Le modèle d’absorption, décrypté
Pour comprendre ce qui se passe à Kostiantynivka, il faut regarder en arrière, vers Pokrovsk. Cette ville de l’ouest du Donetsk est devenue le laboratoire d’une tactique que Moscou a ensuite exportée. Plutôt qu’un assaut frontal massif — coûteux en hommes, visible, résistible — les forces russes ont adopté une approche de pression graduelle multi-directionnelle : infiltration de petits groupes dans les zones périurbaines, établissement de positions de tir et de guidage de drones, ciblage systématique des routes logistiques, réduction progressive du périmètre défensif ukrainien sans jamais proclamer de victoire définitive.
Selon DeepState, même de petits groupes d’infanterie russes peuvent établir des positions d’embuscade et guider des frappes de drones, plaçant les routes sous contrôle permanent du feu sans encercler formellement la ville. C’est l’essence de cette stratégie : rendre la logistique ukrainienne insoutenable tout en laissant apparemment la ville non encerclée. Pas de blocus officiel, pas de capitulation formelle — juste l’étranglement lent, invisible, inexorable.
Pokrovsk est tombée. Kostiantynivka peut-elle échapper au même destin ?
La campagne russe contre Kostiantynivka a débuté en août 2025, après la prise de Toretsk et de la majeure partie de Chasiv Yar, selon une évaluation de l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW) publiée le 10 juin 2026. Les premières infiltrations russes dans la ville ont été enregistrées dès octobre 2025. En novembre 2025, le général Bakulin rappelle lui-même qu’une cinquantaine de soldats ennemis avaient réussi à s’infiltrer — certaines sources évoquaient alors jusqu’à 200 — avant que la situation ne soit maîtrisée. Le problème actuel a resurgi il y a environ six semaines par rapport à la déclaration du 15 juin, soit vers début mai 2026.
Ce qui distingue la situation actuelle de novembre 2025, c’est l’ampleur et la persistance. Les forces russes ont désormais, selon l’ISW, pénétré environ 12,69 % du territoire urbain de Kostiantynivka. Deux groupes tactiques russes opèrent simultanément : le groupe Bakhmut, construit principalement autour du 3e corps d’armée, qui a progressé depuis Stupochky via Novodmytrivka vers le nord-est de la ville et le long de la route T-0504 vers la gare ferroviaire ; et le groupe Dzerzhinsk, qui opère dans la zone de la 8e armée interarmes et a avancé depuis Illinivka vers les zones allant du nord-ouest au sud-ouest de Kostiantynivka.
12,69 % d’une ville. Ça paraît peu dit comme ça. Mais imaginez que 12,69 % de votre quartier soit contrôlé par des soldats ennemis qui savent guider des drones sur votre tête. Ce chiffre ne dit pas une défaite — il dit une réalité tactique qui change absolument tout pour les défenseurs.
La géographie du siège : trois axes d'étranglement
Novodmytrivka, Berestok, Illinivka — les trois portes enfoncées
La pression russe sur Kostiantynivka s’exerce depuis plusieurs directions simultanées, ce qui est précisément la signature de la tactique d’absorption. Selon DeepState, l’infanterie russe a déjà été repérée en train de pénétrer dans la partie est de la ville via Novodmytrivka. Une pression additionnelle s’exerce depuis les directions de Berestok et d’Illinivka. Ce n’est pas un hasard : ces trois axes permettent de tester simultanément la cohésion défensive ukrainienne sur des fronts distincts, obligeant les commandants à diluer leurs ressources.
L’objectif immédiat des forces russes est probablement, selon l’analyse de DeepState, d’atteindre le corridor nord étroit qui relie Kostiantynivka à ses lignes d’approvisionnement arrière. Sans ce corridor, la ville est coupée. Et une ville coupée, c’est une ville dont le compte à rebours a commencé. Comme Pokrovsk. Comme Avdiivka avant elle.
Les clés de la ville : la gare, l’échangeur nord, le marché central
Des sources analysées par Ukrinform identifient des objectifs russes précis à l’intérieur de Kostiantynivka : la rue Belhiiska, le passage supérieur nord et la zone autour du marché central. Si l’ennemi réussit à établir des positions le long de ces lignes et à couper l’échangeur, cela pourrait effectivement séparer une grande partie de la zone industrielle du reste de la ville. Ce n’est pas un scénario théorique — c’est la progression logique de ce que l’ISW décrit comme une tentative russe d’isoler la zone industrielle de la ville.
La gare ferroviaire de Kostiantynivka est elle aussi une cible prioritaire. Le groupe Bakhmut a avancé vers elle mais n’a pas encore réussi à s’en emparer, selon l’ISW au 10 juin. Parallèlement, les troupes ukrainiennes ont réussi à chasser les infiltrateurs russes de Dovha Balka, au sud-ouest de la ville — un succès défensif rare dans un contexte de pression constante.
La gare, l’échangeur, le marché central. Ce sont des noms qui résonnent comme un plan d’urbanisme. Mais dans la réalité de la guerre en 2026, ce sont des positions qui valent des centaines de vies. Chaque rue de Kostiantynivka est devenue un calcul militaire, et les civils qui y restent — environ 2 000 selon les dernières estimations — sont coincés dans cette équation brutale.
La logistique sous les drones : une route de la mort
Quand les véhicules ne peuvent plus circuler
La route de Kramatorsk à Kostiantynivka est, en 2026, le symbole de ce que cette guerre est devenue. Un reportage du Kyiv Independent publié le 4 juin 2026, basé sur deux voyages du photojournaliste Serhii Korovaynyi jusqu’à Kostiantynivka au printemps 2026, décrit une réalité terrifiante : la plupart des brigades combattant dans la ville ont cessé d’utiliser des véhicules motorisés pour tout sauf les missions les plus urgentes. Même les véhicules terrestres non habités (UGV), censés être une solution pour les charges lourdes, sont repérés et détruits plus souvent qu’autrement par des drones.
Résultat : les soldats ukrainiens conduisent leurs rotations et leurs ravitaillements à pied. À pied, dans une zone saturée de drones FPV russes. Des dizaines de carcasses rouillées d’UGV détruits jalonnent la route comme une comptabilité macabre des tentatives de ravitaillement avortées. Et parmi ces ruines de métal, les civils qui n’ont pas encore évacué tentent encore de se déplacer — au risque de leur vie. Un soldat ukrainien, cité par le Kyiv Independent, a raconté avoir vu un drone FPV russe s’élancer d’un champ et frapper un homme qui pédalait à vélo vers Druzhkivka : il est mort instantanément.
Les filets anti-drones et la guerre des routes
Le long de la route de vie vers Kostiantynivka, des équipes ukrainiennes réparent en permanence des sections de filets anti-drones. Certains ont été détruits par des drones russes, d’autres par les propres pointes anti-drones fixées aux véhicules ukrainiens, d’autres encore par les intempéries. Cette route est protégée par des dizaines d’équipes de tir mobile déployées pour abattre les drones en approche — une guerre de tous les instants, de jour comme de nuit. La brigade nationale de police Khyzhak, dont les équipes mettent trois heures à atteindre leur position à pied, décrit ce quotidien comme un jeu de cache-cache au ralenti avec les drones et les coups de feu.
La ville est désormais coupée de tous les services d’urgence et humanitaires, ce qui rend impossible tout décompte précis des civils encore présents. Les environ 2 000 civils estimés en début d’année sont probablement moins nombreux aujourd’hui, mais personne ne peut l’affirmer avec certitude. Une femme, Yevdokiia, qui travaille à l’hôpital militaire local, résume la situation à la fois simplement et tragiquement : une bombe planante russe a touché sa rue un mois plus tôt, elle et son fils ont failli mourir, mais elle reste parce qu’elle a un travail.
Il y a quelque chose d’insupportable dans l’image de ces soldats qui marchent à pied pour apporter des munitions dans une ville assiégée. Pas parce que leurs véhicules sont détruits — ils le sont, oui — mais parce que cela dit quelque chose d’essentiel sur ce conflit : l’Ukraine tient encore, mais à quel prix humain ? Ces hommes portent leur guerre sur leurs dos, littéralement.
L'intelligence du terrain : ce que Bakulin accepte d'admettre
Un général qui parle vrai — et c’est rare
Dans une guerre où la propagande des deux camps filtre chaque déclaration officielle, les propos du général Bakulin le 15 juin 2026 se distinguent par une franchise inhabituelle. Il n’a pas minimisé la situation, ni ne l’a dramatisée au-delà des faits vérifiables. Il a dit ce que ses services d’intelligence estimaient — environ 123 soldats russes présents dans la ville — en précisant immédiatement les limites de cette évaluation : doublons possibles entre sources, combattants non détectés, chiffre assorti d’une marge de 20 à 30 hommes. C’est de l’honnêteté intellectuelle militaire. Et c’est précieux.
Bakulin a aussi dit quelque chose de crucial : les Ukrainiens ont tiré les leçons de Pokrovsk. La situation à Kostiantynivka n’est pas identique, selon lui. Les forces de défense montent une riposte plus forte, elles ont adapté leurs méthodes de contre-infiltration. Il a rappelé qu’en novembre 2025, une situation similaire — environ 50 soldats russes infiltrés, jusqu’à 200 selon certaines sources — avait été maîtrisée avec succès. Mais il a aussi admis que le problème actuel, apparu il y a six semaines, n’a pas encore été résolu.
Ce que les commandants russes ont déjà dit à leur hiérarchie
Un détail révélateur, rapporté par le général Bakulin lui-même : des commandants russes auraient déjà annoncé la capture de Kostiantynivka à leur hiérarchie militaire, et tentent maintenant de faire correspondre la réalité du terrain à leurs rapports. C’est une dynamique bien connue de l’armée russe, dont la culture du rapport ascendant — « dire à l’échelon supérieur ce qu’il veut entendre » — est documentée depuis des décennies. La pression pour livrer des résultats concrets après avoir promis la victoire peut pousser des unités à des assauts suicidaires.
Cette pression interne russe explique en partie pourquoi l’ISW a documenté, le 15 juin 2026, la circulation de vidéos probablement générées par intelligence artificielle montrant des soldats russes planter des drapeaux sur les faubourgs ouest de Kostiantynivka et dans le village de Dovha Balka, que le ministère russe de la Défense prétendait avoir capturé. Des vidéos fabriquées pour illustrer une victoire annoncée mais pas encore acquise — une opération d’information caractéristique du Kremlin.
Des vidéos générées par IA pour simuler des victoires militaires. On est entré dans une ère où la guerre de l’information est menée avec les mêmes outils que les séries Netflix. Mais voilà ce qui ne change pas : les hommes meurent pour de vrai sur le terrain. Et les chiffres de Bakulin, aussi incertains soient-ils, représentent des ennemis réels dans une ville réelle.
La ceinture forteresse : ce que Kostiantynivka protège
Quatre villes, un destin commun
Pour saisir les enjeux véritables de la bataille de Kostiantynivka, il faut élargir la perspective. La ville est la porte méridionale de ce que les analystes appellent la ceinture forteresse du Donbass ukrainien — un arc défensif formé de quatre grandes villes : Kramatorsk, Sloviansk, Druzhkivka et Kostiantynivka. Ces quatre villes sont reliées par des routes et des lignes ferroviaires qui constituent l’épine dorsale de toute défense ukrainienne dans la région. Perdre Kostiantynivka, c’est exposer ce système tout entier à une dégradation en cascade.
DeepState l’exprime clairement : si Kostiantynivka tombe, Druzhkivka deviendrait probablement le prochain objectif russe, en raison de son rôle logistique clé, avant que la pression ne s’intensifie sur Kramatorsk. Le contrôle de Kostiantynivka permettrait aux opérateurs de drones russes d’opérer plus profondément derrière les lignes ukrainiennes, rendant les mouvements dans toute la zone beaucoup plus dangereux. La domination des hauteurs environnantes par les forces russes — déjà réelle selon les analyses — leur donne un avantage d’observation et de frappe qui complique chaque rotation, chaque convoi, chaque mouvement ukrainien.
La route T-0504 et le nœud ferroviaire, clés de voûte de la défense
Kostiantynivka est un point de convergence de deux routes nationales essentielles : la T-0504 et la T-0514, cette dernière remontant directement vers Kramatorsk et Sloviansk. La gare ferroviaire de la ville constitue un autre nœud stratégique. Qui contrôle ces axes contrôle la logistique militaire de tout le secteur nord du Donetsk sous contrôle ukrainien. Le groupe Bakhmut russe a précisément pour objectif d’avancer le long de la T-0504 vers la gare — pas encore atteinte, selon l’ISW au 10 juin, mais sous pression constante.
Selon United24 Media, en citant l’ISW, la Russie a déplacé l’axe principal de son offensive printemps-été 2026 vers Kostiantynivka après l’enlisement de sa poussée vers Sloviansk. Ce pivot stratégique est en lui-même un aveu : Moscou ne peut pas avancer sur plusieurs axes simultanément avec l’efficacité requise. Elle a choisi Kostiantynivka comme pari unique et coûteux — avec des gains tactiques probables cet été selon l’ISW, mais sans capacité de percée opérationnelle contre la ceinture forteresse ukrainienne.
Ce pivot stratégique russe vers Kostiantynivka, je le lis comme un aveu de faiblesse autant que comme une menace. Moscou ne peut plus attaquer partout à la fois avec l’efficacité d’il y a deux ans. Elle mise tout sur une ville. C’est un risque énorme pour l’Ukraine — mais c’est aussi la signature d’une armée qui s’use.
La tactique de l'ombre : comment les Russes se fondent dans la ville
Des groupes de trois hommes, invisibles et dévastateurs
La doctrine d’infiltration russe à Kostiantynivka repose sur des groupes très réduits — parfois seulement deux ou trois combattants — qui cherchent à se glisser entre les positions ukrainiennes, à s’y établir discrètement, puis à guider des frappes de drones ou à servir de point d’ancrage pour des éléments supplémentaires. Cette tactique a été affinée sur le front de Pokrovsk, puis systématisée. Le général Bakulin lui-même l’a confirmé : les Russes emploient des tactiques d’infiltration en petits groupes semblables à celles précédemment utilisées près de Pokrovsk.
Selon Hromadske, le commandement ukrainien connaît les itinéraires par lesquels les Russes entrent dans la ville — ils passent souvent par des secteurs tenus par la 156e brigade. Mais il manque une surveillance permanente par drones sur ces axes, et la répartition des ressources en drones n’est pas optimale. C’est un problème ukrainien réel, documenté par les officiers eux-mêmes avec une franchise qui témoigne d’une armée qui s’auto-examine — condition nécessaire pour s’améliorer.
La guerre des drones comme multiplicateur de force
Dans ce contexte, les drones FPV russes ne servent pas seulement à frapper des cibles — ils servent à contrôler le terrain sans y être physiquement. Un petit groupe de trois soldats russes infiltrés, équipés d’un opérateur de drone à distance, peut interdire une rue entière au passage ukrainien, forcer les rotations à pied, ralentir les renforts. C’est la définition du contrôle du feu sans contrôle du terrain — une nuance que l’armée russe a appris à exploiter avec une efficacité croissante.
Militarnyi a rapporté le 17 juin 2026 que dans le secteur de Sloviansk, les Russes continuent de combiner tactiques d’infiltration et assauts directs avec véhicules blindés, camions militaires et motos, le tout soutenu par de l’artillerie, de l’aviation et des drones. Une combinaison qui illustre la polyvalence tactique russe actuelle — et qui s’applique également à Kostiantynivka, à quelques kilomètres au sud.
Il y a quelque chose de profondément perturbant dans cette guerre des drones. Ces machines de quelques centaines de grammes, guidées depuis un écran à des kilomètres, dictent désormais la géographie de la survie. Ce n’est plus vraiment la valeur du soldat sur le terrain qui compte — c’est la densité des capteurs et des opérateurs. Une révolution tactique que ni les manuels ni les prophètes militaires n’avaient vraiment anticipée à cette échelle.
Les pertes russes : le prix du progrès par accumulation
Une machine à sacrifier ses propres soldats
DeepState est explicite sur ce point : Moscou accepte des pertes d’infanterie élevées en échange de gains territoriaux progressifs. La même dynamique avait caractérisé la campagne pour Pokrovsk, où les pertes russes ont été considérées comme très importantes mais où l’approche a finalement permis la prise de la ville. C’est un calcul cynique mais cohérent avec la doctrine russe depuis Bakhmut : l’attrition constante, même coûteuse, finit par éroder la capacité défensive adversaire.
Une analyse d’Ukrinform publiée le 10 juin 2026 cite un militaire ukrainien qui décrit la situation autour de Kostiantynivka comme un véritable hachoir à viande pour les formations russes les plus capables. Le même témoignage indique que la 8e armée interarmes et le 3e corps d’armée russes se battent désormais avec leurs deuxième et troisième rotations — ils ont subi des pertes extrêmement lourdes. Des renforts ont été tirés d’autres secteurs : éléments des 3e, 18e, 51e, 49e et 58e armées russes.
Quand les renforts ne suffisent plus
Selon les données compilées par United24 Media sur la base des rapports ISW, la Russie avait raté son délai de capture de la ville pour mai 2026, malgré le redéploiement d’éléments de la 70e division de fusiliers motorisés dans la zone en décembre 2025 et le renouvellement rapporté de 80 % des unités d’assaut au 6 juin. Ces chiffres racontent une histoire : une armée qui injecte des ressources massives dans un objectif précis et qui, malgré cela, n’arrive pas à le réaliser selon le calendrier prévu. Le paradoxe de Kostiantynivka, selon un militaire ukrainien cité par Ukrinform, est que la formule russe habituelle — plus de ressources égale plus de résultats — ne fonctionne tout simplement pas ici.
Dans l’ensemble, en mai 2026, la Russie n’aurait gagné que 20 km² nets de territoire sur l’ensemble du front, selon une évaluation citée par Ukrinform — son plus mauvais résultat mensuel en trois ans selon DeepState. Cette donnée globale doit être lue en parallèle de la pression spécifique sur Kostiantynivka : c’est là que Moscou concentre ses efforts les plus intenses, et même là les progrès restent maigres au regard des sacrifices consentis.
Ces renforts tirés de cinq armées différentes pour se masser autour d’une seule ville — c’est le signe d’une stratégie qui mange ses propres réserves. Moscou joue son capital humain comme une personne désespérée joue ses dernières économies. La question n’est pas de savoir si ce capital s’épuise, mais à quelle vitesse.
La guerre de l'information : drapeaux virtuels et victoires fictives
L’IA au service de la propagande de guerre
Le 15 juin 2026, l’ISW a documenté la circulation de vidéos probablement générées par intelligence artificielle montrant des soldats russes planter des drapeaux sur les faubourgs ouest de Kostiantynivka et dans le village de Dovha Balka — que le ministère russe de la Défense prétendait avoir capturé. L’ISW a estimé avoir des motifs sérieux de conclure que ces vidéos étaient fabriquées, leur style étant cohérent avec des opérations d’information précédentes utilisant l’IA pour soutenir des affirmations d’avancées territoriales.
Cette dimension informationnelle n’est pas secondaire — elle est au cœur de la stratégie russe. En prétendant contrôler Kostiantynivka avant même de l’avoir réellement fait, Moscou cherche à fissurer la confiance de la population ukrainienne, à décourager les défenseurs et à conditionner l’opinion internationale à accepter une défaite ukrainienne comme inéluctable. L’ISW avertit que cette campagne vise à renforcer le récit selon lequel les défenses ukrainiennes sont au bord de l’effondrement et que la capture du reste du Donetsk est une question de temps.
Pourquoi les Russes mentent sur leur propre hiérarchie
Bakulin a révélé un mécanisme interne russe aussi fascinant que dangereux : des commandants russes auraient déjà rapporté la capture de la ville à leur hiérarchie et cherchent maintenant à faire correspondre la réalité à leur rapport. Ce comportement n’est pas isolé dans l’histoire militaire russe — il est systémique. Des officiers qui surestiment les progrès pour satisfaire leurs supérieurs se retrouvent ensuite contraints de prendre des risques inconsidérés pour justifier leurs déclarations antérieures.
Cette pression descendante du Kremlin vers les commandants de terrain crée des effets pervers documentés : des unités lancées dans des assauts prématurés, des pertes accrues, des positions tenues à tout prix même quand le retrait tactique serait plus sage. C’est l’une des raisons pour lesquelles les pertes russes autour de Kostiantynivka restent aussi élevées malgré des progrès limités — les commandants n’ont pas le droit d’échouer même quand l’échec serait plus intelligent que l’obstination.
Cette culture du rapport ascendant dans l’armée russe m’a toujours semblé être l’une de ses vulnérabilités les plus profondes et les moins analysées. Quand les officiers mentent à leurs supérieurs pour se protéger, la chaîne de commandement perd tout contact avec la réalité. Puis elle envoie des hommes mourir pour une victoire déjà proclamée sur écran.
La résistance ukrainienne : adaptation et contre-infiltration
Les leçons de Pokrovsk appliquées en temps réel
Si la situation à Kostiantynivka est sérieuse, elle n’est pas catastrophique — et cela tient en grande partie à la capacité d’adaptation des forces ukrainiennes. La 28e brigade mécanisée, les Knights of the Winter Campaign, ont repoussé en mars 2026 une attaque coordonnée russe depuis quatre directions simultanées, incluant deux chars leurres depuis Toretsk, trois groupes d’infanterie sur des axes différents et une unité de forces spéciales en approche ferroviaire. L’attaque a échoué : les forces ukrainiennes ont détruit l’un des blindés leurres, éliminé deux groupes d’infanterie avec des drones FPV et capturé un prisonnier — le seul survivant de cette tentative.
Le général Bakulin l’a dit sans ambages : les forces ukrainiennes ont tiré les leçons de leurs erreurs autour de Pokrovsk. Les méthodes de contre-infiltration ont été améliorées, la surveillance, les drones et les défenses multicouches ont été renforcés pour identifier et neutraliser les groupes ennemis avant qu’ils n’établissent des points d’appui. Cette capacité d’apprentissage institutionnel, dans une guerre qui évolue à une vitesse extraordinaire, est peut-être l’avantage comparatif le plus précieux de l’armée ukrainienne.
Le manque de surveillance continue : la faille persistante
Mais toutes les leçons n’ont pas été pleinement appliquées. Hromadske, citant ses sources sur le terrain, a identifié un problème spécifique : les routes d’infiltration russes passent souvent par des secteurs où la surveillance permanente par drones est insuffisante, notamment dans les zones tenues par la 156e brigade. Il n’y a pas de répartition optimale des ressources en drones de surveillance. Ce n’est pas une critique — c’est un constat factuel rapporté par des officiers ukrainiens eux-mêmes, preuve d’une culture d’auto-évaluation qui est en elle-même une forme de résilience.
L’armée ukrainienne de l’air, représentée par la 81e brigade aéromobile séparée du 7e corps d’assaut aérien, a repoussé le 17 juin 2026 une assaut mécanisé russe de deux jours dans le secteur de Sloviansk — impliquant 28 motos, un char, trois véhicules blindés de combat, sept véhicules militaires et plus de 50 fantassins d’assaut. Un succès défensif réel, dans un secteur directement lié à la pression globale sur la ceinture forteresse. Ces victoires tactiques locales sont cruciales pour maintenir la cohérence d’ensemble.
Je veux souligner quelque chose qui me semble souvent sous-estimé : la capacité des Ukrainiens à parler de leurs propres failles. Hromadske qui cite des officiers qui disent qu’il manque des drones de surveillance sur tel secteur — c’est de la transparence militaire qui contraste radicalement avec l’opacité russe. Dans une guerre longue, cette culture de l’erreur avouée et corrigée compte énormément.
Le corridor nord : la veine jugulaire de Kostiantynivka
Couper la route, c’est gagner sans combattre
Parmi les objectifs russes immédiats identifiés par DeepState, le plus critique est sans doute l’atteinte du corridor nord étroit qui relie Kostiantynivka à ses routes d’approvisionnement arrière. Ce corridor, c’est la veine jugulaire de la défense de la ville. Si les Russes parviennent à le placer sous contrôle du feu — même sans le couper physiquement — ils rendent le ravitaillement si dangereux et si coûteux qu’il devient insoutenable à long terme. C’est la définition même du siège moderne : pas de murailles, pas d’encerclement formel, juste l’étranglement progressif des flux logistiques.
Le Kyiv Independent décrit avec précision comment cette réalité s’est déjà matérialisée sur la route Kramatorsk-Kostiantynivka. Les véhicules n’osent plus s’y aventurer qu’à grande vitesse — jusqu’à 120 km/h — et pour les missions les plus urgentes. Les soldats finissent à pied, portant leur équipement sur des kilomètres sous la menace permanente des drones. C’est une route que la 24e brigade mécanisée surveille avec des équipes dont le rôle est de protéger les convois, chasser les FPV et repérer les drones-guetteurs — ces engins stationnés sur le bord des routes en attente d’une cible, surnommés zhduny (les attendeurs) par les soldats.
Druzhkivka en ligne de mire
Si Kostiantynivka tombe, Druzhkivka devient la prochaine cible logique. C’est l’évaluation de DeepState, cohérente avec la géographie militaire de la région. Druzhkivka est un nœud logistique dont la perte compliquerait dramatiquement le soutien à Kramatorsk et Sloviansk. Et une fois ces deux villes sous pression directe intensifiée, on serait dans un scénario que peu d’analystes veulent envisager à voix haute : la remise en cause de tout le dispositif défensif ukrainien dans le nord du Donetsk.
DeepState n’écarte pas non plus que la Russie puisse tenter d’ouvrir un axe additionnel vers Sloviansk et Kramatorsk, au sud de Lyman, le long d’un tronçon allant de Mykolaivka à Malynivka, où certaines brigades ukrainiennes font face à des pénuries de main-d’œuvre. Ce serait une double pince : pression sur Kostiantynivka depuis le sud, pression sur Sloviansk depuis le nord-est. Un scénario qui expliquerait le redéploiement constant de renforts russes depuis d’autres secteurs du front vers cette zone.
Druzhkivka. Kramatorsk. Sloviansk. Ces noms résonnent comme un compte à rebours. Je ne suis pas en train de prédire la chute de Kostiantynivka — Bakulin lui-même dit que la situation n’est pas critique. Mais je regarde la carte, je lis les analyses de DeepState, et je pense à tous les « scénarios les plus difficiles » qui se sont pourtant réalisés depuis 2022. La prudence s’impose. Pour les Ukrainiens, chaque jour gagné est une victoire.
Le facteur humain : soldats, civils, et résistance durable
Tenir sans baisser les yeux
Derrière les chiffres et les analyses tactiques, il y a des hommes et des femmes qui vivent et meurent dans cette guerre depuis plus de quatre ans. Le reportage du Kyiv Independent sur la route de Kostiantynivka restitue cette humanité avec une brutalité douce : Django, le chef d’équipe de la brigade Khyzhak, qui répond à l’appel de sa femme depuis Chernivtsi à 8 heures du matin après une nuit de planque sous les drones, qui montre le chaton de la casemate à son fils Makar. Mammoth et son équipe qui jouent aux shérifs du Far West en chassant les FPV sur la route. Vitalii, en poste depuis novembre 2025 sans relève possible, qui regarde les civils se faire tuer en vélo.
Ces soldats tiennent. Ils tiennent avec tout ce qu’ils ont — et parfois avec moins que ça. La 28e brigade mécanisée qui repousse une attaque de quatre directions simultanées, la 81e brigade aéromobile qui défait 50 fantassins russes et leurs blindés en deux jours dans le secteur de Sloviansk — ce sont des histoires de résistance réelle dans un contexte d’épuisement réel. L’Ukraine n’est pas dans une position confortable. Mais elle tient.
L’ISW et la réalité des percées : un pronostic nuancé
L’ISW maintient un pronostic qui mérite d’être cité avec précision : les forces russes vont probablement réaliser des gains tactiques supplémentaires autour de Kostiantynivka au cours de l’été 2026. Mais l’ISW estime qu’il reste peu probable qu’elles réalisent une percée opérationnelle rapide capable de capturer l’ensemble du réseau de positions ukrainiennes fortifiées dans la région. Traduction : des avancées locales, douloureuses, coûteuses — mais pas l’effondrement. Pas encore. Pas si l’Ukraine reçoit le soutien dont elle a besoin, pas si la résistance continue de s’adapter aussi vite que les menaces évoluent.
Le fait que la Russie ait raté son délai de mai 2026 pour capturer la ville, malgré une concentration massive de forces, est lui-même un signal fort. Ce n’est pas une victoire ukrainienne définitive — mais c’est la preuve que Moscou n’est pas invincible, que ses calendriers peuvent être mis en défaut, que chaque semaine de résistance supplémentaire modifie les calculs stratégiques à Moscou comme à Kyiv comme à Washington.
Je retiens ce chiffre : mai 2026, délai raté. L’armée russe, avec toute sa brutalité et ses ressources humaines quasi inépuisables, n’a pas pu tenir le calendrier fixé par son propre commandement pour Kostiantynivka. C’est peut-être la phrase la plus importante de ce reportage. Non pas parce que cela garantit la survie de la ville — mais parce que cela dit que la résistance ukrainienne compte vraiment.
La dimension occidentale : ce que Kostiantynivka signifie pour l'OTAN
La ceinture forteresse, symbole de la crédibilité occidentale
La bataille de Kostiantynivka ne se joue pas seulement entre Ukrainiens et Russes. Elle se joue aussi dans les chancelleries occidentales, dans les discussions de l’OTAN, dans les arbitrages budgétaires du Congrès américain. Car ce que Kostiantynivka représente, c’est la viabilité du modèle de résistance ukrainienne que l’Occident a décidé de soutenir depuis 2022. Une ville qui tient, c’est la preuve que l’aide militaire occidentale produit des résultats. Une ville qui tombe, c’est une question politique explosive à Washington, Paris, Berlin et Londres.
L’ISW a averti que la rhétorique russe autour de Kostiantynivka vise précisément à créer un sentiment de fatalité dans les capitales occidentales — « de toute façon, l’Ukraine va perdre le Donetsk, pourquoi continuer à investir ? » C’est une guerre de perception autant qu’une guerre de terrain. Et dans cette guerre de perception, chaque analyse honnête qui distingue gains tactiques russes probables d’effondrement opérationnel ukrainien improbable est un acte de résistance informationnelle.
Ce que l’Occident doit comprendre — et faire
La situation à Kostiantynivka révèle aussi des besoins concrets et urgents. La surveillance par drones insuffisante sur certains axes d’infiltration — mentionnée par Hromadske — est un problème de ressources, pas seulement de doctrine. Les convois à pied, les UGV détruits qui jonchent la route de Kramatorsk, les équipes de tir mobile qui reposent sur l’héroïsme individuel autant que sur la technologie — tout cela dit que l’Ukraine a besoin d’un soutien continu en systèmes anti-drones, en munitions, en équipements de surveillance. Le soutien de l’Occident n’est pas un luxe moral — c’est la condition matérielle de la résistance.
Les leçons de Kostiantynivka doivent aussi être étudiées par chaque état-major de l’OTAN. La guerre d’infiltration urbaine par petits groupes guidant des drones, la logistique sous saturation FPV, la contre-infiltration en milieu urbain dense — ce sont les défis tactiques de la guerre du XXIe siècle. Ce qui se passe dans le Donbass est un laboratoire dont les enseignements dureront des décennies. Et l’Ukraine en est le professeur involontaire, qui paie chaque leçon avec du sang.
Il y a des moments où je me dis que l’Occident ne mesure pas vraiment ce qui se joue à Kostiantynivka. Pas seulement pour l’Ukraine. Pour lui-même. Une Europe où la Russie contrôle le Donbass entier est une Europe stratégiquement différente — plus vulnérable, plus intimidable, plus proche du modèle que Poutine veut imposer au monde. La résistance ukrainienne, c’est aussi notre résistance, qu’on le veuille ou non.
Conclusion : une "question de temps" qui exige une réponse maintenant
DeepState a prononcé les mots que personne ne voulait entendre
DeepState a conclu son analyse par une phrase que ses analystes ne prononcent pas à la légère : la chute de Kostiantynivka est « une question de temps » si les tendances actuelles se poursuivent. Ce n’est pas une capitulation — c’est un avertissement. Ces mêmes analystes, qui ont suivi chaque centimètre du front depuis 2022, ont formulé des avertissements similaires avant des villes qui ont ensuite résisté bien plus longtemps que prévu. Mais ils ont aussi eu raison sur des villes qui sont tombées.
La situation au 19 juin 2026 est la suivante : des forces russes estimées à environ 123 soldats selon le 19e corps d’armée ukrainien sont présentes à l’intérieur de Kostiantynivka, avec une marge d’incertitude reconnue par le général Bakulin lui-même. La ville n’est pas sous contrôle russe — Bakulin l’a dit clairement : il serait prématuré et exagéré de dire que l’ennemi contrôle une quelconque partie de la ville. Le combat continue. Mais la pression est réelle, multi-directionnelle, documentée par des sources indépendantes convergentes.
L’Ukraine tient — et ce n’est pas rien
Ce qui se passe à Kostiantynivka en juin 2026, c’est l’Ukraine en train de payer le prix maximum pour défendre ce qui reste de son territoire dans le Donbass. Avec des soldats qui marchent sous les drones, des brigades qui repoussent des assauts depuis quatre axes, des généraux qui admettent ne pas tout savoir mais qui combattent avec ce qu’ils ont. La ceinture forteresse tient. La ville tient. Le corridor nord tient, pour l’instant.
La question que pose ce reportage n’est pas « Kostiantynivka va-t-elle tomber ? » — nul ne le sait avec certitude. La question est : combien de temps l’Ukraine peut-elle tenir sans soutien accru ? La réponse appartient autant aux démocraties occidentales qu’aux soldats ukrainiens qui, en ce moment même, montent la garde sur une route jonchée d’UGV détruits entre Kramatorsk et une ville qui ne veut pas mourir.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
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