump décrit Trump. Il écrit son propre épitaphe sans le savoir, en pensant l’écrire pour quelqu’un d’autre. La rage projetée est devenue son langage maternel. Il ne sait plus parler autrement. Et chaque message posté tard dans la nuit creuse un peu plus le vide autour de lui, ce vide que personne, pas même sa propre famille, ne pourra remplir le jour venu.
Les chiffres confirment cette dérive. Les sondages chutent. Même des élus républicains commencent à se redresser, prudemment, en testant la résistance du joug. L’enthousiasme renaît dans certains coins du pays. Les bases démocrates se remobilisent à l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026. Mais Trump, lui, ne lit pas ces signaux comme un avertissement. Il les lit comme une trahison personnelle. Et il répond par ce qu’il sait faire de mieux : cogner sur les plus faibles, les plus visibles, les plus rieurs. Colbert hier. Quelqu’un d’autre demain. La liste s’allonge. La liste ne s’arrêtera pas tant qu’il aura un téléphone et une connexion Wi-Fi.
Ce qui me trouble, c’est que je ne ressens même plus de colère. Je ressens une espèce de pitié froide, désagréable, presque honteuse. Pitié pour un homme qui détient le pouvoir suprême et qui passe ses nuits à attaquer un comique. Pitié, parce qu’au fond, je sais qu’aucun pouvoir, aucune élection, aucun mandat ne pourra jamais lui donner ce qu’il cherche vraiment.
Section 3 : le portrait du tyran selon Stephen Greenblatt
Quand un livre de 2018 devient un miroir de 2026
En 2018, le critique littéraire Stephen Greenblatt, professeur à Harvard, publiait Tyrant : Shakespeare on Politics. Le livre analysait les figures de tyrans dans l’œuvre de Shakespeare : Richard III, Macbeth, Léontes. Greenblatt ne nommait jamais directement Trump. Il n’en avait pas besoin. Le portrait se dressait tout seul, page après page, et le lecteur attentif comprenait que la littérature avait, depuis des siècles, anticipé ce qui se déroulait alors sous ses yeux. Huit ans plus tard, en 2026, ce livre est devenu un manuel de décryptage en temps réel. Greenblatt écrit, à propos de Richard III : « Ce qui l’excite, c’est la joie de la domination. C’est un tyran. Vite enragé, il frappe quiconque se met sur son chemin. Il aime voir les autres se recroqueviller, trembler, grimacer de douleur. Il est doué pour détecter la faiblesse et habile dans la moquerie et l’insulte. » Lisez et relisez. Remplacez Richard III par n’importe quel nom de président en exercice. La phrase ne change pas. Elle s’adapte. Elle colle.
Greenblatt poursuit : « Ces talents attirent des suiveurs qui sont attirés par le même délice cruel, même s’ils ne peuvent pas l’éprouver à son degré inégalé. Bien qu’ils sachent qu’il est dangereux, les suiveurs l’aident à avancer vers son but, qui est la possession du pouvoir suprême. » C’est exactement ce que l’on observe depuis 2017, depuis 2021, depuis le retour au pouvoir de janvier 2025. Une cour de courtisans qui savent. Qui voient. Qui mesurent le danger. Et qui aident quand même, parce qu’ils participent à la même fête, celle de l’humiliation des autres. L’humiliation comme système de gouvernement. L’humiliation comme remplacement de la politique. L’humiliation comme drogue dure, partagée entre le tyran et ses lieutenants, vendue en gros à une base électorale qui en redemande chaque jour davantage. La question n’est plus de savoir si la république américaine résistera. La question est de savoir combien d’institutions tiendront encore debout quand la fête sera finie.
La domination des femmes, le mépris déguisé en désir
Greenblatt continue, et c’est là que ça devient encore plus glaçant : « Sa possession du pouvoir inclut la domination des femmes, mais il les méprise bien plus qu’il ne les désire. La conquête sexuelle l’excite, mais seulement pour la preuve inlassablement répétée. » Cette phrase, écrite à propos d’un roi shakespearien du XVe siècle, semble copiée-collée de l’actualité contemporaine. Les vingt-six femmes qui ont accusé Donald Trump d’agression ou de comportement inapproprié, le verdict civil du 9 mai 2023 dans l’affaire E. Jean Carroll, les enregistrements de 2005, les déclarations publiques humiliantes envers des journalistes, des élues, des opposantes : tout cela compose un dossier qui ne relève plus du domaine littéraire mais du domaine clinique. Trump n’aime pas les femmes. Il les utilise. Il les exhibe. Il les écarte. Il les attaque. Et chaque épisode renforce l’impression qu’on a affaire moins à un homme politique qu’à un personnage de tragédie shakespearienne en costume contemporain.
Ce que Greenblatt souligne, et qu’il faut entendre, c’est que les tyrans ne sont pas des accidents. Ils sont des produits. Produits d’une société qui a cessé de croire en elle-même, qui a laissé pourrir ses institutions, qui a confondu spectacle et politique, qui a remplacé la délibération démocratique par la viralité numérique. Trump n’est pas une exception. Il est une conséquence. Une conséquence prévisible, presque mécanique, d’une démocratie qui a oublié qu’elle devait s’entretenir comme un jardin. On ne récolte pas la dignité, on la cultive. Et lorsque la culture s’effondre, c’est ce genre de figure qui pousse, là où autrefois des hommes d’État se tenaient debout.
Je pense à cette phrase de Greenblatt, écrite huit ans avant aujourd’hui, et je me demande comment un universitaire qui parle de pièces vieilles de quatre siècles a pu décrire avec autant de précision le présent. La réponse me fait froid dans le dos. C’est parce que rien n’a changé. C’est parce que les tyrans suivent tous le même script, écrit depuis toujours, joué encore et encore.
Section 4 : Colbert, la joie comme acte de résistance
Une dernière émission, un dernier poème, une dernière leçon
Avant de quitter la scène, Stephen Colbert a eu un échange avec son public, avec ses collègues, avec lui-même. Il a raconté un voyage à Edimbourg, où il avait acheté un livre de poèmes de Robert Burns. Il a lu un passage. Il a parlé de la lumière qui traverse les jours, même les plus sombres. Il a remercié son équipe. Il a remercié sa famille. Il n’a pas pleuré sur sa propre éviction. Il n’a pas désigné de coupable. Il n’a pas insulté le président. Il a fait, jusqu’au bout, ce qu’il avait toujours fait : trouver le rire dans la défaite, la grâce dans la chute, la beauté dans la fin. C’est exactement ce que Trump ne pourra jamais comprendre. La sortie digne. Le départ noble. Le geste élégant. Ces choses-là n’existent pas dans son lexique. Elles n’ont jamais existé. Elles n’existeront jamais. Et c’est pour cela que cette dernière émission du Late Show restera comme un moment politique majeur, même si elle ne se voulait pas politique. Parce qu’elle a montré, par contraste, ce qu’un homme libre peut faire quand on essaie de le faire taire : sourire et continuer.
Poniewozik écrit que Colbert a parlé de « la joie » comme d’un choix, presque d’un devoir. Faire l’émission avec joie, parce que sans elle, la machine devient insupportable. Cette phrase résonne au-delà de la télévision. Elle dit quelque chose de la démocratie elle-même. Si nous faisons la politique sans joie, sans humour, sans légèreté, alors la machine nous broie. Elle nous transforme en ces êtres rageurs, nocturnes, qui tapent sur des écrans à 22h52 pour insulter des comédiens. Colbert a choisi l’autre voie. Trump a choisi la première. Et l’histoire, lorsqu’elle sera écrite, retiendra lequel des deux a vraiment vécu. Lequel des deux a laissé une lumière. Lequel des deux est passé à travers son époque comme un éclat, et lequel est resté dans le noir, à crier après le silence.
Le rire comme dernière frontière démocratique
Dans toutes les sociétés qui basculent vers l’autoritarisme, le rire est l’une des premières victimes. On interdit d’abord les caricatures. Puis les humoristes. Puis les journalistes. Puis les universitaires. Puis les opposants. Puis les minorités. Puis tout le monde. Le rire est un baromètre. Quand il disparaît des écrans nationaux, c’est que quelque chose de très grave est en train de se produire. Paramount n’a pas annulé Colbert pour des raisons d’audience. L’émission tournait bien. Elle a été annulée parce qu’elle dérangeait. Parce qu’elle gênait des relations corporatives, des stratégies de fusion, des calculs politiques. La pression présidentielle a fait le reste. Et c’est ainsi qu’en 2026, dans la plus ancienne démocratie moderne du monde, un humoriste a perdu son émission parce qu’il faisait son métier trop bien. Voilà où nous en sommes. Voilà ce qu’il faut nommer, clairement, sans euphémisme.
Le rire restera. Il trouvera d’autres formes, d’autres scènes, d’autres voix. John Stewart, Seth Meyers, Jimmy Kimmel, et tous ceux qui suivront, continueront à porter le flambeau. Mais le signal envoyé est clair. La télévision américaine est en train de se reconfigurer sous la pression d’un président qui ne tolère pas la moquerie. Et cette reconfiguration laissera des traces. Des traces dans les contrats, dans les conversations de couloir, dans l’autocensure quotidienne. Des traces dans la peur. La peur est devenue une variable de production. Elle s’invite dans les réunions éditoriales. Elle dicte les choix de programmation. Elle décide quelles blagues passent et lesquelles disparaissent. C’est cela, l’effet Trump sur la culture américaine. Pas un effet politique. Un effet psychologique. Un effet de longue durée.
Je me dis qu’il y a quelque chose de profondément triste à devoir défendre, en 2026, le droit de faire rire un dirigeant. C’est une régression que je n’aurais pas crue possible il y a dix ans. Et pourtant, nous y sommes. Et il faut le dire à voix haute, parce que le silence, lui, est déjà complice.
Section 5 : la solitude comme symptôme et comme verdict
Pourquoi Trump est l’homme le plus seul d’Amérique
On pourrait croire que le président américain, entouré de gardes du corps, de conseillers, de courtisans, de membres de famille, de partisans en uniforme rouge, n’est jamais seul. On se tromperait. Donald Trump est l’homme le plus seul d’Amérique. Il l’est parce qu’il n’a personne. Pas d’amis véritables. Pas de confidents. Pas de proches qui osent lui dire la vérité. Pas de partenaires intellectuels. Pas de mentors. Pas de pairs. Il a des employés, des subordonnés, des opportunistes, des fanatiques. Mais personne, dans son entourage, ne semble capable de lui poser la main sur l’épaule et de lui dire : « Donald, ça suffit. Va te coucher. » Personne ne lui retire le téléphone à 22h52. Personne ne lui dit : « Ce message est indigne de la fonction que tu occupes. » Personne. Et c’est cela, le vrai diagnostic. Le pouvoir absolu est une solitude absolue. Et plus on monte, moins on a d’oreilles honnêtes autour de soi. Trump l’a appris à ses dépens, sans même comprendre qu’il l’apprenait.
Sa famille elle-même semble distante. Melania apparaît rarement. Les enfants vaquent à leurs affaires. Ivanka s’est retirée du jeu politique depuis le premier mandat. Don Jr. et Eric gèrent l’entreprise familiale. Ils sont là, mais ils ne sont pas là. Aucun d’eux ne ressemble à un ami. Aucun d’eux ne ressemble à un refuge. Le président américain finit ses journées dans une chambre dorée, devant un téléphone, à chercher des cibles pour calmer une angoisse qu’il ne nommera jamais. L’homme le plus puissant du monde est aussi le plus pauvre en présence humaine. Cette ironie devrait nous arrêter. Elle devrait nous faire réfléchir, collectivement, sur ce que nous valorisons, sur ce que nous récompensons, sur le type de figures que nos démocraties produisent. Parce que ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Et nous l’avons fait, ensemble, à un moment donné, en regardant ailleurs.
Le miroir tendu par cette nuit du 22h52
Cette publication de 22h52 sur Truth Social n’est pas un événement. C’est un symptôme. C’est le symptôme d’un homme qui ne dort plus, qui ne digère plus, qui ne supporte plus le bruit du monde. C’est le symptôme d’une présidence qui carbure à la rancune, qui se nourrit de la défaite des autres, qui ne sait plus avancer autrement qu’en piétinant ce qui ose vivre à côté d’elle. Et c’est, surtout, le symptôme d’une nation qui s’est habituée à ce comportement, qui le commente, qui le commente encore, sans plus vraiment s’en indigner. L’indignation, elle aussi, s’épuise. Elle se dilue. Elle devient une routine. Et c’est précisément ce que les tyrans cherchent : transformer l’inacceptable en quotidien, le scandaleux en familier, l’aberrant en normal. Greenblatt l’écrit dans son livre. Shakespeare le savait il y a quatre siècles. Nous l’apprenons à nos dépens.
Alors voilà. Il était 22h52. Un président a publié un message. Un humoriste, le même soir, lisait un poème de Robert Burns devant son public. Deux Amériques se sont croisées dans cette soirée d’automne. L’une regardait vers le bas. L’autre regardait vers le haut. L’une cherchait à humilier. L’autre cherchait à éclairer. Et l’histoire, qui n’oublie rien, gardera la trace de ces deux gestes simultanés. Elle gardera la trace de cet homme seul, dans sa chambre dorée, qui tapait sur un écran. Et elle gardera aussi la trace de cet autre homme, debout sur scène, qui souriait en disant adieu. Devinez lequel des deux passera à la postérité.
Je termine ce texte et je repense à cette image : un téléphone allumé dans une chambre sombre, à 22h52, qui éclaire le visage d’un homme âgé en train d’insulter un comique. Ce visage, ce n’est plus celui d’un président. C’est celui de n’importe quel homme rongé par la rage, qui n’arrive plus à dormir. C’est, peut-être, le visage le plus humain qu’on ait jamais vu de lui. Et c’est ce qui le rend, en ce moment précis, infiniment triste.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
AlterNet — Trump, l’homme le plus seul d’Amérique — 22 mai 2026
The New York Times — James Poniewozik sur la dernière émission de Stephen Colbert — 22 mai 2026
W. W. Norton — Tyrant: Shakespeare on Politics, Stephen Greenblatt — 8 mai 2018
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