90 missiles, 600 drones, un Oreshnik
Avant même la publication du communiqué, Moscou avait déjà donné un avant-goût. Dans la nuit du 23 au 24 mai, la Russie a lancé contre l’Ukraine une attaque combinée d’une ampleur rarement vue. Selon l’état-major ukrainien, 90 missiles et 600 drones de différents types ont été tirés en quelques heures, incluant un missile balistique de portée intermédiaire Oreshnik. Le nom de cette arme n’est pas anodin. L’Oreshnik est l’une de ces armes que Moscou exhibe depuis 2024 comme un symbole de sa capacité de frappe stratégique, à la frontière entre la doctrine conventionnelle et la doctrine nucléaire. L’utiliser dans une frappe contre Kyiv, c’est envoyer un message à plusieurs étages. Aux Ukrainiens d’abord. Aux Européens ensuite. À Washington enfin. C’est dire qu’aucune cible n’est hors de portée, qu’aucun seuil n’est intouchable, qu’aucune escalade n’est exclue. Le bilan provisoire est lourd. Quatre personnes tuées dans le pays, près de cent blessés, environ trente immeubles résidentiels endommagés ou détruits dans la seule capitale. Au 25 mai, le bilan révisé fait état de deux morts confirmés et de 91 blessés, dont trois enfants, pour cette seule attaque. Les chiffres bougeront encore. Ils bougent toujours. Chaque heure ajoute un nom, une pierre, un cri.
Ce qui frappe dans ces frappes, c’est leur signature. Les drones ne visent plus seulement les infrastructures énergétiques comme à l’hiver 2022-2023. Ils ciblent désormais le tissu urbain dense, les immeubles d’habitation, les quartiers résidentiels. La logique russe a évolué. On ne cherche plus seulement à plonger un pays dans le noir. On cherche à fissurer la psyché collective d’une capitale. À épuiser ses nerfs. À faire descendre les habitants au sous-sol, nuit après nuit, jusqu’à ce que la fatigue devienne un argument politique. C’est une stratégie ancienne, lourde, sale. Elle a été utilisée par d’autres avant Moscou. Elle ne fonctionne presque jamais à long terme. Elle produit de la rage, pas de la reddition. Mais elle produit aussi des morts, des blessés, des familles brisées, des trajectoires de vie qui s’interrompent à trois heures du matin sous un plafond effondré. Et c’est ce coût humain que le communiqué du 25 mai vient banaliser. Les frappes ne sont plus présentées comme des opérations exceptionnelles. Elles deviennent un programme. Un calendrier. Une routine annoncée. Voilà ce qui change. Voilà ce qui fait basculer cette semaine dans une autre dimension de la guerre.
Je pense à ces trois enfants blessés. À leur âge qu’on ne connaît pas, à leur prénom qui restera peut-être dans une statistique. Je pense à leurs parents qui, ce matin, lisent peut-être ce même communiqué russe en se demandant si on parle déjà de la prochaine nuit.
Centres de décision : la doctrine du flou comme arme
Ce que recouvre vraiment l’expression
L’expression utilisée par le ministère russe mérite qu’on s’y arrête. Centres de décision. En anglais, decision-making centres. En russe, центры принятия решений. Cette formule est apparue dans la doctrine russe il y a plusieurs années déjà, mais elle a longtemps été cantonnée aux débats stratégiques sur la dissuasion. La voir surgir dans un communiqué officiel du ministère des Affaires étrangères, appliquée à Kyiv, change radicalement la donne. Car cette expression est volontairement floue. Elle peut désigner un poste de commandement militaire, ce qui rentrerait dans une logique de guerre conventionnelle. Mais elle peut aussi désigner le bureau présidentiel sur Bankova, le bâtiment de la Rada, le ministère de la Défense, le bâtiment du SBU, voire des résidences officielles. Le flou est intentionnel. Il permet à Moscou de frapper et de justifier ensuite. Il permet d’annoncer aujourd’hui ce qu’on assumera demain. Le communiqué évoque également les sites de conception, production, programmation et préparation à l’usage des drones ukrainiens. Ces sites existent. Ils sont parfois identifiés. Mais ils sont aussi, pour la plupart, intégrés dans le tissu urbain, parfois à proximité immédiate de zones résidentielles, ce qui n’a rien d’unique à Kyiv : c’est le cas dans toutes les capitales en guerre depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce qui distingue la rhétorique russe, c’est qu’elle prétend pouvoir frapper ces sites avec une précision chirurgicale tout en accusant à l’avance les pertes civiles probables d’être la faute de Kyiv et de l’OTAN.
Le communiqué ne s’arrête pas là. Il accuse nommément les spécialistes de l’OTAN de fournir composants, données de renseignement et informations de ciblage. C’est un glissement majeur. Pour la première fois, Moscou nomme l’adversaire occidental dans un document de menace publique adossé à des frappes annoncées. La diplomatie russe, par cette phrase, intègre l’Alliance atlantique dans son équation de cibles potentielles. Ce n’est pas encore une déclaration de guerre. Ce n’est pas une menace directe contre un territoire de l’OTAN. Mais c’est une étape de plus dans la cartographie russe de la confrontation. C’est une manière de dire que les frappes à venir, si elles tuent des conseillers étrangers, des techniciens, des employés d’entreprises occidentales installées à Kyiv, ne seront pas considérées par Moscou comme des erreurs, mais comme des conséquences assumées. L’appel aux diplomates étrangers à quitter Kyiv au plus vite prend alors un sens beaucoup plus inquiétant. Ce n’est pas une recommandation humanitaire. C’est un préavis. C’est la manière russe de dire que tout ce qui restera à Kyiv après cet avertissement entrera dans une zone grise où la responsabilité, selon Moscou, pourra être renvoyée à la victime. La grammaire est connue. Elle a été utilisée dans d’autres conflits. Elle ne rend personne immortel.
Le précédent doctrinal et son glissement
Dans la doctrine militaire russe officielle, mise à jour en 2014 puis en 2020, la notion de centres de décision est liée à la dissuasion stratégique et, dans certains scénarios, à l’emploi d’armes nucléaires en réponse à une frappe sur des infrastructures critiques. Voir cette notion réinjectée dans un communiqué portant sur des frappes conventionnelles contre une capitale étrangère, c’est observer un glissement sémantique grave. On déplace un concept depuis la haute dissuasion vers la routine opérationnelle. On normalise l’extraordinaire. C’est précisément la fonction des mots dans les guerres modernes. Ils préparent les opinions. Ils habituent les esprits. Ils transforment l’impensable en discutable, puis le discutable en banal. Les analystes occidentaux qui suivent les communiqués du ministère russe depuis des années remarquent ce glissement depuis l’automne 2024. Mais le texte du 25 mai 2026 marque une accélération nette. Le verrou rhétorique a sauté. Reste à savoir si le verrou opérationnel, lui, tiendra ou non. Et de cette réponse dépendra beaucoup plus que le sort d’une ville. Dépendra la trajectoire entière de la guerre en Europe pour les mois qui viennent. Dépendra la sécurité réelle de millions de personnes qui ne demandent qu’à dormir une nuit entière sans entendre les sirènes.
Je le dis avec une forme de malaise froid : quand un État commence à publier ses cibles avant de les frapper, ce n’est pas de la transparence. C’est une mise en scène. Et c’est souvent le prélude à quelque chose de plus brutal encore.
Kyiv sous la menace : la vie sous un calendrier de frappes
Une capitale qui apprend à vivre dans l’attente
Kyiv n’est pas une ville comme une autre. C’est une capitale millénaire, fondée bien avant Moscou, dont l’architecture mêle des couches d’histoire qui remontent à la Rous de Kyiv. Elle compte des universités, des musées, des hôpitaux, des théâtres, des cathédrales classées au patrimoine mondial. Elle compte surtout des habitants. Près de trois millions de personnes y vivent encore, malgré la guerre, malgré les coupures d’électricité, malgré les sirènes qui rythment les nuits depuis février 2022. Ces habitants ont développé une routine que personne ne souhaite à aucune ville au monde. On dort habillé. On garde un sac d’urgence près de la porte. On connaît par cœur le chemin du métro le plus proche, qui sert encore d’abri antiaérien. Les écoles disposent toutes d’abris souterrains. Les hôpitaux ont leurs générateurs. Les entreprises planifient leurs réunions en fonction des prévisions d’attaques aériennes, communiquées par l’armée ukrainienne sur Telegram. Le communiqué russe du 25 mai s’adresse à cette ville-là. Il s’adresse à des gens qui ont déjà appris à compter les drones au son. Il s’adresse à des enfants qui savent ce qu’est un Shahed avant de savoir conjuguer correctement les verbes du troisième groupe. Il s’adresse à des personnes âgées qui descendent toutes les nuits dans les caves de bâtiments soviétiques en se demandant si elles remonteront. Et il leur dit, en substance : préparez-vous, parce que ça va durer, et ça va être méthodique.
L’avertissement adressé aux résidents de la capitale, leur conseillant d’éviter les infrastructures militaires et administratives, est cyniquement absurde. Personne, à Kyiv, ne choisit son appartement en fonction d’une carte des cibles russes. Les immeubles résidentiels touchés ces derniers mois ne se trouvaient pas, pour la plupart, à proximité immédiate d’installations militaires identifiables. Les missiles ont des trajectoires. Les drones ont des défaillances. Les défenses antiaériennes interceptent, mais pas tout. Et lorsqu’une interception réussit, les débris tombent quelque part. Souvent sur une cour d’école. Souvent sur le toit d’une maternité. Souvent sur un appartement où une famille dormait. La précision absolue n’existe pas dans la guerre aérienne moderne. Les ingénieurs militaires le savent. Les diplomates russes le savent aussi. C’est pourquoi le communiqué du 25 mai doit être lu pour ce qu’il est : non pas une promesse de précision, mais une annonce de tolérance accrue aux pertes civiles. On annonce qu’on visera des sites précis, mais on prépare déjà la rhétorique pour expliquer pourquoi les frappes qui rateront, ou qui débordent, seront imputables à l’adversaire. Cette ingénierie du discours est aussi soignée que l’ingénierie des missiles. Elle fait partie de la même chaîne de production.
L’impact économique et industriel d’une menace ciblée
Au-delà du choc humain, la menace russe vise un objectif stratégique précis. L’industrie de défense ukrainienne s’est considérablement développée depuis 2022. La production de drones, en particulier, a explosé. L’Ukraine est devenue, selon plusieurs estimations occidentales, le premier producteur européen de drones militaires. Des entreprises comme celles fabriquant les drones Bober, Liutyi ou des modèles plus petits FPV se sont multipliées, souvent installées dans des sites discrets, parfois reconvertis depuis d’anciennes usines civiles. Beaucoup se trouvent à Kyiv et dans sa région. Frapper ces sites, c’est tenter d’endiguer un avantage opérationnel qui pèse de plus en plus lourd sur le front, jusque dans les profondeurs du territoire russe. C’est aussi tenter de décourager les investisseurs étrangers qui ont commencé à financer cette industrie. Plusieurs entreprises occidentales, allemandes, britanniques, américaines, françaises, ont signé des partenariats ou ouvert des bureaux à Kyiv depuis 2023. Le message russe leur est directement adressé : restez, et vous deviendrez cibles légitimes selon notre lecture du conflit. C’est une forme de guerre économique menée par la menace plutôt que par les sanctions. C’est aussi une tentative de fragmenter le soutien occidental en transférant le risque physique sur les acteurs privés. Cela fonctionnera-t-il ? Probablement pas autant que Moscou l’espère. Mais cela introduit une variable de plus dans les calculs des dirigeants européens, à un moment où l’Europe peine déjà à structurer son aide militaire de long terme à l’Ukraine.
La fabrique du prétexte : Starobilsk, ou l’art de retourner le récit
Une attaque revendiquée nulle part, exploitée partout
Le ministère russe affirme que ses frappes systématiques sont une réponse à une attaque ukrainienne sur un bâtiment de collège et un logement à Starobilsk, dans la partie occupée de l’oblast de Louhansk. Or, dès le 22 mai, l’état-major ukrainien avait rejeté les affirmations des médias russes concernant des frappes ukrainiennes sur des cibles civiles dans les territoires occupés. La séquence est devenue tristement classique. Un événement survient dans les territoires occupés, parfois mal documenté, parfois entièrement fabriqué, parfois résultant d’une chute de missile russe ou d’une opération de désinformation. Les médias russes le présentent comme une attaque ukrainienne contre des civils. La diplomatie russe s’en empare quelques jours plus tard pour annoncer une réponse disproportionnée, déjà planifiée bien avant l’événement. Le prétexte n’est pas la cause. Le prétexte est l’habillage. Cette logique a été observée à de multiples reprises depuis 2022. Elle suit toujours le même schéma. Elle vise un public russe interne, qui a besoin d’un récit moral pour soutenir l’effort de guerre. Elle vise aussi un public international, plus particulièrement les opinions des pays du Sud global, où le narratif russe trouve parfois plus d’écho que les communiqués ukrainiens. Pour les chancelleries occidentales, l’exercice est devenu lisible. Mais il reste efficace dans certaines zones d’influence, et c’est cela qui compte pour Moscou.
Starobilsk, ville de moins de vingt mille habitants avant la guerre, est sous occupation russe depuis 2022. Elle a été le théâtre de plusieurs incidents depuis cette date, dont la nature exacte est souvent contestée. Sans accès indépendant à la zone, sans présence de journalistes occidentaux, sans inspecteurs internationaux, il est impossible de vérifier les allégations russes avec un degré raisonnable de certitude. C’est précisément ce flou informationnel que Moscou exploite. La guerre russe contre l’Ukraine se joue aussi dans ce no man’s land de l’information, où chaque image, chaque déclaration, chaque chiffre est immédiatement transformé en arme. Le communiqué du 25 mai utilise Starobilsk comme un déclencheur narratif. Il aurait pu utiliser une autre ville. Il aurait pu utiliser un autre incident. Ce qui compte, c’est le mouvement rhétorique. Provoquer, accuser, frapper, accuser à nouveau. Ce cycle ne s’arrête pas. Il s’intensifie. Et chaque nouvelle itération abaisse un peu plus le seuil de ce qui est considéré comme acceptable dans le discours diplomatique russe. Quand un ministère des Affaires étrangères annonce officiellement des frappes systématiques sur une capitale étrangère, c’est que quelque chose s’est cassé dans la retenue institutionnelle qui caractérisait, même imparfaitement, la diplomatie d’un grand État. Cette rupture n’est pas anodine. Elle s’imprime dans la mémoire des relations internationales. Elle laissera une trace, bien après que les armes se seront tues.
Je relis le mot Starobilsk et je pense à toutes ces villes dont on ne sait presque rien, et qui servent pourtant à justifier des frappes sur des millions de gens. Une ville prise comme alibi, c’est une ville volée deux fois.
La réponse ukrainienne : tenir, frapper, durer
Une défense aérienne sous pression constante
Face à cette menace désormais explicite, l’Ukraine n’a pas d’autre choix que de tenir. Les défenses aériennes du pays, articulées autour de systèmes Patriot fournis par les États-Unis, de SAMP/T franco-italiens, de IRIS-T allemands, de NASAMS, ainsi que d’anciens systèmes soviétiques modernisés, sont sollicitées chaque nuit. Les taux d’interception annoncés par l’état-major ukrainien restent élevés, souvent au-dessus de 70 à 90 % selon les types de cibles, mais ce taux dissimule une réalité. Quand 600 drones sont lancés en une seule nuit, même un taux d’interception de 90 % laisse passer 60 engins. Et 60 drones qui tombent sur une capitale, c’est déjà une catastrophe humanitaire. Les autorités ukrainiennes plaident depuis des mois pour davantage de systèmes Patriot, davantage de missiles intercepteurs, davantage de financements pour la production locale d’armes anti-drones. Les promesses occidentales existent. Leur mise en œuvre, elle, est lente, fragmentée, parfois bloquée par des considérations politiques internes dans les pays donateurs. Le communiqué russe du 25 mai vient rappeler à quel point cette lenteur a un coût humain mesurable. Chaque mois de retard dans la livraison d’un système de défense équivaut à un certain nombre de morts probables à Kyiv. Ce calcul macabre est rarement dit ainsi, mais il est connu de tous les responsables militaires impliqués.
Sur le plan offensif, l’Ukraine continue de frapper en profondeur le territoire russe avec ses propres drones. Les raffineries, les dépôts de carburant, les usines d’armement, les bases aériennes situées parfois à plus de mille kilomètres de la frontière sont devenues des cibles régulières. Cette stratégie a un objectif clair : faire payer à la Russie un coût économique et logistique tel que la poursuite de la guerre devienne insoutenable. Les résultats sont visibles. Les exportations russes de produits pétroliers ont chuté ces derniers mois. Plusieurs aéroports russes ferment régulièrement pour des raisons de sécurité. Mais Moscou continue. Les ressources russes, même érodées, restent considérables. Et l’escalade verbale du 25 mai indique que le Kremlin choisit la fuite en avant plutôt que la désescalade. Cela laisse à Kyiv un horizon clair : se préparer à des mois supplémentaires de frappes intenses, intensifier la production de drones et de systèmes de défense, et continuer à plaider auprès des partenaires occidentaux pour un soutien renforcé. La guerre d’usure est devenue une guerre de production. Celui qui fabriquera le plus vite, le mieux, le plus loin, gagnera. C’est une vérité brutale, mais c’est désormais l’équation centrale de ce conflit. Et dans cette équation, la résilience de Kyiv face aux frappes annoncées sera un facteur déterminant. Pas seulement pour l’Ukraine. Pour toute l’Europe.
L’Europe à l’épreuve : un message qui dépasse Kyiv
Quand Moscou parle à Kyiv mais regarde Bruxelles
Le communiqué du 25 mai n’est pas seulement adressé à Kyiv. Il est aussi adressé à Bruxelles, à Berlin, à Paris, à Londres, à Varsovie. En nommant explicitement les spécialistes de l’OTAN comme co-responsables des opérations ukrainiennes, Moscou tente de faire monter la pression politique sur les gouvernements européens. Le calcul est simple. Si une frappe russe sur Kyiv tue un ressortissant européen, un technicien, un conseiller, un journaliste, un employé d’ONG, comment les capitales européennes réagiront-elles ? Y aura-t-il une réponse coordonnée ? Une fermeté commune ? Ou bien chaque pays calculera-t-il son risque individuel, sa relation économique avec Moscou, ses contraintes politiques internes ? Le Kremlin parie sur la fragmentation. Il parie sur la lassitude. Il parie sur l’érosion progressive du consensus européen qui s’est forgé dans l’urgence de 2022 mais qui montre des signes de fatigue en 2026. Les élections récentes dans plusieurs pays européens ont vu monter des partis ouvertement favorables à un compromis avec Moscou. Aux États-Unis, l’administration en place oscille entre soutien à l’Ukraine et tentatives de négociation directe avec le Kremlin. Cette ambiguïté n’a pas échappé aux stratèges russes. Le communiqué du 25 mai en tire profit. Il dit, en substance : nous frapperons, et vous verrez bien si votre solidarité tient.
L’Europe se trouve donc face à un test que personne ne souhaitait. Continuer à soutenir l’Ukraine, c’est accepter le risque que ce soutien soit redéfini par Moscou comme une participation au conflit. Reculer, c’est valider la grammaire de la menace, et envoyer un signal à toutes les puissances révisionnistes du monde : la menace publique d’un État nucléaire suffit à faire plier des démocraties. Aucune des deux options n’est confortable. La première demande du courage politique, de la cohésion, des investissements massifs dans la défense européenne. La seconde garantit une instabilité bien plus grande à moyen terme, parce qu’une Russie victorieuse à Kyiv ne s’arrêtera pas à Kyiv. Les pays baltes le savent. La Pologne le sait. La Finlande, qui a rejoint l’OTAN en 2023, le sait. Les capitales de l’est et du nord de l’Europe l’ont toujours dit. Aujourd’hui, le communiqué russe leur donne raison d’une manière qu’elles auraient préféré ne pas voir. La cohésion atlantique est plus que jamais nécessaire. Elle est aussi plus fragile que jamais. Cette fragilité est le véritable enjeu géopolitique des semaines qui viennent. Pas seulement le sort d’une ville, mais le sort d’un ordre international.
Le droit international en lambeaux : un argumentaire à double tranchant
Quand l’agresseur invoque les Conventions de Genève
Il y a, dans le communiqué russe, une phrase qui mériterait d’être étudiée dans toutes les facultés de droit international du monde. Moscou accuse Kyiv et ses partenaires occidentaux de violer les Conventions de Genève de 1949, leurs protocoles additionnels, et la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989. L’audace est sidérante. C’est l’État qui a envahi l’Ukraine en 2022, qui occupe des territoires ukrainiens en violation directe de la Charte des Nations unies, qui a déporté des milliers d’enfants ukrainiens vers la Russie selon les enquêtes documentées par la Cour pénale internationale, qui invoque aujourd’hui les Conventions de Genève pour justifier des frappes sur une capitale étrangère. Vladimir Poutine fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la CPI émis en mars 2023 précisément pour la déportation illégale d’enfants ukrainiens. Et c’est ce même État qui se présente comme défenseur de la Convention sur les droits de l’enfant. Le retournement est tellement énorme qu’il en devient un objet d’étude à part entière. Il révèle la stratégie russe : non pas convaincre les juristes occidentaux, qui ne sont pas dupes, mais saturer l’espace argumentatif. Inonder le débat de références juridiques contradictoires. Créer un brouillard dans lequel chaque accusation occidentale peut être renvoyée comme un boomerang, fût-ce de manière absurde.
Cette stratégie a un effet pervers sur le droit international lui-même. Elle l’érode. Elle l’épuise. Elle le transforme en un arsenal rhétorique dans lequel chaque camp pioche ce qui l’arrange, plutôt qu’en un cadre commun de référence. C’est l’une des conséquences les plus graves, et les moins discutées, de la guerre russe contre l’Ukraine. L’ordre juridique international hérité de 1945 ne meurt pas en une fois. Il meurt par petites touches. Chaque communiqué comme celui du 25 mai 2026 est une de ces touches. Chaque résolution bloquée au Conseil de sécurité par un veto russe ou chinois est une autre touche. Chaque conflit où les Conventions de Genève sont citées de manière instrumentale, par tous les camps, en est une de plus. Reconstruire ce droit après la guerre demandera un effort considérable. Les institutions internationales en sortiront affaiblies. Les juristes en sortiront ébranlés. Les citoyens en sortiront plus cyniques. Et pourtant, cet ordre juridique reste, malgré ses failles, le seul rempart imparfait contre le retour pur et simple de la loi du plus fort. Le préserver, le réformer, le renforcer, sera l’une des tâches majeures des décennies qui viennent. La menace russe du 25 mai rappelle l’urgence de cette tâche. Elle rappelle aussi à quel point nous en sommes loin.
Je l’écris avec une forme de fatigue lucide : quand un État invoque le droit qu’il viole en même temps, ce n’est plus du cynisme, c’est de l’ingénierie. Et cette ingénierie-là, elle ne tue pas seulement des civils. Elle tue lentement l’idée même qu’il puisse exister une règle commune.
Conclusion : Kyiv, miroir de notre époque
Une ville, un test, un avertissement
Le communiqué du ministère russe des Affaires étrangères publié le 25 mai 2026 restera comme l’un de ces documents qui marquent un tournant. Pas parce qu’il révèle quelque chose qu’on ne savait pas. Tout le monde savait depuis longtemps que la Russie frappait Kyiv. Tout le monde savait depuis longtemps que ces frappes ciblaient régulièrement des infrastructures industrielles et des quartiers résidentiels. Ce qui change, c’est l’assomption publique, officielle, théorisée, de cette stratégie. C’est l’annonce calendaire. C’est la transformation d’un crime en programme. Kyiv devient ainsi le miroir d’une époque où les normes internationales sont publiquement remises en cause, où la menace nucléaire est instrumentalisée pour banaliser des frappes conventionnelles massives, où les grandes puissances s’adressent les unes aux autres par communiqués interposés tout en bombardant des civils. Cette époque ressemble à des moments du vingtième siècle qu’on espérait dépassés. Elle leur ressemble, mais avec des armes plus précises, des drones plus nombreux, et des canaux d’information qui transforment chaque frappe en spectacle mondial diffusé en direct. La condition humaine sous bombardement n’a pas changé depuis Guernica, depuis Coventry, depuis Grozny, depuis Alep. Ce qui change, c’est notre capacité collective à détourner le regard, ou à le maintenir ouvert.
L’Ukraine continuera de se défendre. Cela ne fait aucun doute. Trois années de guerre à grande échelle l’ont prouvé. Mais la question qui se pose désormais n’est plus seulement militaire. Elle est politique, morale, civilisationnelle. Que sommes-nous prêts, en tant qu’Européens, en tant que démocrates, en tant qu’humains, à accepter comme nouvelle normalité ? Sommes-nous prêts à voir une capitale européenne sous frappes systématiques annoncées sans réagir au-delà des communiqués de condamnation ? Sommes-nous prêts à laisser s’installer l’idée qu’un État nucléaire peut publier sa liste de cibles civiles avec, en regard, la liste des consignes d’évacuation pour les diplomates ? Sommes-nous prêts à accepter que la production de drones défensifs dans une capitale en guerre soit présentée comme un crime au regard d’un droit international que le bourreau invoque ? Chaque réponse à ces questions, ou chaque silence, dessinera l’ordre du monde qui sortira de cette guerre. Kyiv n’est pas seulement une ville en danger. Kyiv est, en ce moment précis, le lieu où se joue une partie importante de notre avenir commun. Ses habitants le savent. Ils continuent à vivre, à travailler, à élever leurs enfants, à fabriquer ce qui doit l’être, à enterrer ce qui doit l’être. Ils ne demandent pas notre admiration. Ils demandent qu’on regarde, qu’on comprenne, qu’on agisse à la hauteur de ce qu’ils traversent.
Et moi, ce soir, je pense à une fenêtre allumée dans un immeuble de Kyiv, à trois heures du matin, juste avant que la sirène ne hurle. Cette fenêtre, c’est nous tous, qu’on le sache ou non. Quand elle s’éteindra, ce sera plus qu’une lumière qui s’en va.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
91 injured, including 3 children, in large-scale Russian attack — Ukrainska Pravda — 25 mai 2026
Communiqué officiel du ministère russe des Affaires étrangères — 25 mai 2026
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