Un Congrès qui vote, une Maison-Blanche qui bloque
En janvier 2026, le Congrès américain avait donné son feu vert à un paquet d’armements d’une valeur de 14 milliards de dollars pour Taïwan. Ce paquet comprend des systèmes de défense aérienne avancés : des intercepteurs PAC-3 Patriot et des systèmes de missiles NASAMS (National Advanced Surface-to-Air Missile Systems), ainsi que des munitions à moyenne portée et des actifs anti-drones essentiels. Le tout représente ce qu’un responsable américain a qualifié de « capacités indispensables » pour dissuader une offensive militaire chinoise.
Mais le vote du Congrès ne suffit pas. Selon les règles du Foreign Military Sales, c’est le président américain qui doit formellement notifier le Congrès pour que la vente devienne exécutoire. Trump ne l’a pas fait. Il a laissé le dossier stagner à la State Department pendant des mois. Juste avant sa visite à Pékin en mai 2026, la Maison-Blanche a explicitement mis ce paquet en suspens pour « ne pas provoquer Xi », selon plusieurs sources citées par le New York Times. Selon NPR, deux packages d’armements totalisant environ 14 milliards de dollars ont été reportés par crainte de froisser Pékin avant le voyage présidentiel.
Trump : « un bon atout de négociation »
De retour de Pékin, Trump a lâché une phrase qui a choqué Taipei et Washington : interrogé sur le paquet de 14 milliards, il a déclaré lors d’une interview à Fox News qu’il « le mettait en suspens » parce que c’est « un très bon atout de négociation ». La formule est révélatrice. Pour Trump, les ventes d’armes à une démocratie assiégée sont d’abord un levier commercial dans ses tractations avec Pékin — non une obligation morale ou stratégique envers un partenaire.
Depuis lors, l’ambiguïté s’est installée. Le secrétaire d’État Marco Rubio a affirmé devant le Congrès en juin que le paquet n’était pas « officiellement en pause », mais toujours en cours d’examen. Trump, lui, a dit à plusieurs reprises qu’il pourrait ou ne pourrait pas l’approuver. Rupert Hammond-Chambers, président du US-Taiwan Business Council, a dénombré quatre packages d’armements en attente pour Taïwan, dont deux ont été publiquement rapportés. Selon lui, « tout ce que le président a à faire, c’est de dire « go » », et les contrats suivent.
Il y a quelque chose de profondément cynique dans le fait de traiter les systèmes de défense d’un pays démocratique comme une monnaie d’échange. Trump utilise les armes de Taïwan comme on utilise un pion dans une partie d’échecs — alors que pour les Taïwanais, ce sont des vies, c’est leur survie. Je ne peux pas m’y faire.
La visite de Beijing en mai : Xi obtient ce qu'il voulait
Beijing avait orchestré sa demande depuis le début de l’année
Selon une enquête exclusive du South China Morning Post, les officiels chinois ont commencé à faire pression sur Washington pour réduire la taille des packages d’armements destinés à Taïwan dès le début de l’année 2026 — bien avant que le voyage de Trump à Pékin soit repoussé à mai en raison de la guerre contre l’Iran. Beijing voulait non seulement ralentir le rythme des approbations, mais aussi arrêter la tendance à la hausse des montants record approuvés sous Trump. Un responsable a formulé l’ambition chinoise en ces termes : Beijing cherchait à « arrêter la ligne de tendance » sur les packages record de la deuxième présidence Trump.
Washington avait pourtant approuvé un premier package record de 11,1 milliards de dollars en décembre 2025, incluant des HIMARS et des obusiers automoteurs. Ce geste avait provoqué la furie de Pékin et des sanctions ciblées contre des entreprises américaines de défense. Trump avait alors semblé vouloir tenir la ligne. Mais la logique du sommet a ensuite pris le dessus : pour préparer une rencontre « historique » avec Xi, il fallait éviter tout ce qui pouvait irriter Pékin — et Taïwan était en tête de liste des irritants.
Le communiqué qui ne mentionne pas Taïwan
À la fin du sommet de mai 2026 à Pékin, le communiqué initial de la Maison-Blanche n’a pas mentionné Taïwan. Le secrétaire d’État Rubio a déclaré à NBC News que le sujet « ne figurait pas de manière proéminente » dans les discussions du premier jour. Le résumé chinois de la conclusion du sommet a mis en avant les avantages de la coopération sans évoquer Taïwan. Quant à Xi Jinping, il avait ouvert les discussions en avertissant Trump du risque de « conflits » si Washington mal gérait la question taïwanaise — et Trump avait clairement signifié son désir d’éviter toute escalade.
Le résultat est limpide : Xi est reparti sans concession formelle de Trump sur Taïwan, mais en ayant obtenu l’essentiel — un gel des ventes d’armes et l’absence d’appel Trump-Lai. Le Le Monde a titré avec justesse : « Trump tombe dans le piège du bluff chinois sur les ventes d’armes à Taïwan ». Car Beijing savait parfaitement que les États-Unis sont juridiquement tenus d’armer Taïwan pour sa défense — Xi a simplement parié sur le fait que Trump traiterait cette obligation comme une carte à abattre.
J’ai lu avec attention le compte rendu du sommet de Pékin, et je dois admettre une certaine forme d’incrédulité. Xi a obtenu de Trump exactement ce qu’il voulait — non pas par la force, mais par la simple mécanique du dialogue. Il a suffi de faire de Taïwan un sujet de friction pour que Trump, soucieux de son « deal », cède. C’est de la diplomatie du bluff, et ça a marché.
L'erreur stratégique : répéter Bush et Obama
Un précédent bien documenté de capitulation temporaire
Ce que Trump fait avec Taïwan n’est pas sans précédent. George W. Bush avait suspendu les ventes d’armes à Taïwan en 2007 et 2008. Barack Obama avait fait de même de 2011 à 2015. Dans les deux cas, selon Hammond-Chambers, ces présidents répétaient la « même erreur ». Ils supposaient que des concessions unilatérales sur les ventes d’armes allaient changer les calculs de Beijing dans d’autres domaines — les échanges commerciaux, les débouchés économiques, les ventes d’avions Boeing, le soja.
Ce pari s’est toujours révélé faux. Les concessions unilatérales n’ont pas modifié le comportement stratégique de la Chine. Elles ont simplement appris à Beijing qu’il suffisait de menacer diplomatiquement pour obtenir des pauses dans les livraisons. Hammond-Chambers le formule clairement : Trump fait « une fausse hypothèse » en croyant que les ventes d’armes sont un levier que Beijing utilisera positivement — alors qu’elles ne sont qu’un prétexte à marchandage que la Chine n’a aucune raison d’honorer.
Même un gel de « quelques mois » peut coûter cher
Bonnie Glaser a tenté de minimiser l’impact en observant qu’« un retard de quelques mois ne changera pas grand-chose » étant donné les retards de production existants dans l’industrie américaine de défense. Mais cette logique est dangereuse. Ce n’est pas la temporalité des livraisons qui est en cause — c’est le signal politique envoyé à Beijing, à Taipei, et à tous les partenaires indo-pacifiques de Washington. Chaque mois de gel confirme que les ventes d’armes sont une variable négociable, pas un engagement inaliénable.
Un diplomate cité par le South China Morning Post a résumé la dynamique avec une lucidité glaçante : Beijing a compris que le simple fait d’agiter la perspective d’un futur engagement avec Washington suffisait à retarder les ventes à Taïwan. C’est un mécanisme que Pékin perfectionne depuis des années, avec une efficacité croissante — et Washington continue de tomber dans le piège.
Ce qui me trouble le plus dans cette histoire, c’est que la leçon a déjà été apprise — et complètement ignorée. Ni Bush ni Obama n’ont obtenu quoi que ce soit de Beijing en faisant des pauses sur Taïwan. Et Trump recommence. Je me demande si c’est de la naïveté ou si c’est une politique délibérée de désengagement progressif que personne ne veut nommer clairement.
Les F-16 commandés en 2019 : livraison prévue fin 2027
Une commande vieille de sept ans, toujours pas honorée
L’histoire des retards de livraisons d’armes américaines à Taïwan est longue, mais le cas des F-16V Block 70 est emblématique. Taïwan a commandé 66 appareils en 2019, dans le cadre du programme Foreign Military Sales, pour un budget de 247,2 milliards de dollars taïwanais (environ 8 milliards USD). La livraison initiale était prévue pour 2023-2024. Elle a d’abord été repoussée à fin 2026. Elle est aujourd’hui attendue pour fin 2027 au plus tôt, selon les données compilées par Taiwan News citant des études de l’Université George Mason.
Les raisons sont multiples : relocalisations de lignes de production, perturbations de la chaîne d’approvisionnement, et concurrence avec d’autres priorités militaires américaines. Les contractants travaillent désormais en deux équipes de 20 heures par jour pour accélérer la production, selon le ministère taïwanais de la défense. Mais la situation demeure critique : aucun des 66 appareils n’a encore été livré, et le premier exemplaire ayant quitté la chaîne de production en mars 2026 n’a pas été suivi d’autres.
Des missiles glide-bombs et des torpilles également en retard
Les F-16 ne sont pas le seul système concerné. Les missiles à planement guidé AGM-154C, destinés aux F-16V Block 70 et valorisés à 4,42 milliards USD, ont vu leur livraison initialement prévue en 2024 repoussée à 2027-2028. Les 24 torpedilles lourdes Mark 48 et quatre torpilles d’entraînement ont été repoussées entre 2026 et 2028. Selon Rush Doshi, ancien directeur adjoint des affaires Chine-Taïwan au Conseil de Sécurité Nationale, les retards sur les F-16V s’étendent maintenant à 2027 ou 2028.
Hammond-Chambers a mis les choses en perspective de façon brutale concernant les nouvelles commandes éventuelles : « On parle de livraisons dans les années 2030 ». Ces futurs acheteurs ne sont donc pas affectés par les efforts de production à court terme. Mais Taïwan, qui attend depuis 2019, l’est. La démocratie taïwanaise finance ses propres défenses — elle en paie la totalité — et reçoit les livraisons en retard pendant que ses protecteurs désignés sont distraits par leurs calculs politiques.
Sept ans pour livrer des avions de combat commandés et payés par un partenaire démocratique qui fait face à une menace militaire croissante — je cherche les mots pour qualifier ça. Ce n’est pas seulement un échec industriel. C’est un message envoyé à tous ceux qui croient que l’alliance avec les États-Unis signifie quelque chose de concret et de fiable. Malheureusement, ce message n’est pas rassurant.
Lai Ching-te : « grande confiance » dans un vide diplomatique
Le président taïwanais tente de préserver la façade
Le 18 juin 2026, le président taïwanais Lai Ching-te a exprimé une « grande confiance » dans la perspective que Trump approuve les 14 milliards de dollars de ventes d’armes, tentant d’apaiser les inquiétudes suscitées par les déclarations de mai où Trump avait traité le soutien militaire américain à Taïwan comme un sujet de négociation. Selon le New York Times, Lai a rappelé que Trump avait autorisé 18 milliards de dollars de ventes d’armes lors de son premier mandat, et que le paquet de 11 milliards approuvé en décembre 2025 témoignait d’un engagement continu.
Lai a déclaré : « Les ventes d’armes du président Trump ont essentiellement répondu aux besoins de Taïwan, et nous restons optimistes quant à ces ventes à venir. » Mais cette confiance affichée contraste avec la réalité. Son ministre des affaires étrangères, Lin Chia-lung, a qualifié les retards sur les ventes d’armes de « problème technique » — une formulation qui semble minimiser ce que beaucoup à Taipei considèrent comme un recul diplomatique majeur. Quand le journaliste du Star a demandé à Lin si un appel Trump-Lai était prévu, il a répondu qu’il ne pouvait pas parler au nom de Trump, mais que « Taïwan est prêt pour un appel à tout moment ».
L’isolement qui s’accélère face à Pékin
Lai fait face à une pression considérable sur tous les fronts. En mai 2026, lors d’une tentative de visite officielle au Swaziland, trois pays ont révoqué les autorisations de survol de son avion moins de 24 heures avant son départ, sous pression de Pékin. L’Union européenne a dénoncé l’instrumentalisation de l’espace aérien comme arme politique. Lai a finalement pris la parole au Sommet de la Démocratie de Copenhague en mai, où il a réaffirmé : « Aucune tentative d’isoler Taïwan ne changera notre détermination à participer à la communauté internationale. »
Le 18 juin 2026, Lai a convoqué une rare conférence de presse internationale pour dénoncer une campagne de « répression transnationale » orchestrée par Beijing contre Taïwan, incluant des pressions sur les médias mondiaux pour ignorer ou réduire la couverture taïwanaise. Cette prise de parole publique témoigne d’une réalité que Taipei ne peut plus taire : l’espace diplomatique de Taïwan se rétrécit, et Washington — censé être son bouclier — temporise.
J’admire la dignité de Lai Ching-te dans cette situation. Il parle de « grande confiance » alors que son allié le plus puissant le met en suspens pour ménager un régime autoritaire. Il n’a pas le luxe de la colère publique — mais moi, je l’ai. Ce qu’on lui impose n’est pas acceptable pour une démocratie qui se bat pour survivre.
La détente de mai : une fragile victoire pour Xi
Un sommet sans communiqué commun, mais avec des gains réels pour Beijing
Le sommet Trump-Xi à Pékin en mai 2026 a été décrit par Trump comme « historique » — mais il n’a produit ni communiqué conjoint ni accord concret. Les « deals commerciaux fantastiques » vantés par Trump n’ont pas été détaillés. Ce qui est avéré, en revanche, c’est ce que Beijing a obtenu en coulisses : un gel des ventes d’armes à Taïwan, une absence totale d’appel Trump-Lai, et la confirmation que Washington est prêt à traiter la sécurité de Taïwan comme une variable d’ajustement.
Xi avait ouvert les discussions en avertissant Trump du risque de « conflits » si Washington continuait à armer Taïwan. Trump avait répondu en soulignant son désir d’éviter l’escalade. Rubio, lors d’une interview à NBC le 15 mai, avait déclaré que la politique américaine sur Taïwan était « inchangée à ce jour ». Mais la réalité post-sommet contredit cette affirmation : le gel des 14 milliards, les déclarations de Trump sur Taïwan comme « atout », et l’absence d’appel Lai racontent une autre histoire.
Beijing apprend à jouer sur la durée
La stratégie de Pékin est sophistiquée et patiente. Selon une source anonyme citée par le SCMP, Beijing a appris que le simple fait d’agiter la carotte d’un futur engagement avec Washington suffisait à retarder les ventes d’armes à Taïwan. La perspective du sommet de septembre 2026 à Washington joue maintenant le même rôle que le sommet de mai à Pékin. Tant que l’horizon d’un G2 — terme utilisé par Trump lui-même lors du G7 en France pour qualifier la relation États-Unis-Chine — reste ouvert, Taïwan restera en attente.
Cette logique a un coût réel. Chaque mois de retard sur les ventes d’armes est un mois pendant lequel l’Armée populaire de libération continue de moderniser ses capacités amphibies, ses missiles balistiques et ses forces d’invasion. Le fossé entre les capacités militaires chinoises et la préparation défensive taïwanaise ne se comble pas avec des déclarations de principe — il ne se comble qu’avec des NASAMS livrés, des PAC-3 opérationnels, des F-16V en vol.
Le terme « G2 » dans la bouche de Trump me glace le sang. Il décrit une architecture du monde dans laquelle deux grandes puissances se partagent les décisions — et dans cette vision, Taïwan n’est qu’un dossier parmi d’autres. Les démocraties de taille moyenne, les nations qui se battent pour leur liberté : elles n’ont pas de place à cette table. C’est exactement ce contre quoi l’ordre libéral post-1945 avait été construit.
AmCham et l'accord commercial : la diplomatie économique à la place de la sécurité
Un accord commercial qui masque la fragilité stratégique
Le 16 juin 2026, l’American Chamber of Commerce à Taïwan (AmCham Taiwan), qui célèbre son 75e anniversaire, a publié son livre blanc annuel. Son président, Carl Wegner, a annoncé qu’une délégation se rendait à Washington pour des entretiens « door-knock » avec des responsables américains, avec comme message central : Taïwan est le seul des dix principaux partenaires commerciaux des États-Unis à ne pas bénéficier d’un accord de double imposition. Ce vide fiscal expose les entreprises taïwanaises investissant aux États-Unis à des taux d’imposition effectifs pouvant atteindre 51 %, contre environ 40 % pour leurs concurrents sud-coréens ou australiens.
L’accord de double imposition est bloqué au Sénat américain depuis des années. Wegner a exprimé un optimisme prudent, lié à l’Accord sur le Commerce Réciproque (ART) signé plus tôt en 2026, qui a ramené les tarifs américains sur les exportations taïwanaises à 15 % — alignés sur ceux du Japon et de la Corée du Sud. En échange, Taïwan s’est engagé à des investissements directs d’au moins 250 milliards de dollars aux États-Unis. TSMC avait déjà engagé 100 milliards en 2025.
La coopération économique ne remplace pas la garantie de sécurité
Le livre blanc d’AmCham Taiwan souligne que les entreprises taïwanaises sont parmi les leaders mondiaux dans le développement de drones et d’équipements de guerre asymétrique, et que les opportunités de coopération avec des partenaires américains en R&D et en coproduction sont « énormes ». Mais cette coopération industrielle se déroule dans un contexte de vulnérabilité diplomatique croissante. Les Taïwanais contribuent massivement à la réindustrialisation américaine, investissent des centaines de milliards — et voient en retour leurs achats d’armes gelés et leurs appels au président américain renvoyés à plus tard.
C’est la contradiction structurelle de la relation Taipei-Washington sous Trump en 2026 : maximale sur le plan économique et technologique, minimale sur le plan de la sécurité formelle. Taïwan donne. Taïwan investit. Taïwan attend. Et pendant ce temps, Beijing continue d’éroder l’espace diplomatique de l’île, confortée par le spectacle d’un Washington qui temporise.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans cette équation. Taïwan est en train d’injecter des centaines de milliards dans l’économie américaine, de créer des emplois dans l’Arizona, de construire des fabs pour les puces que l’Occident entier utilisera dans dix ans — et en échange, elle attend un appel téléphonique qui ne vient pas et des missiles dont la livraison s’allonge d’année en année. Ce n’est pas un partenariat équitable. C’est une exploitation.
Les HIMARS qui font face à l'ouest : la défense taïwanaise malgré tout
Un tir historique vers le détroit de Taïwan
Le 10 juin 2026, l’armée taïwanaise a franchi un cap symbolique et militaire : pour la première fois, des lanceurs HIMARS fournis par les États-Unis ont tiré leurs roquettes en direction de la mer de Chine, dans le détroit de Taïwan, depuis la côte ouest de l’île à Taichung. L’exercice de tir réel a mis en scène une stratégie de « tir et repli » (shoot-and-scoot), visant à illustrer la capacité des forces taïwanaises à se replier rapidement après le tir pour échapper aux radars et aux représailles.
Ces exercices, qui incluaient aussi des obusiers de 155 mm, simulaient une réponse à une potentielle invasion chinoise. Le commandant de la batterie, Ko Ming-pin, a décrit une mobilisation rapide des véhicules, qui ont tiré en moins de trois minutes, produisant des éclairs lumineux — un démonstration de précision et d’agilité. Avec une portée opérationnelle d’environ 300 km, les HIMARS pourraient théoriquement atteindre des installations côtières dans la province chinoise de Fujian, juste de l’autre côté du détroit. Ce signal n’a pas été ignoré par Beijing.
La fierté opérationnelle face à l’abandon diplomatique
Ces exercices représentent le seul domaine où Taïwan peut s’exprimer avec une certaine force. Sur le plan militaire, l’île s’entraîne, investit, intègre les systèmes livrés — et fait savoir qu’elle est prête à se défendre. Le représentant de Taïwan aux États-Unis, Alexander Yui, a simplement dit à CNN : « En tant qu’île, nos options de tir sont limitées à l’est ou à l’ouest, et ils ont opté pour l’ouest. » Une formulation sobre qui dit beaucoup sur la situation géographique et stratégique de Taïwan.
Ces HIMARS sont justement ceux dont la livraison avance selon un calendrier plus favorable que d’autres systèmes. La première livraison de 11 lanceurs avait eu lieu en octobre 2025, en avance sur le calendrier initial de 2027. Les 18 restants sont attendus d’ici fin 2026. C’est une des rares bonnes nouvelles dans un tableau d’ensemble marqué par les retards. Mais les HIMARS ne remplacent pas les F-16, les missiles PAC-3, ni les NASAMS. Ils sont un élément d’une défense globale qui reste incomplète.
Ces images de HIMARS tirant face à la Chine depuis la côte ouest de Taïwan me remplissent d’un sentiment mélangé — quelque chose entre l’admiration et la tristesse. Admiration pour ces soldats qui s’entraînent sérieusement face à une menace existentielle. Tristesse de voir qu’ils doivent le faire dans un contexte de semi-abandon diplomatique de la part de leur allié le plus puissant.
La mécanique du chantage diplomatique de Pékin
Un agenda bien rodé depuis des années
La stratégie de Beijing vis-à-vis de Taïwan n’a pas changé dans ses grandes lignes : il s’agit d’isoler progressivement l’île, de réduire son accès aux armes défensives, d’empêcher tout contact de haut niveau entre Taipei et les capitales occidentales, et d’attendre que la fatigue diplomatique fasse le reste. Ce qui a changé, c’est l’efficacité de cette stratégie — et la réceptivité croissante de Washington à ces pressions.
La révocation des autorisations de survol de l’avion de Lai par trois pays lors de sa tentative de visite au Swaziland, la pression continue sur les médias internationaux, l’utilisation du chantage économique contre les entreprises de défense américaines — tout cela fait partie d’un arsenal que Beijing déploie avec une cohérence remarquable. Et face à cet arsenal, Washington répond par des déclarations de principe sur le maintien de la politique américaine envers Taïwan, tout en reportant les livraisons et en évitant les appels téléphoniques.
La Chine teste la solidité de l’alliance
Chaque geste de Trump — chaque pause sur les ventes d’armes, chaque appel non passé, chaque déclaration ambiguë sur l’indépendance de Taïwan — envoie un signal à Beijing sur la solidité réelle de l’engagement américain. Et ce que Beijing observe est encourageant pour ses calculs : Washington peut être manœuvré, les engagements peuvent être suspendus, les lignes rouges ne sont pas des lignes rouges si on les pousse doucement. Trump lui-même a déclaré, selon le SCMP, que Taïwan devrait « se calmer un peu » — reprenant mot pour mot la narrative que Beijing diffuse depuis des années.
Ce test de la solidité de l’alliance a des implications bien au-delà de Taïwan. Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, les Philippines observent tous ce qui se passe. Si Washington est prêt à geler les ventes d’armes à Taïwan pour ménager Beijing avant un sommet, qu’est-ce que cela dit de la fiabilité des engagements américains envers eux ? La crédibilité dissuasive de l’Amérique en Indo-Pacifique se négocie, elle aussi, chaque fois que Trump brade ses engagements envers Taipei.
La crédibilité, une fois érodée, ne se reconstitue pas d’un appel téléphonique ou d’une vente d’armes approuvée après le fait. Le signal est donné : l’engagement américain envers ses partenaires démocratiques a un prix, et ce prix varie selon l’agenda de Trump. C’est cela, la vraie menace pour l’ordre occidental — non pas une invasion de Taïwan demain, mais la lente évaporation de la certitude que Washington tiendra.
La communauté d'affaires américaine sur place : entre optimisme et lucidité
AmCham : 75 ans de présence, une confiance qui résiste
L’AmCham Taiwan représente plus de 500 membres corporatifs. À l’occasion de son 75e anniversaire, elle publie un livre blanc qui témoigne d’un engagement économique américain réel et profond à Taïwan — un engagement qui transcende les aléas politiques. Carl Wegner a décrit la relation commerciale entre Taipei et Washington comme étant « dans un bien meilleur état qu’un an plus tôt », avant l’annonce des tarifs généralisés de Trump en 2025. L’Accord sur le Commerce Réciproque a effectivement stabilisé la relation économique.
Mais Wegner a également dit quelque chose de révélateur sur le blocage de l’accord de double imposition : « Nous entendons que ça progresse — évidemment, ça fait des années qu’on entend que ça progresse. » Cette phrase, prononcée avec une ironie douce-amère, résume bien la relation Taipei-Washington en 2026 : un optimisme de façade, une frustration réelle, et un sentiment que les promesses s’accumulent sans jamais se concrétiser. Taïwan reste le seul des dix premiers partenaires commerciaux des États-Unis sans accord de double imposition. Après l’ART, après 250 milliards d’investissements promis, la question reste ouverte.
L’investissement taïwanais comme bouclier économique
Le fait que des entreprises taïwanaises s’apprêtent à investir massivement aux États-Unis crée une forme de bouclier économique : plus les intérêts financiers américains sont enchevêtrés avec Taïwan, plus il devient difficile pour Washington de l’abandonner entièrement. C’est une stratégie délibérée de la part de Taipei — renforcer l’interdépendance économique pour compenser la vulnérabilité stratégique. TSMC à Phoenix, les fabs de mémoire, les centres de R&D — chaque investissement est aussi un argument pour la défense de Taïwan.
Mais cette stratégie a ses limites. Elle suppose que les décideurs américains évaluent la valeur de Taïwan non seulement en termes économiques mais aussi en termes de valeurs démocratiques et de sécurité régionale. Or, sous Trump, le critère semble souvent se résumer à une seule question : est-ce que ça m’aide dans mes négociations avec Beijing ? Et quand la réponse est non, Taïwan attend.
Je ne sais pas si la stratégie d’enchevêtrement économique fonctionnera à long terme. Elle repose sur l’hypothèse que Washington gardera en tête l’intérêt de ses entreprises implantées à Taïwan même sous pression chinoise. C’est peut-être vrai. Mais j’ai aussi vu des démocraties sacrifier des intérêts économiques pour des raisons politiques à court terme. Je garde les yeux ouverts.
Le droit international et la Taiwan Relations Act : les garde-fous qui vacillent
Une loi américaine qui s’impose même à Trump
La Taiwan Relations Act (TRA) de 1979 est la pierre angulaire de la politique américaine envers Taïwan. Elle oblige les États-Unis à fournir à Taïwan des armements d’une nature et d’une quantité suffisantes pour lui permettre de se défendre. Elle interdit également à Washington de consulter Beijing sur ces ventes d’armes — une disposition que Trump a violée publiquement en confirmant qu’il avait discuté des ventes avec Xi lors du sommet de mai. Trump a lui-même reconnu cette contradiction, mais a écarté l’argument en disant : « Qu’est-ce que je suis supposé faire — dire que je ne peux pas en discuter à cause d’un accord de 1982 ? »
Ce faisant, Trump traite les « Six Garanties » de 1982 — qui stipulent explicitement que Washington ne consulterait pas Beijing sur les ventes d’armes à Taïwan — comme des reliques d’une autre époque. Rubio, dans sa tentative de rassurer le Congrès, a dit que la politique américaine sur Taïwan était « inchangée ». Mais comment peut-elle être inchangée quand le président lui-même admet avoir discuté des ventes d’armes avec le dirigeant du pays qui est censé les ignorer ?
Les sénateurs bipartisans sonnent l’alarme
Le 8 mai 2026, avant le sommet de Pékin, une coalition bipartisane de sénateurs — dont Jeanne Shaheen (D-NH) et Thom Tillis (R-NC) — a adressé une lettre pressante à Trump, l’exhortant à formellement notifier le paquet de 14 milliards au Congrès et affirmant clairement que « le soutien américain à Taïwan n’est pas sujet à négociation ». Le 13 mai, la House Foreign Affairs Committee a avancé à l’unanimité (45-0) le PORCUPINE Act (H.R.7146), destiné à accélérer les livraisons d’armements à Taïwan. Ces signaux bipartisans montrent que le gel imposé par Trump est loin de faire consensus à Washington.
La démocratie américaine elle-même résiste à la dérive. Mais tant que le président garde la mainmise sur la notification formelle des ventes, les votes du Congrès restent symboliques. Le bouton est dans les mains de Trump — et pour l’instant, il ne l’a pas pressé. Taïwan, pendant ce temps, surveille les votes du Congrès, enregistre les déclarations de Rubio, et attend le signal d’un homme qui semble plus préoccupé par son prochain sommet avec Xi que par les obligations légales de son pays.
Ce qui me frappe dans cette situation, c’est que les institutions américaines fonctionnent encore — le Congrès résiste, les sénateurs écrivent des lettres bipartisanes, les comités votent à l’unanimité. La démocratie américaine n’est pas morte. Mais elle a un problème de commandement au sommet. Et ce problème a des conséquences très concrètes pour 23 millions de Taïwanais qui attendent des armes et un appel téléphonique.
Vers septembre 2026 : la prochaine occasion de pression sur Taipei
Le sommet de Washington : une nouvelle épée de Damoclès
La mécanique se répète. Avant le sommet de Pékin en mai, les ventes d’armes ont été gelées. Maintenant, avant le sommet de Washington en septembre, les ventes d’armes restent en suspens et l’appel Trump-Lai est exclu. Bonnie Glaser prédit que les ventes seront annoncées « un certain temps après » la visite de Xi — c’est-à-dire après septembre 2026 au plus tôt. Ce calendrier offre à Beijing une fenêtre de plusieurs mois supplémentaires pendant laquelle aucun renforcement majeur des capacités défensives de Taïwan ne sera officiellement annoncé.
La Chine a parfaitement compris la dynamique. Selon une source diplomatique citée par le SCMP, Taïwan sera un « enjeu clé des échanges de haut niveau » entre Beijing et Washington — ce qui, dans le langage diplomatique actuel, signifie que Beijing continuera à l’utiliser comme monnaie d’échange. Le cycle est installé : sommet en vue → gel des ventes → sommet tenu → quelques ventes annoncées → nouveau sommet en vue → gel recommencé. Taïwan est prise dans ce cycle de façon structurelle.
Le scénario le plus sombre : quand la fenêtre se referme
Les analystes stratégiques s’inquiètent d’un scénario précis : celui où les retards cumulés — dans les ventes, les livraisons, la crédibilité de l’engagement américain — créent une fenêtre d’opportunité perçue pour Beijing. Si la Chine estime que le moment n’a jamais été aussi favorable pour agir — avec un Washington en mode négociation, des livraisons en retard, un Taïwan diplomatiquement isolé — les incitations à une action militaire augmentent. C’est précisément le raisonnement dissuasif qui justifiait la vigueur des soutiens à Taïwan pendant des décennies.
L’histoire récente de l’Ukraine offre un précédent douloureux. Les promesses non honorées, les signaux d’engagement flous, les lignes rouges mal définies — autant d’éléments qui ont encouragé Putin à franchir le pas en 2022. Taïwan n’est pas l’Ukraine, Beijing n’est pas Moscou — mais la dynamique d’une grande démocratie qui laisse ses partenaires dans l’incertitude sur ses engagements est dangereusement familière. Et cette fois-ci, les enjeux nucléaires et économiques sont encore plus élevés.
Je ne suis pas prophète, et je ne prétends pas savoir ce que Beijing fera dans un an ou dans cinq ans. Mais je sais ceci : la dissuasion fonctionne sur la certitude, pas sur le doute. Et ce que Trump est en train de construire avec Taïwan, c’est du doute — du doute pour Beijing sur les intentions américaines, du doute pour Taipei sur la fiabilité de son allié, du doute pour tout l’arc démocratique indo-pacifique sur la valeur des engagements américains. Ce doute est la fissure dans laquelle les régimes autoritaires glissent leurs leviers.
Conclusion : la démocratie se vend, mais ne se livre pas
Un bilan à mi-année 2026 qui doit nous inquiéter
En ce 22 juin 2026, le tableau est clair. Trump n’appellera pas Lai — probabilité inférieure à 10 % selon les experts, confirmée par l’absence de tout mouvement en ce sens. Le paquet de 14 milliards de dollars approuvé par le Congrès reste gelé depuis janvier, utilisé comme monnaie de négociation avec Beijing. Les F-16V commandés en 2019 ne seront pas livrés avant fin 2027 au mieux. Le sommet de septembre avec Xi est déjà en train de conditionner la politique américaine envers Taïwan — exactement comme celui de mai l’a fait. Et pendant ce temps, Beijing intensifie son isolement diplomatique de l’île, avec une stratégie cohérente et patiente.
Taïwan fait face à cela avec une combinaison de résilience admirable et de vulnérabilité croissante. Ses soldats s’entraînent avec les HIMARS. Son président parle de « grande confiance » tout en attendant un appel. Sa communauté d’affaires investit 250 milliards aux États-Unis dans l’espoir que l’argent parle là où les valeurs démocratiques ont été mises en silence. C’est une stratégie de survie digne — mais ce n’est pas la protection qu’une démocratie de 23 millions d’habitants mérite de la part de l’alliance démocratique mondiale.
Ce que l’Occident risque de perdre
La démocratie taïwanaise n’est pas seulement un partenaire commercial ou une puce de négociation. Elle est la preuve vivante qu’une société chinoise peut être libre, pluraliste, prospère — et en cela, elle est une menace existentielle pour la légitimité du régime de Xi Jinping à un niveau bien plus profond que n’importe quelle vente d’armes. C’est pourquoi Beijing veut l’écraser, l’isoler, ou l’absorber. Et c’est pourquoi l’Occident ne peut pas se permettre de la lâcher — non pas seulement par intérêt stratégique, mais par fidélité à ses propres valeurs fondatrices.
Si Washington laisse Taïwan se faire isoler diplomatiquement pour préserver la détente avec Beijing, il ne perd pas seulement un partenaire dans les semiconducteurs ou un avant-poste dans la première chaîne d’îles. Il perd la crédibilité de sa promesse : que les démocraties protègent leurs semblables. Et quand cette promesse sera vidée de son sens, le monde en sera profondément changé — et pas dans le sens que nous voulons.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Taipei Times — AmCham hopeful for progress on stalled double tax deal — 16 juin 2026
The New York Times — Taiwan’s President Says He Trusts Trump to Approve Arms Sales — 18 juin 2026
Sources secondaires
Le Monde — Trump falls for China’s bluff over arms sales to Taiwan — 18 mai 2026
Al Jazeera — US pausing $14bn arms sale to Taiwan due to Iran war, Navy chief says — 22 mai 2026
CNN — Taiwan test-fires rockets in China’s direction from US-supplied HIMARS — 10 juin 2026
NPR — As Trump plans visit to China, arms package to Taiwan is delayed — 4 mars 2026
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