Un décret qui met le feu aux poudres
Tout part donc de ce décret du 26 mai 2026. Selon Kyiv, le nom aurait été choisi à la demande même des soldats de l’unité. Mais la justification n’a rien apaisé. La réaction polonaise fut foudroyante. Le président polonais Karol Nawrocki, historien de formation devenu chef d’État, a proposé de retirer à Zelensky la plus haute distinction d’État polonaise, l’Ordre de l’Aigle blanc, qui lui avait été conférée en 2023 par l’ancien président Andrzej Duda. Un geste lourd de symboles. Przemyslaw Czarnek, candidat conservateur du parti Droit et Justice au poste de Premier ministre, a qualifié la décision de Kyiv de « gifle au visage ». Le parti d’extrême droite Confédération est allé plus loin encore, appelant à bloquer le chemin de l’Ukraine vers l’Union européenne. Même les figures traditionnellement favorables à Kyiv ont exprimé leur déception. Lech Walesa, l’ancien dissident anticommuniste et ancien président, fervent soutien de l’Ukraine, a retiré son pin’s du drapeau ukrainien en signe de protestation personnelle. Le Premier ministre Donald Tusk, pourtant rival politique de Nawrocki, a exprimé une rare compréhension de la réaction présidentielle, tout en mettant en garde contre le risque de laisser Moscou enfoncer un coin entre Kyiv et Varsovie. La crise ne resta pas à sens unique. Le maire de Lviv, Andrii Sadovyi, répliqua avec ironie en notant qu’il serait « intéressant de voir comment Monsieur Nawrocki se rendra sur le front ukrainien pour récupérer la décoration auprès des soldats ukrainiens ». La tension diplomatique monta d’un cran. Une amitié essentielle vacillait sous le poids des mots.
Ce qui me frappe dans cette escalade, c’est la rapidité avec laquelle tout s’est embrasé. Un décret, et en quelques jours, on parle de retirer une décoration au président d’un pays allié en pleine guerre. On parle de bloquer son entrée dans l’Union européenne. C’est vertigineux. Et je me demande si tous ces responsables polonais ont vraiment mesuré la portée de leurs paroles. Walesa qui retire son pin’s, ça m’a touché. Cet homme symbolise la résistance, la liberté, la lutte contre l’oppression soviétique. Le voir poser ce geste, ça dit quelque chose de la profondeur de la blessure. Ce n’est pas un calcul politicien chez lui. C’est viscéral. Et en même temps, la réplique du maire de Lviv m’a fait sourire, je l’avoue, même si l’humour cache mal le malaise. Cette idée d’aller chercher la médaille sur le front, c’est mordant, c’est juste, mais c’est aussi un peu cruel. On sent que des deux côtés, l’orgueil s’en mêle. Et l’orgueil, en diplomatie, c’est rarement bon conseiller. Je crois que ce qui me dérange le plus, c’est de voir des gens intelligents, des dirigeants expérimentés, se laisser emporter par l’émotion historique au point de risquer une alliance vitale. Tusk a raison sur un point. Le vrai gagnant de cette dispute, il est à Moscou. Et pendant que Varsovie et Kyiv se chamaillent sur un nom, lui se frotte les mains. Ça devrait tous les faire réfléchir. Vraiment.
Volhynie, la blessure qui ne cicatrise jamais
Des dizaines de milliers de morts qui hantent encore
Pour comprendre la violence de la réaction polonaise, il faut plonger dans l’histoire. Les massacres de Volhynie se sont déroulés entre 1943 et 1945, principalement dans la région historique de Volhynie, située dans l’Ukraine actuelle. Des dizaines de milliers de Polonais y furent tués. Et des milliers d’Ukrainiens périrent aussi lors d’attaques polonaises en représailles. Le bilan exact demeure difficile à établir. Les chercheurs polonais, ukrainiens et occidentaux avancent des estimations variables. Mais c’est surtout l’interprétation des faits qui divise profondément les deux nations. En 2016, le Parlement polonais a formellement reconnu ces tueries comme un « génocide commis par des nationalistes ukrainiens » contre les Polonais. Une qualification que les autorités ukrainiennes contestèrent à l’époque. En Ukraine, l’événement est davantage perçu comme une tragédie à double sens, les responsables et chercheurs invoquant souvent la formule « Nous pardonnons et demandons pardon ». Pour Kyiv, ces massacres s’inscrivent dans le contexte plus large d’un conflit polono-ukrainien antérieur aux tueries, voire à la Seconde Guerre mondiale elle-même. Il faut remonter au premier quart du vingtième siècle. L’Ukraine perd alors sa Guerre d’indépendance. Le Traité de Riga, signé en 1921, partage les territoires de l’actuelle Biélorussie et de l’Ukraine entre la Russie soviétique et la Pologne. Avant la Seconde Guerre mondiale, les territoires où survinrent les massacres faisaient partie de l’État polonais, peuplés de Polonais, d’Ukrainiens et d’autres ethnies. C’est dans ce contexte explosif qu’émergea l’Organisation des nationalistes ukrainiens, dont la branche armée, l’UPA, fut créée en 1942. Son objectif : combattre pour l’indépendance ukrainienne, contre tous les occupants, qu’ils soient soviétiques, nazis ou polonais.
L’histoire est un champ de mines. Je le constate à chaque fois que je m’y aventure. Les massacres de Volhynie, c’est exactement le genre de sujet où chaque mot compte, où chaque chiffre est disputé, où chaque interprétation déclenche des passions. Et moi, je me sens tout petit face à ça. Qui suis-je pour trancher entre la lecture polonaise et la lecture ukrainienne ? Je ne suis ni historien spécialiste de cette région, ni juge de l’Histoire. Ce que je peux dire, c’est que les morts existent. Des deux côtés. Que des familles entières ont été anéanties dans une violence inouïe. Et ça, aucune interprétation politique ne peut l’effacer. Ce qui me trouble, c’est cette tendance qu’on a tous à vouloir des récits simples. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Mais l’Histoire ne fonctionne pas comme ça. Presque jamais. La Volhynie, c’est un enchevêtrement de violences, de représailles, de contextes coloniaux, d’occupations multiples. Les Polonais y voient un génocide. Les Ukrainiens y voient une tragédie partagée. Et probablement que la vérité, si tant est qu’on puisse l’atteindre, se trouve dans cette complexité douloureuse que personne ne veut vraiment regarder en face. Parce que c’est plus confortable de désigner un coupable unique. Je pense souvent que le vrai courage, en matière de mémoire, c’est d’accepter que notre propre camp ait pu commettre des horreurs. C’est dur. Très dur. Pour les Polonais comme pour les Ukrainiens. Mais sans ça, la réconciliation reste impossible. Et l’Histoire continue de saigner.
L'héritage ambigu de l'UPA
Héros contre Moscou, bourreaux en Volhynie
L’UPA incarne précisément cette ambivalence historique qui empoisonne les relations. Créée en 1942, son but était de combattre pour l’indépendance ukrainienne, contre l’Union soviétique, l’Allemagne nazie, mais aussi contre les forces de résistance polonaises. Sa résistance contre l’Union soviétique, finalement infructueuse, se poursuivit même après la guerre, jusque dans les années 1950. Et c’est précisément cet héritage anti-soviétique, plutôt que les massacres de Volhynie, qui propulsa l’UPA au premier plan de la conscience historique ukrainienne lorsque la Russie attaqua de nouveau l’Ukraine en 2014. Pour beaucoup d’Ukrainiens aujourd’hui, l’UPA symbolise la lutte séculaire contre l’impérialisme de Moscou. Le ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiha a tenté d’apaiser les partenaires polonais en assurant que les soldats ukrainiens ayant demandé ce titre « n’avaient absolument aucune intention anti-polonaise ». Selon lui, « pour eux, il s’agissait d’honorer ceux qui, il y a de nombreuses années, combattirent contre la Moscou impériale, l’occupation bolchévique-communiste et la répression ». Le politologue ukrainien Yevhen Mahda rappelle qu’il n’y a rien d’inhabituel à « utiliser des exemples historiques pour remonter le moral » en temps de guerre. L’Ukraine est en guerre totale contre la Russie depuis plus de 1 500 jours. Mais cet argument ne trouve guère d’écho réceptif en Pologne. L’historien polonais Lukasz Adamski, directeur du Centre Mieroszewski à Varsovie, oppose une objection radicale : « On ne peut pas séparer la lutte de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne contre la soviétisation du nettoyage ethnique contre la population polonaise. » Voilà le cœur du désaccord. Là où Kyiv voit un combattant de la liberté, Varsovie voit un bourreau. Et les deux lectures, irréconciliables, s’affrontent sur le même héritage.
Cette question de savoir si on peut séparer le bon du mauvais dans l’héritage de l’UPA, elle me taraude. Parce qu’elle dépasse largement le cas ukrainien ou polonais. C’est une question universelle. Peut-on honorer une organisation pour un de ses combats tout en ignorant ses crimes ? Peut-on dire « ils étaient des héros contre Moscou » tout en passant sous silence « ils ont massacré des civils en Volhynie » ? Honnêtement, je penche vers la position de l’historien polonais. On ne peut pas découper l’Histoire en tranches, garder ce qui nous arrange et jeter le reste. Une organisation, c’est un tout. Avec ses lumières et ses ombres. Et prétendre n’honorer que la partie glorieuse, c’est une forme de malhonnêteté, même si elle est compréhensible. Mais en même temps, je me dis : combien de nations font exactement la même chose avec leurs propres héros ? Combien de pays célèbrent des figures qui ont à la fois libéré et opprimé, construit et détruit ? Presque tous. La France, les États-Unis, à peu près partout, on retrouve ces zones grises. Alors je ne veux pas accabler l’Ukraine plus qu’une autre. Mais je crois que le moment était mal choisi. Vraiment mal choisi. Quand on a besoin de la Pologne comme allié vital, faut-il vraiment rouvrir cette plaie précise ? Je ne suis pas sur. Et je trouve que parfois, la sagesse politique consiste à savoir quels symboles on peut se permettre et lesquels coutent trop cher. Celui-là, il coute cher.
Une mémoire qui évolue au gré des circonstances
De la controverse interne au symbole national
Ce qui rend cette affaire fascinante, c’est que la perception de l’UPA a elle-même considérablement évolué en Ukraine. Selon l’historien ukrainien Yaroslav Hrytsak, l’héritage de l’UPA était autrefois bien plus diviseur, même au sein de l’Ukraine. Mais comme il le souligne, la mémoire historique change avec les circonstances. « Avant l’EuroMaïdan, la Révolution de 2013-2014, l’UPA était l’un des phénomènes les plus controversés. Elle divisait fortement les Ukrainiens entre ceux qui la voyaient positivement et ceux qui la voyaient négativement », explique Hrytsak, professeur d’histoire. Cette observation est cruciale. Elle montre que la mémoire collective n’est pas figée. Elle se transforme sous la pression des événements. L’agression russe de 2014, puis l’invasion à grande échelle, ont profondément modifié le regard que les Ukrainiens portent sur leur propre histoire. Face à un ennemi qui se présente comme l’héritier de l’Union soviétique, l’UPA, en tant que symbole de résistance anti-soviétique, est devenue un point de ralliement. Une figure unificatrice là où elle divisait autrefois. C’est ainsi que fonctionne la construction des identités nationales en temps de crise. On cherche dans le passé des récits qui donnent du sens au présent. Des continuités héroïques. Des lignées de résistance. Le problème, c’est que ce qui unifie un peuple peut en blesser un autre. Ce qui galvanise Kyiv déchire Varsovie. Et la même figure historique devient simultanément un drapeau pour les uns et une offense pour les autres. Cette divergence de mémoire entre deux peuples voisins, alliés, partageant tant d’épreuves communes face à la même menace russe, illustre toute la difficulté de bâtir une réconciliation historique durable. Le passé n’est jamais vraiment passé. Il continue de façonner le présent, de diviser, d’unir, selon les besoins du moment.
Cette idée que la mémoire change selon les circonstances, ça me parle énormément. Parce que c’est vrai pour tout le monde, pas seulement pour les Ukrainiens. Nous réécrivons constamment notre rapport au passé en fonction de nos besoins présents. C’est presque un mécanisme inconscient. Quand on est menacé, on cherche des héros rassurants. Quand on est en paix, on peut se permettre de regarder l’Histoire avec plus de nuances, plus de distance critique. Et là, je touche quelque chose qui me semble essentiel. L’Ukraine est en guerre. En guerre de survie. Dans cet état d’urgence existentielle, comment lui reprocher de chercher des symboles de résistance ? C’est presque un réflexe vital. Mais en même temps, et c’est là toute la tragédie, ce réflexe la pousse à blesser celui dont elle a le plus besoin. C’est d’une ironie cruelle. J’ai l’impression d’assister à un drame où les bonnes intentions mènent au désastre. Personne n’est vraiment méchant dans cette histoire. Les Ukrainiens cherchent du courage. Les Polonais défendent leur mémoire. Et pourtant, le résultat, c’est une fracture qui sert l’ennemi commun. Ça me rend presque mélancolique. Parce que ça montre à quel point l’Histoire peut être un fardeau autant qu’un trésor. À quel point le poids des morts d’hier peut compromettre les alliances vitales d’aujourd’hui. Et je n’ai pas de solution. Juste cette conviction que la lucidité, des deux côtés, serait plus utile que la fierté blessée. Mais la lucidité, en temps de passion, c’est la chose la plus rare qui soit.
Le piège tendu par Moscou
Diviser pour mieux régner sur les ruines de l’amitié
Au milieu de cette querelle, une ombre se profile. Celle de Moscou. Le Premier ministre polonais Donald Tusk lui-même, malgré sa compréhension de la position de Nawrocki, a tenu à lancer un avertissement clair : il ne faut pas permettre à Moscou d’enfoncer un coin entre Kyiv et Varsovie. Cet avertissement n’a rien d’anodin. La Pologne a été, depuis le début de l’invasion à grande échelle, l’un des soutiens les plus essentiels de l’Ukraine. Porte d’entrée de l’aide occidentale. Refuge pour des millions de réfugiés ukrainiens. Voix forte au sein de l’OTAN et de l’Union européenne en faveur de Kyiv. Une fracture entre ces deux pays affaiblirait considérablement le front de soutien à l’Ukraine. Et c’est précisément ce que le Kremlin cherche à provoquer. La stratégie russe de division des alliés est ancienne et bien rodée. Exploiter les différends historiques, attiser les rancunes, transformer les blessures du passé en armes politiques du présent. Voilà le manuel. Et dans cette affaire, le terreau était fertile. Les massacres de Volhynie constituent une plaie réelle, profonde, jamais totalement refermée. Il suffisait d’une étincelle pour rallumer le brasier. Le décret de Zelensky a fourni cette étincelle, involontairement peut-être, mais avec des conséquences bien réelles. Les efforts de Kyiv pour calmer la situation furent multiples. Le chef de cabinet de Zelensky, Kyrylo Budanov, s’est rendu en Pologne pour tenter de trouver une issue à la crise diplomatique. Apparemment sans succès immédiat. Le ministre Sybiha a multiplié les déclarations rassurantes. Mais la blessure était ouverte. Et refermer une plaie mémorielle prend bien plus de temps qu’il n’en faut pour la rouvrir. Pendant ce temps, à Moscou, on observe avec satisfaction deux alliés se déchirer sur les fantômes d’une guerre vieille de quatre-vingts ans. Le piège, ancien mais toujours efficace, a une fois de plus fonctionné.
Le piège de Moscou. Voilà ce qui me met vraiment en colère dans toute cette histoire. Parce que c’est tellement prévisible. Tellement gros. Et pourtant ça marche. Encore et encore. Diviser pour régner, c’est vieux comme le monde, et les autocrates l’ont toujours pratiqué avec maestria. Le Kremlin n’a même pas besoin de faire grand-chose. Il lui suffit d’attendre que les alliés se chamaillent tout seuls sur leurs vieilles querelles. Et là, jackpot. Deux pays qui devraient être soudés comme jamais face à une menace existentielle se retrouvent à débattre d’un nom d’unité militaire et de massacres des années 1940. Je veux dire, on marche sur la tête. Je comprends l’importance de la mémoire, vraiment. Je ne dis pas qu’il faut tout oublier au nom de la realpolitik. Mais il y a un moment où il faut savoir hiérarchiser les urgences. Et là, l’urgence, elle est claire. C’est de ne pas laisser la Russie démolir le front de soutien à l’Ukraine. Tout le reste, aussi douloureux soit-il, devrait pouvoir attendre des temps plus calmes pour être discuté sereinement. Mais voilà, l’émotion l’emporte sur la raison. La fierté nationale écrase le calcul stratégique. Et pendant ce temps, quelqu’un à Moscou ouvre peut-être une bouteille pour célébrer. Ça me désespère. Honnêtement. Cette incapacité que nous avons, collectivement, à voir le piège même quand il est évident. À tomber dedans les yeux grands ouverts. Comme des somnambules marchant vers le précipice en se disputant sur la route à prendre.
Conclusion : Le poids du passé sur les épaules du présent
Réconcilier la mémoire ou sombrer dans la division
Cette affaire dépasse de loin un simple nom d’unité militaire. Elle révèle une vérité dérangeante. Que les alliances les plus solides, forgées dans l’épreuve commune, demeurent fragiles face aux fantômes de l’Histoire. L’Ukraine et la Pologne partagent aujourd’hui un ennemi, une frontière, des millions de destins entremêlés. La Pologne a accueilli les réfugiés ukrainiens, soutenu Kyiv sur la scène internationale, servi de pont vital pour l’aide occidentale. Et pourtant, un décret a suffi à raviver les massacres de Volhynie, cette plaie vieille de plus de huit décennies. Du côté ukrainien, on a cherché à honorer une résistance contre Moscou. Du côté polonais, on a vu resurgir le spectre des tueries de civils. Deux mémoires, deux récits, deux douleurs qui se heurtent frontalement. Les efforts diplomatiques de Kyiv, les visites de Budanov, les assurances de Sybiha, n’ont pas suffi à éteindre l’incendie. Et derrière cette querelle, l’ombre satisfaite de Moscou, qui voit ses deux adversaires se diviser sur les ruines d’un passé jamais soldé. La leçon est amère mais nécessaire. La réconciliation historique ne se décrète pas. Elle se construit patiemment, par le dialogue, par la reconnaissance mutuelle des souffrances, par le courage d’affronter les zones sombres de sa propre histoire. Tant que cette réconciliation profonde ne sera pas accomplie, le passé continuera de hanter le présent, prêt à resurgir au moindre prétexte. L’enjeu dépasse Kyiv et Varsovie. Il touche à la capacité même des nations à transformer leurs blessures en ponts plutôt qu’en murs. À choisir l’avenir commun plutôt que les rancunes héritées. Dans le contexte d’une guerre où l’unité est vitale, cette querelle mémorielle apparait comme un luxe dangereux. Un piège dans lequel deux peuples amis n’auraient jamais dû tomber. Mais l’Histoire, têtue, refuse décidément de rester enfouie.
Je referme ce dossier avec une drôle de sensation au creux du ventre. Un mélange de tristesse et de frustration. Parce que cette histoire, au fond, c’est l’histoire de notre incapacité collective à faire la paix avec le passé. Et ça, ça me dépasse largement le cas polono-ukrainien. Combien de conflits, partout dans le monde, sont nourris par des mémoires douloureuses qu’on n’arrive pas à apaiser ? Combien de rancunes transmises de génération en génération, comme un héritage empoisonné ? Je pense qu’on sous-estime toujours le poids des morts d’hier sur les vivants d’aujourd’hui. On croit que le temps efface tout. C’est faux. Le temps n’efface rien. Il enfouit, parfois. Mais il suffit d’une étincelle pour que tout remonte à la surface, intact, brûlant. Et là, je me sens un peu impuissant. Parce que je n’ai pas de recette miracle pour réconcilier deux mémoires antagonistes. Personne n’en a, je crois. Tout ce que je peux espérer, c’est que les dirigeants des deux pays trouvent la sagesse de ne pas laisser cette querelle tout emporter. Qu’ils se souviennent de l’essentiel. Qu’ils ont, aujourd’hui, un destin lié face à une menace bien réelle. J’aimerais finir sur une note d’espoir. Mais honnêtement, je ne suis pas certain. L’Histoire est une vieille dame rancunière qui n’oublie jamais. Et tant qu’on ne fera pas le travail difficile, douloureux, courageux de regarder le passé en face, ensemble, elle continuera de revenir nous hanter. Encore et encore. C’est peut-être ça, le vrai drame.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Kyiv Independent, « History haunting Ukraine-Poland relations, again », par Martin Fornusek, publié le 10 juin 2026. Décret ukrainien du 26 mai 2026 nommant une unité des forces spéciales en l’honneur des Héros de l’UPA. Déclarations du président polonais Karol Nawrocki, du Premier ministre Donald Tusk, de Przemyslaw Czarnek et de Lech Walesa rapportées par le Kyiv Independent et RMF24. Déclarations du ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha publiées sur X le 9 juin 2026. Propos du maire de Lviv Andrii Sadovyi publiés sur X. Analyses des historiens Yaroslav Hrytsak, Lukasz Adamski (Centre Mieroszewski, Varsovie) et du politologue Yevhen Mahda (Institut de politique mondiale, Kyiv), recueillies par le Kyiv Independent. Reconnaissance par le Parlement polonais en 2016 des massacres de Volhynie comme génocide. Traité de Riga de 1921.
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