Washington contre Pékin, version 2.0
Le premier scénario que dessine Brands est sans doute le plus familier aux Occidentaux. Un monde divisé en deux blocs rivaux. D’un côté, une coalition menée par Washington, regroupant les démocraties industrialisées et leurs alliés stratégiques. De l’autre, un bloc dirigé par Pékin, agrégeant la Russie affaiblie, l’Iran isolé, la Corée du Nord nucléarisée, plus une constellation d’États clients du Sud global attirés par les capitaux chinois et par la promesse d’un ordre alternatif. Ce scénario rappelle évidemment la Guerre froide. Mais Brands prévient : la comparaison est trompeuse. Cette nouvelle bipolarité serait plus économique, plus technologique, plus poreuse que celle de 1947-1991. Les chaînes d’approvisionnement seraient découplées partiellement, pas totalement. Les flux financiers seraient fragmentés, pas séparés. Les sphères culturelles continueraient à s’interpénétrer via les plateformes numériques.
Ce monde aurait une logique. Une logique brutale, mais lisible. Chaque puissance secondaire devrait choisir son camp ou tenter une équidistance toujours plus difficile. L’Europe serait sommée d’assumer pleinement son alignement atlantique tout en finançant elle-même sa défense. L’Inde jouerait la carte de l’ambiguïté stratégique aussi longtemps que possible. L’Asie du Sud-Est oscillerait. L’Amérique latine deviendrait un terrain de compétition économique direct entre Pékin et Washington. L’Afrique aussi. La compétition pour les minerais critiques, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et le contrôle des câbles sous-marins définirait la nouvelle géographie du pouvoir. Ce scénario suppose une chose centrale : que les États-Unis retrouvent un consensus interne sur la nécessité de contenir la Chine. Or rien n’est moins sûr aujourd’hui. Trump a montré qu’une partie de l’électorat américain n’a aucune envie de financer une croisade idéologique mondiale. Et la fatigue impériale est devenue un sentiment bipartisan latent. Le scénario du bloc contre bloc n’est donc pas garanti. Il est probable. Pas inévitable.
J’avoue trouver ce scénario presque rassurant, et c’est précisément ce qui m’inquiète. Quand la guerre froide nous semble un horizon confortable, c’est que les deux autres options doivent être franchement effrayantes.
Pourquoi ce monde serait moins stable qu’on le croit
Brands insiste sur un point essentiel. La Guerre froide originelle a été stabilisée par plusieurs facteurs uniques : la dissuasion nucléaire mutuelle assumée, des canaux de communication construits après la crise des missiles de Cuba, des règles tacites sur les zones d’influence, une absence d’interdépendance économique majeure entre les deux blocs. Aucune de ces conditions n’est pleinement réunie aujourd’hui. La Chine et les États-Unis sont économiquement enchevêtrés au point qu’un découplage rapide produirait des effets dévastateurs pour les deux. Les canaux de communication entre Pékin et Washington sont fragiles, intermittents, dépendants de la personnalité des dirigeants en place. Les règles du jeu nucléaire sont en train d’être réécrites par l’expansion massive de l’arsenal chinois et le délitement des traités hérités de la fin du XXe siècle.
Le résultat est une bipolarité plus dangereuse que la précédente, paradoxalement. Plus de friction au quotidien. Moins de filets de sécurité institutionnels. Une probabilité plus élevée d’incident militaire mal géré, en mer de Chine méridionale, autour de Taïwan, dans l’Arctique. Et une compétition technologique qui touche directement les civils, parce que les semi-conducteurs et l’IA ne sont pas seulement militaires. Ce sont des infrastructures de vie quotidienne. Une nouvelle Guerre froide ne serait donc pas la répétition tranquille de la précédente. Ce serait une version accélérée, fragmentée, électronique, dans laquelle le risque d’escalade serait diffus et permanent. Ce n’est pas le pire des trois scénarios envisagés par Brands. Mais ce n’est pas un scénario apaisé. C’est un scénario sous tension constante, où chaque génération devrait apprendre à vivre avec la possibilité d’un basculement majeur.
Scénario 2 : l’âge des empires et des sphères d’influence
Le retour d’un monde à plusieurs maîtres
Le deuxième scénario est probablement le plus historiquement résonnant. Brands l’appelle un âge des empires. Pas un monde à deux blocs, mais un monde à plusieurs centres. Chaque grande puissance régionale revendiquerait une sphère d’influence reconnue. Les États-Unis exerceraient leur prééminence sur l’hémisphère occidental, avec un retour explicite à une forme modernisée de doctrine Monroe. La Chine dominerait l’Asie de l’Est et étendrait son emprise économique sur l’Asie du Sud-Est et une partie de l’Afrique. La Russie maintiendrait sa zone post-soviétique sous tutelle plus ou moins brutale. L’Inde consoliderait son rôle de puissance pivot en Asie du Sud. La Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite se disputeraient le Moyen-Orient. L’Europe deviendrait une puissance régionale parmi d’autres, contrainte de bâtir enfin son autonomie stratégique.
Ce scénario a un nom dans la tradition diplomatique. On l’appelle parfois le concert des puissances, en référence au système européen né du Congrès de Vienne en 1815. Sauf qu’ici, le concert ne serait pas seulement européen. Il serait mondial. Et il aurait une caractéristique cynique majeure : il sacrifierait les petites nations sur l’autel de la stabilité entre les grandes. L’Ukraine en ferait les frais. La Géorgie aussi. Taïwan vivrait sous une épée de Damoclès permanente. Les pays baltes regarderaient nerveusement vers Moscou. Les nations africaines deviendraient des terrains de chasse économique pour Pékin sans alternative occidentale crédible. Ce monde aurait l’apparence de la stabilité. Il aurait surtout la réalité de la prédation. Et Brands souligne quelque chose d’important : Donald Trump lui-même semble parfois pencher pour ce scénario. Sa manière de parler du Groenland comme d’une acquisition possible, du Canada comme d’un 51ᵉ État, du Panama comme d’une zone à reprendre, relève précisément de cette grammaire impériale.
L’Europe coincée dans une géographie nouvelle
Pour l’Europe, ce scénario serait existentiel. Parce qu’il signerait la fin de l’atlantisme tel qu’on l’a connu depuis 1949. L’OTAN ne disparaîtrait pas formellement, sans doute. Mais elle se viderait de sa substance. Washington exigerait des contributions financières massives sans plus garantir la solidarité automatique de l’article 5. Les capitales européennes seraient obligées de construire à marche forcée une défense continentale autonome. Cela passerait par une mutualisation budgétaire que Paris réclame depuis des années sans succès. Cela passerait par une accélération de la base industrielle de défense européenne. Cela passerait, peut-être, par une européanisation de la dissuasion nucléaire française. Sujets explosifs. Sujets que les opinions publiques européennes n’ont pas eu le temps de digérer.
Et puis il y aurait la question russe. Dans un monde de sphères d’influence, Moscou exigerait la reconnaissance de son aire post-soviétique. L’Ukraine deviendrait monnaie d’échange. Les pays baltes vivraient dans l’angoisse. La Pologne réarmerait massivement, ce qu’elle fait déjà. La Finlande et la Suède, fraîchement entrées dans l’OTAN, se retrouveraient sur la ligne de front d’un nouveau système international dont elles n’avaient pas anticipé l’avènement. Brands ne dit pas que ce scénario est souhaitable. Il dit qu’il est plausible. Et que les signaux en provenance de Washington depuis 2025 le rendent même probable à moyen terme. C’est cela, le vertige. Pas la prédiction. La probabilité. Un monde où la souveraineté des petits redeviendrait une variable d’ajustement entre les caprices des grands.
Scénario 3 : le monde du chacun pour soi
Quand le hégémon devient prédateur
Le troisième scénario est de loin le plus sombre. Brands l’appelle un monde de self-help, une expression empruntée à la théorie réaliste des relations internationales. Dans ce monde, les États-Unis ne se contentent pas de se retirer du leadership global. Ils deviennent activement prédateurs. Ils utilisent leur puissance économique, financière et militaire pour extorquer concessions, ressources et territoires. Le dollar devient une arme. Les tarifs douaniers deviennent des instruments de chantage. Les alliances sont brisées délibérément. Les traités sont reniés à mi-parcours. La parole donnée n’a plus de valeur contractuelle. L’ordre international ne disparaît pas remplacé par un autre ordre. Il disparaît tout court. Et ce qui reste, c’est une jungle.
Dans ce scénario, chaque État doit se débrouiller seul. La prolifération nucléaire devient irréversible. La Corée du Sud, le Japon, peut-être l’Allemagne, peut-être l’Arabie saoudite, peut-être la Pologne franchissent le seuil. Les arsenaux conventionnels explosent en volume partout dans le monde. Les guerres régionales se multiplient parce que la dissuasion globale a disparu. Le commerce international se rétracte. Les chaînes d’approvisionnement se fragmentent en îlots régionaux. La croissance mondiale chute. La pauvreté progresse à nouveau dans les zones marginalisées. Le climat devient ingérable parce qu’aucune coopération globale n’est plus possible. C’est le scénario où Gramsci avait raison sur les monstres. Pas par fatalité philosophique. Par effondrement structurel de l’architecture qui empêchait, depuis huit décennies, le déchaînement des passions étatiques les plus brutales.
Je voudrais croire que ce scénario est trop noir pour être pris au sérieux. Mais quand je relis les déclarations de certains responsables américains sur le Groenland, le Canada, le Panama, je me dis que Brands ne fait pas du catastrophisme. Il fait du réalisme. Et c’est ça qui me retourne l’estomac.
Les signaux faibles qui rendent ce scénario crédible
Pourquoi Brands prend-il ce scénario au sérieux ? Parce qu’il identifie dans la politique étrangère américaine récente une série de signaux faibles convergents. La menace tarifaire utilisée comme outil diplomatique routinier, y compris contre des alliés historiques. La remise en cause publique de l’intégrité territoriale du Canada. Les déclarations sur le Groenland traitées comme des objectifs réels, pas comme des provocations rhétoriques. Le scepticisme assumé envers l’OTAN. La transactionnalisation systématique de chaque relation bilatérale. L’abandon des engagements climatiques. L’instrumentalisation du dollar. Pris isolément, chacun de ces signaux pourrait être interprété comme une manœuvre tactique. Pris ensemble, ils dessinent une cohérence stratégique que Brands n’hésite pas à qualifier de prédatrice.
Ce scénario n’est pas une fatalité. Mais il est rendu possible par un facteur structurel : la polarisation domestique américaine. Tant que le Congrès, les agences fédérales, le département d’État et le Pentagone fonctionnent comme des contre-pouvoirs internes, les pulsions prédatrices restent en partie contenues. Si ces institutions se fragilisent davantage, si la professionnalisation de la politique étrangère s’effondre, si les nominations partisanes saturent les postes techniques, alors le filtre disparaît. Et la politique étrangère américaine devient l’expression brute des impulsions présidentielles. Brands ne nomme pas Trump dans chaque paragraphe. Il n’en a pas besoin. Le lecteur comprend. Le scénario noir n’est pas un fantasme intellectuel. C’est une trajectoire institutionnelle déjà entamée. Et c’est cette possibilité, plus que les deux autres, qui justifie l’usage du mot interrègne au sens gramscien fort.
Section 4 : ce que ces trois scénarios disent de l’Europe
L’angle mort européen
Brands écrit depuis Washington. Pour Washington. Mais sa grille de lecture interpelle directement Bruxelles, Paris, Berlin, Varsovie, Rome. Parce que dans chacun de ses trois scénarios, l’Europe est en position de réagir, pas d’imposer. Dans la nouvelle Guerre froide, elle est priée de s’aligner sur Washington. Dans l’âge des empires, elle est invitée à devenir une puissance régionale parmi d’autres. Dans le monde du self-help, elle subit la prédation américaine au même titre que les autres. Aucun de ces scénarios ne fait de l’Europe un acteur de premier rang. Et c’est précisément ce diagnostic que les capitales européennes refusent encore d’assumer pleinement.
La raison est connue. Construire une véritable autonomie stratégique européenne coûte cher. Très cher. Cela suppose des arbitrages budgétaires douloureux. Cela suppose des compromis politiques entre 27 États membres aux intérêts divergents. Cela suppose une intégration militaire qui se heurte aux souverainetés nationales. Cela suppose, surtout, un récit politique cohérent que les dirigeants européens n’ont pas su construire jusqu’ici. Macron parle d’autonomie stratégique depuis 2017. Les résultats restent modestes. La guerre en Ukraine a accéléré certains chantiers. Mais le retard accumulé est immense. Et le temps presse. Parce que dans aucun des trois scénarios envisagés par Brands, l’Europe ne peut se permettre de continuer comme avant.
Ce que la Pologne et les pays baltes ont compris avant les autres
Il y a une géographie de la lucidité européenne. Elle commence à Varsovie, passe par Vilnius, Riga, Tallinn, Helsinki, Stockholm, et descend jusqu’à Bucarest. Ces capitales ont compris avant les autres ce que les trois scénarios de Brands signifient concrètement. Elles ont augmenté leurs budgets de défense bien au-delà des 2 % du PIB exigés par l’OTAN. La Pologne a dépassé les 4 %. Les pays baltes consacrent des ressources massives à leur défense territoriale. La Finlande mobilise sa société entière dans une logique de défense globale héritée de la Guerre d’Hiver. Ces sociétés n’ont pas attendu que Brands écrive son essai. Elles ont compris, parce qu’elles vivent au contact direct de la menace, qu’aucun des trois scénarios ne leur laisse le luxe de l’hésitation.
L’Europe occidentale, elle, traîne. Pas par bêtise. Par confort historique. Parce que la guerre est restée pendant trois générations un concept abstrait pour Paris, Berlin, Rome, Madrid. La géographie a protégé. Le parapluie américain a abrité. Le commerce a enrichi. Et soudain, en quelques années, ces trois conditions s’effondrent simultanément. La géographie ne protège plus parce que les missiles longue portée et les drones ont aboli les distances. Le parapluie américain devient conditionnel. Le commerce est instrumentalisé comme arme. L’Europe occidentale doit réapprendre la stratégie alors qu’elle l’avait oubliée. Et elle doit le faire vite. Brands ne lui laisse pas dix ans confortables. Il lui laisse dix ans pour choisir son scénario. Ou pour subir celui que d’autres auront choisi à sa place.
Section 5 : pourquoi le mot « interrègne » est le plus juste
Gramsci et la science politique du clair-obscur
Le choix du mot interrègne par Brands n’est pas anodin. Il vient de Gramsci. Il vient d’une tradition intellectuelle qui pense les transitions historiques comme des moments d’indétermination radicale. Un interrègne n’est pas une simple période de transition entre deux régimes stables. C’est un moment où les anciennes règles ne fonctionnent plus mais où les nouvelles ne sont pas encore établies. C’est un moment où l’imprévisibilité devient la norme. C’est un moment où les acteurs improvisent, parfois brillamment, parfois catastrophiquement. C’est un moment où les structures internationales perdent leur capacité prédictive. Et c’est exactement cela que nous vivons depuis quelques années.
Pourquoi cette précision compte-t-elle ? Parce qu’elle change radicalement la nature des décisions à prendre. Dans un ordre stable, on peut planifier à dix ou vingt ans. Dans un interrègne, on doit construire des stratégies robustes face à plusieurs futurs possibles. Ce n’est pas la même chose. Cela demande des budgets différents. Des doctrines différentes. Des alliances différentes. Cela demande surtout une humilité intellectuelle que les bureaucraties peinent à acquérir. Parce que les bureaucraties détestent l’incertitude. Elles aiment les scénarios uniques, les projections linéaires, les plans pluriannuels. L’interrègne brise tout cela. Il oblige à penser en arborescence. Il oblige à accepter que plusieurs avenirs coexistent et qu’il faut se préparer à chacun d’eux.
Le rôle des élections américaines comme variable centrale
Brands insiste sur un point essentiel. Beaucoup dépend des décisions américaines à venir et des cycles électoraux. Les élections de mi-mandat de 2026. La présidentielle de 2028. Ces échéances ne sont pas des détails. Elles peuvent rebattre les cartes. Elles peuvent renforcer la trajectoire actuelle ou l’infléchir significativement. Et c’est cette dépendance au cycle politique américain qui rend la planification stratégique si difficile pour les alliés et adversaires de Washington. Personne ne sait à quoi ressemblera la politique étrangère américaine dans trois ans. Personne ne sait si l’establishment républicain résistera durablement à la ligne Trump. Personne ne sait si les démocrates sauront proposer une alternative crédible.
Cette incertitude a des effets concrets. Pékin temporise sur Taïwan en espérant un retrait américain plus marqué. Moscou joue la montre en Ukraine. Téhéran calcule ses provocations en fonction des bulletins de vote dans le Wisconsin. Riyad multiplie les options. New Delhi cultive l’ambiguïté. Bruxelles attend en espérant. Le monde entier est devenu spectateur de la politique intérieure américaine. Et cette dépendance asymétrique est à la fois un signe résiduel de la puissance américaine et une preuve de l’épuisement du système qu’elle a fondé. Un système où le sort de huit milliards d’humains se joue dans des swing states est un système qui a manifestement épuisé sa logique. Brands ne dit pas cela aussi crûment. Mais c’est ce que son essai laisse entendre entre les lignes. Et c’est cela qui rend sa lecture si troublante.
Conclusion : choisir le moins pire en attendant mieux
Ce que les acteurs lucides devraient faire dès maintenant
L’essai de Brands ne se termine pas sur une prescription unique. Il se termine sur une invitation. Explorer ce qui se trouve au-delà de l’interrègne est, dit-il, la première étape pour se préparer à un monde qui sera, dans le meilleur des cas, plus fracturé et plus féroce que celui que nous quittons. Cette phrase contient une humilité méthodologique précieuse. Brands ne vend pas une recette miracle. Il propose une grille pour penser. Et cette grille suggère, en creux, plusieurs orientations stratégiques pour les acteurs lucides. Diversifier les dépendances. Investir massivement dans la défense. Construire des coalitions de moyens-puissances capables de stabiliser leurs régions sans attendre une garantie américaine inconditionnelle. Maintenir des canaux de dialogue même avec les adversaires les plus difficiles. Préserver les institutions multilatérales même affaiblies, parce qu’elles peuvent redevenir utiles si le système retrouve un équilibre.
Pour l’Europe, ces orientations se traduisent en chantiers concrets. Accélérer l’autonomie industrielle de défense. Achever l’union des marchés de capitaux pour financer cette autonomie. Réformer la prise de décision européenne pour sortir du veto national systématique. Construire une diplomatie commune sur les grands dossiers stratégiques. Renforcer les liens avec les démocraties asiatiques, africaines et latino-américaines. Ne pas miser uniquement sur le rétablissement de la relation transatlantique. Préparer le pire scénario tout en travaillant pour le meilleur. Cela demande une maturité politique que les élites européennes doivent encore conquérir. Et le temps disponible pour cette conquête se réduit chaque mois.
Le clair-obscur et les choix qui restent
Reste l’essentiel. Aucun de ces trois scénarios n’est inévitable. Brands le rappelle plusieurs fois. Beaucoup reste contingent. Beaucoup dépend des décisions à venir. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce qu’elle préserve une part de liberté politique. Mauvaise, parce qu’elle place une responsabilité écrasante sur les acteurs actuels. Les choix faits à Washington, Bruxelles, Pékin, Moscou, New Delhi, Brasilia, Pretoria, dans les cinq prochaines années, dessineront la physionomie des cinquante suivantes. Nous vivons l’un de ces moments rares où l’histoire est plus malléable que d’habitude. Cette malléabilité est terrifiante. Elle est aussi libératrice. Tout dépend de qui s’en saisit, comment, avec quelle vision et avec quel courage.
Le clair-obscur gramscien décrit dans la phrase fondatrice n’est pas seulement le lieu où surgissent les monstres. C’est aussi le lieu où peuvent naître des institutions nouvelles. Des coalitions inédites. Des paradigmes inattendus. La fin de l’ordre américain libéral n’est pas nécessairement la fin de tout ordre libéral. Elle peut être le moment où d’autres acteurs prennent le relais, partiellement, modestement, en attendant mieux. Les moyennes puissances que Sarang Shidore évoque dans le même numéro de Foreign Policy ont peut-être un rôle décisif à jouer. L’Europe, si elle se réveille. L’Inde, si elle assume. Le Japon, s’il accepte une posture moins discrète. Le Canada, l’Australie, la Corée du Sud, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie. Ces acteurs ne peuvent pas remplacer les États-Unis. Mais ils peuvent, ensemble, empêcher que le scénario noir ne devienne réalité. C’est sans doute cela, le pari à tenir dans les dix prochaines années. Pas reconstruire l’ordre d’hier. Empêcher le pire d’aujourd’hui. Et bâtir, brique par brique, les fondations d’un ordre futur qui n’aura plus jamais le confort de la Pax Americana, mais qui pourra peut-être éviter le désastre d’une jungle généralisée.
Je referme l’essai de Brands avec le sentiment d’avoir lu un texte qui aurait pu être écrit à Vienne en 1814, à Versailles en 1919, à San Francisco en 1945. Un texte de seuil. Un texte de bascule. Sauf que cette fois, je ne sais pas si nous écrirons la suite avec la lucidité de ceux qui nous ont précédés. Ou si nous laisserons les monstres gramsciens choisir à notre place. C’est cela la question. Et elle n’attend pas dix ans pour être tranchée.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Three Scenarios for a Post-Trump World — Hal Brands, Foreign Policy, 23 mars 2026
Can Middle Powers Gel? — Sarang Shidore, Foreign Policy, 23 mars 2026
The World After Trump — Foreign Policy, numéro spécial printemps 2026
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