Qui est Serhii Beskrestnov
Serhii Beskrestnov, alias “Flash”, n’est pas un commentateur de plateau. C’est un ingénieur, un spécialiste des communications militaires, devenu l’une des voix les plus écoutées sur la guerre électronique en Ukraine. Conseiller du ministre de la Défense, il publie régulièrement des analyses techniques sur Facebook, lues par les militaires, les journalistes spécialisés et une partie significative du commandement. Son ton tranche avec la communication officielle. Il ne ménage personne. Il pointe les failles. Il salue ce qui mérite d’être salué. Il refuse les triomphalismes. Quand il dit que les missiles ont fait l’essentiel des dégâts parce qu’il y en avait “trop pour les ressources de la défense aérienne”, ce n’est pas une rhétorique de défense. C’est un aveu opérationnel. Une fissure nommée.
Dans son post, il détaille la composition de la vague. Beaucoup de missiles. Beaucoup de Shahed, dont une majorité non guidée, lancée en essaim sur des couloirs déjà connus, des trajectoires déjà répétées. Et un détail qui compte : plus de 40% des Shahed abattus l’ont été par des intercepteurs. Une proportion qu’il décrit comme la confirmation d’une tendance positive sur quatre mois. Les forces ukrainiennes apprennent. Elles s’adaptent. Elles tiennent. Mais Beskrestnov refuse de transformer cette statistique en victoire. Parce qu’en face, ce qui change, ce n’est pas la qualité. C’est le nombre. Et le nombre, à la longue, érode même les meilleures défenses.
Je trouve quelque chose de profondément ukrainien dans cette manière de dire la vérité technique au milieu du chaos, sans la maquiller, sans la dramatiser, comme si la lucidité était devenue une arme à part entière.
La doctrine de la saturation
La tactique décrite par “Flash” n’est pas nouvelle. Elle s’est installée dans la guerre russe contre l’Ukraine depuis l’hiver 2022. Mais elle a évolué. Au début, les frappes massives étaient des événements ponctuels, espacés, calibrés pour des dates symboliques. Aujourd’hui, elles relèvent du rythme. Du métronome. La Russie produit, assemble, lance. Les Shahed iraniens, désormais largement fabriqués sur le sol russe sous les noms de Geran-2, Geran-3 et Geran-4, sont devenus le pilier d’une stratégie de saturation. Le principe est simple. On envoie tellement d’objets volants qu’une partie passera, mathématiquement, à travers les mailles. Les missiles balistiques et de croisière sont ensuite glissés dans le tumulte, profitant de la confusion radar, des angles morts, des batteries occupées ailleurs.
Beskrestnov précise un point essentiel. Cette fois, aucune tentative de guidage des Shahed depuis un poste de commandement n’a été enregistrée. Il suggère prudemment que ce vide pourrait s’expliquer par la concentration géographique du raid sur Kyiv, là où les vagues précédentes visaient l’ouest du pays. Pas de conclusion ferme. Juste une observation. Mais cette observation suggère une chose : la Russie a peut-être délibérément simplifié son protocole, sacrifiant la précision pour maximiser le volume sur une zone unique. Une frappe brute. Un raid d’écrasement. Une démonstration. Pas une opération chirurgicale. Une charge.
Ce que la Russie a vraiment visé
Des cibles symboliques plus que militaires
La question qui revient, à chaque frappe de ce type, est toujours la même. Pourquoi ces cibles. Pourquoi maintenant. Beskrestnov apporte une réponse qui glace par sa simplicité. Selon lui, les cibles à Kyiv ont été choisies comme un prétexte pour frapper la ville. Pas comme des objectifs militaires sérieux. Il cite l’usine de Loukianivka, où les missiles ont depuis longtemps détruit “tout ce qui pouvait l’être au fil des années de guerre”. Il cite le territoire du commandement des forces terrestres, déserté depuis le premier jour du conflit, comme tous les sites comparables de la capitale. Ces objectifs ne contiennent plus de valeur opérationnelle. Ils sont vides. Ils sont des coquilles. Mais ils servent encore.
Ils servent de justification interne, pour la propagande russe. Ils servent de marqueurs, pour rappeler que Moscou peut toucher ce qu’elle veut. Ils servent de signal, pour les capitales occidentales tentées par la lassitude. La vérité, c’est que la Russie ne bombarde plus Kyiv pour gagner une bataille. Elle bombarde Kyiv pour entretenir une pression. Pour rappeler une présence. Pour saigner. Le bâtiment du Cabinet des ministres endommagé, l’ambassade d’Azerbaïdjan touchée pour la seconde fois en peu de temps, l’Opéra national abîmé, sept institutions culturelles atteintes selon le ministère de la Culture : la liste compose une cartographie de l’intimidation. Pas une carte de guerre. Une carte de message.
Il y a quelque chose d’insupportable à voir un opéra figurer sur la liste des “dommages collatéraux”, comme si le rideau de scène était devenu, dans ce conflit, une cible aussi légitime qu’un dépôt de munitions.
Le coût humain qui se cache derrière les pourcentages
Quand Beskrestnov parle de 40% d’interception, il dit aussi, en creux, que 60% sont passés. Et derrière ce chiffre, il y a des immeubles. Des appartements. Des fenêtres soufflées. Des escaliers couverts de verre. Volodymyr Zelensky a confirmé un bilan provisoire de près de 100 blessés et quatre morts à l’échelle du raid global, avant que le bilan local de Kyiv ne soit affiné à 81 blessés et deux tués. Les chiffres bougent. Les listes s’allongent. Les noms s’ajoutent. Une unité du DSNS, le service ukrainien des situations d’urgence, a été détruite par un tir direct dans la région de Kyiv. Des secouristes visés. Pas une bavure. Une cible.
Ce détail mérite une pause. Frapper les secouristes, c’est frapper la capacité de secours elle-même. C’est dégrader la résilience d’un pays en attaquant ceux qui la portent à bout de bras dans la fumée. C’est une signature. Une méthode. Une volonté. Beskrestnov n’a pas besoin de la souligner. Le simple fait de l’évoquer dans le contexte d’une nuit “sans nouveauté tactique” en dit assez sur ce que ce mot, “sans nouveauté”, signifie désormais. La cruauté est devenue routinière. La routine est devenue stratégie.
La réponse ukrainienne et occidentale
Macron, Von der Leyen, et la pression diplomatique
Les réactions ne se sont pas fait attendre. Emmanuel Macron a déclaré que l’usage par la Russie du missile Oreshnik témoignait du “cul-de-sac” de sa guerre d’agression, formule diplomatique qui dit, à mots couverts, que Moscou en est réduite à brandir ses armes les plus spectaculaires faute de pouvoir gagner sur le terrain. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a annoncé un soutien renforcé à la défense aérienne ukrainienne. Zelensky s’est entretenu dans la foulée avec Macron et avec le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre. L’Ukraine a appelé à des réunions urgentes du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’OSCE. La mécanique diplomatique tourne. Elle tourne vite. Elle tourne bien. Mais elle tourne dans le vide depuis assez longtemps pour qu’on s’interroge sur ce qu’elle produit, concrètement, dans les caves de Kyiv.
L’Ukraine, elle, n’attend pas. Le SBU a frappé un hub stratégique de carburant alimentant la région de Moscou et plusieurs grands aéroports, dans la même fenêtre temporelle. Le message est clair. Pour chaque nuit de saturation imposée à Kyiv, l’Ukraine cherche à imposer un coût économique et logistique au cœur du dispositif russe. Une guerre de réciprocité. Une guerre où chaque coup appelle une réponse. Yurii Ihnat, du commandement de l’armée de l’air ukrainienne, a souligné le bon comportement des F-16 lors du repoussement de l’attaque massive du 24 mai. Une donnée importante. Pas un détail. Une confirmation que les chasseurs occidentaux livrés tardivement deviennent un élément structurant de la défense aérienne ukrainienne.
Je note, sans naïveté, que chaque communiqué occidental ressemble de plus en plus à un pansement appliqué après le coup, alors que la véritable question, depuis trois ans, est celle de l’armement qui devrait être livré avant.
Le rôle décisif des intercepteurs
Le chiffre de 40% d’interception des Shahed par des intercepteurs dédiés mérite qu’on s’y attarde. Pendant des mois, l’Ukraine a abattu les drones iraniens et leurs versions russes avec à peu près tout ce qu’elle avait sous la main. Canons anti-aériens vétustes. Mitrailleuses lourdes. Missiles sol-air précieux et rares. Avions de chasse en patrouille. Aujourd’hui, une part croissante du travail est confiée à des intercepteurs spécialisés, certains développés localement, d’autres fournis par les partenaires occidentaux. Cette transition est cruciale. Elle permet de préserver les munitions sol-air coûteuses pour les vraies menaces, à savoir les missiles balistiques et de croisière. Elle permet aussi de produire en série une réponse adaptée à une menace produite en série.
Beskrestnov salue cette évolution. Il l’attribue à un travail conjoint du ministère de la Défense et des forces armées ukrainiennes sur les quatre derniers mois. C’est, dans son post, l’un des seuls passages tournés vers le positif. Le reste est implacable. Trop de missiles. Trop de Shahed. Pas assez de ressources pour tout intercepter. Et au-dessus de cette équation, une Russie qui produit plus vite que les défenses ne s’étoffent. Le combat n’est pas perdu. Mais il n’est pas gagné. Il est suspendu à des chaînes de production, à des livraisons, à des décisions politiques prises à des milliers de kilomètres des immeubles de Kyiv.
Ce que cette nuit révèle de la guerre
Une guerre qui n’invente plus, mais qui dure
“Je n’ai vu rien de technologiquement ou tactiquement nouveau pour moi dans cette attaque”, conclut Beskrestnov. Cette phrase mérite d’être lue deux fois. Elle dit que la Russie, dans cette frappe, n’a pas franchi de palier. Pas de nouvelle arme. Pas de nouveau leurre. Pas de nouvelle ruse électronique. La guerre s’est figée dans une forme. Une forme brutale, mais stable. Et c’est précisément cette stabilité qui devient dangereuse. Parce qu’une guerre qui n’invente plus est une guerre qui s’installe. Qui devient un fond sonore. Qui glisse au second plan dans les journaux occidentaux jusqu’à devenir une rubrique parmi d’autres.
La masse, sans innovation, finit par devenir une politique en soi. Une politique d’usure. Une politique qui parie sur la fatigue. Fatigue des défenses aériennes. Fatigue des partenaires. Fatigue des opinions publiques. Fatigue des populations civiles. Vladimir Poutine ne joue plus sur la surprise. Il joue sur la durée. Et la durée, dans une guerre, est une arme aussi puissante que n’importe quel missile hypersonique. La nuit du 24 mai 2026 ne sera pas retenue comme un tournant. Elle sera retenue comme une preuve de plus. Une preuve que Moscou peut encore, presque quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, lancer des vagues capables de blesser une centaine de personnes en quelques heures. Cela suffit. Cela suffit à Moscou.
Je crois que le piège, pour l’Occident, n’est pas la spectaculaire frappe Oreshnik dont tout le monde parlera demain, mais ces nuits “sans rien de nouveau” qui finissent par effacer Kyiv de la une et par normaliser l’inacceptable.
L’enjeu désormais : produire plus vite que la peur
La question stratégique posée par cette attaque dépasse le cadre militaire. Elle est industrielle. Elle est politique. Elle est morale. La Russie a démontré qu’elle pouvait produire des Shahed par milliers, des missiles par centaines, et qu’elle pouvait les jeter contre une capitale européenne sans dommage diplomatique majeur. L’Ukraine, elle, doit produire des intercepteurs, des défenses aériennes, des abris, des protocoles d’alerte, à un rythme qui suit ou dépasse celui de la menace. Les partenaires occidentaux doivent fournir, vite, ce qui manque. Pas dans six mois. Pas dans un an. Maintenant.
Von der Leyen a promis du renforcement. Macron a parlé d’impasse russe. Le Conseil de sécurité va se réunir. Tout cela est utile. Tout cela est insuffisant. Le seul indicateur qui compte désormais, c’est le pourcentage d’interception lors de la prochaine vague. Si ce pourcentage monte, l’Ukraine tient. S’il stagne, ou s’il baisse, la doctrine russe de saturation aura gagné une manche. Et la guerre, qui ne s’invente plus, continuera de tuer dans la routine.
Conclusion : la masse ne remplace pas la vérité
Une stratégie de l’épuisement, pas une stratégie de la victoire
Au matin du 25 mai, Kyiv comptera ses pertes. Elle réparera ce qui peut l’être. Elle pleurera ce qui ne peut plus l’être. Elle écoutera les analyses comme celle de “Flash”, qui ne console pas, mais qui éclaire. Et elle reprendra son rythme. Un rythme de guerre qui dure depuis si longtemps qu’il est devenu une normalité monstrueuse. La Russie a misé sur la masse. Elle continuera de le faire, parce que c’est ce qui reste à un empire qui ne sait plus gagner autrement. Mais miser sur la masse, c’est admettre, implicitement, qu’on ne peut plus miser sur la précision, sur la ruse, sur le génie. C’est l’aveu d’une stratégie réduite à sa dimension la plus brutale : faire mal, parce qu’on ne sait plus faire mieux.
Cette analyse n’est pas une consolation. Une bombe qui tombe sans génie tue aussi sûrement qu’une bombe géniale. Une famille endeuillée à Kyiv ne se réconfortera pas en lisant que “l’ennemi a manqué d’imagination”. Mais comprendre la doctrine adverse, c’est commencer à la défaire. Beskrestnov le sait. Les forces armées ukrainiennes le savent. Les partenaires occidentaux devraient le savoir aussi. La Russie ne gagnera pas par la masse. Elle peut seulement, par la masse, allonger la souffrance. Et la seule manière d’arrêter cette logique, c’est de produire, livrer, intercepter plus vite qu’elle ne lance.
Je termine ce texte avec une image en tête, celle d’un rideau de scène d’opéra criblé d’éclats, et l’idée tenace qu’une civilisation qui laisse bombarder ses opéras sans réagir avec la même force que pour ses raffineries a déjà perdu quelque chose qui ne se reconstruit pas avec du béton.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Ukrinform — Injury toll after Russian attack on Kyiv rises to 81, with two dead — 24 mai 2026
Ukrinform — Von der Leyen announces further support to reinforce Ukraine’s air defense — 24 mai 2026
Ukrinform — SBU hits strategic fuel hub supplying Moscow region and major airports — 24 mai 2026
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