Compter les morts que la Russie veut cacher
La base de données compilée par BBC Russian et Mediazona, avec l’aide d’une équipe de volontaires, est le résultat d’un travail journalistique d’une ampleur exceptionnelle. Les chercheurs s’appuient sur des données publiques : nécrologies locales, annonces officielles régionales, publications sur les réseaux sociaux, registres de cimetières et mémoriaux nouvellement apparus. Chaque entrée dans la base de données correspond à un nom identifié, une mort confirmée. Au 12 juin 2026 : 226 055 noms.
Mais ce chiffre représente seulement une fraction du total réel. Les analystes estiment que la base de données ne capte qu’une partie des pertes effectives. Selon leurs propres projections, le bilan réel des morts russes en Ukraine pourrait se situer entre 347 000 et 502 000 en comptant les données incomplètes et les morts non rapportés. Meduza et Mediazona avaient estimé séparément, en mai 2026, que 352 000 hommes russes âgés de 18 à 59 ans avaient été tués depuis le début de l’invasion à grande échelle. Ces projections convergentes donnent une image de l’ampleur du désastre démographique russe que Poutine dissimule à sa propre population.
Les 18 ans : premier de la cohorte 2008
L’identification d’Alisher Svirin comme premier soldat né en 2008 à figurer dans la base de données constitue un seuil symbolique et historique d’une gravité particulière. Ces jeunes nés en 2008 avaient 15 ou 16 ans quand Poutine a lancé son invasion à grande échelle en février 2022. Ils ont regardé la guerre se dérouler depuis leurs salles de classe, formés par une propagande d’État qui leur présentait une opération militaire spéciale, une dénazification, une libération. Certains d’entre eux ont cru à ce récit. Certains ont signé un contrat dès leur majorité. Et certains sont morts en Ukraine quelques semaines ou mois après avoir mis leur uniforme.
Au-delà d’Alisher Svirin, l’enquête BBC-Mediazona a identifié plus de 200 soldats de 18 ans parmi les morts confirmés. Plus d’une moitié des morts confirmés provient désormais de volontaires sous contrat, de mobilisés et d’anciens prisonniers recrutés dans les colonies pénales — reflétant la dépendance de la Russie à des pipelines de force à formation courte pour les déploiements en première ligne. Cette donnée structurelle dit quelque chose d’essentiel sur l’état de l’armée russe en 2026 : elle fonctionne en brûlant du combustible humain à une vitesse que la démographie russe ne peut pas durablement soutenir.
Ce que cette base de données représente — ce travail de volontaires qui cherchent les noms des morts dans les nécrologies locales russes, les publications Facebook de familles dévastées, les pierres tombales nouvellement érigées — m’émeut profondément. C’est un acte de résistance contre l’effacement. La Russie veut que ses morts disparaissent dans l’anonymat statistique. Ces journalistes et volontaires refusent cela. Ils donnent un nom à chaque mort. C’est une forme de justice minimale.
La géographie de la mort : les régions sacrifiées
Bachkirie, Tatarstan, Touva : les périphéries saignent
La mort ne se distribue pas équitablement en Russie. L’enquête BBC-Mediazona révèle une géographie des pertes qui reproduit et amplifie les inégalités socio-économiques du pays. Les régions pauvres — Bachkortostan, Tatarstan, Touva — affichent des pertes par habitant significativement supérieures aux grandes métropoles russes. Moscou reste sous-représentée dans les listes de victimes. Saint-Pétersbourg également. Ce sont les périphéries ethniques et économiques qui fournissent le gros de la chair à canon.
Cette réalité n’est pas accidentelle. Le recrutement russe cible délibérément les régions où les incitations financières militaires représentent plusieurs fois le salaire local moyen. Dans des régions comme la Touva ou la Bachkirie, une prime de recrutement peut équivaloir à des années de revenus ordinaires. Pour une famille pauvre, envoyer un fils à la guerre — même sachant le danger — peut sembler une transaction économique rationalisable dans un contexte de rareté. Poutine a construit un système de recrutement qui exploite la pauvreté pour alimenter sa guerre.
Moscou préservée, les ethnies minoritaires sacrifiées
La sous-représentation de Moscou dans les listes de victimes n’est pas une coïncidence statistique. Elle reflète une politique consciente : dans une guerre impopulaire — et la guerre contre l’Ukraine l’est, même selon les sondages russes accessibles — préserver les grandes métropoles de la perte directe est une nécessité politique pour le Kremlin. Les manifestations contre la mobilisation de septembre 2022 ont prouvé que les Moscovites et les Pétersbourgeois avaient une capacité de protestation que les régions périphériques n’avaient pas. La géographie du sacrifice est aussi une géographie de la répression différentielle.
Les données sur les pertes par région tracent une carte qui ressemble à celle d’un empire colonial consommant ses périphéries pour les ambitions de son centre. Les Bouriates, les Touviniens, les Bachkirs, les Daguistanais — les peuples des marges russes meurent de façon disproportionnée en Ukraine pour la gloire d’un État qui les a historiquement marginalisés. Il y a dans cette réalité une injustice qui dépasse le cadre de la guerre en Ukraine pour toucher aux structures profondes de l’empire russe.
Cette géographie des pertes me hante. Ces jeunes hommes des régions pauvres de Russie qui meurent pour Poutine — ils ne sont pas, pour la plupart, des ennemis de l’Ukraine par conviction idéologique. Beaucoup sont des victimes d’un système qui leur a vendu une guerre comme une opportunité économique. Je ne peux pas les absoudre de leurs actes en Ukraine. Mais je peux reconnaître qu’ils ont été manipulés par un pouvoir qui les considère comme des ressources consommables.
Quatre semaines de formation avant le front
La fabrique industrielle du soldat jetable
Quatre semaines. C’est le temps de formation qui sépare un lycéen russe fraîchement diplômé de sa première position en Ukraine. Selon les enquêtes de BBC Russian et Meduza, des jeunes de 18 ans signent des contrats et sont envoyés au combat après seulement vingt-huit jours de préparation militaire. Georgy — un cas documenté par Meduza — avait signé son contrat peu après ses 18 ans. Le 12 juin 2024, il avait été envoyé en première mission de combat près d’Avdiivka. Il avait été tué quatre jours plus tard. Son corps n’avait pas été restitué à sa mère au moment de la publication.
Alexander Petlinsky avait rejoint l’armée deux semaines après avoir eu 18 ans. Il avait été tué vingt jours plus tard en Ukraine. Vingt jours. Pour ce jeune homme, la totalité de son expérience militaire — son unique expérience militaire — s’était soldée par la mort en moins d’un mois. Ces cas individuels ne sont pas des anomalies. Ils illustrent le fonctionnement normal d’un système de recrutement conçu pour alimenter le front à une cadence industrielle, en sacrifiant délibérément la formation et la préparation au profit de la masse.
Le contrat sans sortie
La dimension la plus perverse de ce recrutement des 18 ans est la clause contractuelle qui interdit toute résiliation jusqu’à la fin de la guerre. Un jeune homme qui signe à 18 ans ne peut pas changer d’avis à 19 ans, après avoir vu mourir ses camarades, après avoir compris ce qu’est vraiment la guerre. Il est lié jusqu’à une fin que personne ne peut définir, dans une guerre que le Kremlin refuse d’appeler une guerre, pour une durée qu’aucun contrat ne peut honnêtement préciser. C’est une forme de servitude militaire légalisée, camouflée sous le vocabulaire du volontariat.
Les organisations de défense des droits humains — Human Rights Watch, Amnesty International — ont documenté des cas de jeunes recrues qui tentent de rompre leur contrat et se heurtent à des menaces de poursuites pénales pour désertion. Dans la Russie de Poutine, la désertion en temps de guerre est punie de jusqu’à quinze ans de prison. Entre mourir au front et purger une peine de prison, beaucoup continuent simplement d’avancer. Ce n’est pas du courage — c’est de la coercition systémique.
Ce contrat sans sortie pour les 18 ans est l’une des choses les plus moralement révoltantes que j’aie examinées dans le cadre de cette guerre. On utilise le langage du consentement — « volontaires », « contrats » — pour masquer une réalité de contrainte structurelle. Ces jeunes n’ont pas signé librement. Ils ont signé dans un contexte où les alternatives étaient la pauvreté, la pression sociale et, pour certains, la menace implicite d’une mobilisation forcée. C’est une manipulation institutionnalisée.
226 055 noms : l'arithmétique de l'abîme
Ce que ce chiffre signifie réellement
Le chiffre de 226 055 morts russes identifiés au 12 juin 2026 dépasse le bilan américain de toute la guerre du Vietnam (58 220 morts) et approche celui de la Première Guerre mondiale américaine (116 516 morts). Il dépasse les pertes soviétiques confirmées en Afghanistan sur dix ans de guerre (15 000 morts). C’est un chiffre qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire militaire russe récente. Et c’est une sous-estimation documentée. Si l’on applique les projections des chercheurs — les 226 000 confirmés représentant entre 45 et 65% du total réel — on arrive à un bilan effectif compris entre 350 000 et 500 000 morts russes en quatre ans d’invasion.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle, le taux de pertes quotidiennes russes a fluctué entre 600 et 1 500 morts par jour selon les périodes de combat. Au moment de l’enquête BBC-Mediazona de juin 2026, la base de données augmentait d’environ 1 370 entrées en 24 heures, soit un rythme confirmé d’environ 500 000 morts par an si maintenu — chiffre qui converge avec les estimations de l’OTAN d’1,4 million de victimes russes totales (morts et blessés) depuis le début.
La guerre d’usure comme stratégie de Poutine
Ces chiffres révèlent la stratégie fondamentale de Poutine : la guerre d’usure. Pas la victoire rapide rêvée au printemps 2022. Pas une manœuvre brillante qui briserait les lignes ukrainiennes. Mais une pression constante, maintenue coûte que coûte, dans l’espoir que l’Ukraine — ou l’Occident — craque avant la Russie. C’est un pari que Poutine fait sur la faiblesse de ses adversaires, sur les élections qui changent les gouvernements occidentaux, sur la fatigue de la guerre dans les opinions publiques. Il parie que la démocratie est moins endurante que son autocratie.
Pour alimenter cette stratégie d’usure, il sacrifie 200 gamins de 18 ans, puis 2 000, puis 20 000, puis 200 000. Il recrute des prisonniers dans les colonies pénales avec des promesses de grâce. Il mobilise des hommes de 40 et 50 ans arrachés à leur vie civile. Il envoie des minorités ethniques pauvres mourir dans la boue du Donbas. Chaque mort est une dépense que le Kremlin juge acceptable dans la comptabilité froide d’une stratégie qui mise sur la quantité contre la qualité. C’est une vision de la guerre — et de l’humanité — qui nous horrifie précisément parce qu’elle est cohérente avec elle-même.
Ce pari de Poutine sur la faiblesse démocratique me préoccupe profondément. Il a peut-être raison que les démocraties sont moins endurantes à court terme. Mais l’histoire montre que les autocraties qui saignent leurs populations pour des guerres de conquête finissent par s’effondrer sur leur propre excès. La question est de combien de temps aura besoin l’Ukraine — et l’Occident — pour tenir jusqu’à cet effondrement. Chaque missile livré, chaque dollar d’aide raccourcit ce délai. Chaque hésitation l’allonge.
La propagande comme recruteur
Les médias d’État russes et la fabrique du consentement
Comment un système politique peut-il envoyer ses 18 ans mourir dans une guerre sans provoquer de révolte sociale massive ? La réponse russe est dans la propagande. Depuis 2014 — et à pleine puissance depuis 2022 — les médias d’État russes ont diffusé une représentation de la guerre qui en fait une mission héroïque de protection, de libération, de défense nationale. Les soldats russes tués en Ukraine sont des héros, pas des victimes. L’Ukraine est présentée comme un État fasciste contrôlé par l’Occident qui menace la Russie. Les 18 ans qui signent des contrats sont des patriotes, pas des enfants manipulés.
Le contraste avec la propagande d’État russe concernant les soldats ukrainiens est révélateur : selon les médias russes, les Ukrainiens de 18 ans qui combattent pour leur pays ont été « victimes de la propagande banderiste ». Autrement dit : les Russes qui se battent sont des héros volontaires ; les Ukrainiens qui se battent pour leur patrie sont des manipulés. Cette asymétrie rhétorique révèle l’hypocrisie fondamentale d’un régime qui instrumentalise le sacrifice de sa jeunesse tout en se réclamant de leur protection.
Le silence des familles russes
Un aspect particulièrement sombre de cette situation est le silence largement imposé aux familles de soldats tués. En Russie, parler publiquement de la mort d’un fils en Ukraine dans des termes qui critiquent la guerre peut exposer à des poursuites pour « discrédit des forces armées » — un article de loi introduit en 2022 qui punit de cinq à quinze ans de prison les déclarations jugées diffamatoires envers l’armée. Des mères éplorées qui cherchent leurs fils disparus, des femmes qui osent demander des comptes, ont été arrêtées ou intimidées dans tout le pays.
Cette terreur du deuil public est une violence supplémentaire infligée aux familles des victimes. Non seulement leur fils est mort. Mais elles doivent pleurer en silence, sans pouvoir dire ce qu’elles pensent vraiment, sans pouvoir protester publiquement, sans pouvoir même parfois accéder à la dépouille qui, dans certains cas, n’est jamais rapatriée. Les données de l’enquête BBC-Mediazona reposent en partie sur ces familles qui osent quand même, dans des espaces limités — une nécrologie locale, un post Facebook privé — exprimer leur deuil. Ces fragments de vérité sont les brèches dans le mur de la propagande russe.
Ces mères russes qui pleurent leurs fils en silence, sous surveillance, me touchent différemment que les autres aspects de cette guerre. Ce ne sont pas les ennemis de l’Ukraine. Ce sont des victimes du même régime. Leur douleur est réelle et mérite d’être reconnue. La guerre de Poutine dévore ses propres gens autant qu’elle dévore l’Ukraine. Cette réalité devrait nous rappeler que ce n’est pas la Russie qui est notre ennemie — c’est le Poutinisme.
Les convicts dans les tranchées : Wagner et après
Du groupe Wagner aux bataillons pénitentiaires réguliers
Le recrutement des 18 ans n’est qu’une des nombreuses pratiques de recrutement extrêmes que la Russie a adoptées pour alimenter sa guerre. Depuis la mort d’Evgueni Prigojine et la dissolution du Groupe Wagner en 2023, le modèle de recrutement des prisonniers a été institutionnalisé dans les structures militaires régulières russes. Des dizaines de milliers de condamnés ont vu leur peine commuée en échange d’un engagement militaire. Beaucoup ont été tués. Certains sont rentrés avec une grâce présidentielle et un casier judiciaire effacé.
L’enquête BBC-Mediazona note que plus de la moitié des morts confirmés provient désormais de volontaires sous contrat, de mobilisés et d’anciens prisonniers. Cette composition change fondamentalement le profil de l’armée russe : moins d’officiers professionnels formés, plus de recrues hâtivement préparées, moins de cohésion d’unité, plus de pertes liées à l’incompétence tactique. C’est une armée de masse qui compense le manque de qualité par le volume — au prix d’un gaspillage humain que seule une dictature peut se permettre politiquement.
La démographie russe comme limite systémique
La Russie compte environ 145 millions d’habitants. Avec un bilan estimé à 350 000-500 000 morts en quatre ans, et des taux de pertes qui s’accélèrent plutôt qu’ils ne ralentissent, le pays approche d’une limite démographique réelle. Les cohortes d’hommes en âge de combattre ne sont pas illimitées. La natalité russe, déjà en déclin avant la guerre, s’est effondrée depuis 2022. Les projections démographiques de certains analystes suggèrent que la Russie sera durablement incapable de reconstituer les générations perdues dans cette guerre, créant un trou démographique dont elle mettra des décennies à se remettre.
Cette réalité démographique est peut-être la limite ultime de la stratégie d’usure de Poutine. Il peut sacrifier des dizaines de milliers de 18 ans. Il peut mobiliser des prisonniers. Il peut recruter dans les républiques ethniques périphériques. Mais il ne peut pas créer des hommes que la démographie russe n’a pas produits. À un moment — dans deux ans, dans cinq ans, dans dix ans — cette limite sera atteinte. La question est de savoir combien d’Ukrainiens mourront avant que la Russie atteigne ce mur démographique et soit forcée de négocier.
Cette perspective démographique me donne quelque chose qui ressemble à un espoir très sombre — sombre parce qu’il repose sur la mort de centaines de milliers de personnes. L’Ukraine peut gagner cette guerre d’usure si l’Occident la soutient suffisamment longtemps pour que la Russie atteigne ses limites humaines. Mais chaque délai dans ce soutien se paie en vies ukrainiennes. Cette équation morale est insupportable, mais elle est réelle.
Le cas Svirin : une vie, une trajectoire, un système
Reconstituons ce que nous savons
Sur la base de ce que l’enquête BBC-Mediazona a publié, voici ce que nous savons d’Alisher Svirin : il est né en 2008, dans l’oblast de Moscou. Il avait 18 ans quand il est mort, le 1er mai 2026. Il servait comme machiniste dans une brigade de fusiliers motorisés. Il avait signé un contrat — probablement dès ses 18 ans, soit en 2026, ou peut-être quelques mois avant. L’enquête établit qu’il ne pouvait pas avoir passé plus de quelques mois en service avant sa mort. Cela signifie que son expérience de la guerre s’est résumée à quelques semaines ou quelques mois de formation accélérée, suivis d’un déploiement au front, suivi d’une mort.
Nous ne savons pas ce qui l’a poussé à s’engager. Nous ne savons pas si c’était la conviction, la pression, l’argent, l’absence d’alternatives. Nous ne savons pas s’il croyait à la propagande de Poutine ou s’il avait des doutes. Nous ne savons pas s’il a écrit à sa famille dans les jours précédant sa mort. Ces lacunes sont importantes : elles rappellent que derrière chaque nom dans une base de données, il y a une histoire humaine complexe que nous ne pourrons jamais entièrement reconstituer. Alisher Svirin n’est pas une statistique. Il était une personne. Cette distinction mérite d’être maintenue.
Le symbole au-delà de l’individu
Mais Alisher Svirin est aussi, inévitablement, un symbole. Le premier mort de 2008 dans une guerre commencée quand ces jeunes avaient 14 ans. Le symbole d’un système qui a attendu que les enfants de 2022 atteignent la majorité pour les envoyer mourir à leur tour dans la même guerre qui avait déjà tué leurs aînés. Ce symbole-là a une signification politique et morale que Poutine préférerait voir effacée dans le flux statistique des pertes quotidiennes.
C’est pourquoi le travail de BBC Russian et Mediazona est si crucial et si courageux. Ces journalistes opèrent dans un contexte de répression sévère. Mediazona a été désignée comme organisation « indésirable » en Russie. BBC Russian travaille depuis l’étranger depuis l’expulsion des correspondants. Mais ils continuent, parce qu’ils ont compris que donner un nom à chaque mort est un acte politique de première importance dans une guerre où le Kremlin veut que ses victimes disparaissent dans l’anonymat. Ce travail-là mérite notre respect et notre soutien.
Je pense souvent à ce que ressent l’équipe de Mediazona à chaque nouvelle mise à jour de leur base de données. Ils ne sont pas face à des statistiques. Ils cherchent dans des dizaines de milliers de nécrologies, de posts Facebook, de registres de cimetières. Chaque nom ajouté est un deuil de quelqu’un quelque part. Porter ce travail-là pendant des années, dans un contexte répressif, est une forme de courage que je ne suis pas sûr de posséder moi-même.
La comparaison historique : d'autres jeunesses sacrifiées
La Grande Guerre et le gaspillage des générations
L’histoire de la guerre est malheureusement l’histoire du sacrifice des jeunes par les vieux. La Première Guerre mondiale a tué une génération entière de jeunes hommes européens — deux millions de morts côté français, deux millions côté allemand, un million côté britannique, dans une guerre dont les objectifs politiques étaient au mieux obscurs et au pire inexistants. Les poètes de la Grande Guerre — Wilfred Owen, Siegfried Sassoon — ont documenté avec une précision déchirante ce que cela signifie d’envoyer des 18 ans dans les tranchées pour les ambitions d’états-majors lointains.
La Russie de Poutine reproduit ce schéma, non par ignorance de l’histoire — Poutine est un lecteur de l’histoire — mais par choix délibéré. Il a calculé que le gain territorial et l’affirmation de la puissance russe valaient le coût humain. Cette logique est celle qui a déjà tué des millions d’hommes au cours du XXe siècle. Elle n’est pas moins monstrueuse parce qu’elle est ancienne. Elle est peut-être plus monstrueuse encore, parce qu’elle est commise après que l’humanité a juré, après 1945, que les leçons avaient été apprises.
Le Vietnam américain comme miroir déformant
Le cas américain du Vietnam offre une comparaison instructive, même imparfaite. Les États-Unis ont envoyé environ 58 000 soldats à la mort au Vietnam, dont beaucoup avaient 18 ou 19 ans, drafté ou volontaires. Cette guerre a brisé une génération, créé un trauma national profond, provoqué un mouvement anti-guerre qui a changé la politique américaine pour des décennies. Et les États-Unis avaient alors une presse libre, un système politique compétitif, des droits civiques et d’assemblée qui permettaient cette mobilisation contre la guerre.
La Russie de Poutine n’a rien de tout cela. Les manifestations contre la mobilisation de septembre 2022 ont été réprimées avec des milliers d’arrestations. Les voix anti-guerre russes sont en prison ou en exil. Il n’y a pas d’équivalent russe du mouvement pacifiste américain des années 1960 qui pourrait forcer Poutine à s’arrêter. C’est pourquoi la pression doit venir de l’extérieur — par le soutien militaire à l’Ukraine, par les sanctions économiques, par l’isolement diplomatique de Moscou. Faute d’opposition interne efficace, l’Occident est la seule force qui peut modifier le calcul coût-bénéfice de Poutine.
Cette comparaison Vietnam me trouble de façon personnelle. Dans les années 1960, des jeunes Américains brûlaient leurs cartes de conscription et marchaient contre la guerre. Où est l’équivalent russe aujourd’hui ? Les rares courageux qui ont osé manifester sont en prison. Cette répression totale du dissension interne rend d’autant plus cruciale la résistance externe — et rend d’autant plus inadmissibles les appels occidentaux à un « cessez-le-feu » qui ne ferait que consolider les gains de Poutine.
Que nous dit cette guerre sur la Russie moderne ?
Un État qui n’a pas de valeur pour ses propres citoyens
Envoyer des 18 ans mourir après quatre semaines de formation, recruter des prisonniers en leur promettant la grâce, mobiliser des hommes de 40 ans sans préparation — tout cela révèle quelque chose d’essentiel sur la nature de l’État russe sous Poutine : il n’accorde pas de valeur intrinsèque à la vie de ses propres citoyens. Ils sont des ressources au service du pouvoir, comme le pétrole, le gaz ou les minerais. Cette instrumentalisation de l’être humain est la marque d’un régime totalitaire, même si la Russie maintient les apparences formelles d’une démocratie.
Le contrat avec la société que Poutine a établi — sécurité et prospérité relative contre docilité politique — se brise sous le poids de la guerre. Les primes de recrutement drainent les budgets régionaux. Les mobilisés arrachent des hommes aux économies locales. Les cercueils qui reviennent alimentent une douleur qui, même refoulée, ronge le tissu social. La Russie de 2026 n’est pas la même que celle de 2022. Elle a absorbé un demi-million de pertes. Elle a envoyé des 18 ans mourir. Elle en est changée, même si elle ne peut pas le dire à voix haute.
L’avenir de la Russie post-Poutine
La question de ce que devient la Russie après Poutine — après cette guerre — est peut-être la plus importante de la géopolitique du XXIe siècle. Un pays qui a sacrifié des centaines de milliers de ses jeunes dans une guerre d’agression illégale, un pays dont les régions périphériques ont saigné de façon disproportionnée, un pays dont les élites ont choisi l’exil ou la compromission — ce pays devra un jour se regarder dans un miroir. Comment une société gère-t-elle ce type de trauma collectif ? Comment se réconcilie-t-elle avec ce qu’elle a fait à son voisin ?
L’histoire offre des exemples — l’Allemagne après 1945, le Japon après 1945, le Portugal après la fin de son empire en 1974 — de sociétés qui ont opéré des reckoning collectifs profonds et douloureux. Ce n’est jamais rapide. Ce n’est jamais propre. Mais c’est possible. Pour que la Russie y accède, il faudra d’abord que la guerre se termine, et qu’elle se termine dans des conditions qui n’offrent pas à Poutine ou à ses successeurs la possibilité de réécrire l’histoire comme une victoire. C’est pourquoi l’Ukraine doit gagner cette guerre. Pour l’Ukraine, bien sûr. Mais aussi, paradoxalement, pour la Russie.
Cette idée que soutenir l’Ukraine est aussi soutenir la possibilité d’une Russia post-impériale meilleure est une de celles qui me paraît à la fois vraie et profondément inconfortable. Inconfortable parce qu’elle demande de penser à l’ennemi avec une forme de compassion politique que je ne ressens pas naturellement. Mais vraie parce que l’histoire montre que les défaites peuvent être transformatrices. L’Allemagne battue en 1945 est devenue une démocratie robuste. La Russie n’est pas condamnée à sa trajectoire actuelle.
Le devoir de mémoire occidental
Ne pas laisser ces morts dans l’anonymat
Les 226 055 morts russes identifiés ne sont pas la préoccupation première de l’Occident dans cette guerre — ce sont les victimes ukrainiennes qui méritent notre attention principale. Mais ces morts russes — et particulièrement les 200 gamins de 18 ans parmi eux — méritent aussi d’être reconnus dans leur humanité. Ils ne sont pas des monstres. Pour la plupart, ils sont des victimes d’un régime qui les a manipulés, instrumentalisés et envoyés mourir. Leur mort est une accusation contre Poutine, pas une validation de sa politique.
L’Occident a le devoir de soutenir le travail de BBC Russian, de Mediazona, de Meduza, de toutes les organisations qui documentent ces pertes contre la volonté du Kremlin. Ce travail de mémoire et de documentation est un pilier de la justice à long terme. Les archives qu’ils constituent aujourd’hui nourriront les procès de demain — qu’il s’agisse de la CPI ou d’un futur tribunal spécial pour l’agression russe contre l’Ukraine. Soutenir ces journalistes courageux est aussi une forme de soutien à l’Ukraine.
La responsabilité des démocraties face à ce sacrifice
Les démocraties occidentales ont une responsabilité particulière face aux données que BBC Russian et Mediazona ont compilées avec tant de courage et de rigueur. Cette responsabilité est double. D’abord, ne pas ignorer ces chiffres pour des raisons de confort politique — ne pas les minimiser pour justifier une politique de « désescalade » qui ressemblerait davantage à une capitulation. Ensuite, en tirer les conclusions qui s’imposent : une armée russe qui a perdu des centaines de milliers d’hommes, qui envoie ses 18 ans au front après quatre semaines de formation, est une armée en crise structurelle profonde. C’est le moment d’intensifier le soutien à l’Ukraine, pas de le réduire.
Chaque 18 ans russe mort en Ukraine est une tragédie personnelle et familiale. C’est aussi, involontairement, un argument supplémentaire pour que la guerre se termine le plus vite possible — par la victoire ukrainienne, qui est la seule issue qui mettra fin à ce gaspillage humain des deux côtés. La paix que les supplétifs de Poutine appellent de leurs vœux — un cessez-le-feu qui consacrerait les conquêtes russes — ne mettrait pas fin à la guerre. Elle la gèlerait temporairement avant de la reprendre dans quelques années, avec une nouvelle cohorte de 18 ans à sacrifier.
Cette vision à long terme de la paix me paraît essentielle. Un cessez-le-feu sur les positions actuelles n’est pas la paix. C’est une pause dans laquelle la Russie se réarme et prépare la prochaine offensive. Les 18 ans russes futurs seraient tout aussi sacrifiés. La seule manière de mettre fin à ce cycle, c’est une défaite russe assez claire pour rendre toute nouvelle agression politiquement et militairement impossible. Ce n’est pas de la rhétorique guerrière. C’est de la prévention.
Ce que nous devons exiger
Des sanctions ciblées sur les recruteurs
Face à cette réalité — 200 gamins de 18 ans morts, avec une accélération prévisible à mesure que les cohortes nées en 2006, 2007, 2008 atteignent l’âge du recrutement — l’Occident dispose de leviers. Des sanctions ciblées sur les responsables du recrutement forcé, sur les officiers qui envoient des recrues insuffisamment formées en première ligne, sur les officiels qui empêchent les familles de retrouver leurs morts — ces sanctions ont une valeur symbolique et pratique. Elles signalent que la communauté internationale observe, documente, et entend tenir pour responsables ceux qui organisent ce sacrifice.
Les sanctions contre la Russie doivent aussi s’attaquer aux flux financiers qui alimentent le recrutement — les primes payées aux recrues proviennent des revenus des hydrocarbures russes. Chaque rouble de revenu pétrolier et gazier qui échappe aux sanctions est un rouble qui peut financer la prime de recrutement d’un prochain Alisher Svirin. La cohérence entre la politique énergétique occidentale et la politique de soutien à l’Ukraine n’est pas encore suffisante. Elle doit le devenir.
Soutenir les voix russes du courage
Il existe en Russie — et en exil depuis la Russie — des voix courageuses qui documentent ce que Poutine fait à sa propre jeunesse. Les journalistes de Mediazona, de BBC Russian, de Meduza, d’iStories, de nombreuses autres rédactions indépendantes russes travaillent dans des conditions de persécution permanente pour maintenir vivante une vérité que le Kremlin veut étouffer. Ces journalistes méritent le soutien financier des gouvernements et des fondations occidentaux. Ils méritent une couverture internationale qui amplifie leur travail. Ils méritent que nous reconnaissions que leur combat est aussi notre combat.
La société civile russe — celle qui refuse la guerre, celle qui documente les morts, celle qui aide les familles à retrouver leurs fils disparus — est l’embryon d’une Russia différente. La soutenir, c’est investir dans l’avenir post-Poutine que l’Europe a intérêt à construire. C’est aussi rendre hommage à la mémoire des 200 gamins de 18 ans qui méritaient mieux que d’être de la chair à canon pour les rêves impériaux d’un vieil homme qui ne mourra jamais dans une tranchée.
Je dois reconnaître une forme de vertige face à l’ampleur de ce que je décris. Deux cent mille morts documentés. Des centaines de milliers d’autres non documentés. Des gamins de 18 ans. C’est au-delà de ce que l’imagination humaine peut vraiment saisir. Et pourtant, la politique — nationale, internationale — doit répondre à cette réalité avec des décisions concrètes, des allocations budgétaires, des livraisons d’armements. Ce décalage entre l’horreur et la banalité de la décision politique est lui-même une des tragédies de notre époque.
La jeunesse comme dernier argument
Quand les générations futures parlent
Dans vingt ans, les enfants qui ont grandi en Ukraine sous les alertes aériennes seront des adultes. Les enfants russes qui ont regardé leurs frères aînés partir en « opération spéciale » et ne pas revenir seront des adultes aussi. Ces deux générations se forment maintenant, dans ce contexte de violence, de deuil et de mensonge. Ce qu’elles penseront de la guerre, de leurs États respectifs, de l’Occident, dépend en partie de ce qui se passe maintenant.
Les jeunes Ukrainiens qui grandissent dans une Ukraine soutenue par l’Occident, qui finit par repousser l’agression russe, apprendront que les démocraties tiennent leurs promesses, que la résistance paie, que la communauté internationale peut être du bon côté de l’histoire. Les jeunes Russes qui grandissent dans une Russie qui perd cette guerre, qui comprennent que leur gouvernement a sacrifié leurs aînés pour des ambitions mensongères, pourraient porter en eux les germes d’une transformation politique profonde. Ces deux possibilités valent la peine qu’on se batte pour elles.
Ce que l’essai ne peut pas conclure
Un essai sur 200 gamins de 18 ans dans des cercueils ne peut pas conclure proprement. Il n’y a pas de conclusion satisfaisante à ce niveau de gaspillage humain. Il y a seulement la persistance du devoir de regarder, de compter, de nommer, de refuser l’habituation. La banalité du mal — cette formule d’Hannah Arendt qui décrivait comment les pires crimes deviennent possibles quand ils s’industrialisent — s’applique ici. Deux cents gamins de 18 ans ne font pas la une des journaux comme deux cents civils ukrainiens. Leur mort s’est banalisée dans le bruit statistique de la guerre.
Je refuse cette banalisation. Je ne sais pas si Alisher Svirin croyait en ce pour quoi il est mort. Je ne sais pas si sa famille est dévastée ou si elle se console dans la rhétorique du martyre héroïque que les médias d’État russes lui offrent. Mais je sais que cet enfant né en 2008, qui aurait dû avoir des décennies devant lui, est mort en mai 2026 dans une guerre que son gouvernement lui a présentée comme une nécessité nationale. Et que cette mort — la sienne et celle de 199 autres de son âge — est sur la conscience de Vladimir Poutine. Que l’histoire lui demande un jour des comptes pour cela.
Je ferme cet essai avec la conviction que les mots ne suffisent pas mais qu’il faut quand même les écrire. Ces 200 gamins de 18 ans morts pour Poutine méritent qu’on ne les oublie pas. Ils méritent que leur mort soit nommée pour ce qu’elle est : un sacrifice inutile, cynique, organisé par un pouvoir qui les méprisait. Et ils méritent que cette mémoire serve à quelque chose — à accélérer la fin d’une guerre qui continuera de tuer des jeunes hommes, des deux côtés, jusqu’à ce que l’un des deux camps ne puisse ou ne veuille plus se battre.
Conclusion : la comptabilité du crime
226 055 et plus
La base de données de BBC Russian et Mediazona atteindra 250 000 noms. Puis 300 000. Les projections suggèrent qu’elle pourrait, si la guerre se poursuit à ce rythme, atteindre 500 000 entrées dans quelques années. Chaque entrée est un nom. Chaque nom a une famille. Chaque famille a une douleur. Cette comptabilité-là — 200 gamins de 18 ans, 226 055 morts identifiés, 350 000 à 500 000 morts estimés — est la comptabilité du crime de Poutine. Elle doit être présentée à la face du monde aussi longtemps que nécessaire.
La justice peut être lente. La Cour pénale internationale est lente. Les archives juridiques ukrainiennes sont lentes. La politique internationale est lente. Mais elles avancent. Et pendant qu’elles avancent, le devoir de chaque chroniqueur, de chaque journaliste, de chaque citoyen informé est de maintenir la lumière sur ce qui se passe — de ne pas laisser la propagande russe effacer la réalité, de ne pas laisser la fatigue de l’information nous rendre indifférents, de ne pas laisser Alisher Svirin et ses 199 pairs mourir une seconde fois dans l’oubli.
Notre réponse à ce sacrifice
La seule réponse acceptable à ce sacrifice de la jeunesse russe est d’accélérer la fin de cette guerre dans des conditions qui ne permettent pas à Poutine de recommencer. Cela signifie soutenir l’Ukraine militairement jusqu’à ce qu’elle soit en position de force. Cela signifie maintenir les sanctions jusqu’à ce qu’elles mordent assez fort pour changer le calcul économique russe. Cela signifie soutenir les organisations qui documentent les crimes de guerre pour que les responsables n’échappent jamais à la justice. Et cela signifie, pour chacun d’entre nous, refuser la normalisation de l’horreur — refuser que la mort de 200 gamins de 18 ans devienne juste un autre chiffre dans une longue liste de chiffres.
Alisher Svirin méritait mieux. Les 199 autres 18 ans confirmés dans la base de données méritaient mieux. Les dizaines de milliers d’autres probablement morts avant d’avoir été identifiés méritaient mieux. Et l’Ukraine, qui fait face à cette machine de guerre au quotidien depuis plus de quatre ans, mérite que l’Occident soit à la hauteur de cet enjeu. Pas à moitié. Complètement.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Meduza — Une région russe établit un registre nominatif des soldats tués en Ukraine — 15 juin 2026
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