Un avertissement d’une clarté inhabituelle
Dans le cadre solennel de la Grande Salle du Peuple, Xi Jinping a prononcé des mots d’une fermeté rare pour un cadre diplomatique. Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, il a déclaré à Trump : «Si la situation était mal gérée, les deux pays pourraient entrer en collision, voire même en conflit, ce qui mettrait les relations sino-américaines dans une situation extrêmement dangereuse.» Cette mise en garde, inhabituelle par sa fermeté dans un cadre solennel, contrastait avec une rencontre décrite par les deux camps comme amicale et détendue. Xi a ajouté que «l’indépendance de Taïwan et la paix dans le détroit sont aussi inconciliables que le feu et l’eau».
Pour Pékin, la formule est claire : Taïwan est la variable qui conditionne tout le reste. «Si la question taïwanaise est bien gérée, la relation bilatérale restera globalement stable ; sinon, les deux pays auront des frictions, voire des affrontements», a précisé le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères en reprenant la teneur des propos de Xi. C’est la position la plus ferme que Xi ait articulée en face d’un président américain en exercice depuis des années.
Trump «l’a écouté» — et c’est précisément le problème
La réponse de Trump à ces avertissements ? Vague, prudente, délibérément ambiguë. À bord d’Air Force One, de retour à Washington, il a déclaré aux journalistes : «Sur Taïwan, il est très ferme. Je n’ai pris aucun engagement dans un sens ou dans l’autre.» Il a confirmé qu’il et Xi «ont beaucoup parlé de Taïwan», et a conclu avec une formule qui sème le doute : «Je pense que tout ira bien. Il ne veut pas de guerre.» Mais entendre Xi, acquiescer et ne pas répliquer fermement sur les engagements américains envers Taipei, c’est déjà un signal.
La diplomatie chinoise a immédiatement capturé ce moment. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré après le sommet que «le côté américain comprend la position de la Chine, respecte les préoccupations de la Chine et, comme la communauté internationale, ne reconnaît pas et n’accepte pas l’indépendance de Taïwan». Pékin a présenté l’écoute de Trump comme un aveu. Une lecture que Washington s’est empressé de contester — mais avec bien peu de conviction.
Ce moment me trouble profondément. Trump a entendu Xi. Il n’a pas répondu. Et Pékin a immédiatement transformé son silence en déclaration politique. C’est exactement le genre de glissement sémantique dont se nourrit la stratégie chinoise : avancer sans acte formel, juste en remplissant les silences.
Le paquet d'armes de 14 milliards de dollars : suspendu, transformé en monnaie d'échange
Un paquet approuvé par le Congrès, gelé par la Maison-Blanche
En janvier 2026, l’administration Trump avait fait approuver par le Congrès américain un paquet d’armement pour Taïwan d’une valeur de 14 milliards de dollars, incluant des intercepteurs PAC-3 Patriot, des systèmes de défense antiaérienne NASAMS, des technologies anti-drones et des munitions avancées. Ce paquet dépassait le record précédent — lui-même fixé en décembre 2025, quand Trump avait autorisé une vente de 11 milliards de dollars. Mais depuis janvier, le paquet de 14 milliards dormait dans les tiroirs du Département d’État, gelé sur instruction de la Maison-Blanche pour ne pas «compliquer» le chemin vers le sommet de Pékin.
Des sénateurs des deux partis avaient envoyé, le 11 mai 2026, une lettre urgente demandant à Trump de notifier formellement le Congrès de la vente avant son départ pour Pékin. «Nous encourageons vivement votre administration à notifier formellement les 14 milliards de dollars de ventes d’armes américaines à Taïwan», écrivaient-ils, rappelant que le Parlement taïwanais avait voté un budget spécial de défense de 25 milliards de dollars pour financer ces achats. L’appel est resté sans réponse.
Trump explicite : «une très bonne carte de négociation»
De retour sur Air Force One, Trump a levé le voile sur sa stratégie. Interrogé par Fox News sur le sort du paquet de 14 milliards, il a répondu sans détour : «Je le mets en attente, et ça dépend de la Chine. C’est une très bonne carte de négociation pour nous, franchement. C’est beaucoup d’armes.» Il a ajouté : «Je n’y ai pas encore donné mon accord. On verra ce qui se passe. Je pourrais le faire, je pourrais ne pas le faire.» Et sur la question directe d’une décision : «I will make a determination» — formule devenue instantanément symbolique de toute l’ambiguïté américaine.
Cette déclaration a provoqué un séisme silencieux à Taipei. Taïwan avait dépensé un capital politique immense pour faire voter ce budget de défense, contre l’opposition du KMT. Son président Lai Ching-te avait aligné la politique taïwanaise sur Washington, investi des centaines de milliards dans l’industrie technologique américaine. Et Trump appelait maintenant cet armement défensif une «carte de négociation». La trahison du mot était aussi forte que celle de l’acte.
«Negotiating chip.» Ces deux mots ont plus détruit en cinq secondes que des mois de diplomatie n’auraient pu construire. Une démocratie qui achète des armes pour se défendre ne devrait jamais devenir la monnaie d’échange d’un deal avec son prédateur. Je le dis sans fioritures.
Les Six Assurances brisées : une rupture avec quarante ans de doctrine
Un engagement fondateur mis à l’écart
Depuis l’administration Reagan, les États-Unis s’étaient engagés — via les Six Assurances de 1982 — à ne jamais consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan. Ce principe cardinal avait été respecté par chaque administration depuis Nixon, qu’elle soit républicaine ou démocrate. C’était l’une des garanties fondamentales de la crédibilité américaine dans le Pacifique. Lors de ce sommet de mai 2026, Trump a brisé cette règle de manière publique et assumée. Interrogé sur ce point, il a répondu aux journalistes : «Qu’est-ce que je suis censé faire ? Dire que je ne peux pas en discuter à cause d’un accord de 1982 ? Non, on a parlé des ventes d’armes.»
Le Center for American Progress a qualifié cette rupture de «dangereuse et fondamentale», estimant que Trump a non seulement gelé un paquet d’armement vital mais a «démoli» l’engagement de ne jamais négocier la sécurité de Taïwan avec Pékin. La position américaine avait toujours été ancrée dans trois communiqués trilatéraux, le Taiwan Relations Act de 1979, les Six Assurances et les politiques de tous les présidents depuis la normalisation des relations avec Pékin. Toute cette architecture de quarante ans de cohérence stratégique est désormais fissurée.
Le secrétaire d’État Rubio en contorsion sémantique
Face à la tempête, le secrétaire d’État Marco Rubio a tenté de contenir les dégâts. Après le premier jour de sommet, il a déclaré à NBC News que Taïwan «ne figurait pas de manière importante dans les discussions d’aujourd’hui». Mais Trump, dans la même fenêtre temporelle, affirmait à Fox News avoir discuté des ventes d’armes «en grand détail» avec Xi. Cette contradiction entre les deux plus hauts responsables de la politique étrangère américaine a semé la confusion à Taipei, à Tokyo et dans toutes les capitales alliées du Pacifique.
Rubio a ensuite répété, à plusieurs reprises, que «la politique américaine sur Taïwan est inchangée à ce jour». Mais quand l’ambassadeur américain en Chine, David Perdue, a dû clarifier le lendemain en disant que «le président Trump a été très clair : nous ne changeons pas la politique américaine sur Taïwan», on comprenait que quelque chose d’important avait néanmoins bougé. On ne clarifie pas ce qui n’est pas flou. La répétition obsessionnelle des «rien n’a changé» était déjà une reconnaissance tacite que tout avait tremblé.
Quand un gouvernement doit répéter cinq fois en deux jours que «rien n’a changé», c’est précisément parce que beaucoup a changé. Je ne suis pas naïf sur la rhétorique diplomatique, mais là, la dissonance était trop bruyante pour être ignorée.
Taïwan, laboratoire de la crédibilité occidentale
L’île au cœur de la première chaîne d’îles
Pour comprendre pourquoi Taïwan ne peut pas être une monnaie d’échange, il faut regarder une carte. L’île est positionnée au centre de la première chaîne d’îles du Pacifique occidental, qui bloque l’accès de la Marine de l’Armée populaire de libération aux territoires américains de la deuxième chaîne : Guam et les Mariannes du Nord. Les artères commerciales les plus importantes du globe traversent cette zone. Taïwan est le quatrième partenaire commercial des États-Unis et la source de la grande majorité des semiconducteurs avancés nécessaires aux systèmes d’armement de pointe et à la révolution de l’intelligence artificielle.
Céder Taïwan — ou même envoyer le signal que sa défense est négociable — ne serait pas seulement une défaite géopolitique pour les États-Unis. Ce serait l’effondrement de toute la structure de dissuasion dans le Pacifique. Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, les Philippines : chaque allié de la région a les yeux fixés sur ce que Washington dit et fait sur Taïwan. Si l’Amérique peut brader la sécurité d’une démocratie insulaire de 23 millions d’habitants pour un deal commercial avec Pékin, quelle garantie reste-t-il pour les autres ?
La stratégie de l’ambiguïté structurelle de Pékin
Xi Jinping n’a pas demandé à Trump d’abandonner formellement Taïwan. Il est bien trop habile pour cela. Il a simplement demandé que les ventes d’armes soient gelées, que les appels téléphoniques avec Lai Ching-te n’aient pas lieu, et que l’Amérique reconnaisse publiquement qu’elle «comprend» la position chinoise. Chacune de ces demandes, prise isolément, semble raisonnable. Ensemble, elles constituent une stratégie d’encerclement progressif. La méthode consiste à ne jamais franchir la ligne rouge d’un coup, mais à l’effacer centimètre par centimètre jusqu’à ce qu’elle n’existe plus.
Après le sommet, des sources citées par le South China Morning Post ont confirmé que Trump ne prévoirait pas d’appeler Lai Ching-te de sitôt, malgré sa déclaration sur Air Force One où il avait dit vouloir parler «à la personne qui dirige Taïwan». Trois sources ont précisé que Washington croyait qu’un appel avec Lai pourrait «faire dérailler le sommet prévu avec Xi en septembre» à Washington. Voilà le calcul qui s’opère : la démocratie taïwanaise sacrifiée sur l’autel du calendrier diplomatique sino-américain.
Il y a quelque chose de profondément indécent dans l’idée que Taïwan — une démocratie vivante, qui vote, qui débat, qui se défend — doive payer le prix de la relation entre deux grandes puissances autoritaires l’une d’elles et imprévisibles. Je ne peux pas m’y résoudre.
L'Iran : dossier commun, mais convergence de façade
Le détroit d’Ormuz, point de consensus minimal
Sur l’Iran, le sommet a produit son seul point de convergence véritable : les deux présidents ont convenu que le détroit d’Ormuz devait rester ouvert. Pratiquement fermé depuis le déclenchement du conflit impliquant l’Iran — décrit par l’Agence internationale de l’énergie comme «la pire crise énergétique de l’histoire» — ce détroit stratégique concentre une part essentielle du commerce mondial du pétrole. Xi Jinping, dont la Chine est massivement dépendante des approvisionnements pétroliers de la région, a montré un intérêt apparent pour acheter du pétrole américain afin de diversifier ses sources. Trump, de son côté, a affirmé avoir «l’Iran très bien sous contrôle».
Cette convergence sur Ormuz est réelle mais minimale. Elle correspond à l’intérêt économique des deux pays, pas à une vision stratégique partagée. L’administration Trump était en guerre contre l’Iran depuis deux mois et demi quand le sommet s’est tenu, et les deux présidents ont convenu que «l’Iran ne devait jamais acquérir d’armes nucléaires». Mais au-delà de cette formule, les approches divergent : Pékin n’a pas condamné l’Iran, n’a pas sanctionné le régime et a soigneusement évité de prendre position sur le conflit lui-même.
L’Iran comme prétexte pour geler les armes à Taïwan
Un fait révélateur est apparu après le sommet : le secrétaire à la Marine par intérim, Hung Cao, a déclaré devant une sous-commission du Sénat américain que les États-Unis «mettaient en pause» le paquet de 14 milliards destiné à Taïwan pour «s’assurer d’avoir suffisamment de munitions pour l’opération Epic Fury» — nom de code du conflit iranien. L’argument : les stocks américains seraient tendus par la guerre. Mais le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a immédiatement démenti cet argument au Dialogue de Shangri-La, déclarant qu’il ne «couplait en aucune manière» les deux questions. Le paquet de 14 milliards, a-t-il précisé, concerne des productions futures, pas des stocks actuels.
L’Iran a donc servi de prétexte commode, mais le prétexte a été démenti par le chef du Pentagone lui-même. Ce qui reste, c’est la réalité nue : les armes sont bloquées parce que Trump a choisi de les utiliser comme levier diplomatique avec Xi. Pas à cause de l’Iran. Pas à cause des stocks. À cause d’un calcul politique qui place la relation avec Pékin au-dessus des engagements envers Taipei.
Je dois reconnaître une chose : je ne sais pas si Trump joue un jeu subtil de pression maximale ou s’il improvise vraiment sur la sécurité de Taïwan. Ce qui est sûr, c’est que l’ambiguïté elle-même est destructrice — et que Pékin, elle, n’improvise jamais.
La doctrine de la «stabilité stratégique constructive» : quelle réalité ?
Un cadre conceptuel signé des deux côtés
Le résultat le plus concret du sommet est peut-être cette formule : «relation sino-américaine de stabilité stratégique constructive». Xi a proposé ce cadre pour guider les relations bilatérales sur «les trois prochaines années et au-delà». Trump y a souscrit. Deux boards ont été créés : un Conseil du Commerce pour surveiller les réductions tarifaires, un Conseil de l’Investissement pour faciliter les flux de capitaux dans les secteurs non sensibles. Des engagements commerciaux ont été annoncés : la Chine achèterait au moins 17 milliards de dollars de produits agricoles américains par an jusqu’en 2028, rouvrirait son marché à la viande américaine, relancerait les importations de volaille, et signerait potentiellement un contrat initial pour 200 avions Boeing.
Sur le papier, c’est substantiel. Dans la pratique, c’est exactement ce que Pékin sait faire : offrir de la substance économique pour obtenir de la flexibilité stratégique. Les accords commerciaux servent à acheter du temps, à «normaliser» la relation, à créer une dépendance mutuelle qui rend les confrontations politiques plus coûteuses. Xi est entré dans le sommet avec la «stratégie des trois T» — commerce, technologie, Taïwan — et il en est sorti avec des avancées sur les trois, à des degrés divers. Trump en est sorti avec des contrats de soja et d’avions, et une question taïwanaise en suspens.
La vulnérabilité mutuelle comme ciment fragile
Des analystes comme The Diplomat ont identifié la véritable base de cette «stabilité» : la vulnérabilité stratégique mutuelle. Washington ne peut pas facilement remplacer les terres rares chinoises ; Pékin ne peut pas facilement remplacer les équipements de fabrication de puces électroniques occidentaux. Ni l’un ni l’autre n’a encore atteint l’autonomie suffisante pour absorber les coûts complets d’une rupture ouverte. Cette interdépendance est réelle — et c’est sur elle, et non sur une vision partagée du monde, que repose la fragile stabilité du moment.
Mais cette configuration changera. Si la Chine développe ses propres machines lithographiques ou atteint l’autonomie dans les logiciels de conception avancés, le verrou occidental sur ses ambitions en matière de puces disparaît. Si les États-Unis et leurs alliés développent leurs propres sources de terres rares — au Canada, en Australie, ou via des alternatives synthétiques — l’arme des minéraux critiques de Pékin perd son tranchant. Les «accords de Pékin 2026» ne sont pas à l’abri d’une détérioration rapide dès que les conditions de cette vulnérabilité réciproque se modifient.
Cette stabilité achetée sur la vulnérabilité mutuelle me rappelle ces équilibres de la guerre froide qui semblaient solides jusqu’au jour où ils ne l’étaient plus. La différence, c’est que la Chine aujourd’hui ne se contente pas d’attendre — elle construit activement la sortie de cette dépendance.
Taipei dans la tempête : Lai Ching-te face à l'incertitude américaine
Un allié loyal, traité en variable d’ajustement
Le président taïwanais Lai Ching-te a réagi avec une dignité remarquable. Il a exprimé «un grand optimisme» quant à la perspective de Trump approuvant les 14 milliards d’armes, déclarant : «Je crois qu’après un examen approfondi par le gouvernement américain, cela pourra être approuvé.» Il a rappelé que Trump avait autorisé 18 milliards de ventes d’armes à Taïwan lors de son premier mandat, et 11 milliards en décembre 2025. Lai choisissait les faits qui rassurent — parce qu’il n’avait pas d’autre choix que d’afficher la confiance.
Mais sous cette confiance affichée, la réalité politique de Taipei était celle d’un allié «se tordant dans le vent», pour reprendre l’expression du Center for American Progress. Taïwan avait aligné sa politique étrangère sur Washington, dépensé un capital politique immense pour faire voter le budget de défense contre une opposition législative KMT féroce, et investi des centaines de milliards dans l’industrie technologique américaine. En retour, il recevait un silence de Trump sur les armes, l’absence de tout appel téléphonique et la qualification de sa sécurité en «negotiating chip». Ce n’est pas une politique alliée. C’est une instrumentalisation.
Le ministre des Affaires étrangères taïwanais recadre le débat
Le ministre des Affaires étrangères de Taïwan, Lin Chia-lung, a fait preuve d’un sang-froid diplomatique admirable. Interrogé le 17 juin 2026 par le Foreign Correspondents Club à Taipei, il a indiqué que «la cadence des ventes d’armes peut être rapide ou lente, en un seul paquet ou en plusieurs ; c’est une question plus technique. Mais le sommet Trump-Xi n’a pas conduit les États-Unis à stopper ou annuler les ventes d’armes à Taïwan.» Il a pointé que la loi américaine — le Taiwan Relations Act — lie les mains de Trump, quelle que soit sa rhétorique.
La résilience de Taipei est réelle et mérite le respect. Mais elle ne doit pas masquer la gravité de ce qui s’est passé. Car Pékin, lui, ne regarde pas les lois américaines avec le même respect que Taipei. Pékin regarde les signaux, les gestes, les silences. Et les signaux de mai 2026 lui ont dit que la pression fonctionne. Que l’ambiguïté américaine, entretenue au bon endroit, au bon moment, peut produire des dividendes. Ce message-là, Xi l’a parfaitement reçu.
Je respecte profondément la posture de Taipei : tenir, maintenir le calme, jouer la longue durée. Mais je me demande jusqu’où la dignité peut compenser l’absence de soutien clair. Taïwan mérite mieux que d’être l’arme de négociation dans un bras de fer entre Washington et Pékin.
Les asymétries profondes qui survivent au sommet
Washington et Pékin ne jouent pas le même jeu
Le sommet a révélé une asymétrie fondamentale dans la manière dont les deux puissances appréhendent la relation bilatérale. Washington, sous Trump, est arrivée à Pékin avec une liste de demandes économiques — soja, bœuf, avions, accès au marché — et avec l’espoir de stabiliser suffisamment la relation pour gérer la crise iranienne. Pékin est arrivée avec une stratégie en trois décennies : ancrer les États-Unis dans une relation de dépendance progressive, normaliser le dialogue sur Taïwan, et obtenir des concessions symboliques qui renforcent sa position régionale.
Les États-Unis veulent des deals à court terme. La Chine joue sur plusieurs décennies. Cette asymétrie temporelle est au cœur de toutes les tensions. Le «Board of Trade» et le «Board of Investment» créés à Pékin sont utiles pour gérer le court terme. Mais ce sont des mécanismes de gestion, pas des solutions. Ils n’adressent pas les questions de fond : les pratiques industrielles abusives de la Chine, les transferts forcés de technologie, la politique systématique de surcapacité, les investissements dans l’armée. Le Bureau du représentant américain au Commerce continue ses investigations au titre de la Section 301 sur les pratiques chinoises. Le CFIUS maintient un contrôle accru sur les investissements liés à la Chine. La compétition technologique n’a pas pris de pause pour le sommet.
La technologie et les minéraux : le vrai champ de bataille
Sous le voile de la «stabilité», la guerre technologique continue sans merci. La Chine cherche à remplacer les équipements de lithographie occidentaux pour briser sa dépendance aux semi-conducteurs fabriqués à Taiwan et aux machines ASML. Les États-Unis renforcent les restrictions à l’exportation de technologies avancées vers la Chine. La bataille des terres rares et minéraux critiques — cobalt, lithium, terres rares pour les aimants permanents des moteurs électriques et des missiles guidés — reste un front ouvert où Pékin détient un avantage structurel que Washington s’efforce d’érosion par des investissements au Canada, en Australie et ailleurs.
Des économistes de l’Edelman Trust Institute ont noté que la relation, même stabilisée, reste définie par une «concurrence persistante et une incertitude gérée», pas par une coopération réelle. Les secteurs de la technologie, de l’IA, des semi-conducteurs, des télécommunications, des données, des terres rares, des minéraux à double usage restent «étroitement encadrés par des préoccupations de sécurité nationale». Ce n’est pas une relation normalisée. C’est une compétition avec des garde-fous — et des garde-fous qui peuvent céder.
On parle beaucoup de «stabilité» comme si c’était un acquis durable. Mais une stabilité fondée sur la vulnérabilité mutuelle n’est pas une paix — c’est une trêve armée. Et toutes les trêves armées ont une date d’expiration.
Les alliés de l'Occident regardent, et s'inquiètent
Tokyo, Séoul, Canberra : l’anxiété de la garantie
Le signal envoyé par le sommet de Pékin a été lu bien au-delà de Washington et Taipei. À Tokyo, où la sécurité nationale est directement liée à la stabilité du détroit de Taïwan, les analystes ont scruté chaque mot de Trump avec une anxiété à peine masquée. Au Dialogue de Shangri-La, les délégations asiatiques ont noté l’absence du ministre de la Défense chinois Dong Jun — pour la deuxième année consécutive — comme signal d’un Pékin qui boude les forums multilatéraux de sécurité tout en négociant bilatéralement avec Washington, contournant les alliés.
À Séoul, les discussions sur la Corée du Nord — dont l’accélération du programme nucléaire est directement liée au soutien silencieux de Pékin — ont été à peine mentionnées dans les communiqués du sommet. Les deux présidents ont évoqué la péninsule coréenne dans un passage marginal. Kim Jong-un, lui, a observé les résultats du sommet avec attention : si Trump est prêt à traiter la sécurité taïwanaise comme une variable, il peut en faire autant avec les garanties à la Corée du Sud.
L’Europe : un continent trop occupé pour regarder l’Indo-Pacifique
L’Europe, quant à elle, était trop absorbée par ses propres dossiers pour réagir avec la vigueur que la situation méritait. Les capitales européennes ont publié des déclarations de soutien formelles à la «stabilité», sans mesurer les implications de ce que Pékin venait d’obtenir : une reconnaissance implicite que la sécurité de Taïwan était négociable entre grandes puissances. Pourtant, un Taïwan absorbé par la Chine ne serait pas seulement une catastrophe stratégique pour l’Asie — ce serait la fin de l’ordre libéral dans le Pacifique, avec des conséquences directes pour les routes commerciales européennes et pour l’architecture de sécurité mondiale qui garantit la stabilité de l’Europe elle-même.
L’Occident doit comprendre que le dossier taïwanais n’est pas une affaire asiatique. C’est une affaire occidentale au sens le plus profond : c’est la question de savoir si les démocraties peuvent protéger leurs semblables face à la pression des autocraties. Zelensky résiste à Moscou. Lai Ching-te résiste à Pékin. Ces deux hommes tiennent des lignes de front qui protègent l’ensemble du monde libre. Les abandonner, même par calcul tactique, c’est choisir de rétrécir.
L’Europe me déçoit sur ce dossier depuis trop longtemps. On ne peut pas prétendre défendre l’ordre libéral en Ukraine tout en regardant ailleurs quand c’est Taïwan qui est en jeu. L’autocratisme de Poutine et l’expansionnisme de Xi sont les deux faces d’un même défi à l’Occident.
Le sommet de septembre à Washington : le prochain test
Xi à la Maison-Blanche le 24 septembre 2026
Le sommet de Pékin a débouché sur une invitation : Xi Jinping visitera la Maison-Blanche le 24 septembre 2026. C’est un événement diplomatique majeur, le premier depuis des années. Et il crée une pression immédiate sur tous les dossiers en attente — en particulier les 14 milliards d’armes pour Taïwan. Des experts comme Bonnie Glaser, directrice du programme indo-pacifique au German Marshall Fund à Washington, s’attendent à ce que les ventes d’armes soient annoncées «après» la visite de Xi. Autrement dit : Taïwan devra attendre que le sommet de Washington soit passé.
C’est le piège dans lequel l’administration Trump est en train de se laisser glisser : chaque événement diplomatique avec Pékin devient une raison de retarder la sécurité de Taïwan. D’abord le sommet de Pékin. Ensuite la visite de Xi à Washington. Puis les élections de mi-mandat. Puis quelque chose d’autre. La liste des raisons de ne pas agir s’allonge à l’infini, pendant que les systèmes de défense que Taipei attend ne sont toujours pas livrés. Et Pékin, pendant ce temps, continue ses manœuvres militaires autour de l’île.
La fenêtre critique pour la sécurité taïwanaise
Des sénateurs américains bipartisans ont estimé que le délai dans les livraisons d’armes avait «des implications tangibles pour la sécurité de Taïwan et ses préparatifs militaires». Les intercepteurs PAC-3 Patriot et les systèmes NASAMS en attente ne sont pas des équipements symboliques : ils sont le cœur d’une défense aérienne crédible face à une potentielle attaque de missiles balistiques depuis le continent. Les historiques de livraison montrent que Taïwan a déjà reçu des armements avec retard par le passé, mais le contexte géopolitique de 2026 est fondamentalement différent de celui des années précédentes. La Chine tient ses exercices militaires. Elle teste ses capacités amphibies. Elle développe ses drones. Chaque mois de retard est un mois de plus où la dissuasion taïwanaise est affaiblie.
Le Parlement taïwanais a voté le 8 mai 2026 un budget de défense spécial de 780 milliards de dollars taïwanais, dont 480 milliards mis de côté précisément pour la vente de 14 milliards en attente. Le budget est voté. L’argent est disponible. La seule chose qui manque, c’est la signature de Trump. Une signature qu’il retient comme instrument de pression sur Pékin, au mépris du droit américain qui lui impose de fournir à Taïwan les moyens de sa défense.
Je trouve quelque chose de profondément choquant dans cette situation : Taïwan a fait sa part, voté les budgets, préparé l’argent, renforcé son armée. Et c’est Washington qui bloque. On a inversé le problème. Le risque vient désormais autant de l’allié que de l’ennemi.
Les «Six Assurances» et le Taiwan Relations Act : remparts encore debout
La loi américaine, bouclier que Trump ne peut pas ignorer
Le Taiwan Relations Act de 1979 est une loi fédérale américaine, adoptée par le Congrès, qui oblige le gouvernement à fournir à Taïwan les armes défensives nécessaires à sa sécurité. Ce n’est pas une déclaration de politique, ni un mémorandum administratif. C’est une obligation légale. Trump peut retarder les notifications, peut user de rhétorique ambiguë, mais il ne peut pas formellement annuler les ventes approuvées par le Congrès sans un acte législatif ou un affrontement constitutionnel majeur. Ce verrou légal est le principal rempart qui tient encore.
Des membres du Congrès, des deux partis, rédigent par ailleurs une législation bipartisane pour «renforcer les Six Assurances» et réaffirmer explicitement l’interdiction de négocier la sécurité de Taïwan avec Pékin. Le fait que cette législation soit jugée nécessaire en 2026 en dit long sur l’état des choses. Mais son existence est aussi un signal positif : la démocratie américaine, malgré ses dysfonctionnements, dispose de contre-pouvoirs. La question est de savoir si ces contre-pouvoirs s’activeront assez vite.
La résistance institutionnelle américaine face à Trump
Il est frappant de noter que les signaux les plus fermes en faveur de Taïwan ne sont pas venus de la Maison-Blanche mais du Pentagone, du Congrès et des diplomates de carrière. Pete Hegseth, en démentant l’argument des stocks iraniens, a réaffirmé implicitement que la décision sur les armes n’était pas militaire mais politique. Des sénateurs comme Andy Kim du New Jersey ont rédigé des lettres publiques, créé une pression médiatique. La bureaucratie institutionnelle américaine résiste, à sa manière, aux coups de volant trumpiens sur Taiwan. C’est un contrepoids réel, même s’il est insuffisant pour renverser la dynamique à court terme.
L’administration américaine a également maintenu, au niveau des communications officielles, un discours de continuité : pas de changement de politique, engagement envers Taïwan inchangé. Ce double niveau — rhétorique officielle de continuité, pratique réelle d’ambiguïté — est inconfortable mais n’est pas sans précédent dans la diplomatie américaine. Le risque, c’est que Pékin apprenne à lire cette dissonance comme une invitation à pousser plus loin.
Je veux croire que les institutions américaines tiendront — que le Congrès, les militaires, les diplomates de carrière maintiendront la ligne sur Taïwan. Mais j’ai aussi appris à ne pas parier sur l’inertie institutionnelle quand un président décide vraiment de tracer son propre chemin.
L'Occident doit tenir la ligne : pourquoi la fermeté paie
La leçon ukrainienne, appliquée à Taïwan
L’histoire récente offre un précédent instructif. Quand l’Occident a hésité à armer l’Ukraine en quantité suffisante avant l’invasion russe de 2022, il a encouragé Poutine à franchir le pas. Quand l’Occident a finalement livré des armes lourdes, des chars, des missiles longue portée, l’Ukraine a tenu. La fermeté fonctionne. La dissuasion fonctionne. Ce qui ne fonctionne pas, c’est la demi-mesure, l’ambiguïté calculée qui invite à tester les limites. Le gel des armes à Taïwan envoie à Pékin le même signal que les hésitations de 2021 envoyaient à Moscou : vous pouvez pousser, les Occidentaux reculeront.
Zelensky a montré ce que signifie résister quand l’ennemi est plus grand et plus lourd. Lai Ching-te montre la même détermination. Ces deux hommes tiennent des lignes de front qui protègent des valeurs — démocratie, souveraineté, liberté — dont l’Occident est censé être le garant. L’Occident ne peut pas se permettre de trahir Taïwan au nom d’une stabilité de façade avec Pékin, de la même manière qu’il n’aurait pas dû trahir l’Ukraine au nom d’une stabilité de façade avec Moscou.
La fermeté n’est pas une provocation — c’est une garantie
Un argument récurrent de ceux qui approuvent la politique d’ambiguïté de Trump est que la fermeté provoquerait une escalade. C’est l’inverse qui est vrai. La fermeté des engagements réduit le risque de guerre parce qu’elle supprime les calculs d’opportunité. Pékin n’attaquera pas Taïwan si la réponse américaine est certaine et coûteuse. Ce qui pousse à l’aventurisme militaire, c’est précisément l’incertitude : la conviction qu’au moment décisif, l’allié reculera. C’est cette conviction que Trump, avec son «I will make a determination» et son «negotiating chip», est en train de cultiver dans les esprits de Zhongnanhai.
L’Occident dans son ensemble — États-Unis, Europe, Japon, Australie, Canada — doit réaffirmer collectivement et sans ambiguïté que la sécurité de Taïwan n’est pas négociable. Pas parce que la guerre est souhaitable, mais parce que la clarté de l’engagement est la meilleure garantie que la guerre n’aura pas lieu. C’est le paradoxe de la dissuasion : on montre sa force pour ne pas avoir à s’en servir. Pékin comprend ce langage-là mieux que n’importe qui.
Je terminerai sur ce que je crois fermement : l’Occident ne se défend pas seulement en armant ses alliés. Il se défend en ne cédant jamais sur ses principes fondateurs — la souveraineté des peuples, le droit à l’autodéfense, la primauté de la démocratie sur la force brute. Taïwan porte ces principes. Ne l’abandonnons pas.
Conclusion : la stabilité affichée ne doit pas devenir une capitulation voilée
Un sommet qui stabilise la surface mais creuse les fondations
Le sommet Trump-Xi de Pékin en mai 2026 a produit une atmosphère de détente, quelques accords commerciaux utiles et un cadre conceptuel de «stabilité stratégique constructive». Ce n’est pas rien. La communication entre les deux premières puissances mondiales est meilleure que la confrontation ouverte, et des mécanismes institutionnels comme les boards commerciaux peuvent contribuer à éviter des escalades accidentelles. Mais la stabilité affichée cache des différences profondes, non résolues, dont la question taïwanaise est la plus explosive. Xi Jinping a obtenu à Pékin ce qu’il voulait : des concessions symboliques, un silence américain, et la confirmation que la pression fonctionne.
La prochaine étape, le sommet de Washington en septembre, sera le vrai test de la doctrine Trump. Si les 14 milliards d’armes pour Taïwan sont toujours en attente à cette date, si aucun appel Trump-Lai n’a eu lieu, si les «Six Assurances» sont restées lettre morte, alors la «stabilité» sino-américaine de 2026 sera une stabilité achetée au prix de la sécurité de Taïwan et de la crédibilité de l’Occident dans le Pacifique.
Ce que l’Occident doit exiger
L’Occident — et en premier lieu les États-Unis — doit tenir quatre lignes claires : approuver sans délai le paquet de 14 milliards d’armes défensives pour Taïwan, réaffirmer formellement les Six Assurances par législation du Congrès, refuser explicitement de traiter la sécurité de démocraties alliées comme monnaie d’échange dans des négociations avec des États autoritaires, et construire une coalition indo-pacifique suffisamment solide pour que Pékin comprenne que l’aventurisme militaire aurait un coût inacceptable. Ce n’est pas de l’idéalisme. C’est de la stratégie.
Taïwan n’est pas seulement une île de 23 millions d’habitants à 180 kilomètres du continent chinois. C’est un test existentiel pour l’ordre international libéral que l’Occident a construit depuis 1945. Si la pression autoritaire suffit à effacer les engagements envers une démocratie alliée, alors chaque démocratie sous pression — de l’Ukraine aux Philippines, de la Géorgie à la Moldavie — sera justifiée de se demander si son alliance avec l’Occident vaut encore quelque chose. La réponse à cette question doit être oui, clairement, sans hésitation, sans délai.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
ABC News — Trump won’t commit to arms sale to Taiwan after stark warning from Xi — 15 mai 2026
South China Morning Post — Xi and Trump set sights on stability for China and the US — 15 mai 2026
Sources secondaires
The Diplomat — The Trump-Xi Summit Produced Stability, But It Won’t Last Forever — 3 juin 2026
Axios — Trump waffles on Taiwan arms deal after Xi talks — 15 mai 2026
South China Morning Post — How will Beijing judge Trump’s take on Taiwan? — 16 mai 2026
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