Le prix que nous refusons de payer
Pensons à la Grande Muraille. Pas à la carte postale, pas à la photo touristique, pas au symbole abstrait. Pensons aux ouvriers. Pensons à ces générations entières d’hommes envoyés mourir dans le froid, dans la pierre, dans la boue. Pensons aux corps ensevelis dans les fondations, selon certaines traditions. Pensons aux invasions qui se sont succédé pendant la construction, aux destructions partielles, aux reconstructions obstinées sur des siècles. La muraille n’a pas été un projet. Elle a été une obsession civilisationnelle. Et elle a fini par protéger ce qu’elle devait protéger, au prix d’une dureté que nous ne sommes plus capables, nous, d’envisager pour quoi que ce soit.
Cette dureté n’a pas disparu. Elle s’est transformée. Elle s’investit aujourd’hui dans des barrages géants, dans des villes nouvelles construites en cinq ans, dans des lignes à grande vitesse qui couvrent le territoire en une décennie, dans des chantiers navals qui sortent un destroyer presque tous les mois. Le Chinois moyen accepte un niveau de contrainte collective, de planification autoritaire et de sacrifice individuel que l’Occidental moyen rejetterait avec horreur. Ce n’est pas un jugement. C’est une donnée anthropologique. Et cette donnée pèse, lourdement, dans la balance stratégique du siècle.
Je ne souhaite à personne de vivre sous un régime qui exige ces sacrifices. Mais je note, avec une lucidité douloureuse, que face à un adversaire qui les obtient de sa population, nos sociétés du confort vont devoir trouver autre chose que des slogans publicitaires pour défendre ce qu’elles disent aimer.
Section 3 : Marco Polo et la mémoire longue
Sept siècles d’attente, vraiment ?
Dire que la Chine attend depuis Marco Polo est une formule. Mais comme beaucoup de formules excessives, elle contient une vérité que les formules prudentes manquent. Quand le marchand vénitien arrive à la cour du Grand Khan au treizième siècle, il découvre une civilisation immensément supérieure à la sienne en richesse, en technologie, en organisation administrative, en urbanisme, en raffinement culturel. La Chine de l’époque est, à tous égards, le centre du monde connu. Elle le restera, à peu près, jusqu’au dix-neuvième siècle. Le décrochage face à l’Occident, qui nous semble à nous l’état naturel des choses, n’est en réalité qu’une parenthèse de cent cinquante ans dans une histoire millénaire.
Cette perception, profondément enracinée dans la conscience collective chinoise, donne à la trajectoire actuelle un sens qui nous échappe largement. Pour Pékin, ce qui se joue n’est pas une ascension. C’est un retour. Pas une conquête, mais une restauration. Pas une révolution, mais une continuité retrouvée. Et un retour à l’ordre naturel des choses ne se discute pas avec ceux qui ont profité de l’anomalie. Il s’impose. Méthodiquement. Patiemment. Avec la certitude tranquille de ceux qui ont le temps de l’histoire avec eux, et qui savent que l’impatience est une faiblesse de jeunesse.
Nous n’avons jamais vraiment compris la profondeur de cette blessure et de cette mémoire. Nous avons regardé la Chine avec nos catégories, nos calendriers, nos urgences électorales. Elle nous regardait, elle, avec sept cents ans de patience accumulée. Ce déséquilibre du regard explique, à lui seul, une bonne partie de notre désarroi actuel.
Section 4 : ce que nous n'avons pas voulu voir
L’aveuglement comme confort national
Nous avons accueilli la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Nous étions convaincus que l’ouverture économique entraînerait l’ouverture politique. Nous avons délocalisé chez elle nos usines, nos savoir-faire, nos brevets, nos chaînes de production critiques. Nous étions convaincus que l’interdépendance produirait la paix. Nous avons toléré pendant vingt ans des pratiques commerciales déloyales, des transferts forcés de technologie, des piratages industriels massifs. Nous étions convaincus que le système finirait par s’autoréguler. Nous avons cru à l’histoire douce, à la convergence inéluctable, au triomphe paisible des valeurs occidentales par la seule force de leur attractivité.
Nous nous sommes trompés sur toute la ligne. Et cette erreur n’était pas une erreur d’analyse. C’était un confort. Il était plus agréable de croire à la convergence que d’affronter la possibilité d’un affrontement systémique. Il était plus rentable, à court terme, de produire moins cher en Chine que de préserver nos capacités industrielles. Il était politiquement plus simple de ne pas inquiéter les opinions publiques. Nous avons préféré le confort à la lucidité, et nous payons aujourd’hui, en début de paiement, ce que nous paierons en intégralité dans les années qui viennent.
Je ne décharge personne, et je m’inclus dans le lot. Combien de fois ai-je acheté en haussant les épaules, sans réfléchir une seconde à la chaîne logistique derrière mon achat. Nous sommes tous, à des degrés divers, complices de notre propre vulnérabilité. C’est cela qui rend le réveil si difficile.
Section 5 : le réveil, peut-être, à quel prix
Les chocs qui éduquent et ceux qui détruisent
Les sociétés humaines apprennent rarement par la raison. Elles apprennent par le choc. Pearl Harbor a réveillé l’Amérique en 1941. La guerre du Kippour a réveillé Israël en 1973. La chute de Singapour a réveillé l’Empire britannique en 1942, trop tard pour le sauver. Le 11 septembre 2001 a réveillé l’Occident contemporain, mais pour l’orienter vers les mauvais ennemis, dans les mauvaises guerres, pendant vingt ans. Les chocs qui éduquent existent. Les chocs qui détruisent aussi. Et nous ne savons jamais, à l’avance, dans quelle catégorie tombera le choc qui nous attend.
Ce qui se prépare en mer de Chine pourrait être un avertissement utile, qui forcerait l’Occident à se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard. Ou ce pourrait être une catastrophe terminale, qui scellerait la fin d’un cycle historique commencé en 1492 avec les grandes découvertes maritimes européennes. Nul ne le sait. Mais ce que nous savons, c’est que la fenêtre pour préférer le premier scénario au second se referme année après année. Et que cette fenêtre, comme toutes les fenêtres historiques, ne préviendra pas avant de se refermer. Elle se refermera, simplement, un matin, sans bruit, et nous découvrirons, en buvant notre café, que l’époque a changé.
J’aimerais terminer ce billet sur une note d’espoir, sur un appel à l’action, sur une formule qui rassure. Je n’y arrive pas. Tout ce que je peux faire, c’est écrire. Tout ce que vous pouvez faire, c’est lire, transmettre, et regarder lucidement le monde tel qu’il devient. C’est peu. C’est peut-être tout ce qui nous reste avant le choc.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
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