Une équation qui ne ferme pas
Le nouveau plan de construction navale, parfois surnommé Golden Fleet, a une particularité que les économistes de la défense connaissent bien : il coûte plus cher chaque année tout en livrant moins de coques. Le document prévoit de ne commander que deux sous-marins d’attaque de classe Virginia par an, un seul destroyer par an jusqu’à la fin de la décennie, et de réduire à terme le nombre de porte-avions de 11 à 9. Trois piliers, trois reculs. Et au milieu, une promesse : compenser ces retraits par 47 drones de surface non habités et 16 véhicules sous-marins extra-larges autonomes. Sur le papier, l’ambition est moderne. Dans la réalité opérationnelle, elle vacille.
Le problème n’est pas l’idée du drone. Le problème, c’est la substitution. Un drone de surface n’a ni l’autonomie d’un destroyer, ni la charge utile d’un croiseur, ni la capacité de commandement d’un porte-avions. Ces engins, encore largement non éprouvés en combat de haute intensité, devraient être un complément du tonnage habité, pas un remplacement. C’est précisément l’inverse qui se dessine. Et chaque dollar englouti dans un programme expérimental est un dollar qui ne va pas dans une coque d’Arleigh Burke Flight III, dans un quai sec supplémentaire, ou dans la formation d’un soudeur qualifié à Newport News. Pendant ce temps, les besoins explosent : opérations antinarcotiques dans les Caraïbes, présence soutenue dans le Golfe persique, engagements en Atlantique et en Méditerranée. La flotte s’étire. La couverture se déchire.
Les chantiers fantômes
Le plan évoque une nouvelle classe de battleships – des cuirassés modernes – et une nouvelle classe de frégates. Sauf que ces navires n’existent nulle part. Pas de plans achevés. Pas d’architecture navale finalisée. Pas même de quai sec réservé. Pas une seule quille posée. On parle de bâtiments dont la conception n’a pas franchi les premières revues techniques, et qu’on inscrit déjà comme variable d’ajustement dans la flotte des années 2030. C’est une comptabilité de promesses, pas de coques.
La mémoire industrielle américaine devrait pourtant servir de garde-fou. Le Littoral Combat Ship, vendu comme la révolution des opérations côtières, a été tronqué et retiré prématurément. Le destroyer de classe Zumwalt, prévu à 32 exemplaires, s’est arrêté à trois unités, avec une artillerie principale toujours sans munitions économiquement viables. La frégate de classe Constellation, supposée renouveler le bas du spectre, accumule retards et dépassements. Chaque génération a connu son mirage. Chaque administration a juré que cette fois serait la bonne. Et chaque fois, le compte de coques livrées s’est révélé inférieur aux annonces. Rien dans la trajectoire actuelle ne suggère que les futurs cuirassés Trump ou la nouvelle frégate connaîtront un destin différent.
Il y a quelque chose de presque mélancolique dans cette répétition. On annonce, on dessine, on présente des images de synthèse magnifiques. Puis le programme s’étiole, glisse de tranche budgétaire en tranche budgétaire, et finit par disparaître dans une note de bas de page. Les marins, eux, continuent de partir en mer avec les coques de leurs pères.
La marine chinoise : une montée verticale
Les chiffres qui dérangent
Pendant que Washington discute de retrait anticipé, Pékin construit. La marine chinoise est désormais, en nombre de bâtiments, la première du monde. Le rythme de mise à l’eau dans les chantiers de Jiangnan, Dalian et Hudong-Zhonghua dépasse, selon plusieurs rapports du Pentagone, l’ensemble de la production navale militaire occidentale combinée. Trois porte-avions sont déjà opérationnels ou en essais : le Liaoning, le Shandong et le Fujian, ce dernier doté de catapultes électromagnétiques comparables à celles de la classe Ford. Un quatrième porte-avions, à propulsion nucléaire, est en construction. L’objectif affiché par les analyses du Department of War américain est limpide : neuf porte-avions chinois en 2035.
À cela s’ajoute un arsenal de missiles antinavires sans équivalent, à commencer par les DF-21D et DF-26, conçus précisément pour tenir les porte-avions américains à distance du premier rideau d’îles. La flotte sous-marine chinoise se modernise, l’aéronavale embarquée gagne en maturité, et la doctrine d’interdiction d’accès – le fameux A2/AD – se densifie année après année. Ce n’est plus une marine de défense côtière. C’est une marine de projection, qui sort, qui patrouille, qui s’entraîne, qui s’affirme. Et qui rétrécit mécaniquement l’espace de manœuvre des forces américaines dans le Pacifique occidental.
Le facteur Taïwan
Toute cette accumulation a un horizon politique. Taïwan. Les officiers américains, dont l’ancien chef des opérations indo-pacifiques, ont publiquement évoqué la fenêtre 2027 comme période de risque maximal. Or 2027 est aussi, par une cruelle coïncidence calendaire, l’année où la marine américaine atteindra son creux historique à 288 navires. Le pic de vulnérabilité statistique américaine et la fenêtre de tentation stratégique chinoise se superposent presque parfaitement.
Cela ne signifie pas qu’une guerre est certaine. Cela signifie que la dissuasion, qui repose sur la perception de coûts inacceptables imposés à l’agresseur, devient plus fragile à mesure que l’écart entre les flottes se réduit. Un calcul de Pékin qui n’aurait jamais tenu en 2015 pourrait paraître raisonnable en 2028. C’est précisément ainsi que les guerres deviennent possibles : non par décision soudaine, mais par lente bascule des équations. Quand le défenseur paraît trop lent à reconstituer ses forces, et l’attaquant trop rapide à les déployer, la patience cesse d’être une vertu pour devenir un pari.
Les sous-marins : le talon d’Achille américain
Deux Virginia par an, ce n’est pas assez
Si un secteur de la marine américaine conserve un avantage qualitatif net sur la Chine, c’est la flotte sous-marine. Les Virginia-class, silencieuses, polyvalentes, équipées de tubes verticaux capables de lancer Tomahawks et bientôt des armes hypersoniques, restent une référence mondiale. Le problème n’est pas la qualité. C’est la quantité. Le plan ne prévoit que deux Virginia par an, alors que la doctrine et les engagements de coopération avec l’Australie via le pacte AUKUS exigeraient un rythme supérieur. Les chantiers de General Dynamics Electric Boat et de HII Newport News tournent à pleine capacité, mais leur capacité est précisément le goulot.
Retirer 16 sous-marins entre 2027 et 2031 tout en n’en commandant que deux par an aboutit à une équation simple et brutale : la flotte sous-marine d’attaque va se contracter au moment où elle devrait s’étendre. Les Los Angeles-class en fin de vie partent à la retraite plus vite qu’ils ne sont remplacés. La promesse de fournir des sous-marins à l’Australie devient un casse-tête politique. Et l’avantage sous-marin, dernier rempart asymétrique face à la masse chinoise, s’érode année après année. Aucun drone sous-marin extra-large, aussi sophistiqué soit-il, ne remplace un équipage formé et un réacteur naval qui tient la mer six mois sans refaire surface.
L’industrie qui n’arrive plus à suivre
Le vrai goulot d’étranglement n’est pas budgétaire. Il est industriel. Les chantiers navals américains ont perdu, sur trente ans, une part considérable de leur main-d’œuvre qualifiée. Soudeurs, tuyauteurs, électriciens nucléaires : les métiers manquent. Les formations sont longues. Les départs en retraite vident les ateliers plus vite que les recrutements ne les remplissent. Ajouter une troisième coque de Virginia par an supposerait non seulement de l’argent, mais aussi des milliers d’ouvriers spécialisés que personne ne sait fabriquer en deux ans.
La Chine, elle, dispose d’un complexe industriel naval intégré qui combine chantiers civils et militaires, formation massive, et chaînes d’approvisionnement domestiques. Quand un chantier de Shanghai met à l’eau un destroyer Type 055, il bénéficie d’écosystèmes que les chantiers de Bath ou Pascagoula ont laissés s’éroder. La reconstruction de la base industrielle navale américaine est désormais l’enjeu stratégique central, plus encore que les commandes de coques. Sans chantiers, pas de flotte. Sans soudeurs, pas de chantiers. Et les soudeurs ne se décrètent pas par décret présidentiel.
Je repense à ces images des chantiers de Brooklyn pendant la Seconde Guerre mondiale, ces cathédrales d’acier où une coque sortait toutes les six semaines. Ce monde-là n’existe plus. On ne le retrouvera pas en claquant des doigts. Et c’est peut-être la blessure la plus profonde de ce dossier : la perte n’est pas seulement comptable, elle est civilisationnelle.
Les porte-avions : symbole, totem, vulnérabilité
Passer de 11 à 9, un choix lourd
Réduire la flotte de porte-avions américaine de 11 à 9 unités n’est pas une décision technique. C’est un choix doctrinal. Les porte-avions sont à la fois le bras armé et la signature politique de la puissance américaine. Les retirer en avance, c’est envoyer un signal, à Pékin comme à Tokyo, à Manille comme à Canberra. Le plan justifie cette réduction par les coûts de maintenance vertigineux des classes Nimitz et Ford, et par les doutes croissants sur la survivabilité de ces géants face aux missiles balistiques antinavires chinois.
L’argument n’est pas absurde. Un porte-avions à 13 milliards de dollars qui ne peut plus s’approcher à moins de 1 500 kilomètres des côtes adverses sans risque inacceptable est une plate-forme dont la valeur stratégique se discute. Mais la conclusion logique n’est pas forcément d’en construire moins. Elle peut être d’en construire différemment, ou de les protéger mieux. La Chine, qui dispose pourtant des missiles censés rendre ces navires obsolètes, en construit neuf. Cette contradiction mérite d’être interrogée. Si Pékin croyait vraiment à la fin du porte-avions, il ne dépenserait pas des dizaines de milliards à en aligner une flotte entière, propulsion nucléaire comprise.
L’aviation embarquée en question
Au-delà de la coque, c’est l’aviation embarquée qui pose question. Le F-35C arrive enfin en nombre, mais son rayon d’action reste limité face aux distances du Pacifique. Le futur F/A-XX, programme de chasseur de sixième génération destiné aux porte-avions, accumule les retards et les remises en cause budgétaires. Sans appareil de longue portée, le porte-avions devient un trophée vulnérable, contraint à opérer trop loin pour frapper utilement, ou trop près pour survivre.
La solution passe probablement par une combinaison de drones embarqués à long rayon d’action, de ravitailleurs en vol comme le MQ-25 Stingray, et de munitions à très longue portée. Mais là encore, les programmes traînent. Le Stingray entre seulement maintenant en phase opérationnelle. Les drones de combat embarqués restent à l’état de prototypes. Pendant ce temps, la J-35 chinoise vole déjà depuis les ponts du Fujian. L’écart se réduit aussi dans le ciel, pas seulement sur la mer.
Les valses des secrétaires à la Marine
Une instabilité chronique
Un autre symptôme révèle la profondeur du malaise : la rotation des secrétaires à la Marine. Carlos Del Toro, sous Biden, a multiplié les discours sur l’urgence de construire plus vite, sans résultat tangible. John Phelan, fraîchement limogé, avait tenu un discours similaire. Hung Cao, secrétaire par intérim, est désormais le dernier en date à promettre la reconstruction. Cette instabilité de la tête politique de la marine empêche toute continuité stratégique sur les cycles longs – or un programme naval se planifie sur quinze à vingt ans, pas sur un mandat électoral.
Chaque nouveau secrétaire arrive avec ses priorités, ses programmes favoris, ses méfiances envers les héritages précédents. Le résultat est un patchwork de décisions parfois contradictoires, des programmes lancés puis annulés, des classes de navires conçues pour être l’avenir et rangées au placard avant le sixième exemplaire. Cette instabilité n’est pas qu’américaine, elle existe dans toutes les démocraties, mais elle pèse plus lourd quand le rival principal, lui, planifie sur des cycles de quinze ans avec une remarquable constance doctrinale.
Le Congrès, arbitre paralysé
Le Congrès a voté en 2017 l’objectif des 355 navires. Il continue de le réaffirmer. Mais il n’a jamais voté les budgets pluriannuels qui permettraient d’y parvenir. Les résolutions continues, les blocages partisans, les chantages budgétaires sur les plafonds de la dette grippent la machine industrielle. Construire un sous-marin nucléaire suppose des contrats de longue durée, des engagements fermes sur cinq à sept ans. Quand Washington ne sait pas, en octobre, si le budget de l’année fiscale qui commence sera voté avant Noël ou en février, les chantiers naviguent à vue.
Ce paradoxe d’un Congrès qui exige une flotte de 355 navires sans en fournir les moyens budgétaires stables est l’un des grands non-dits du débat stratégique américain. Tant qu’il ne sera pas tranché, aucun secrétaire à la Marine, aucun chef des opérations navales, aucun plan de construction ne pourra livrer ce qui est promis. La responsabilité n’est pas seulement au Pentagone. Elle est aussi sur la colline du Capitole.
Conclusion : le siècle du Pacifique se joue maintenant
Ce que ce plan dit du monde qui vient
Lire ce plan de construction navale, c’est lire une époque. Une époque où la première puissance militaire mondiale arbitre, à contrecœur, entre des urgences qui se valent toutes. Une époque où l’industrie ne suit plus la politique, où la politique ne suit plus la stratégie, où la stratégie elle-même hésite entre fidélité aux plates-formes éprouvées et fuite en avant vers des drones aux promesses incertaines. Le plan n’est pas absurde. Il est révélateur. Il dit l’étirement, l’épuisement, le compromis permanent. Il dit aussi, en creux, la confiance perdue dans la capacité du système à produire les coques nécessaires au rythme nécessaire.
La Chine, elle, n’hésite pas. Elle construit. Elle aligne. Elle planifie. Cela ne signifie pas que sa marine est invincible, ni que ses équipages valent ceux de l’U.S. Navy en expérience opérationnelle. La marine américaine reste, qualitativement, la plus aguerrie du monde, avec une culture du combat naval forgée depuis Midway. Mais le nombre finit par compter. La masse finit par peser. Et le moment où la masse chinoise rencontrera la qualité américaine en infériorité numérique sévère est précisément le moment que cherchent à exploiter les stratèges de Pékin. La fenêtre 2027-2031 n’est pas une abstraction. C’est une cible inscrite dans des plans réels, validés au plus haut niveau du Parti.
Ce qui reste à faire, et vite
Reconstruire prend du temps. Reconstituer une base industrielle navale, encore davantage. Mais quelques décisions, prises maintenant, peuvent changer la pente. Stabiliser les commandes pluriannuelles de Virginia à trois unités par an. Sanctuariser la production d’Arleigh Burke Flight III à deux par an minimum. Renoncer aux retraits anticipés de porte-avions tant qu’aucune relève crédible n’existe. Investir massivement dans la formation des soudeurs et des techniciens nucléaires. Élargir les capacités de quais secs sur les deux côtes. Aucune de ces mesures n’est glamour. Aucune ne fera la une. Mais ce sont elles qui, additionnées, redonneront du tonnage et de la profondeur à une flotte qui maigrit.
Le siècle du Pacifique ne se gagnera pas avec des prototypes de cuirassés baptisés à des fins politiques. Il se gagnera avec des coques en acier, sorties de chantiers qui tournent, manœuvrées par des équipages préparés, et soutenues par une volonté politique stable. Ces conditions ne sont pas réunies. Elles peuvent l’être. Mais la fenêtre se referme, et chaque mois perdu coûtera deux mois plus tard. L’histoire navale n’a aucune patience pour les nations qui hésitent au mauvais moment.
Je termine sur une image qui me poursuit depuis que j’ai lu ce plan. Un quai vide à Norfolk en 2029, où un porte-avions aurait dû stationner. Le béton est propre. Les amarres sont rangées. Le silence est total. Et quelque part, à l’autre bout du Pacifique, un autre quai, lui, est plein. Voilà ce que disent les chiffres quand on accepte de les regarder en face.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Stars and Stripes — Golden Fleet Navy plan and Trump battleship — 12 mai 2026
USNI News — China Wants Nine Aircraft Carriers by 2035, Says New Pentagon Report — 24 décembre 2025
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