Le rapport qui a tout changé
Remontons à juin 2025. Selon les données compilées par la Commission américano-chinoise pour l’économie et la sécurité (USCC), c’est le 12 juin 2025 que l’agence Bloomberg a révélé pour la première fois que l’Union européenne envisageait de sanctionner deux banques chinoises pour avoir aidé la Russie à contourner les restrictions commerciales imposées depuis l’invasion de l’Ukraine. La réaction de Pékin fut immédiate : le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lin Jian, a déclaré que la Chine s’opposait à toutes les sanctions unilatérales non approuvées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et que les échanges entre entreprises chinoises et russes respectaient les règles de l’Organisation mondiale du commerce.
La formule était rodée, prévisible, et surtout révélatrice d’une ligne de défense que Pékin use depuis 2022 : nier toute complicité en invoquant le cadre multilatéral, tout en laissant prospérer les circuits d’aide à Moscou. Les noms des deux banques visées n’ont pas été rendus publics dans l’immédiat, mais leur existence dans le viseur européen a suffi à provoquer une onde de choc dans les milieux financiers sino-russes.
La riposte de Pékin en août 2025
L’histoire ne s’est pas arrêtée là. Deux mois après le rapport Bloomberg, en août 2025, les sanctions européennes contre ces deux banques chinoises — officiellement pour avoir fourni des «services de crypto-actifs» à la Russie — sont entrées en vigueur. La réponse chinoise a été chirurgicalement ciblée : le ministère du Commerce de Chine a annoncé des sanctions de rétorsion contre deux banques lituaniennes, UAB Urbo Bankas et AB Mano Bankas. Ce choix n’est pas anodin : la Lituanie est l’un des États membres de l’UE les plus déterminés à soutenir l’Ukraine et à défier Moscou.
Ce mécanisme de rétorsion dit tout de la stratégie de Pékin : non pas se soumettre, mais exercer une pression calibrée sur les maillons les plus vulnérables du bloc européen. En ciblant deux banques d’un pays balte de taille modeste plutôt que des institutions françaises ou allemandes, la Chine envoie un message — elle peut frapper — tout en évitant une escalade frontale avec les grandes puissances économiques de l’UE.
Ce jeu de dupes m’exaspère profondément. Pékin sanctionne deux banques lituaniennes pendant que ses institutions financières pompent des milliards dans l’économie de guerre russe. C’est la définition de l’hypocrisie géopolitique. Et l’UE, elle, choisissait jusqu’ici de ne pas trop provoquer le géant asiatique. Ce temps-là est révolu — du moins, on l’espère.
Le mécanisme bancaire : comment les facilitateurs opèrent
Le circuit de contournement des sanctions
Pour comprendre pourquoi les banques chinoises sont au cœur du problème, il faut décortiquer le mécanisme de contournement des sanctions tel qu’il fonctionne depuis 2022. Lorsque les grandes banques russes ont perdu l’accès au système SWIFT et que leurs avoirs ont été gelés par les Occidentaux, Moscou a cherché de nouveaux circuits de paiement. La Chine, neutre officiellement mais alignée officieusement sur les intérêts russes, a rapidement comblé le vide. Le système chinois de messagerie interbancaire CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) est devenu l’alternative privilégiée.
Selon des données citées par diverses analyses financières de 2026, le volume de transactions Russie-Chine réglées via CIPS aurait connu une hausse spectaculaire depuis 2022, contournant le dollar et le système SWIFT dans les échanges bilatéraux. Des banques chinoises de second rang, moins exposées sur les marchés occidentaux que les grandes institutions comme ICBC ou Bank of China — qui ont elles-mêmes réduit leur exposition à la Russie par crainte des sanctions secondaires américaines —, ont joué le rôle d’intermédiaires. Ce sont précisément ces acteurs que l’UE cible désormais.
Le rôle des cryptomonnaies dans le circuit
Parallèlement aux transactions bancaires classiques, l’Union européenne a documenté l’utilisation croissante de cryptomonnaies par les réseaux russes pour contourner les sanctions. Le stablecoin adossé au rouble, A7A5, a représenté selon Chainalysis quelque 93,3 milliards de dollars de transactions en dix mois. Des banques chinoises ont, selon les autorités européennes, fourni des «services de crypto-actifs» permettant à ces flux de circuler hors du radar des régulateurs occidentaux. C’est précisément sur ce terrain que les deux banques chinoises sanctionnées en août 2025 ont été épinglées.
L’envergure du phénomène a conduit l’UE à inclure, dans son 20e paquet de sanctions d’avril 2026, une interdiction sectorielle totale sur les prestataires de services de cryptomonnaies établis en Russie, ainsi que des restrictions sur le rouble numérique et le stablecoin RUBx. Le 21e paquet, proposé le 9 juin 2026, va encore plus loin en introduisant la possibilité d’une interdiction complète de services crypto pour des pays tiers entiers — une arme sans précédent qui peut viser n’importe quel pays hébergeant des plateformes aidant la Russie à contourner les restrictions.
La crypto, je l’avoue, n’est pas mon terrain de prédilection. Mais quand je lis que 93 milliards de dollars en transactions ont transité via un stablecoin russe en à peine dix mois — et que des banques chinoises ont facilité tout cela — je comprends que nous parlons d’une infrastructure financière parallèle construite de toutes pièces pour défaire les sanctions occidentales. C’est un défi de civilisation autant que de régulation.
Le 21e paquet : la mécanique d'un tour de vis sans précédent
Les chiffres qui illustrent l’ambition
Le 9 juin 2026, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté ce que les observateurs qualifient unanimement de paquet le plus ambitieux depuis le début du conflit. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 90 banques visées par des gels d’avoirs, plus de 30 établissements financiers frappés d’interdictions de transactions supplémentaires en Russie et dans des pays tiers, 170 individus et entités ajoutés à la liste des sanctions, et 11 plateformes de cryptomonnaies ciblées. Si ce paquet est adopté à l’unanimité par le Conseil de l’UE — objectif fixé pour le 15 juillet 2026 —, le nombre total de banques russes sous sanctions dépassera 100 établissements, soit plus de la moitié des banques russes connectées au système financier international.
Mais la nouveauté décisive de ce 21e paquet réside dans son architecture extraterritoriale. Pour la première fois à cette échelle, 20 entités de pays tiers — banques, plateformes crypto, traders pétroliers — sont visées pour avoir servi des entités russes sanctionnées ou aidé à contourner les mesures européennes. La liste des pays concernés comprend explicitement la Chine, la Turquie, le Kirghizstan, le Kazakhstan, les Émirats arabes unis et l’Inde. C’est une cartographie précise des autoroutes du contournement.
La logique de l’escalade progressive
Ce 21e paquet s’inscrit dans une logique d’escalade progressive que l’UE a patiemment construite depuis 2022. Le 19e paquet d’octobre 2025 avait constitué une première historique en sanctionnant deux raffineries chinoises et un trader pétrolier chinois — première fois que l’UE s’en prenait à des entités non russes pour l’achat de pétrole russe. Le 20e paquet d’avril 2026 avait encore élargi le périmètre avec des interdictions de transactions couvrant les ports pétroliers russes et les raffineries de pays tiers liées au contournement des sanctions. Chaque paquet élargit le cercle des cibles potentielles en Chine.
Sur le plan juridique, l’instrument est d’une redoutable efficacité : toute banque, plateforme crypto ou raffinerie inscrite sur la liste fait face à un gel immédiat de ses avoirs et à une interdiction absolue pour les entités européennes de faire affaire avec elle, peu importe où elle est immatriculée. La portée extraterritoriale est calculée pour frapper là où ça fait mal : l’accès au système financier européen, aux entreprises européennes, aux marchés du vieux continent.
Paquet après paquet, l’UE resserre l’étau avec la patience d’un constructeur qui pose brique après brique. Certains critiquent cette lenteur. Moi, je vois une architecture réglementaire qui s’échafaude pour durer, pas pour faire de l’effet médiatique. Mais il faut que le 21e paquet passe — et vite. Chaque semaine de retard, c’est de l’argent russe qui circule.
Le mini-paquet du 15 juin 2026 : l'action concrète
Des entités chinoises directement visées
Parallèlement aux négociations sur le grand 21e paquet, l’UE a franchi un pas supplémentaire le 15 juin 2026. Ce jour-là, le Conseil de l’UE a adopté un «mini-paquet» de sanctions, publié sous le règlement d’exécution (UE) 2026/1361, ciblant directement plusieurs entités issues de Biélorussie, de Chine, d’Azerbaïdjan et de Hong Kong. Parmi les cibles identifiées figure notamment Shenzhen Minghuaxin, une entreprise chinoise documentée par la plateforme d’analyse Kharon pour avoir réalisé près de 400 expéditions de technologies et d’équipements vers Rustakt LLC, un fabricant de drones russe désormais lui-même sanctionné par l’UE et le Canada. Son actionnaire majoritaire déclaré, Wang Dinghua, détenait également une participation dans Rustakt.
Cette sanction est emblématique du mode opératoire que l’UE cherche à démanteler : une entreprise technologique chinoise qui fournit des composants électroniques à un fabricant de drones russes, lequel produit des armements déployés sur le champ de bataille ukrainien. La chaîne causale est directe. Le rapport de Kharon publié le 17 juin 2026 précise également que l’UE étudiait les informations selon lesquelles des militaires chinois auraient entraîné des soldats russes à se battre en Ukraine — une allégation d’une gravité extrême si elle venait à être confirmée.
La portée symbolique et diplomatique du mini-paquet
Au-delà de son contenu technique, ce mini-paquet du 15 juin 2026 revêt une portée symbolique considérable. Il démontre que l’UE ne se contente plus d’avertissements ou de déclarations de principe : elle inscrit des noms, elle gèle des avoirs, elle impose des restrictions commerciales à des entités chinoises concrètes. Le règlement (UE) 2026/1361 ajoute également à la liste des entités sanctionnées douze établissements basés en Azerbaïdjan et à Hong Kong pour leur rôle dans le soutien à l’effort de guerre russe — illustrant la portée géographique croissante de la pression européenne.
Du côté de Londres, une logique similaire est à l’œuvre. La même semaine, le Royaume-Uni annonçait de nouvelles sanctions contre quatre entreprises chinoises pour avoir fourni des équipements militaires à la Russie, provoquant une protestation formelle de l’ambassade de Chine à Londres. Ces actions coordonnées UE-Royaume-Uni témoignent d’une convergence de vues entre Bruxelles et ses partenaires sur la nécessité de cibler les facilitateurs chinois.
Shenzhen Minghuaxin. Ce nom, jusqu’ici inconnu du grand public, illustre à lui seul comment la guerre se mène aussi dans les entrepôts et les conteneurs. Quatre cents expéditions de composants électroniques vers un fabricant de drones russe. Quatre cents fois où il aurait fallu dire non. L’UE a mis un nom sur cette complicité. C’est un début, mais le registre est encore terriblement court.
La réaction de Pékin : la loi comme bouclier
He Lifeng et l’arsenal juridique anti-sanctions
Si l’UE resserre l’étau, Pékin ne reste pas les bras croisés. Le 17 juin 2026, lors du Forum de Lujiazui à Shanghai, le vice-premier ministre chinois He Lifeng a annoncé que la Chine allait inscrire des dispositions anti-sanctions directement dans ses lois financières. Selon un article Bloomberg daté du même jour, He Lifeng a promis de contrer ce qu’il appelle une «suppression étrangère déraisonnable», affirmant que le projet de loi financière contiendrait des dispositions explicites pour bloquer et contrer les sanctions imposées de l’extérieur. Ce n’est pas un signal de politique, ni une circulaire administrative : c’est une arme juridique inscrite dans la loi nationale.
La portée de cette annonce est vertigineuse pour les acteurs financiers internationaux. Si la loi chinoise rend légalement dangereux pour une banque étrangère de se conformer aux sanctions occidentales visant des entités chinoises, les institutions européennes et américaines se retrouvent prises en étau entre deux systèmes juridiques contradictoires. Une banque européenne qui gèle les avoirs d’une entité chinoise sanctionnée par l’UE pourrait ainsi se retrouver en infraction avec le droit chinois. C’est précisément le piège que Pékin cherche à tendre.
La stratégie de l’immunité légale
Cette stratégie juridique de contre-sanctions s’inscrit dans un mouvement plus large amorcé depuis plusieurs années. La Blocking Order No. 21 de 2026 du ministère du Commerce chinois, publiée en mai 2026 en réponse à des sanctions américaines sur des sociétés pétrochimiques chinoises liées à des transactions iraniennes, en constitue un précédent direct. Pékin utilise systématiquement des ordonnances de blocage pour dissuader les entreprises étrangères de se conformer aux sanctions occidentales lorsqu’elles ciblent des entités chinoises.
Ce faisant, la Chine ne nie plus jouer un rôle dans le contournement des sanctions russes — elle construit une infrastructure légale pour rendre ce rôle légalement défendable sur son territoire. Cette évolution stratégique, documentée par les analystes financiers de TaxWell & Partners dans une note de juin 2026, confirme que Pékin a fondamentalement abandonné la posture de neutralité pour adopter celle d’un co-acteur structurel du système financier alternatif que Moscou édifie depuis 2022.
Il faut appeler les choses clairement : quand un pays écrit dans sa loi que se conformer aux sanctions occidentales peut être un crime sur son territoire, ce pays a choisi son camp. He Lifeng ne l’a pas dit en ces termes, mais le message était sans ambiguïté. Pékin et Moscou ne sont pas alliés par hasard ou par proximité géographique — c’est un projet politique de long terme de démantèlement de l’ordre occidental.
Le rôle du système CIPS et la dé-dollarisation accélérée
L’infrastructure de l’économie parallèle
Comprendre l’ampleur du problème implique de regarder de près le système CIPS, l’alternative chinoise au réseau SWIFT. Depuis 2022, ce système de messagerie interbancaire est devenu l’épine dorsale des transactions commerciales russo-chinoises affranchies du dollar. Les volumes qui y transitent ont littéralement explosé depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Les échanges en yuans entre les deux pays ont eux aussi bondi : la Russie est devenue l’un des principaux marchés d’utilisation internationale du renminbi, à la demande express de Pékin.
Or, c’est précisément cette infrastructure — des banques chinoises de second rang, des plateformes de règlement en yuan, des sociétés écrans basées à Hong Kong — que les services des douanes et les agences de renseignement financier européens ont identifiée comme le vecteur principal du contournement des sanctions russes. Le ministère du Commerce chinois a imposé aux entreprises étrangères, via le State Council Decree No. 837 de juin 2026, de ne pas exporter de technologies, savoirs ou données sous le couvert d’investissements à l’étranger — une mesure qui vise officiellement les sorties de capitaux mais qui illustre le contrôle renforcé de Pékin sur ses circuits financiers.
Les banques chinoises entre deux feux
La situation des grandes banques chinoises est paradoxale. ICBC, Agricultural Bank of China et China Construction Bank ont significativement réduit voire suspendu leurs services de paiement aux contreparties russes depuis fin 2023, précisément par peur des sanctions secondaires américaines — qui peuvent couper une banque étrangère de l’accès au dollar si elle traite avec des entités sanctionnées. Mais des institutions de taille plus modeste, moins dépendantes du marché américain, ont pris le relais. Bank of China Russia et certaines banques régionales chinoises ont maintenu des flux avec la Russie, selon les analystes de TaxWell & Partners dans leur note de juin 2026 sur les paiements en yuan en Russie.
Ce double mouvement — les grandes banques se rétractent, les petites prennent la relève — illustre l’extrême agilité du réseau de contournement que Moscou a mis en place avec l’aide de ses partenaires chinois. L’UE en est bien consciente, c’est pourquoi le 21e paquet cible 20 entités financières de pays tiers plutôt que de s’en tenir aux seules institutions russes.
Je comprends la logique des grandes banques chinoises qui réduisent leur exposition à la Russie par peur des sanctions américaines. Ce n’est pas de la vertu, c’est du pragmatisme. Ce qui me préoccupe, ce sont celles qui ne craignent pas assez le dollar — ou qui ont été spécifiquement constituées pour ne pas en dépendre. C’est là que se cache le vrai problème.
La diplomatie des sanctions : l'envoyé O'Sullivan face à Pékin
Un dialogue de sourds
Depuis sa nomination, l’émissaire de l’UE pour les sanctions, David O’Sullivan, mène un dialogue diplomatique intense avec les autorités chinoises pour tenter de les convaincre de coopérer sur l’application des restrictions imposées à la Russie. Dans une interview accordée à Euronews début juin 2026, O’Sullivan a dressé un bilan mitigé : oui, certaines banques chinoises ont accepté de cesser leur coopération avec Moscou après avoir été menacées de sanctions. Non, la Chine dans son ensemble ne joue pas le jeu et reste un «très gros problème».
Cette diplomatie de la carotte et du bâton a ses limites structurelles. L’UE ne peut sanctionner la Chine dans son ensemble sans provoquer une crise économique dont les effets se retourneraient contre ses propres entreprises et consommateurs. Le commerce bilatéral UE-Chine représente des centaines de milliards d’euros annuels. Aussi, Bruxelles marche sur des œufs : cibler des entités chinoises spécifiques, nommément et avec preuves à l’appui, tout en évitant d’envenimer une relation commerciale dont l’Europe dépend encore largement pour ses importations industrielles.
Les limites de la pression diplomatique
Les échanges diplomatiques entre l’UE et la Chine sur le dossier des sanctions se heurtent à un obstacle fondamental : Pékin conteste la légitimité juridique des sanctions unilatérales occidentales. La position officielle, inlassablement répétée par les porte-parole du ministère des Affaires étrangères, est que seules les sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies sont légitimes — un organisme au sein duquel la Chine dispose d’un veto qu’elle utilise systématiquement pour protéger la Russie. Cette posture rend tout accord contraignant structurellement impossible.
Ce constat n’empêche pas l’UE d’agir unilatéralement — c’est précisément ce qu’elle fait avec le 21e paquet et le mini-paquet du 15 juin 2026. Mais il explique pourquoi O’Sullivan a affirmé que des actions unilatérales contre des entreprises et institutions financières chinoises resteront nécessaires. La diplomatie a ses vertus, mais elle ne suffit pas face à un partenaire qui a décidé que contester le droit international sert mieux ses intérêts que le respecter.
O’Sullivan joue un rôle ingrat et il le joue avec honnêteté — ce qui est rare dans le monde des sanctions, où l’hypocrisie diplomatique est monnaie courante. Mais je vois mal comment le dialogue avec Pékin peut produire des résultats significatifs quand la Chine construit simultanément un arsenal juridique pour immuniser ses banques contre les sanctions occidentales. Il faut parfois savoir que les mots ne suffisent plus.
La progression par paquets : une architecture en escaliers
De l’exception à la règle
La trajectoire des 21 paquets de sanctions européens contre la Russie illustre une évolution doctrinale majeure : de la sanction des seuls acteurs russes à celle de l’écosystème entier qui nourrit la machine de guerre de Moscou. Le 19e paquet d’octobre 2025 a constitué un tournant historique en étant le premier à sanctionner des entités non russes — deux raffineries chinoises et un trader pétrolier chinois — pour avoir acheté du pétrole russe vendu en violation des restrictions occidentales. Ce qui était une exception devient une règle.
Le 20e paquet d’avril 2026 a approfondi cette logique en imposant des restrictions de transaction couvrant les ports pétroliers russes et les raffineries de pays tiers liées au contournement des sanctions. Il a également introduit une interdiction sectorielle totale sur les prestataires de services de cryptomonnaies établis en Russie ou en Biélorussie, ainsi que des restrictions sur le rouble numérique et la stablecoin RUBx — des mesures qui visaient implicitement les circuits financiers crypto par lesquels des acteurs chinois faisaient transiter les fonds russes.
L’élargissement du périmètre cible
Le rapport du Kiel Institute for the World Economy commentant la présentation du 21e paquet souligne que malgré quatre ans de guerre et vingt paquets de sanctions, les échanges commerciaux entre la Russie et certains pays tiers — dont la Chine — n’ont pas décru de façon significative. La conclusion est sans appel : les sanctions sur les seuls acteurs russes sont insuffisantes si les facilitateurs extérieurs ne sont pas également ciblés. C’est exactement la logique qui sous-tend le 21e paquet.
Le Conseil de l’UE doit adopter ce paquet à l’unanimité, ce qui signifie que chaque État membre dispose d’un droit de veto. Les pays membres ayant des liens commerciaux importants avec la Chine ou l’Inde pourraient être tentés de tempérer les mesures les plus agressives. La date butoir du 15 juillet 2026 est liée non pas au dossier chinois mais à la question du plafonnement du prix du pétrole russe — ce qui illustre la complexité des négociations en cours au sein du Conseil.
Vingt paquets et la Russie n’est pas à genoux. Ce constat devrait nous humilier collectivement — pas parce que les sanctions sont mauvaises, mais parce que nous avons laissé béantes les brèches par lesquelles Moscou respire encore. La Chine, la Turquie, le Kazakhstan, les Émirats : ces pays ont construit une économie parallèle au profit de Poutine. Il était temps que l’UE le note officiellement et commence à agir en conséquence.
L'enjeu pétrolier : le plafonnement du prix et ses contournements
Le mécanisme du price cap sous pression
L’un des outils centraux du dispositif de sanctions contre la Russie est le plafonnement du prix du pétrole russe mis en place par le G7 et l’UE. Ce mécanisme interdit aux compagnies d’assurance et de transport maritime occidentales d’assister à des opérations impliquant du pétrole russe vendu au-dessus d’un prix plafond, fixé à environ 44 dollars le baril jusqu’en janvier 2027 selon la proposition du 21e paquet. L’objectif est de réduire les revenus pétroliers que Moscou utilise pour financer sa guerre en Ukraine.
Mais le dispositif est structurellement vulnérable au contournement. La flotte fantôme — un réseau de pétroliers âgés, souvent immatriculés sous des pavillons de complaisance et assurés par des compagnies non occidentales — transporte une part croissante du pétrole russe en dehors des circuits contrôlés par les Occidentaux. Des entités chinoises, selon les investigations de l’OCCRP et d’autres organisations, font partie des acteurs qui facilitent ces opérations de transport et d’assurance hors radar. Le 21e paquet prévoit des sanctions sur des ports, aéroports et raffineries qui traitent ce pétrole — une mesure directement visant les nœuds de transit dans des pays tiers dont la Chine.
Les raffineries chinoises dans la chaîne d’approvisionnement
La sanction de deux raffineries chinoises dans le 19e paquet d’octobre 2025 a constitué un signal fort : ces installations achetaient du pétrole russe vendu au-dessus du plafond autorisé, participaient activement à un mécanisme qui privait le mécanisme de price cap de toute efficacité. L’Institut Hudson, dans une analyse de mai 2026, souligne que les sanctions de l’administration Trump ont innové en permettant pour la première fois des sanctions contre les acheteurs de pétrole russe et les banques finançant ces transactions — y compris ceux basés en Chine, à Hong Kong et en Inde. Un alignement partiel des pratiques américaines et européennes renforce donc l’efficacité globale du dispositif.
Selon des données compilées par Bloomberg et citées par l’USCC, plus de 90 % des importations russes de technologies sous sanctions passent par la Chine à mi-2026 — contre 80 % en 2025. Ce chiffre illustre une dépendance croissante de Moscou vis-à-vis de Pékin, mais aussi une montée en charge des flux financiers qui financent ces achats. Chaque rouble de technologie importée via la Chine est une bulle d’oxygène pour l’industrie militaro-industrielle russe qui tue des soldats et des civils ukrainiens.
Quand je lis que 90 % des technologies sous sanctions entrant en Russie viennent de Chine, je pense aux soldats ukrainiens qui tombent sous les drones assemblés avec des composants électroniques expédiés depuis Shenzhen. Ce n’est pas une abstraction statistique. C’est une chaîne de responsabilité directe qui relie les bureaux de trade de Hong Kong aux tranchées du Donbass. L’UE a raison de tirer le fil.
Les réseaux de paiement alternatifs : le shadow finance
Les intermédiaires dans l’ombre
L’investigation de l’OCCRP publiée le 17 juin 2026 sous le titre «There Will Be No Trace» (Il n’y aura aucune trace) lève le voile sur une mécanique bien rodée : des agents de paiement russes opérant via Telegram proposent leurs services à des entreprises cherchant à contourner les restrictions financières. Ces intermédiaires vantent leur maîtrise des cryptomonnaies, notamment le stablecoin A7A5, et leur capacité à utiliser des sociétés à Hong Kong pour émettre des factures qui masquent l’origine russe des paiements.
Ce réseau de shadow finance illustre comment les sanctions sont contournées non pas par les grandes banques — trop visibles et trop dépendantes des marchés occidentaux — mais par un écosystème dense de petits acteurs, de sociétés écrans et de plateformes crypto. Le rôle des entités basées à Hong Kong est particulièrement documenté : en tant que place financière internationale sous souveraineté chinoise, Hong Kong offre un point d’accès unique aux systèmes financiers occidentaux tout en bénéficiant de la protection politique de Pékin.
Le cas A7A5 et la finance décentralisée au service de Moscou
Le stablecoin A7A5 mérite une attention particulière. Lancé par la société A7 de l’oligarque russo-moldave Ilan Shor — désormais lui-même sous sanctions européennes et britanniques — en partenariat avec Promsvyazbank, une banque d’État russe soutenant le complexe militaro-industriel, A7A5 est utilisé selon ses propres communications dans près de 20 % des transactions internationales russes. Avec plus de 44 milliards de tokens émis au 15 mai 2026, il représente une valeur de marché supérieure à 600 millions de dollars.
L’UE a ciblé les plateformes négociant A7A5 depuis le 19e paquet, et le 20e paquet en a élargi les restrictions. Le 21e paquet prévoit la possibilité d’interdire totalement les services crypto à des pays entiers qui hébergent des plateformes facilitant le contournement des sanctions russes — une arme nucléaire réglementaire qui pourrait s’appliquer à des juridictions chinoises si elles persistent à abriter ces opérations.
A7A5. Un nom qui ressemble à un code, et qui en est un — le code d’une économie parallèle construite pour défaire l’ordre financier occidental. Ce stablecoin me fascine autant qu’il m’inquiète : il représente la preuve que Moscou et ses alliés ont tiré les leçons de 2022 et bâti une alternative financière fonctionnelle. L’Occident doit être plus rapide à neutraliser ces instruments, pas juste à les nommer.
La position américaine : Trump, les sanctions secondaires et la Chine
La convergence inattendue avec Washington
Dans ce tableau, la position de l’administration Trump mérite d’être notée. Contrairement à ce que certains craignaient après son retour à la Maison-Blanche, Washington a maintenu une pression significative sur les facilitateurs financiers de Moscou. Selon une analyse de l’Institut Hudson publiée en mai 2026, les nouvelles sanctions Trump sur la Russie ont innové sur un point crucial : elles permettent pour la première fois des sanctions contre les acheteurs de pétrole russe et les banques finançant ces transactions, y compris ceux basés en Chine, à Hong Kong et en Inde. C’est une extension significative de la portée extraterritoriale des sanctions américaines.
Des grandes banques chinoises comme ICBC, Agricultural Bank of China et China Construction Bank ont réduit leur exposition à la Russie depuis fin 2023 précisément par peur des sanctions secondaires américaines — qui peuvent les couper de l’accès au dollar américain, ce qui représente une sentence de mort pour toute institution financière à vocation internationale. Cette menace américaine a eu un effet de dissuasion réel sur les plus grandes banques chinoises, même si les plus petites ont pris le relais.
La coordination G7 : un levier multiplicateur
Au sommet du G7 tenu en juin 2026, les dirigeants se sont engagés à «accroître la pression sur l’économie de guerre russe», notamment en renforçant les sanctions sur ses secteurs pétrolier et gazier. Cette déclaration collective, couvrant les États-Unis, l’UE et le Royaume-Uni, renforce l’architecture globale du dispositif de sanctions. Selon Kharon, les leaders du G7 ont explicitement lié cette décision au contexte géopolitique du détroit d’Hormuz, affirmant que «c’est le bon moment pour prendre des mesures supplémentaires» — une formulation qui laisse entendre que la pression économique sur Moscou est délibérément coordonnée avec d’autres dynamiques géopolitiques mondiales.
Cette coordination internationale est un atout précieux pour l’UE dans son bras de fer avec les facilitateurs chinois. Lorsque l’Europe, les États-Unis et le Royaume-Uni parlent d’une seule voix — avec des mesures convergentes visant les mêmes circuits de contournement —, la pression sur les banques chinoises hésitantes devient bien plus difficile à ignorer. L’entité financière chinoise qui pèse les risques sanitaires de ses relations avec la Russie ne fait pas face à une seule juridiction mais à un bloc coordonné qui contrôle l’accès aux principaux marchés et monnaies de réserve du monde.
Trump reste une énigme pour moi. Je ne l’aime pas, et sa façon de tordre les institutions démocratiques me répugne. Mais il faut reconnaître, avec une certaine honnêteté intellectuelle, que sur la question des sanctions contre les facilitateurs chinois de Moscou, Washington a parfois été en avance sur Bruxelles. Quand les intérêts convergent, même les acteurs politiques que l’on désapprouve peuvent produire des résultats utiles.
L'Ukraine au bout de la chaîne : la réalité du terrain
Ce que signifient ces chiffres pour Kyiv
Il faut rappeler constamment pourquoi tout cela compte. Chaque drone russe qui frappe Kyiv, Kharkiv ou Odessa est assemblé avec des composants électroniques dont l’écrasante majorité transitent par la Chine. Chaque missile balistique russe intègre des semi-conducteurs qui, dans bien des cas, ont été exportés légalement depuis des entreprises chinoises vers des intermédiaires russes, en contournant les restrictions d’exportation. Le lien entre les circuits financiers que l’UE cherche à démanteler et la réalité de la guerre en Ukraine n’est pas métaphorique — il est direct, documenté et mesuré en vies humaines.
Le gouvernement ukrainien, en première ligne de cette réalité, suit de près les discussions sur les sanctions européennes contre les facilitateurs chinois. Kyiv a explicitement demandé à ses partenaires occidentaux d’intensifier les pressions sur Pékin, considérant que sans une coupure des circuits logistiques et financiers sino-russes, l’effort de guerre de Moscou ne peut pas être durablement affaibli. Volodymyr Zelensky a rappelé à de nombreuses reprises que la guerre se gagne aussi dans les salles de réunion des ministères des Finances et des Affaires étrangères, pas seulement sur les champs de bataille.
La résistance ukrainienne face à une machine financée de l’extérieur
La résilience remarquable de l’armée ukrainienne depuis 2022 a été possible grâce au soutien occidental en armements, munitions et financements. Mais cet effort de soutien se heurte à une réalité cruelle : pendant que l’Occident aide l’Ukraine, la Chine aide la Russie. Pas ouvertement, pas avec des soldats — du moins jusqu’à présent —, mais avec des composants électroniques, des circuits financiers, des plateforme crypto et des banques de second rang qui alimentent la machine militaro-industrielle russe.
La pression croissante de l’UE sur les banques chinoises et les entités financières qui facilitent le contournement des sanctions est donc une aide directe à l’Ukraine, même si elle s’exerce à des milliers de kilomètres du front. Chaque entité chinoise sanctionnée, chaque circuit financier perturbé, chaque transaction bloquée est un obstacle supplémentaire sur la route de Moscou vers le réarmement. C’est une guerre économique doublant une guerre militaire — et l’UE a enfin décidé de la mener sérieusement.
Je pense souvent à la disproportion de ce combat. D’un côté, des soldats ukrainiens qui tiennent des lignes de front avec un courage qui force l’admiration. De l’autre, des banquiers et des traders à Pékin ou Shanghai qui signent des ordres de virement qui prolongent la guerre. Cette disproportion morale entre ceux qui risquent leur vie et ceux qui risquent une sanction administrative devrait peser lourd sur nos consciences. Elle pèse sur la mienne.
Conclusion : La guerre financière n'est pas terminée
Un étau qui se resserre, pas encore refermé
L’Union européenne a franchi en juin 2026 un seuil qualitatif dans sa guerre financière contre les circuits qui permettent à la Russie de maintenir son effort de guerre en Ukraine. Le 21e paquet de sanctions, proposé le 9 juin, le mini-paquet du 15 juin ciblant des entités chinoises concrètes comme Shenzhen Minghuaxin, et la documentation rigoureuse des mécanismes de contournement bancaire et crypto — tout cela constitue un arsenal réglementaire d’une portée sans précédent. La mécanique de l’extraterritorialité des sanctions, longtemps réservée aux États-Unis, est désormais pleinement assumée par Bruxelles.
Mais l’étau n’est pas encore refermé. Le 21e paquet doit être adopté à l’unanimité par le Conseil de l’UE avant le 15 juillet 2026, et les négociations diplomatiques sont toujours en cours. Pékin, de son côté, ne reste pas passif : l’annonce par He Lifeng le 17 juin 2026 de l’inscription de dispositions anti-sanctions dans la loi financière chinoise illustre que la Chine a décidé de jouer dans la même cour que l’Occident — mais avec ses propres règles. La guerre financière autour de la Russie est loin d’être terminée.
L’enjeu stratégique de long terme
Derrière le dossier des banques chinoises et des sanctions se joue quelque chose de plus fondamental : la question de savoir si l’ordre financier international construit autour du dollar, de l’euro et du système SWIFT peut résister à une coalition d’États — Russie, Chine, Iran, Corée du Nord — qui cherchent à en construire un autre. Les sanctions européennes contre les facilitateurs chinois ne sont pas seulement une réponse à la guerre en Ukraine : elles sont une défense du modèle de régulation financière multilatérale qui garantit la stabilité et la prévisibilité des échanges mondiaux.
Si Bruxelles faiblit, si le Conseil de l’UE dilue le 21e paquet sous la pression de ses membres les plus hésitants, si les sanctions contre les entités chinoises restent symboliques plutôt que systématiques, le message envoyé sera désastreux : que l’UE peut être intimidée par Pékin, que les circuits de contournement de Moscou sont impénétrables, et que la guerre en Ukraine peut être financée indéfiniment depuis des entités situées hors de portée des Occidentaux. Ce scénario est inacceptable. L’étau doit se refermer — et vite.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
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