Carroll I et Carroll II — deux affaires distinctes
Il est crucial de distinguer les deux procédures, car la confusion entre elles est au cœur de nombreuses fausses affirmations. Carroll I est l’affaire née d’une plainte déposée en 2019, portant sur des déclarations diffamatoires que Trump aurait faites en 2019 alors qu’il était président. Cette affaire, jugée en dernier, a conduit au verdict de 83,3 millions de dollars rendu en janvier 2024. Carroll II est l’affaire déposée en 2022, grâce à une loi de l’État de New York ouvrant temporairement une fenêtre permettant aux victimes d’abus sexuels de poursuivre leurs agresseurs pour des faits anciens. Ce second procès a été jugé en premier, en mai 2023, aboutissant au verdict de 5 millions de dollars — celui que Trump conteste actuellement devant la Cour suprême.
La confusion courante consiste à croire que les 83 millions concernent le procès pour agression sexuelle. Non. Le verdict de 83 millions concerne exclusivement la diffamation répétée — les attaques publiques incessantes de Trump contre Carroll après qu’elle eut raconté les faits. L’agression sexuelle elle-même est au cœur du verdict de 5 millions, dans lequel le jury a conclu que Trump était responsable d’abus sexuels et de diffamation. Les jurés ont précisé, dans le premier procès, que les éléments de preuve ne soutenaient pas la conclusion de violences sexuelles au sens pénal strict, mais que les actes commis constituaient bien des abus sexuels au sens de la loi civile de New York.
Le calendrier des verdicts et des appels
En mai 2023 : verdict de 5 millions dans Carroll II. En janvier 2024 : verdict de 83,3 millions dans Carroll I. En décembre 2024 : le Deuxième Circuit confirme à l’unanimité le verdict de 5 millions. En juin 2025 : le Deuxième Circuit refuse en banc de reconsidérer le verdict de 5 millions. En septembre 2025 : le Deuxième Circuit confirme à l’unanimité le verdict de 83,3 millions, dans une décision de 70 pages qualifiant les dommages de «raisonnables au regard des faits extraordinaires et odieux». En novembre 2025 : Trump dépose son appel devant la Cour suprême contre le verdict de 5 millions. En avril 2026 : le Deuxième Circuit refuse de reconsidérer en banc le verdict de 83,3 millions. En juin 2026 : les avocats de Trump annoncent un second appel imminent devant la Cour suprême.
Au total, trois panels de juges fédéraux, tous unanimes, ont confirmé les deux verdicts. Aucune juridiction d’appel n’a renversé quoi que ce soit. La Cour suprême, elle, n’a toujours pas décidé si elle allait seulement accepter d’entendre l’affaire.
La chronologie parle d’elle-même et il n’y a pas grand-chose à ajouter, sinon ceci : quand on dit que les institutions américaines «fonctionnent encore», on oublie de préciser que fonctionner lentement — infiniment lentement, et précisément là où le président en exercice est accusé — peut être une autre forme de dysfonction.
Les 15 reprogrammations — mythe ou réalité ?
Un record qui mérite d’être contextualisé
Le chiffre de 15 reprogrammations est réel. Il est confirmé par les données du docket officiel de la Cour suprême (dossier n° 25-573), par l’analyse de CNN publiée le 22 juin 2026, et par SCOTUSblog. La Cour suprême «replanifie» une affaire quand elle retire une requête d’une conférence prévue pour l’examiner lors d’une conférence ultérieure. Ce n’est pas un mécanisme de rejet — c’est une procrastination institutionnalisée. Selon CNN, seule une autre affaire de ce terme a été replanifiée aussi souvent : une affaire impliquant un policier de l’Ohio qui avait abattu un suspect en fuite. L’an dernier, une affaire concernant la compétence fédérale pour juger des crimes sur les terres amérindiennes avait été replanifiée 17 fois avant d’être finalement rejetée.
La question que cette fréquence soulève est double. D’abord, pourquoi ? La Cour ne s’explique jamais sur la gestion de ses requêtes en instance, et le dossier Carroll ne fait pas exception. Les experts constitutionnels, dont Steve Vladeck de la Georgetown Law School et analyste juridique pour CNN, ont formulé plusieurs hypothèses : un ou plusieurs juges pourraient être en train de rédiger une opinion dissidente sur le refus d’entendre l’affaire ; la Cour pourrait attendre la déposition du second recours de Trump pour les examiner ensemble ; ou encore, certains juges pourraient simplement ne pas vouloir toucher à une affaire politiquement explosive en pleine présidence Trump. Aucune de ces hypothèses n’est confirmée. Ce qui est confirmé, c’est le silence.
Ce que dit le docket officiel
Le docket de la Cour suprême pour le dossier 25-573 montre clairement la séquence des «Rescheduled» — le terme officiel — qui s’accumulent depuis fin janvier 2026, date à laquelle tous les mémoires écrits avaient été déposés. La dernière entrée avant la date de cet article indique une nouvelle reprogrammation le 2 juin 2026, suivie d’une autre le 8 juin 2026. La lettre du 2 juin des avocats de Trump a été enregistrée le 11 juin 2026. Le lundi précédant la publication de l’article CNN du 22 juin, la Cour avait de nouveau inscrit l’affaire à l’ordre du jour du jeudi suivant.
En résumé : le chiffre de 15 reprogrammations est exact. Il ne s’agit pas d’un chiffre gonflé ou approximatif. Ce qui est sujet à interprétation, c’est la signification de ce chiffre. Est-ce un signe que la Cour hésite à rejeter l’appel ? Ou un signe qu’elle hésite à l’accepter ? Ou simplement qu’elle attend d’avoir les deux dossiers Carroll sur la table avant de statuer ? Toutes ces lectures sont plausibles. Aucune n’est vérifiée.
Quinze fois. Dans un pays qui se présente comme le modèle de l’État de droit, quinze reports successifs sans explication sur une affaire où un citoyen a gagné deux fois face au président en exercice — ça ne ressemble pas à de la prudence judiciaire. Ça ressemble à de la lâcheté institutionnelle habillée en procédure.
Le verdict de 83 millions — décomposition factuelle
Ce que le jury a réellement décidé en janvier 2024
Le 26 janvier 2024, après trois heures de délibération, le jury du procès Carroll I a rendu un verdict chiffré avec une précision chirurgicale. Les 7,3 millions de dollars compensatoires couvraient les pertes documentées de Carroll : la chronique télévisée perdue après 26 ans de carrière, les apparitions médiatiques annulées, la destruction professionnelle consécutive aux attaques répétées de Trump. Les 11 millions de dollars couvraient l’atteinte à la réputation. Les 65 millions de dollars de dommages punitifs sanctionnaient spécifiquement la durée, l’intensité et la préméditation des attaques publiques de Trump contre Carroll — des attaques qui, selon le Deuxième Circuit dans sa décision de septembre 2025, s’étaient intensifiées à l’approche du procès, Trump ayant même déclaré deux jours après le début du procès qu’il continuerait à diffamer Carroll «mille fois».
Trump a également témoigné lors de ce second procès — brièvement, mais il était présent. Le jury l’a regardé. L’a entendu. Et lui a infligé la pénalité maximale que le droit civil américain permet dans ce contexte. Le Deuxième Circuit, dans sa décision unanime de septembre 2025, a qualifié ces dommages de «raisonnables» et a rejeté l’argument de Trump selon lequel les 65 millions punitifs étaient excessifs, notant que le niveau de «répréhensibilité» des actes de Trump était potentiellement sans précédent dans la jurisprudence fédérale civile.
L’immunité présidentielle — l’argument rejeté
L’un des arguments centraux de Trump dans ses appels est que ses déclarations diffamatoires ont été faites alors qu’il était président en exercice, et devraient donc bénéficier d’une immunité présidentielle. La Cour suprême avait, en 2024, étendu considérablement le champ de cette immunité dans une décision sur les actes officiels. Trump espérait que cette décision lui servirait de bouclier dans l’affaire Carroll. Le Deuxième Circuit l’a fermement rejeté, estimant que les attaques contre Carroll ne constituaient pas des actes officiels de la présidence mais des déclarations personnelles d’un homme en conflit avec une femme qui l’accusait. La Cour d’appel a également noté que Trump avait renoncé à certains de ses arguments d’immunité par défaut de procédure.
Un second argument de Trump portait sur la loi Westfall, qui permettrait au gouvernement fédéral de se substituer à Trump comme défendeur dans l’affaire Carroll I, rendant le cas théoriquement irrecevable puisque le gouvernement fédéral ne peut pas être poursuivi pour diffamation. Le Deuxième Circuit a rejeté cet argument aussi, notant que Trump avait soulevé cette demande quinze mois après le jugement — bien trop tard dans la procédure. C’est précisément cet argument que Trump entend porter devant la Cour suprême dans son second appel annoncé le 2 juin.
L’immunité présidentielle comme bouclier contre une accusation d’agression dans une cabine d’essayage dans les années 1990 — il faut oser. Je comprends la stratégie juridique : tester les limites de la doctrine, trouver la faille, rallonger l’horloge. Mais quand on voit l’argument appliqué à des faits aussi personnels, aussi éloignés de toute fonction présidentielle, on mesure à quel point cette doctrine d’immunité peut devenir une arme de destruction massive pour n’importe quel exécutif mal intentionné.
Le premier verdict — 5 millions pour abus sexuels et diffamation
Mai 2023 : le premier jury tranche
En mai 2023, un jury de Manhattan a conclu que Trump était responsable d’abus sexuels sur Carroll et l’avait diffamée via un post Truth Social publié en octobre 2022 dans lequel il avait qualifié ses allégations de «complete con job» et de «Hoax». Les jurés ont accordé à Carroll 5 millions de dollars en dommages-intérêts compensatoires et punitifs. Ce premier verdict répondait à une poursuite déposée en 2022, après que l’État de New York avait ouvert une fenêtre législative temporaire permettant aux victimes d’abus sexuels de poursuivre pour des faits prescrits.
Il est important de noter ce que ce jury a précisément décidé et ce qu’il n’a pas décidé. Les jurés ont conclu que Carroll avait prouvé des abus sexuels — une catégorie qui, au sens de la loi civile de New York, inclut des actes comme des attouchements non consentis, des baisers forcés, ou des pénétrations digitales. Les jurés ont précisé que les preuves ne suffisaient pas à conclure à une agression sexuelle avec pénétration vaginale au sens strict. Mais ils ont jugé que les actes commis constituaient bien des abus sexuels, et que Trump l’avait ensuite diffamée en niant la réalité de ces actes. C’est l’appel de ce verdict qui est actuellement pendant devant la Cour suprême depuis novembre 2025.
Les arguments de Trump — et leur traitement en appel
Trump a contesté la validité des preuves admises lors du premier procès. Ses avocats ont soutenu que le juge Lewis Kaplan — nommé par le démocrate Bill Clinton — avait eu tort d’autoriser le jury à entendre les témoignages de deux autres femmes accusant Trump de comportements similaires, et d’accorder la diffusion de l’enregistrement «Access Hollywood» de 2005, dans lequel on entend Trump dire qu’il peut «embrasser des femmes» et «les attraper par [les parties intimes]» sans leur permission parce qu’il est une célébrité. Le Deuxième Circuit a confirmé ces décisions probatoires, citant les règles fédérales 413 et 415, qui autorisent ce type de preuves dans les affaires impliquant des agressions sexuelles.
Le tribunal d’appel a en outre établi que même si ces preuves avaient été admises à tort — ce qu’il ne reconnaissait pas — leur impact sur le verdict aurait été nul, compte tenu de la «solidité globale du dossier Carroll». Une formulation qui en dit long sur la conviction des juges. Les trois membres du panel du Deuxième Circuit qui a confirmé ce verdict en décembre 2024 avaient tous été nommés par des présidents démocrates : la juge Maria Araújo Kahn, la juge Sarah A. L. Merriam, et le juge Denny Chin. Trump s’en est servi pour tenter une audition en banc — devant l’ensemble des juges du circuit, y compris ceux nommés par des présidents républicains. Cette demande a été rejetée par une majorité de douze juges en juin 2025.
On me demande parfois si je pense que Trump est coupable. Je réponds toujours la même chose : ce n’est pas mon rôle de le décider — c’est le rôle du jury. Et deux jurys l’ont décidé. Deux fois. Ce que je peux dire en tant que chroniqueur, c’est que l’acharnement procédural de Trump, l’implication du Département de justice dans sa défense personnelle, et le silence de la Cour suprême forment un tableau institutionnel qui devrait inquiéter tout démocrate — et tout républicain honnête.
L'appel déposé en novembre 2025 — faits vérifiés
Le dépôt du 10 novembre 2025
L’appel que Trump a déposé devant la Cour suprême concerne le verdict de 5 millions de dollars (Carroll II). Il a été déposé le 10 novembre 2025, après que Trump avait obtenu une extension de délai de deux mois en août 2025 — une extension accordée par la juge Sonia Sotomayor, qui supervise les affaires urgentes du Deuxième Circuit. La requête a été formellement inscrite au docket de la Cour suprême sous le numéro 25-573, avec la date d’enregistrement du 13 novembre 2025.
Dans cette requête, l’équipe juridique de Trump a affirmé qu’il était «profondément préjudiciable à l’intégrité de notre République» pour Trump, en pleine présidence historique, de devoir combattre des allégations anciennes et selon eux sans fondement. Ils ont également déclaré que «ce mauvais traitement d’un président ne peut être toléré». Carroll, de son côté, a demandé à la Cour de rejeter la requête, arguant que même si Trump obtenait gain de cause sur les questions probatoires, cela ne changerait pas le résultat final au vu de la «solidité de son dossier».
Le traitement de la requête — une anomalie statistique
Tous les mémoires écrits avaient été déposés devant la Cour suprême à la fin janvier 2026. C’est à ce moment que les reports ont commencé. La conférence du 20 février 2026 devait examiner la requête — mais la veille, sans explication, le dossier a été retiré. Il a ensuite été reprogrammé pour la conférence du 27 février, puis retiré encore. Et ainsi de suite, quinze fois. Selon les données compilées par CNN, seule une autre affaire ce terme a atteint une telle fréquence. Normalement, la Cour décide d’accepter ou de rejeter une requête après une ou deux conférences. Ici, sept mois après le dépôt, aucune décision n’a été rendue.
La Cour suprême, conformément à ses pratiques habituelles sous le président John Roberts, n’a fourni aucune explication. Un porte-parole de la Cour n’a pas répondu aux demandes de commentaires de CNN. C’est légalement normal — la Cour n’est jamais obligée de s’expliquer sur le traitement de ses requêtes en attente. Mais le contexte politique rend ce silence particulièrement lourd : la Cour, dont la majorité a été nommée par Trump lui-même, est saisie d’un appel du président en exercice contre une femme qui l’accuse d’abus sexuels.
Je peux comprendre que la Cour suprême se retrouve dans une position inconfortable. Accepter l’affaire, c’est s’engager dans un bourbier politique. La rejeter, c’est confirmer définitivement les verdicts contre Trump, ce qui sera présenté comme une trahison par la droite américaine. Alors elle attend. Elle reprogramme. Quinze fois. Dans un système constitutionnel où les juges fédéraux ont un mandat à vie précisément pour être protégés de ce genre de calcul, ce comportement me paraît indigne.
La lettre du 2 juin 2026 — ce qu'elle dit vraiment
Un document inhabituel dans la procédure suprême
Le 2 juin 2026, les avocats de Trump ont envoyé une lettre à la Cour suprême que la plupart des experts constitutionnels ont qualifiée d’inhabituelle. Cette lettre, enregistrée au docket le 11 juin 2026, informait la Cour que l’équipe Trump avait l’intention de déposer un second recours — cette fois contre le verdict de 83,3 millions de dollars (Carroll I) — «dans le mois suivant». Les avocats suggéraient également que «la Cour pourrait souhaiter examiner les requêtes ensemble», sous-entendant que la Cour devrait attendre la seconde requête avant de statuer sur la première.
Cette stratégie a une logique procédurale : si la Cour accepte les deux appels et les consolide, elle peut les traiter simultanément à l’automne 2026. Si elle n’accepte qu’un seul des deux, elle risque de créer une incohérence dans sa jurisprudence. Mais pour les observateurs extérieurs, cette lettre a aussi une autre lecture : elle offre à la Cour une nouvelle raison de reprogrammer encore et encore, jusqu’à ce que le second recours soit formellement déposé, puis jusqu’à ce qu’il soit entièrement mis en état d’être jugé.
Impact sur le calendrier — l’automne comme horizon minimum
Selon les procédures habituelles de la Cour suprême, l’arrivée d’un second recours lié au même dossier va quasi-mécaniquement repousser toute décision sur le premier jusqu’à ce que le second soit à son tour entièrement instruit. Cette instruction prend en général plusieurs mois. Cela signifie que la Cour suprême ne rendra probablement pas de décision sur les deux appels Carroll avant l’automne 2026 au plus tôt, et potentiellement avant l’hiver 2026-2027.
Pendant ce temps, Carroll ne voit toujours pas un centime. Le 12 mai 2026, le Deuxième Circuit avait accepté de suspendre l’exécution du jugement de 83,3 millions pendant la durée des procédures devant la Cour suprême — à la condition que Trump augmente son cautionnement de 7,46 millions de dollars pour couvrir les intérêts qui s’accumulent. Carroll n’avait pas fait opposition à cette demande sous cette condition. Ce cautionnement porte le total garanti à plus de 91 millions de dollars, selon un porte-parole de son avocate Roberta Kaplan.
Une lettre qui, subtilement, dit à neuf juges fédéraux : «Attendez-nous, on arrive.» Et la Cour attend. Je ne prétends pas savoir ce qui se passe dans les couloirs de la Cour suprême. Mais je note que cette danse procédurale profite toujours au même camp — celui de l’homme qui doit de l’argent.
Le Département de justice contre Carroll — une arme de rétorsion
L’enquête pour parjure — les faits bruts
Fin mai 2026, CNN et le New York Times ont rapporté que le Département de justice avait ouvert une enquête criminelle contre E. Jean Carroll, axée sur un éventuel parjure commis lors de ses dépositions civiles. L’enquête serait conduite par le bureau du procureur fédéral du District nord de l’Illinois, à Chicago, sous la direction d’Andrew Boutros. Le procureur général par intérim Todd Blanche — qui était l’avocat personnel de Trump avant d’être nommé à ce poste — s’est récusé de l’affaire.
L’objet précis de l’enquête : lors d’une déposition en 2022, Carroll avait déclaré qu’elle ne recevait aucun financement extérieur pour ses poursuites judiciaires. Or, deux semaines avant l’ouverture du premier procès, ses avocats avaient informé le juge et l’équipe Trump qu’une organisation à but non lucratif liée au milliardaire Reid Hoffman, co-fondateur de LinkedIn et grand donateur démocrate, avait contribué à ses frais juridiques. Le juge Kaplan avait à l’époque estimé qu’il n’y avait pas lieu de douter de la crédibilité de Carroll, notant qu’elle avait tout simplement oublié ce financement limité reçu en septembre 2020. En 2024, le Deuxième Circuit avait confirmé cette lecture : Carroll «n’était tout simplement pas impliquée» dans la question du financement de ses frais de procédure.
Une enquête déjà rejetée par les tribunaux civils
L’argument que le Département de justice utilise comme base de son enquête criminelle est donc précisément l’argument que le Deuxième Circuit a écarté lors de l’appel du premier verdict. Un tribunal fédéral d’appel a déjà examiné cette question et conclu que Carroll n’avait pas menti. Ouvrir une enquête criminelle sur la même base factuelle ressemble moins à une recherche de vérité qu’à une campagne de harcèlement judiciaire — c’est en tout cas la lecture de nombreux experts en droit constitutionnel, dont ceux cités par The Independent et The Guardian en mai et juin 2026.
Il est aussi notable qu’après les premières révélations de CNN, le procureur Boutros a émis une déclaration publique affirmant que son bureau «n’avait pas ouvert — et n’avait jamais ouvert — d’enquête criminelle contre E. Jean Carroll». Une dénégation qui a semé la confusion sur l’état réel de l’enquête. Des sources anonymes au sein du Département de justice ont toutefois maintenu que l’enquête existait bel et bien. Le Washington Times du 9 juin 2026 confirmait que le bureau de Boutros examinait la question du paiement des honoraires par Hoffman.
Utiliser les ressources de l’État fédéral pour enquêter criminellement sur la femme qui a gagné deux procès civils contre vous — pendant que vous êtes président —, c’est exactement le genre de chose que Trump reprochait à Obama et à Clinton de faire contre lui. La différence, c’est qu’il le fait vraiment. Et pour l’instant, il n’y a aucun contre-pouvoir suffisamment courageux pour le dire à voix haute.
Démêler le vrai du faux — les affirmations courantes vérifiées
«Les 83 millions, c’est pour une agression» — FAUX
C’est l’une des confusions les plus répandues. Les 83,3 millions de dollars ne sont pas liés aux allégations d’agression physique. Ils sanctionnent exclusivement la campagne de diffamation que Trump a menée pendant des années contre Carroll — ses posts sur les réseaux sociaux, ses déclarations publiques, ses insultes répétées — après qu’elle eut raconté les faits dans ses mémoires en 2019. Le jury de janvier 2024 a répondu à la question suivante : à combien s’élève le préjudice causé à Carroll par les mensonges publics répétés de Trump ? Réponse : 83,3 millions.
C’est le verdict de 5 millions qui concerne directement les abus sexuels — mais même là, il inclut aussi un volet diffamation, car Trump avait diffamé Carroll via un post Truth Social de 2022 après la publication de ses mémoires. Les deux verdicts sont donc imbriqués entre diffamation et comportement sexuel, mais la répartition des montants est claire : le verdict massif de 83 millions est celui de la diffamation chronique et délibérée, pas celui de l’agression physique.
«Carroll n’a jamais prouvé qu’il y avait eu une agression» — PARTIELLEMENT TROMPEUR
La déclaration selon laquelle «rien n’a été prouvé» est techniquement inexacte au regard du droit civil américain. Deux jurys distincts ont conclu, selon la norme civile de la prépondérance des preuves, que Trump avait commis des abus sexuels sur Carroll. Cette norme est différente de la norme pénale «au-delà de tout doute raisonnable» — mais elle n’est pas une norme faible. Elle signifie que les jurés ont estimé qu’il était plus probable que non que les faits allégués avaient eu lieu.
Il est vrai que le premier jury a précisé que les preuves ne suffisaient pas à conclure à l’infraction la plus grave au sens strict du terme — en anglais, «rape» implique une pénétration vaginale par le pénis selon la définition new-yorkaise en vigueur à l’époque. Mais les jurés ont conclu que Trump avait commis des abus sexuels, qui incluent des pénétrations digitales non consenties. Le Deuxième Circuit, dans la décision de septembre 2025 sur le verdict de 83 millions, a d’ailleurs relevé que le jury de janvier 2024 avait également trouvé que Trump avait commis des «abus sexuels et des attouchements forcés» comme bases de la responsabilité civile.
Je dois être honnête sur ce point : le droit civil et le droit pénal sont deux univers distincts, et je ne mélange pas les deux. Ce que je dis, c’est que deux jurys indépendants ont fait leur travail. Ils ont entendu les preuves, les témoins, les contre-interrogatoires. Et ils ont décidé. Je n’ai aucune raison de croire que ces douze Américains tirés au sort ont menti dans leur verdict.
L'argument de l'immunité — ce que Trump réclame réellement
L’immunité présidentielle comme stratégie d’échappement
Dans ses différents appels, Trump a articulé deux théories d’immunité. La première — l’immunité pour actes officiels — s’applique à ses déclarations de 2019 faites depuis la Maison-Blanche, qui sont l’objet de Carroll I (le verdict de 83 millions). La Cour suprême avait, en juillet 2024, considérablement élargi la protection présidentielle pour les actes officiels dans une affaire non liée à Carroll. Trump tente d’en bénéficier. Mais le Deuxième Circuit a tranché : nier avoir agressé sexuellement une femme dans une déclaration publique n’est pas un acte officiel de la présidence. C’est un acte personnel.
La seconde théorie — la loi Westfall — permettrait à la Cour de substituer le gouvernement fédéral à Trump comme défendeur dans Carroll I. Si le gouvernement était le défendeur, l’affaire serait automatiquement irrecevable car le gouvernement américain est immunisé contre les poursuites pour diffamation. C’est le mécanisme que Trump espère voir valider par la Cour suprême dans son second recours annoncé le 2 juin. Le Deuxième Circuit a rejeté cet argument au motif que Trump l’avait soulevé quinze mois après le jugement, soit beaucoup trop tard dans la procédure.
Pourquoi la Cour suprême pourrait accepter d’entendre l’affaire
Les questions soulevées par Trump ne sont pas toutes sans substance juridique. La question de savoir si et comment la doctrine d’immunité présidentielle s’applique à des déclarations faites depuis la Maison-Blanche sur des sujets personnels est une question constitutionnelle non résolue. De même, l’application de la loi Westfall dans ce contexte est une question que la Cour suprême n’a jamais directement tranchée. Quatre juges sur neuf suffisent pour accorder une audition. Il n’est donc pas improbable que la Cour accepte l’affaire — ce qui ne signifie pas que Trump gagnera, mais cela signifie que le feuilleton juridique continuera.
L’expert constitutionnel Steve Vladeck, dans ses commentaires pour CNN, a souligné que le comportement de la Cour — reprogrammer indéfiniment plutôt que rejeter directement — suggère qu’au moins certains juges s’intéressent aux questions soulevées par Trump. Un rejet simple et immédiat aurait pu intervenir dès février 2026. Le fait que cela ne s’est pas produit, après 15 reprogrammations, est lui-même un signal — bien qu’ambigu.
Je veux être honnête ici aussi : Trump a le droit de plaider l’immunité. C’est une question constitutionnelle légitime dans un État de droit. Ce que je trouve problématique, ce n’est pas qu’il soulève ces arguments — c’est qu’il utilise simultanément les ressources de l’État pour harceler la plaignante, retarder le paiement à l’infini, et retourner la puissance judiciaire contre celle qui a gagné. Ce n’est plus de la stratégie légale. C’est de la domination.
Carroll n'a toujours pas été payée — état des lieux
Les cautions et les intérêts qui s’accumulent
Trump a déposé une caution pour pouvoir faire appel des deux verdicts sans avoir à payer immédiatement. Pour le verdict de 83,3 millions, il avait constitué une caution couvrant ce montant plus 10 % — soit environ 91 millions de dollars au moment de la décision d’appel. En mai 2026, le Deuxième Circuit a accepté de suspendre l’exécution du jugement pendant les procédures devant la Cour suprême, à la condition que Trump augmente sa caution de 7,46 millions pour couvrir les intérêts supplémentaires qui s’accumuleront pendant la période d’appel suprême — estimée jusqu’en octobre 2027.
Carroll n’avait pas fait opposition à cette suspension, sous cette condition financière. Son avocate Roberta Kaplan a confirmé que cette disposition protégeait financièrement Carroll pendant l’attente. Mais «protégée» ne signifie pas «payée» : l’argent est dans une caution, dans les mains d’un tiers ou du système judiciaire, pas dans celles de Carroll. Et pendant ce temps, les intérêts sur un total de 88,3 millions de dollars s’accumulent. Trump doit désormais à Carroll, avec intérêts, plus de 100 millions de dollars.
Les scénarios possibles
Si la Cour suprême refuse d’entendre les appels, les verdicts deviennent définitifs et Trump devra payer. Si la Cour accepte un ou les deux appels, le feuilleton continue au moins jusqu’au terme du mandat actuel de Trump en janvier 2029. Si la Cour accepte les appels et tranche en faveur de Trump sur l’immunité ou la loi Westfall, les verdicts pourraient être annulés ou renvoyés pour un nouveau procès. Ce dernier scénario est le moins probable selon la majorité des experts, mais il n’est pas à exclure pour ce qui concerne les questions procédurales comme la loi Westfall.
Dans tous les cas de figure, Carroll — qui a aujourd’hui 82 ans — devra peut-être attendre des années supplémentaires avant que l’issue finale soit connue. Et l’enquête du Département de justice, quelle que soit sa réalité exacte, ajoute une couche d’incertitude et de stress supplémentaire à la situation d’une femme qui a pourtant gagné chacune des batailles judiciaires qu’elle a menées.
82 ans. Deux victoires devant jury. Zéro dollar reçu. Et maintenant une enquête criminelle dans son dos. Si ce n’est pas la définition de la justice à deux vitesses, je ne sais pas ce que c’est. Et je dis ça en tant qu’observateur de l’Occident, qui prétend incarner un modèle pour le reste du monde. On devrait avoir honte.
L'arsenal institutionnel mobilisé par Trump
Le Département de justice — recusation de Blanche
L’implication du Département de justice dans la défense de Trump dans l’affaire Carroll est multidimensionnelle. D’un côté, le DOJ est intervenu dans les procédures d’appel pour soutenir la position de Trump sur la loi Westfall — c’est-à-dire pour plaider que le gouvernement fédéral devrait se substituer à Trump comme défendeur. C’est une position officielle de l’administration Trump, défendue par des procureurs gouvernementaux dans des mémoires déposés devant les tribunaux fédéraux.
De l’autre côté, le DOJ a ouvert — ou serait en train d’ouvrir — une enquête criminelle contre Carroll elle-même. Le procureur général par intérim Todd Blanche, ancien avocat personnel de Trump dans plusieurs affaires, s’est récusé de l’enquête Carroll à cause de ce conflit d’intérêts évident. Mais l’enquête a néanmoins été dirigée vers le bureau de Chicago. L’Independent cite plusieurs experts qui estiment que cette enquête est conçue pour «entraver les victoires de Carroll» et «réduire au silence les autres» victimes potentielles qui pourraient envisager de poursuivre des personnalités puissantes.
La loi Westfall — un mécanisme offensif
La loi Westfall est normalement un mécanisme protégeant les fonctionnaires fédéraux contre les poursuites personnelles pour des actes commis dans l’exercice de leurs fonctions. Son application dans l’affaire Carroll représente une extension considérable de son champ d’application : Trump essaie de l’utiliser pour s’immuniser contre des actes personnels commis pendant qu’il était président. Le Deuxième Circuit l’a rejeté, mais l’annonce d’un second appel signifie que cette question va être portée devant la Cour suprême.
Si la Cour suprême acceptait cette théorie, les implications seraient considérables pour tout futur président : il deviendrait quasi-impossible pour un simple citoyen de poursuivre personnellement un président en exercice pour des actes personnels commis pendant sa présidence, même des années après. C’est un enjeu constitutionnel qui dépasse largement le cas de Trump et de Carroll — ce qui est l’une des raisons pour lesquelles la Cour suprême pourrait décider d’accepter l’affaire.
La loi Westfall transformée en bouclier pour un président qui se défend d’accusations personnelles — je ne suis pas constitutionnaliste, mais je vois le danger. Si cette théorie prospère, on a donné à chaque président américain une immunité quasi-totale pour ses actes personnels, pour peu qu’il ait pris soin de les accomplir depuis le Bureau ovale. Ce n’est pas l’Amérique des Pères fondateurs. C’est quelque chose d’autre.
Le contexte — pourquoi cette affaire dépasse Trump et Carroll
Un test pour les institutions américaines
L’affaire Carroll est devenue, malgré elle, un test de résistance pour les institutions américaines. La question posée n’est pas seulement «Trump a-t-il abusé de Carroll ?» — deux jurys ont répondu. La question est : les institutions sont-elles capables de faire appliquer un verdict civil contre le président des États-Unis ? Et si la réponse est non, quelle en est la conséquence pour l’État de droit ?
Dans l’Occident que je défends, l’État de droit est un pilier, pas une option. Un président peut contester des verdicts par les voies légales — c’est son droit. Mais utiliser simultanément les ressources de l’État pour bloquer le paiement, enquêter criminellement la plaignante, et retarder la procédure suprême de façon indéfinie — c’est une autre chose. C’est un test que les institutions américaines sont en train de rater, non pas spectaculairement, mais silencieusement, procéduralement, conférence après conférence.
Un modèle pour les régimes autoritaires
La stratégie Trump dans l’affaire Carroll — utiliser tous les leviers disponibles pour retarder, entraver, retourner la justice contre la plaignante — est précisément le manuel opératoire que les régimes autoritaires appliquent depuis toujours. Vladimir Poutine l’a fait en Russie. Xi Jinping le fait en Chine. Des dirigeants d’Iran et de Corée du Nord l’ont institutionnalisé. Ce qui est différent, c’est quand ce manuel est appliqué aux États-Unis, dans le cadre formel d’un système judiciaire indépendant qui est censé y résister. La différence entre une démocratie et un régime autoritaire, ce n’est pas l’absence de tentatives de manipulation du droit — c’est la capacité des institutions à y résister. Actuellement, cette résistance chancelle.
Je termine cette section en admettant une vulnérabilité : je ne sais pas comment tout cela va finir. Je ne sais pas si la Cour suprême va trouver le courage de rejeter les appels, ou si elle va s’engouffrer dans la doctrine de l’immunité pour éviter d’avoir à trancher. Ce que je sais, c’est que le monde entier regarde. Et que ce que les États-Unis font de cette affaire dira quelque chose d’important sur ce qu’il reste de leur modèle démocratique.
Conclusion : 83 millions, un verdict qui attend son exécution
Les faits, rien que les faits
Récapitulons les faits vérifiés. E. Jean Carroll a gagné deux procès contre Donald Trump devant des jurys fédéraux. Le premier, en mai 2023, lui a accordé 5 millions de dollars pour abus sexuels et diffamation. Le second, en janvier 2024, lui a accordé 83,3 millions de dollars pour diffamation chronique. Trois panels de juges fédéraux ont confirmé ces verdicts. L’appel de Trump devant la Cour suprême, déposé en novembre 2025, concerne le verdict de 5 millions. Il a été reprogrammé 15 fois. La Cour n’a fourni aucune explication. Une lettre des avocats de Trump du 2 juin 2026 annonce un second appel contre le verdict de 83 millions. Carroll n’a pas encore perçu un seul dollar. Le DOJ enquête sur elle pour parjure présumé. Trump lui doit, avec intérêts, plus de 100 millions de dollars.
Ce sont les faits. Pas plus, pas moins. Chacun est corroboré par des sources primaires : le docket officiel de la Cour suprême, les décisions publiées du Deuxième Circuit, les articles de CNN, AP News, The Guardian, et SCOTUSblog. Aucun n’est inventé.
Ce que cela dit de l’état de la démocratie américaine
L’Occident a besoin d’une Amérique forte, cohérente, et respectueuse de ses propres règles. Trump est — comme je l’ai toujours dit — un mal nécessaire sur certains fronts : sa fermeté face à la Chine, à l’Iran, à la Russie, face aux nations qui défient l’ordre international fondé sur le droit, peut servir des intérêts occidentaux légitimes. Mais quand ce même Trump retourne les institutions de l’État contre une femme de 82 ans qui a eu le courage de raconter ce qu’il lui a fait — et que les institutions laissent faire —, ce n’est plus un mal nécessaire. C’est un mal tout court. La démocratie américaine ne survivra pas à l’idée que le président est au-dessus des verdicts civils. Cette idée doit être combattue, nommée, et refusée. C’est le rôle d’un chroniqueur libre.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Cour suprême des États-Unis — Docket officiel n° 25-573, Trump v. Carroll — consulté juin 2026
Sources secondaires
Wikipedia — «E. Jean Carroll v. Donald J. Trump» — mis à jour juin 2026
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