« Witch hunt » : anatomie d’un slogan de survie
Le terme « chasse aux sorcières » a une histoire précise dans le vocabulaire politique américain. Il évoque le maccarthysme, les purges idéologiques, les procès truqués. L’utiliser face à un impeachment constitutionnellement initié par la Chambre des représentants, c’est opérer un glissement sémantique massif. Trump l’a employé pour la première fois de façon systématique en 2017 face à l’enquête Mueller. Depuis, le mot est devenu réflexe défensif universel : Russia hoax, premier impeachment Ukraine, second impeachment janvier 2021, dossier Epstein, et maintenant les nouvelles menaces d’impeachment pour un éventuel troisième round si les démocrates reprennent la Chambre en novembre 2026.
Le sénateur Tommy Tuberville l’a encore répété en mai 2026 : « Des centaines d’Américains innocents ont été derrière les barreaux pendant cinq ans à cause de cette chasse aux sorcières fabriquée » — évoquant les poursuites liées au 6 janvier. Cette rhétorique de la persécution se propage du sommet vers la base, contaminant chaque échelon du parti républicain. Elle crée une réalité alternative où l’exercice normal du contrôle parlementaire devient une arme politique illégitime.
L’« anti-weaponization fund » : la victimisation monétisée
En mai-juin 2026, l’administration Trump a tenté de créer un fonds anti-weaponisation de 1,8 milliard de dollars destiné à indemniser les « victimes de lawfare » — entendez, les partisans républicains poursuivis en justice. Cette initiative a été bloquée par un juge fédéral puis enterrée par le procureur général par intérim Todd Blanche (« Nous n’allons pas de l’avant avec le fonds, point final »), mais son existence même est éloquente : le narratif de victimisation avait atteint un tel degré de maturité que l’administration cherchait à le monétiser directement sur fonds publics.
David Corn, dans Mother Jones, a mis les pieds dans le plat : la prémisse fondamentale du fonds — que des administrations passées ont armé l’État contre Trump et ses alliés — est, selon lui, « une foutaise complète ». Les trois grandes enquêtes sur la Russie — le rapport de l’inspecteur général du DOJ en 2019, le rapport bipartisan du Comité sénatorial du renseignement en 2020, le rapport final de John Durham en 2023 — ont toutes conclu que l’enquête était légitime, même si certaines pratiques du FBI étaient critiquables.
Ce fonds anti-weaponisation me fascine autant qu’il me révolte. C’est la victimisation érigée en politique budgétaire. Ce n’est plus « nous sommes persécutés », c’est « vous allez payer pour notre persécution imaginaire ». Il fallait oser. Et Trump a osé. C’est ça, le génie noir de cette rhétorique.
Les deux impeachments du premier mandat : retour sur une double mise en accusation inédite
Ukraine 2019 : le précédent fondateur
Le premier impeachment de Trump, en décembre 2019, portait sur des accusations d’abus de pouvoir : Trump aurait conditionné l’aide militaire à l’Ukraine à l’ouverture d’une enquête sur son rival politique Joe Biden. La Chambre l’a mis en accusation, le Sénat à majorité républicaine l’a acquitté en février 2020. La Maison-Blanche a immédiatement parlé de « simulacre d’impeachment » et de « chasse aux sorcières partisane ». La directrice du renseignement national Tulsi Gabbard a relancé la controverse en juin 2026 en publiant des documents déclassifiés affirmant que l’inspecteur général Michael Atkinson aurait conduit une enquête fondée sur des témoignages de seconde main et des narratifs « politisés et fabriqués ».
Ces documents constituent le carburant idéologique de la tentative d’expurgation des impeachments. La représentante Anna Paulina Luna (R-Floride) a annoncé une résolution pour « invalider le frauduleux impeachment de Trump ». Le président de la Chambre Mike Johnson a confirmé à Trump que cette résolution est « une priorité et quelque chose que le Congrès devrait corriger ». L’exercice constitutionnel se retrouve ainsi réinterprété comme une injustice historique à effacer — une opération de réécriture sans précédent dans l’histoire parlementaire américaine.
Janvier 2021 : l’incitation à l’insurrection
Le deuxième impeachment, en janvier 2021, portait sur l’incitation à l’insurrection après l’assaut du Capitole le 6 janvier. Cette fois, sept sénateurs républicains ont voté pour la condamnation — insuffisant pour atteindre les deux tiers requis — mais c’était une fracture historique dans l’unité républicaine. Pour la rhétorique de la Maison-Blanche, ce vote bipartisan devrait théoriquement invalider le label « chasse aux sorcières partisane ». Il n’en est rien : les sept sénateurs « disséqués » ont été traités en traîtres, et la grande majorité d’entre eux n’a pas survécu politiquement à ce vote.
L’analyse de Gene Healy dans Reason Magazine (22 juin 2026) est cinglante : le second impeachment était « encore plus clairement fondé » que le premier. Trump avait « excité une foule, tenté d’intimider le Congrès et son propre vice-président, et cherché à renverser les résultats d’une élection qu’il avait perdue ». La Cour constitutionnelle a été contournée, et l’institution du Congrès violée. Appeler cela une « chasse aux sorcières » relève d’une audace orwellienne.
Il y a quelque chose qui me dérange profondément dans la tentative d’expurgation des impeachments : c’est l’aveu implicite que l’histoire jugera sévèrement. Si c’était vraiment une chasse aux sorcières, pourquoi avoir si peur que les livres d’histoire le retracent ? On n’efface pas ce dont on est innocent. On efface ce dont on a honte.
L'architecture institutionnelle à l'épreuve du déni systématique
L’impeachment comme filet de sécurité constitutionnel
Les Pères fondateurs américains ont conçu l’impeachment comme le dernier rempart contre un exécutif abusif. La Chambre accuse, le Sénat juge — un équilibre des pouvoirs fondamental dans toute démocratie libérale. Mais ce mécanisme repose sur un présupposé : que les acteurs politiques acceptent la légitimité du processus, même quand ils en contestent les conclusions. Or Trump et son administration ont systématiquement refusé cette légitimité, qualifiant chaque étape du processus de manœuvre partisane, chaque témoin de comploteur, chaque vote de trahison.
L’étude publiée dans la revue académique Democratization (mai 2026) est alarmante : depuis janvier 2025, le niveau de démocratie aux États-Unis, mesuré par l’indice LDI, serait revenu au niveau de 1965 — l’année où le président Johnson signait le Voting Rights Act. La supervision législative de l’exécutif a chuté drastiquement. Le Congrès dispose d’une capacité de contrôle réduite. L’administration Trump a déposé des résolutions d’impeachment et des plaintes contre des juges fédéraux ayant statué contre le gouvernement, parlant de « rébellion judiciaire ».
Le seuil des deux tiers au Sénat : le bouclier structurel
La vraie question n’est pas de savoir si les accusations sont fondées. Elle est de savoir si le système peut fonctionner quand une partie refuse de jouer le jeu. La conviction au Sénat requiert deux tiers des voix — soit 67 sénateurs sur 100. Avec une majorité républicaine acquise à Trump, ce seuil est quasi infranchissable. Le sénateur John Cornyn (R-Texas) a lui-même mis en garde ses électeurs en mai 2026 : si les républicains perdent la Chambre aux midterms de novembre, Trump sera « très probablement mis en impeachment pour la troisième fois ». Un aveu implicite que la mécanique constitutionnelle fonctionne — mais que sa conclusion dépend du rapport de forces partisan.
Jamie Raskin, représentant démocrate du Maryland et potentiel futur président du Comité judiciaire si les démocrates reprennent la Chambre, a bien résumé la situation (juin 2026) : l’impeachment « n’est pas une panacée », mais « un outil parmi d’autres, et nous l’utiliserons si nécessaire ». Cette prudence calculée tranche avec le catastrophisme républicain qui présente tout nouveau processus d’impeachment comme une catastrophe démocratique.
Ce paradoxe me frappe à chaque fois : un outil constitutionnel conçu pour protéger la démocratie est devenu, dans les mains de ses adversaires, la preuve même de la maladie démocratique. C’est une forme de judo institutionnel diaboliquement efficace. Et je ne vois pas encore comment y répondre autrement que par la rigueur des faits.
La « weaponization » comme contre-récit : quand Trump retourne l'accusation
L’art de se présenter comme la vraie victime
Le concept de « weaponization » — l’armement de l’État à des fins politiques — est au cœur de la rhétorique trumpienne depuis 2017. La porte-parole de la Maison-Blanche Abigail Jackson l’a articulé clairement en juin 2026 : « Personne n’est mieux placé pour parler de la weaponization du gouvernement que Trump — il a été la cible de répétées weaponizations par ses rivaux politiques. » Cette rhétorique a une efficacité redoutable : elle neutralise la critique en la retournant. Vous l’accusez d’abuser du pouvoir ? C’est vous qui abusez du pouvoir en l’accusant.
Mais les faits documentés racontent une autre histoire. Trump a ordonné des enquêtes criminelles contre James Comey, Letitia James, Adam Schiff et John Brennan. Son administration a mené des assauts contre des cabinets d’avocats et des universités. Selon David Corn, « les enquêtes et poursuites dont Trump se plaint n’étaient pas des actes de weaponization. C’était l’activité gouvernementale normale. » Les véritables actes de weaponization, selon l’auteur, sont ceux que Trump commet lui-même — en direct, sous nos yeux.
Le « deep state » comme bouc émissaire universel
La DNI Tulsi Gabbard a poussé ce narratif à son paroxysme en juin 2026 avec la publication de documents déclassifiés affirmant que des « acteurs du deep state au sein de la communauté du renseignement ont fabriqué un faux narratif » utilisé par le Congrès pour mettre Trump en accusation en 2019. Ces documents, présentés comme explosifs, montrent que l’inspecteur général Atkinson n’a conduit qu’une enquête préliminaire de 14 jours, basée sur des témoignages de seconde main, et que le DOJ avait conclu qu’il n’y avait « aucune violation de financement de campagne » et qu’« aucune action supplémentaire n’était justifiée ».
Ce que Gabbard présente comme une révélation explosive est en réalité une relecture partisane de faits déjà connus. L’enquête de 2019 a été critiquée par Durham sur certains aspects procéduraux — notamment la surveillance de Carter Page par le FBI. Mais aucun de ces rapports n’a conclu que l’enquête globale était une fabrication. La communauté du renseignement, sous Marco Rubio lui-même, a réaffirmé en 2020 que Moscou avait bel et bien interféré dans l’élection de 2016 au profit de Trump.
Le « deep state », j’y reviens toujours avec la même question : s’il est si puissant, comment Trump a-t-il pu gagner deux fois la présidence ? Le narratif ne tient pas logiquement. Mais il n’est pas fait pour tenir logiquement — il est fait pour alimenter la colère. Et ça, c’est beaucoup plus dangereux qu’un argument rationnel.
La pression sur les midterms : l'impeachment comme enjeu électoral
Le calcul démocrate : impeacher ou ne pas impeacher ?
Les démocrates sont pris dans un dilemme stratégique majeur pour les midterms de novembre 2026. D’un côté, une base électorale galvanisée qui réclame un troisième impeachment de Trump. De l’autre, une direction qui calcule froidement que l’impeachment sans conviction sénatoriale serait un coup d’épée dans l’eau. Hakeem Jeffries, le leader de la minorité à la Chambre, l’a formulé pudiquement le 14 juin 2026 : « Nous n’avons rien exclu ni inclus en termes de responsabilisation. » Il a ajouté que la priorité des démocrates reste de rendre la vie plus abordable pour les Américains.
Mais ce calcul prudent est bousculé par des voix plus radicales. George Conway, candidat démocrate à Manhattan, a promis en juin 2026 de pousser pour un troisième impeachment de Trump « pour le mettre définitivement hors d’état de nuire », tout en pointant le Capitole depuis la caméra de campagne. Un geste théâtral, mais révélateur de la pression qui s’exerce sur la direction démocrate. Rep. John Larson (D-CT) avait quant à lui déposé des articles d’impeachment en avril 2026, accusant Trump d’être devenu « plus déraisonnable » et de mettre en danger « la vie, la sécurité et la sûreté du peuple américain ».
L’impeachment comme outil de mobilisation, pas de gouvernement
Gene Healy dans Reason Magazine tire une conclusion cinglante de l’expérience des deux premiers impeachments : la barre constitutionnelle est trop haute pour permettre le retrait d’un président, sauf dans des circonstances bipartisanes que la polarisation actuelle rend quasiment impossibles. Trump a « doublé le nombre d’impeachments présidentiels dans l’histoire américaine » et s’en est sorti à chaque fois. Il a obtenu la nomination de son parti, puis regagné la présidence. Les sept sénateurs républicains qui avaient voté pour sa condamnation en 2021 ont quasiment tous été politiquement liquidés.
La leçon que Healy en tire est profonde : si le Congrès retrouvait suffisamment de volonté politique, il devrait la consacrer à des réformes structurelles — limiter les pouvoirs de guerre du président, encadrer les états d’urgence, réduire la capacité à légiférer par décret — plutôt qu’à un impeachment dont le résultat prévisible serait, selon le sénateur Schatz, « très probablement prévisible pour tout le monde ». Mais ces réformes sont politiquement ingrates. Un troisième impeachment, lui, est électoralement rentable.
Ce que cette séquence révèle sur la politique américaine me préoccupe davantage que Trump lui-même. L’impeachment est devenu un instrument de communication politique plutôt qu’un mécanisme constitutionnel réel. Les deux partis y contribuent — les républicains en refusant toute accountability, les démocrates en utilisant le processus comme campagne électorale permanente. Et pendant ce temps, les institutions s’érodent silencieusement.
La Maison-Blanche face à l'histoire : l'expurgation comme aveu
Effacer l’histoire ou la défier ?
La demande de Trump d’« expurger » ses deux impeachments du premier mandat est politiquement fascinante précisément parce qu’elle est juridiquement absurde. La Constitution ne prévoit aucun mécanisme pour effacer un impeachment. Les experts constitutionnels sont unanimes. Le représentant Don Bacon (R-Nebraska) l’a dit sans détour au Wall Street Journal : « C’est ridicule. Ce qui s’est passé appartient à l’histoire. » Le sénateur Adam Schiff a été encore plus direct : « La tache des deux impeachments de Trump ne peut pas être effacée. »
Il existe pourtant un précédent historique, évoqué par Gene Healy : en 1837, les alliés d’Andrew Jackson au Sénat ont voté pour « expurger » la censure que le Sénat lui avait infligée en 1834. Un greffier a rayé le texte dans le Journal du Sénat et écrit « Expungé par ordre du Sénat ». Mais, comme le note Healy, « l’originale reste clairement visible ». L’histoire, elle, n’obéit pas aux résolutions parlementaires. Trump le sait. L’expurgation n’est pas destinée à l’histoire — elle est destinée à la base MAGA et à l’élection de mi-mandat.
Le dossier Epstein : la « witch hunt » qui cache la panique
Le livre de Maggie Haberman et Jonathan Swan, « Regime Change: Inside the Imperial Presidency of Donald Trump », révèle que pendant que l’administration qualifiait publiquement le dossier Epstein de « hoax démocrate » et de « chasse aux sorcières », les principaux collaborateurs de Trump — Todd Blanche, Susie Wiles, Kash Patel, JD Vance — tenaient des réunions d’urgence régulières dans le Situation Room, normalement réservé aux crises de sécurité nationale. Si c’est une « witch hunt », on ne comprend pas pourquoi le cerveau de l’administration passerait ses semaines à gérer une crise inexistante dans la pièce où furent planifiées les opérations contre Ben Laden.
Cette contradiction entre le discours public et la réalité opérationnelle de la Maison-Blanche est peut-être le plus puissant démenti interne du narratif de la chasse aux sorcières. On ne convoque pas le Situation Room pour répondre à une fiction. On l’utilise quand la menace est réelle, documentée, et suffisamment sérieuse pour mobiliser les plus hauts responsables de l’administration. Le label « witch hunt » n’est pas une conviction — c’est un bouclier de communication.
Le Situation Room convoqué pour gérer une « chasse aux sorcières inexistante » — cette image restera dans l’histoire comme le symbole de tout ce qu’il y a de faux dans la rhétorique de victimisation. Je ne peux pas croire que les collaborateurs de Trump y croient vraiment. Ce qu’ils font, c’est gérer la catastrophe tout en niant publiquement qu’elle existe. C’est du cynisme institutionnel pur.
L'Occident face au miroir américain : ce que l'impeachment dit au monde
La démocratie libérale sous pression globale
L’affaiblissement des institutions américaines ne se produit pas dans un vide géopolitique. La Chine, la Russie, l’Iran, la Corée du Nord regardent avec attention chaque épisode de paralysie institutionnelle aux États-Unis. Chaque fois que la rhétorique de « witch hunt » neutralise un mécanisme de contrôle constitutionnel, ce sont nos adversaires qui en tirent profit. Vladimir Poutine a construit son pouvoir exactement sur ce modèle : disqualifier toute opposition comme complot étranger, toute enquête comme fabrication des ennemis du peuple, tout contre-pouvoir comme menace à la stabilité nationale.
L’étude de Democratization (mai 2026) souligne que le niveau démocratique américain est revenu à celui de 1965 — avant le Voting Rights Act. Freedom House a documenté que l’administration Trump a résisté ou ignoré les décisions de justice dans plus d’un tiers des cas tranchés contre elle en 2025. Trump a qualifié ces résistances de « rébellion judiciaire ». La rhétorique de victimisation institutionnelle devient ainsi un outil de dislocation de l’État de droit, avec des conséquences directes sur la capacité de l’Occident à défendre ses valeurs face aux autocraties qui, elles, n’ont jamais prétendu jouer le jeu des institutions.
L’exemple américain et ses fractures pour l’ordre libéral mondial
L’Ukraine regarde aussi. L’Occident qui défend Kiev contre l’agression russe se doit d’être crédible dans sa défense de ses propres institutions. Un président américain qui qualifie chaque procédure constitutionnelle de complot affaiblit la légitimité de l’Occident comme défenseur de la règle de droit internationale. Ce n’est pas un détail rhétorique — c’est une donnée géopolitique de premier ordre. Zelensky, qui résiste avec une détermination admirable à l’agression poutinienne, a besoin d’un partenaire américain dont les institutions fonctionnent et dont la parole a du poids.
Trump est, qu’on le veuille ou non, le mal nécessaire d’un Occident qui a besoin de sa puissance militaire et économique. Son rapport à l’Ukraine et à la Russie mérite la critique la plus sévère sur le plan institutionnel, sans jamais ignorer les réalités géopolitiques qui font de Washington le pilier irremplaçable de l’architecture de sécurité occidentale. Mais cette dépendance ne doit pas nous aveugler : un Occident qui normalise la destruction de ses propres mécanismes de contrôle ne peut pas prétendre défendre le modèle libéral face aux autocraties.
J’écris depuis l’Occident, et je crois en l’Occident. Pas de façon naïve — je vois ses contradictions, ses hypocrisies. Mais je crois que le modèle libéral, avec ses institutions imparfaites et ses contre-pouvoirs pesants, vaut infiniment mieux que les alternatives que Pékin, Moscou et Téhéran proposent. Et c’est précisément pourquoi chaque attaque contre les institutions américaines me révolte : ce n’est pas seulement une affaire américaine.
Le rôle du Sénat républicain : complice ou otage ?
Le calcul de survie des sénateurs républicains
Comprendre la mécanique de protection du Sénat républicain face à Trump est essentiel pour saisir pourquoi la rhétorique de « witch hunt » fonctionne si bien. Les sept sénateurs qui ont voté pour la condamnation de Trump en 2021 — dont Lisa Murkowski, seule à avoir « survécu politiquement » selon Healy — ont payé un prix électoral considérable. Cette réalité politique crée une pression structurelle : voter contre Trump, c’est se suicider politiquement dans un Parti républicain qui a été transformé en machine électorale au service d’un seul homme.
Le sénateur John Cornyn, en mai 2026, a fait une déclaration d’une clarté troublante en avertissant que si les républicains perdaient la Chambre, Trump « serait très probablement mis en impeachment pour la troisième fois ». Formulation révélatrice : il ne dit pas « injustement » mis en impeachment, il dit que ce serait la conséquence logique d’un changement de majorité. C’est l’aveu que l’impeachment n’est pas jugé sur le fond, mais sur le rapport de forces partisane. La Constitution dit que le Sénat juge. En pratique, le parti gouverne.
La friction Trump-Sénat républicain : les limites de la loyauté
Même au sein du Sénat républicain, des frictions existent. En juin 2026, le rapport entre Trump et le Sénat républicain a atteint un « point critique » selon l’Associated Press : Trump a perturbé les tentatives de confirmation rapide de ses propres candidats et conditionné son soutien à la loi de surveillance à des exigences nouvelles. Il a menacé d’être « le dernier président républicain » si le projet de loi électorale échouait. Cette volatilité crée une atmosphère d’incertitude permanente qui, paradoxalement, renforce la rhétorique de siège : Trump se pose en guerrier seul contre tous, même contre ses alliés.
Cette dialectique est calculée. La loyauté des sénateurs républicains n’est pas acquise par conviction idéologique mais par peur électorale. Tant que Trump contrôle la base du parti, il contrôle les sénateurs. Et tant que les sénateurs lui obéissent, aucun impeachment ne peut aboutir — quelle que soit la gravité des faits reprochés. C’est un verrou constitutionnel de facto, non pas prévu par les Pères fondateurs, mais construit pierre après pierre par la mécanique trumpienne de domination de son parti.
Ce qui me frappe dans la posture des sénateurs républicains, c’est la résignation. Ils savent. La plupart d’entre eux savent très bien ce qui se passe, ce qui se passe aux institutions, ce que Trump représente pour la démocratie. Et ils se taisent, ou pire, ils applaudissent. Par peur. Ce genre de couardise collective est exactement ce que les autocraties savent exploiter. Ce n’est pas un jugement moral — c’est une observation géopolitique.
La guerre contre les juges : quand le pouvoir exécutif s'attaque aux contre-pouvoirs
L’exécutif en confrontation ouverte avec le judiciaire
L’une des manifestations les plus inquiétantes de la rhétorique de victimisation institutionnelle est la guerre déclarée contre le pouvoir judiciaire. L’administration Trump a déposé des résolutions d’impeachment contre des juges fédéraux ayant rendu des décisions défavorables, les accusant de « rébellion judiciaire ». Trump a même visé publiquement des juges de la Cour suprême au début de 2026. Cette offensive, sans précédent dans l’histoire récente des États-Unis, s’inscrit parfaitement dans la logique de la « witch hunt » : tout contre-pouvoir qui s’exerce contre l’exécutif est redéfini comme un acte politique hostile.
La Cour fédérale de Virginie a bloqué temporairement le fonds anti-weaponisation en mai 2026, scheduling une audience pour le 12 juin. Ce faisant, elle a exercé exactement la fonction que la Constitution lui assigne. La réponse de l’administration a été de contester la légitimité de cette décision tout en finissant par renoncer au fonds sous pression républicaine. Le schéma se répète : attaque initiale contre les institutions, retrait tactique sous la pression, mais maintien du narratif victimaire pour la communication.
La doctrine « mes seules limites sont ma propre morale »
L’étude de Democratization citée plus haut rapporte une déclaration extraordinaire de Trump : ses seuls pouvoirs seraient limités par « sa propre morale » et que seuls les tribunaux — et non le Congrès — auraient le pouvoir de restreindre son agenda intérieur « dans certaines circonstances ». Cette conception présidentialiste poussée à l’extrême est, en soi, une redéfinition unilatérale du régime constitutionnel américain. Elle transforme le système de freins et de contrepoids en simple décor rhétorique, dont l’exécutif s’affranchit quand il le juge opportun.
Cette doctrine a une logique interne cohérente avec la rhétorique de « witch hunt » : si les institutions sont corrompues et utilisées comme armes politiques, pourquoi s’y soumettre ? L’argument circule : les règles ne s’appliquent que si elles sont appliquées équitablement, et puisqu’elles ne le sont pas, Trump est fondé à les ignorer. C’est le raisonnement du gangster qui se dit persécuté parce que la police l’a arrêté. La sophistication du packaging ne doit pas masquer la nature fondamentale de l’argument.
« Mes seules limites sont ma propre morale » — je cherche encore dans l’histoire occidentale des démocraties une phrase comparable prononcée par un président en exercice. Je ne la trouve pas. C’est bien là le problème. Nous sommes dans un territoire sans carte. Et quand la carte disparaît, les institutions doivent être d’autant plus robustes. Or elles ne le sont pas assez.
Les articles d'impeachment de 2026 : le bilan des nouvelles accusations
Larson, Hegseth et la cascade d’impeachments
La vague d’impeachments de 2026 ne se limite pas au président. Le représentant John Larson (D-Connecticut) a déposé des articles d’impeachment contre Trump lui-même en avril 2026, l’accusant d’être devenu « plus déraisonnable » et de mettre en danger la vie et la sécurité des Américains. Il a simultanément appelé à l’invocation du 25e amendement par le cabinet. Mais une douzaine de démocrates ont également déposé des articles d’impeachment contre le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, l’accusant d’actions illégales ayant causé des morts civiles dans les Caraïbes, d’entrave à la surveillance congressionnelle, de gestion imprudente d’informations militaires sensibles, et de conduite d’une guerre non autorisée contre l’Iran.
Cette multiplication des articles d’impeachment illustre paradoxalement la dilution de leur impact. Quand tout est impachable, rien ne l’est vraiment. La Maison-Blanche a beau jeu de dénoncer une « avalanche partisane » quand les démocrates ciblent simultanément le président, un secrétaire d’État, et d’autres responsables. L’outil constitutionnel risque de perdre en crédibilité à force d’être convoqué pour chaque controverse, même légitime.
La guerre contre l’Iran et les pouvoirs de guerre présidentiels
L’accusation portant sur la conduite d’une guerre non autorisée contre l’Iran soulève une question constitutionnelle fondamentale que la rhétorique de « witch hunt » tend à occulter : qui décide d’entrer en guerre dans une démocratie ? L’article Ier de la Constitution américaine donne au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre. Le War Powers Resolution de 1973 impose des limites à l’engagement militaire présidentiel sans autorisation congressionnelle. La Chambre a voté en juin 2026 pour limiter les pouvoirs de guerre de Trump en Iran — une résolution que les républicains avaient systématiquement rejetée jusqu’alors.
C’est précisément ce genre de dérive — l’expansion unilatérale des pouvoirs présidentiels en matière de politique étrangère et militaire — que la critique de Gene Healy cible comme plus dangereuse que l’impeachment symbolique. Si le Congrès voulait véritablement protéger les institutions, il s’attaquerait aux pouvoirs de guerre non délimités, aux états d’urgence permanents, à la législation par décret exécutif. Des réformes moins spectaculaires que l’impeachment, mais bien plus durables.
La guerre en Iran sans autorisation congressionnelle est pour moi l’impachable qui mérite le plus d’attention — pas parce qu’elle est factuellement la plus grave (même si elle l’est potentiellement), mais parce qu’elle attaque directement le cœur de la séparation des pouvoirs. Et cette question-là disparaît dans le bruit médiatique généré par les autres controverses. C’est peut-être voulu.
Ce que dit la rhétorique de victimisation sur l'état du MAGA en 2026
Le MAGA comme identité tribale, pas comme idéologie politique
La persistance de la rhétorique de « witch hunt » révèle quelque chose d’important sur la nature profonde du mouvement MAGA en 2026. Il ne s’agit plus d’une plateforme idéologique — fiscalité, immigration, commerce — mais d’une identité tribale construite autour de la victimisation collective. Les partisans de Trump ne croient pas nécessairement que le deep state les persécute littéralement, mais ils adhèrent au sentiment que l’élite culturelle et institutionnelle les méprise. La « witch hunt » est la métaphore la plus efficace pour nommer ce sentiment.
Cette dynamique a des précédents dans l’histoire des démocraties en crise. La victimisation comme ciment identitaire d’un mouvement politique n’est pas une invention trumpienne — c’est un outil rhétorique classique des populismes autoritaires. Ce qui est nouveau, c’est son institutionnalisation : la Maison-Blanche elle-même, avec ses porte-paroles officiels, ses communiqués de presse, son site internet payé par les contribuables, devient le vecteur principal du narratif victimaire. La propagande n’est plus extérieure à l’État — elle est l’État.
La base électorale et le mythe de la persécution fondatrice
Pour comprendre pourquoi la rhétorique de « witch hunt » résiste à tous les démentis factuels, il faut comprendre qu’elle remplit une fonction quasi-religieuse pour la base MAGA. La persécution du leader est le récit fondateur qui cimente la communauté et lui donne un sens. Les faits qui contredisent ce récit ne l’affaiblissent pas — ils sont réinterprétés comme des preuves supplémentaires de la corruption du système. C’est la logique du conspirationnisme : chaque réfutation est une confirmation.
L’initiative d’expurgation des impeachments doit être lue dans cette clé : elle est destinée non pas à réécrire l’histoire pour les historiens, mais à renforcer la conviction des croyants. Si le Congrès vote pour « effacer » les impeachments, même symboliquement, la base MAGA y verra la confirmation que les impeachments étaient bien injustes. Et si le Congrès ne vote pas, ce refus deviendra une preuve supplémentaire que le système est corrompu. Dans les deux cas, Trump gagne le débat intérieur.
Ce qui me trouble le plus dans l’analyse du MAGA, c’est que cette rhétorique fonctionne sur des gens qui ne sont pas stupides. Des millions d’Américains intelligents, travaillants, souvent honnêtes, adhèrent à ce narratif. Ce n’est pas de la naïveté — c’est du désespoir politique habillé en colère. Et le désespoir politique, quand il n’est pas adressé, produit des monstres. Trump est le symptôme, pas la cause.
Les institutions américaines à l'horizon des midterms : entre résilience et fragilité
Les mécanismes de résistance institutionnelle qui tiennent
Malgré les attaques, certains mécanismes de résistance institutionnelle ont tenu en 2025-2026. Des juges fédéraux ont bloqué plusieurs mesures de l’administration. Des sénateurs républicains ont résisté à certaines initiatives trumpiennes — comme le fonds anti-weaponisation. Des inspecteurs généraux ont continué à exercer leur mission malgré les pressions. La presse indépendante — Maggie Haberman et Jonathan Swan en tête — continue de produire des reportages qui exposent la réalité derrière le narratif officiel. Ces résistances éparpillées ne sont pas spectaculaires, mais elles constituent le tissu vivant de la démocratie.
Le rapport de Freedom House 2026 documente certes une détérioration, mais aussi une capacité de résistance civique remarquable. La société civile américaine n’est pas passive. Les syndicats d’avocats, les universités, les organisations de défense des droits civiques — toutes ont été ciblées par l’administration, mais aucune n’a capitulé. Cette résilience est le véritable enjeu des midterms de novembre 2026 : qui contrôlera la Chambre déterminera si cette résistance peut s’organiser au niveau institutionnel ou si elle restera cantonée à la société civile.
L’enjeu de novembre 2026 : refonder ou aggraver ?
Les midterms de novembre 2026 s’annoncent comme un test majeur de la résilience institutionnelle américaine. Si les démocrates reprennent la Chambre, un troisième impeachment est probable — mais son utilité constitutionnelle resterait limitée sans une victoire sénatoriale massive. Si les républicains conservent la majorité, l’initiative d’expurgation des impeachments reprendra de l’élan, envoyant un signal extraordinairement négatif sur la capacité du système à se corriger lui-même.
Dans les deux scénarios, la rhétorique de « witch hunt » aura gagné quelque chose d’essentiel : elle aura normalisé l’idée que les procédures constitutionnelles sont des armes politiques, pas des mécanismes de gouvernance. Et cette normalisation — indépendamment du résultat électoral — est la victoire durable de Trump sur les institutions américaines. Elle survivra à son mandat, quelle qu’en soit l’issue.
Je finis cette analyse avec une certitude inconfortable : la plus grande victoire de Trump ne sera pas législative, pas diplomatique, pas même politique. Elle sera culturelle. Il aura réussi à convaincre une partie significative de l’Amérique — et, par ricochet, du monde — que les institutions démocratiques ne sont que des instruments de pouvoir habillés en principes. Et cette conviction-là, une fois plantée, est très difficile à déraciner. C’est pour ça qu’on se bat. C’est pour ça que ça compte.
Conclusion : l'inéluctable et le nécessaire
Ce que « witch hunt » révèle réellement
La rhétorique de « witch hunt » pratiquée par la Maison-Blanche face à chaque procédure d’impeachment n’est pas une défense juridique. C’est une stratégie de survie politique qui opère à plusieurs niveaux simultanément : elle neutralise le débat factuel, galvanise la base, punit la dissidence républicaine, et — plus fondamentalement — discrédite les institutions en les présentant comme des instruments partisans. Que ces institutions soient parfois imparfaites, que certaines enquêtes aient comporté des erreurs procédurales, ne valide pas cette disqualification globale. Les démocraties ont le droit — et le devoir — d’examiner l’exercice du pouvoir exécutif.
Trump est, dans cette analyse, à la fois le problème et le révélateur. Il n’a pas inventé la polarisation américaine — il l’a exploitée et amplifiée avec un génie politique indéniable. L’impeachment comme outil constitutionnel souffre d’un vice de conception qui n’est pas de son fait : le seuil des deux tiers au Sénat est trop élevé pour fonctionner dans un système bipartisan hyperpolariusé. C’est ce système-là qui doit être réformé. Mais cette réforme structurelle est précisément ce que la rhétorique de « witch hunt » empêche de discuter en dominant l’espace médiatique.
Ce que l’Occident doit retenir
L’Occident — Europe, Canada, Australie, Japon — observe ces péripéties américaines non pas comme un spectacle exotique, mais comme le stress-test d’un modèle que ses membres partagent et dont ils dépendent. Les institutions libérales ne sont pas des données immuables — elles sont des constructions fragiles qui requièrent un entretien actif, une défense consciente, et une volonté collective de résister aux déformations. La rhétorique de victimisation institutionnelle n’est pas une spécificité américaine : elle progresse en Hongrie, en Pologne, en Italie, dans d’autres démocraties fragilisées. Ce que Trump fait à Washington est le prototype d’un modèle qui s’exporte.
Défendre l’Occident, c’est défendre ses institutions — y compris, et peut-être surtout, quand l’un de ses dirigeants les attaque de l’intérieur. Ce n’est pas un acte d’ingérence, c’est un acte de solidarité civilisationnelle. L’inéluctable, ici, ce n’est pas l’impeachment lui-même — c’est la question de fond qu’il soulève : une démocratie peut-elle survivre à un dirigeant qui nie la légitimité de ses propres mécanismes de contrôle ? La réponse dépend de nous tous, pas seulement des Américains.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Reason Magazine — Peut-on « dés-impacher » un président ? Analyse constitutionnelle — 22 juin 2026
Sources secondaires
MindSite News — Un mois après : où en sont les procédures d’impeachment de Trump ? — 30 mai 2026
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