La façade diplomatique de la neutralité bienveillante
Depuis le 24 février 2022, la Chine maintient une posture officielle de neutralité dans le conflit russo-ukrainien. Les porte-paroles du ministère des Affaires étrangères — de Lin Jian à Guo Jiakun — récitent invariablement le même catéchisme : Pékin respecte le droit international, s’oppose aux sanctions unilatérales non autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et estime que les échanges commerciaux entre la Chine et la Russie sont «légitimes et légaux». Cette dernière formule — utilisée par le porte-parole Guo Jiakun en août 2025 en réponse aux menaces américaines — est révélatrice d’une stratégie parfaitement rodée : revendiquer la légalité formelle tout en organisant le contournement pratique des restrictions occidentales.
En face de cette posture officielle, les faits sont accablants. L’envoyé spécial de l’UE pour les sanctions, David O’Sullivan, l’a dit sans ambages à Euronews le 3 juin 2026 : «La Chine reste un très gros problème» pour l’efficacité des restrictions occidentales. Aucun signe d’atténuation. Des dizaines d’entreprises chinoises ont été désignées dans les paquets successifs. Et pourtant, le flux de composants dual-use, de services financiers et d’hydrocarbures achetés à prix réduit continue de nourrir la machine de guerre russe.
Les banques : dernier maillon de la chaîne du financement de guerre
La sanction de banques constitue un saut qualitatif décisif. Sanctionner une entreprise qui fabrique des drones, c’est couper un approvisionnement spécifique. Sanctionner une banque, c’est attaquer le système circulatoire même de la relation économique entre deux pays. C’est contraindre des acteurs financiers chinois à choisir entre leurs relations avec le marché européen — et mondial, tant que le dollar reste roi — et leurs services à des entités russes frappées par des restrictions.
Le précédent existe déjà. En août 2025, l’UE avait sanctionné deux petites banques régionales chinoises pour fourniture de «services de crypto-actifs» à la Russie — une première historique. La réponse de Pékin avait été mécanique et prévisible : le ministère du Commerce annonçait des sanctions de rétorsion contre deux banques lituaniennes, UAB Urbo Bankas et AB Mano Bankas. Ce jeu de représailles révèle moins la force de Pékin que son inconfort profond face à une pression qui commence à mordre.
Ce qui me frappe dans cette mécanique, c’est l’asymétrie totale des enjeux. Quand Pékin sanctionne deux banques lituaniennes en représailles, personne ne tremble à Bruxelles. Mais quand Bruxelles désigne une banque chinoise, des directeurs de conformité dans des établissements de Shanghaï ou de Pékin commencent à transpirer. C’est là que réside le levier réel — et Bruxelles commence enfin à l’utiliser.
L'escalade méthodique : vingt et un paquets en quatre ans
De la réaction rapide à la stratégie d’étranglement
Il faut replacer ce mouvement sur les banques chinoises dans sa trajectoire historique. En février 2022, les premières sanctions européennes visaient les grandes banques russes, les oligarques et les secteurs technologiques directement liés à la défense. C’était de la chirurgie ciblée. Vingt et un paquets plus tard, la logique a fondamentalement évolué : il s’agit désormais d’asphyxier méthodiquement l’économie de guerre de Poutine en colmatant chaque brèche que Moscou a tenté d’exploiter.
La flotte fantôme — ces centaines de navires que la Russie utilise pour exporter son pétrole en contournant le plafonnement des prix — comptait déjà 632 unités sanctionnées avant le 21e paquet. Trente navires supplémentaires y ont été ajoutés. Des restrictions sur le GNL, sur les crypto-actifs, sur les métaux et alliages aérospatiaux, sur les composants de drones, sur la pêche : paquet après paquet, l’UE a refermé les vannes une par une. Ce qui restait ouvert — les services financiers de pays tiers — est désormais dans le collimateur.
Le tournant du 15 juin : quand les noms chinois apparaissent dans les textes européens
Le mini-paquet du 15 juin 2026 marque une frontière symbolique d’une importance considérable. Pour la première fois de manière aussi explicite, des entreprises chinoises ont été nominalement désignées dans un texte réglementaire européen anti-Russie : Shenzhen Minghuaxin et Xinxiang Richful Lubricant Additive Company. Ce ne sont pas des géants de l’industrie. Mais leur inscription dans le droit européen crée un précédent : désormais, être une entreprise chinoise ne confère plus d’immunité automatique face aux sanctions de Bruxelles.
La réaction de Pékin a été prévisible. La mission diplomatique chinoise auprès de l’UE a déclaré sa «forte insatisfaction» et son «opposition ferme» en réponse aux sanctions du 15 juin visant des entreprises chinoises supplémentaires. Le registre rhétorique ne change pas. Ce qui change, c’est que Bruxelles ne s’y arrête plus.
Pendant des années, l’Union européenne a pratiqué une forme de timidité tactique envers Pékin — évitant les désignations explicites, préférant les avertissements et les canaux diplomatiques. Ce n’était pas de la faiblesse par nature : c’était un calcul coût-bénéfice fondé sur les intérêts économiques des États membres. Ce calcul est en train de changer. Et je pense que c’est une bonne nouvelle, même si les prix du gaz naturel pourraient rappeler à certains Européens les inconvénients de la fermeté.
La déclaration Guo Jiakun : anatomie d'un mensonge diplomatique
«Tout le commerce Chine-Russie est légal» — décortiquer l’argument
La formule mérite qu’on s’y arrête. Lorsque le porte-parole Guo Jiakun déclare que le commerce entre la Chine et la Russie est «légitime et légal», il énonce une vérité partielle qui fonctionne comme un bouclier diplomatique. En effet, les échanges commerciaux bilatéraux entre la Chine et la Russie ne violent pas en soi le droit international — pas plus que ne le violent les échanges entre deux nations souveraines qui n’ont pas signé un traité de sanctions. La Chine n’est liée ni par les sanctions américaines ni par les sanctions européennes.
Mais cette défense formelle ignore délibérément l’essentiel : les entreprises et les banques chinoises qui fournissent des services à des entités russes sanctionnées, qui traitent des transactions au bénéfice d’individus ou d’organisations désignés, ou qui facilitent l’acquisition de biens dual-use aboutissant dans la production de missiles ou de drones, opèrent dans une zone grise que Bruxelles et Washington sont en train de refermer. La légalité formelle du commerce bilatéral ne protège pas contre les sanctions unilatérales des pays tiers — et c’est précisément ce que Pékin refuse de reconnaître publiquement, tout en l’organisant en coulisse.
La diplomatie des représailles : le signal Pékin envoie à l’Occident
La réaction systématique de la Chine à chaque paquet de sanctions — contre-mesures commerciales, interdictions d’exportation vers des entreprises de défense européennes, déclarations d’opposition «ferme» — suit un manuel prévisible. Après le 20e paquet, sept entreprises de défense européennes ont été inscrites sur la liste chinoise de contrôle des exportations : les belges FN Herstal et FN Browning, l’allemand Hensoldt AG et quatre industriels tchèques. Ce sont des coups symboliques destinés à montrer que Pékin peut imposer des coûts — pas à fracasser l’économie européenne.
Plus révélateur encore : le vice-premier ministre chinois He Lifeng a annoncé, le 17 juin 2026 lors d’un forum à Shanghai, que Pékin allait intégrer des dispositions anti-sanctions dans sa législation financière, en renforçant ce qu’il a appelé la «boîte à outils juridique financière» de la Chine. C’est un aveu. On ne construit pas une architecture légale de résistance aux sanctions si l’on n’a pas l’intention de les subir. Pékin se prépare — et ce faisant, confirme l’exactitude du diagnostic européen.
Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans ce que He Lifeng a dit à Shanghai. En promettant de légiférer pour contrer les sanctions occidentales, il a confirmé, en quelques mots, que la pression de l’UE commence à mordre sur des acteurs financiers chinois qui, jusqu’ici, se sentaient à l’abri. Si les sanctions ne faisaient vraiment aucun effet, comme le prétend Pékin, il n’y aurait aucun besoin d’une architecture légale de résistance. La contradiction est brutale.
O'Sullivan, Kallas, von der Leyen : le front uni de Bruxelles
Trois voix, un message cohérent
Ce qui frappe dans la posture européenne de juin 2026, c’est sa cohérence remarquable. David O’Sullivan, l’envoyé spécial aux sanctions, a posé le diagnostic public : la Chine est «un très gros problème» et «rien n’indique que la pratique s’atténue». Il a aussi révélé — sans en donner les noms — que des banques chinoises précédemment désignées avaient accepté d’interrompre le financement d’activités russes après avoir été inscrites sur la liste noire. Preuve que la désignation fonctionne, au moins partiellement.
Kaja Kallas, haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, a présenté le 21e paquet le 9 juin en des termes d’une clarté inhabituellement directe : institutions «utilisées par Moscou pour générer des revenus et contourner les sanctions», banques, fabricants d’armes, négociants pétroliers, raffineurs et opérateurs crypto dans des pays tiers. La liste des pays visés — Chine, Turquie, Kirghizstan, Kazakhstan, Émirats arabes unis, Inde — dessine une cartographie complète du réseau de contournement. Bruxelles sait exactement où regarder.
Le sommet du 18-19 juin : validation politique au plus haut niveau
Le Conseil européen des 18 et 19 juin 2026 a confirmé la direction. Les dirigeants des 27, auxquels s’est joint Volodymyr Zelensky, ont adopté des conclusions sur l’Ukraine et décidé d’étendre les sanctions pour 12 mois supplémentaires. Le signal politique est sans ambiguïté : l’Europe ne faiblit pas. Elle s’engage dans la durée. Et la pression sur les facilitateurs financiers de Poutine — y compris les banques chinoises — fait désormais partie de la stratégie assumée.
Ce consensus européen n’a pas été simple à atteindre. La règle de l’unanimité sur les sanctions a donné à la Hongrie — dont le gouvernement d’Orbán entretient des relations ambiguës avec Moscou — un droit de veto potentiel sur chaque paquet. Que vingt et un paquets aient pu être adoptés malgré cette contrainte institutionnelle est un accomplissement politique que l’on tend à sous-estimer.
Zelensky au Conseil européen, les 27 autour de la table, la prolongation des sanctions pour un an — voilà ce que ressent un peuple qui se bat pour sa survie quand ses alliés ne le lâchent pas. Je pense souvent à ce que ça représente pour un soldat ukrainien dans une tranchée du Donbass : savoir que l’étau économique autour de son ennemi se resserre, même lentement, même imparfaitement. Ce n’est pas rien. C’est peut-être décisif.
La question du levier : pourquoi cibler les banques est plus efficace que cibler les usines
L’argent, nerf de la guerre de contournement
Les sanctions sur les entreprises productrices de drones ou de composants militaires ont une logique directe : couper l’approvisionnement. Mais elles se heurtent à une limite fondamentale : pour chaque usine sanctionnée, une autre — non encore désignée, opérant via des écrans juridiques ou des pays intermédiaires — peut potentiellement prendre le relais. Le réseau de contournement s’adapte, se réorganise, se déplace vers des juridictions moins exposées.
Les banques sont différentes. Une banque n’est pas interchangeable. Elle a des correspondants bancaires, des accès aux systèmes de paiement internationaux, des relations avec des contreparties qui évaluent leur propre exposition au risque de sanctions. Quand une banque est désignée par l’UE, ses correspondants dans des pays tiers — y compris des institutions asiatiques qui tiennent à leurs accès aux marchés européens — commencent à couper les liens. C’est un effet multiplicateur que la désignation d’une usine n’a pas.
Les crypto-actifs : le nouveau vecteur de contournement
Le 21e paquet introduit une innovation majeure : pour la première fois, 11 plateformes de crypto-actifs dans des pays tiers font l’objet d’interdictions de transactions, et un mécanisme d’interdiction totale à l’échelle d’un pays est proposé pour les juridictions hébergeant systématiquement des plateformes aidant la Russie à esquiver les restrictions. C’est une réponse directe à l’essor du contournement via les actifs numériques.
La Russie — et ses relais financiers en Asie centrale, dans les Émiratsarabes unis et ailleurs — a massivement investi les crypto-actifs comme alternative aux canaux bancaires classiques coupés par les sanctions. Des stablecoins adossés au dollar, des plateformes domiciliées au Kirghizstan ou à Hong Kong, des transactions en rouble numérique : l’écosystème du contournement financier est devenu sophistiqué. L’UE a décidé de s’y attaquer directement — y compris, potentiellement, en visant des plateformes chinoises qui auraient fourni ce type de services à des entités russes sanctionnées.
Le monde des crypto-actifs s’est longtemps félicité de son immunité à la géopolitique — les algorithmes n’ont pas de passeport, les blockchains ne connaissent pas de frontières. Le 21e paquet de l’UE vient rappeler que les humains derrière les plateformes, eux, ont bien des adresses et des comptes bancaires exposés à la réalité des sanctions. Je trouve ça sain. La finance sans règles n’est pas de la liberté — c’est une aubaine pour les criminels de guerre.
La réaction de Pékin : entre défense légaliste et contre-mesures réelles
Le vocabulaire de l’indignation
La réponse officielle chinoise à chaque nouvelle vague de sanctions européennes suit un protocole bien établi. La mission diplomatique de la Chine auprès de l’UE a exprimé sa «forte insatisfaction» et son «opposition ferme» après les désignations du 15 juin 2026. Le porte-parole Lin Jian a déclaré que son pays «s’oppose à toutes les sanctions unilatérales illégales» et que les échanges entre entreprises chinoises et russes «sont conformes aux règles de l’Organisation mondiale du commerce». Cette rhétorique de victimisation n’est pas sans effets — elle alimente le discours d’une partie de l’opinion mondiale qui voit dans les sanctions occidentales un instrument d’hégémonie plutôt qu’un outil de droit international.
Mais derrière le bruit diplomatique, des signaux plus révélateurs émergent. La South China Morning Post documentait début juin que des banques chinoises durcissent leurs procédures de conformité, compliquent les transferts vers des entités russes, et qu’«un responsable bancaire russe» confirmait à Saint-Pétersbourg que les itinéraires de paiement devenaient «plusieurs fois plus complexes», nécessitant des banques intermédiaires qui refusent souvent les transactions. C’est le signe que la pression fonctionne, même si Pékin ne l’admettra jamais publiquement.
La stratégie de l’arsenal légal anti-sanctions
La décision du vice-premier ministre He Lifeng d’intégrer des clauses anti-sanctions dans le droit financier chinois est le signe le plus clair de l’inconfort de Pékin. En mars 2026, le Conseil d’État avait déjà adopté un règlement sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement industrielles, autorisant des «mesures correspondantes» contre des acteurs étrangers qui perturbent les transactions chinoises. En mai 2026, Pékin avait utilisé son règlement de «mesures de blocage» pour permettre à cinq raffineries chinoises frappées par les sanctions américaines de désobéir à ces dernières.
C’est un contorsionnisme juridique élaboré. La Chine construit une architecture légale domestique pour permettre à ses entreprises de continuer à faire affaire avec des entités sanctionnées sans être exposées aux poursuites — tout en maintenant la façade de la conformité internationale. Cette sophistication révèle l’ampleur des intérêts en jeu : le commerce sino-russe représente des centaines de milliards de dollars. Personne à Pékin n’a envie de sacrifier ce partenariat stratégique sur l’autel de la pression occidentale.
Il y a une ironie profonde dans tout ceci : la Chine, qui se proclame champion du multilatéralisme et du respect du droit international, est en train de construire un cadre légal national dont l’objectif explicite est de permettre à ses entreprises de contourner les décisions d’autres États souverains. Ce n’est pas du multilatéralisme. C’est de la realpolitik habillée en principe juridique. Je ne me laisse pas berner — et Bruxelles non plus, semble-t-il.
L'Ukraine au cœur du débat : pourquoi ces banques comptent pour Kyiv
Le financement de la guerre : l’équation simple
Derrière les acronymes réglementaires et les mécanismes juridiques complexes, il y a une réalité humaine d’une brutalité absolue. Chaque dollar, chaque euro, chaque yuan qui parvient dans les coffres russes malgré les sanctions est potentiellement un missile de plus sur Kyiv, un drone de plus sur Kharkiv, une bombe de plus sur les hôpitaux ukrainiens. Ce n’est pas une métaphore. C’est un calcul budgétaire que le Kremlin fait lui-même : les recettes énergétiques — dont la vente de pétrole à la Chine représente une part majeure — financent directement la machine de guerre.
La Commission européenne elle-même l’a admis dans la déclaration de von der Leyen du 9 juin : les recettes énergétiques russes ont chuté d’environ 40 % depuis début 2026, plus des deux tiers des liquidités du fonds souverain russe ont été épuisées, la croissance économique est «au mieux atone». Les sanctions mordent — insuffisamment encore, mais elles mordent. Resserrer l’étau sur les relais financiers chinois, c’est accélérer cette érosion des ressources de guerre de Poutine.
Zelensky et la pression sur les alliés : exiger plus, toujours
Le commissaire ukrainien aux sanctions, Vladyslav Vlasiuk, l’a formulé sans euphémisme après le mini-paquet du 15 juin : il s’agit d’«une étape intermédiaire». L’Ukraine attend davantage. Elle attend le 21e paquet complet, avec ses frappes sur les banques russes, ses restrictions crypto, ses désignations de facilitateurs tiers. Elle attend des mesures qui fassent vraiment mal à l’économie de guerre de Poutine — pas des ajustements cosmétiques qui laissent les flux financiers essentiels intacts.
Cette pression ukrainienne sur ses alliés est à la fois légitime et nécessaire. Zelensky est à la table du Conseil européen. Son peuple combat depuis plus de quatre ans. La moindre fissure dans la coalition de soutien, la moindre hésitation à frapper les réseaux financiers de Poutine — y compris quand ils passent par des établissements chinois — est ressentie à Kyiv comme une trahison potentielle. Les dirigeants européens le savent. C’est une partie de ce qui explique l’escalade des paquets de sanctions.
Je veux être honnête sur une chose : je ne sais pas si le 21e paquet de sanctions sera suffisant pour faire plier Poutine. Personne ne le sait vraiment. Ce que je sais, c’est que l’alternative — laisser la Chine opérer comme bouclier financier de la Russie sans conséquence — revient à accepter l’impunité permanente. Et l’impunité, dans les conflits armés, ne produit jamais la paix. Elle produit l’escalade.
Le rôle de Trump : mal nécessaire dans un jeu qui dépasse Washington
Les sanctions américaines et la pression secondaire sur les banques chinoises
L’Europe n’agit pas seule. Les États-Unis, sous l’administration Trump — malgré ses ambiguïtés profrondes sur l’Ukraine — maintiennent un régime de sanctions secondaires qui pèse lourdement sur le calcul des banques chinoises. Une institution financière de Chine qui traite des transactions pour une entité russe sanctionnée s’expose au risque d’être coupée du système bancaire en dollar. C’est la raison fondamentale pour laquelle les grandes banques chinoises — ICBC, Bank of China — ont drastiquement réduit leur exposition aux transactions russo-affiliées depuis fin 2023.
Trump peut être erratique, Trump peut négocier avec Poutine en ignorant Zelensky, Trump peut menacer de retirer le soutien américain à l’Ukraine — mais sur les sanctions financières secondaires contre les facilitateurs de l’économie de guerre russe, l’arsenal américain reste opérationnel. C’est le paradoxe de l’administration actuelle : sur certains dossiers techniques essentiels, la pression sur la Chine continue, même quand la rhétorique en chef à la Maison-Blanche envoie des signaux contradictoires.
La coordination G7 : quand l’Occident parle d’une seule voix — parfois
Le G7 de juin 2026 illustre les tensions de cette coalition. Sur le plafond du prix du pétrole russe — un outil central de privation des recettes russes — la coordination a achoppé. L’UE a proposé de geler le plafond à 44,10 dollars le baril jusqu’en janvier 2027, précisément parce qu’une révision automatique à la hausse aurait pu profiter à Moscou dans le contexte de tensions au Moyen-Orient. Cette décision unilatérale révèle les limites de la coordination G7 quand les intérêts nationaux divergent.
Sur les banques chinoises, en revanche, la convergence est plus nette. Londres a adopté, le 16 juin 2026, son propre paquet ciblant des entités chinoises fournissant des équipements militaires à la Russie — et s’est attiré immédiatement les «représentations sérieuses» de l’ambassade de Chine au Royaume-Uni. La synchronisation euro-britannique sur les désignations de facilitateurs financiers chinois est un signal politique fort : l’Occident est prêt à aller là où ça fait mal, même si ça provoque des frictions avec Pékin.
Trump est mon problème analytique récurrent. Je vois un président américain qui semble vouloir le beurre et l’argent du beurre : désengagement rhétorique de l’Ukraine d’un côté, maintien de l’arsenal de sanctions secondaires de l’autre. À court terme, ça marche. À long terme, l’incohérence affaiblit la crédibilité de la dissuasion. L’Europe doit, de plus en plus, apprendre à tenir seule — ou du moins, à ne pas dépendre de la constance de Washington.
Le précédent July 2025 : quand deux petites banques chinoises ont tout changé
La première désignation bancaire : un tabou brisé
Pour comprendre l’enjeu de la nouvelle révélation Bloomberg, il faut revenir à juillet 2025. Ce mois-là, l’UE avait franchi un pas historique : pour la première fois, elle avait sanctionné deux petites banques régionales chinoises pour facilitation de paiements liés au contournement des sanctions russes. Ce n’étaient pas des mastodontes financiers. Mais leur désignation avait valeur de principe : désormais, le pavillon chinois ne constitue plus une immunité automatique.
La réaction de Pékin avait été immédiate — sanctions contre les banques lituaniennes — et la réaction des établissements ciblés, selon O’Sullivan lui-même, avait été de cesser le financement des activités russes. Preuve que la mécanique fonctionne. Si deux banques régionales ont cédé à la pression, des établissements plus importants — potentiellement plus exposés au système financier international — ont encore davantage de raisons de recalibrer leur comportement face à une désignation européenne.
L’effet de dissuasion : ce que les banques non désignées font par précaution
L’effet des sanctions bancaires ne se mesure pas seulement aux actions des entités désignées. Il se mesure aussi au comportement des entités qui ne veulent pas être désignées. Depuis 2022, des dizaines de banques chinoises de taille moyenne ont progressivement restreint leurs transactions avec des entités russes — non parce qu’elles y étaient légalement contraintes, mais parce qu’elles évaluaient le risque de représailles futures de Bruxelles ou de Washington.
C’est la mécanique de la dissuasion financière. Elle est imparfaite — des établissements moins exposés aux marchés occidentaux continuent de servir de conduits — mais elle réduit progressivement le volume et la fluidité des flux financiers russo-chinois qui alimentent la machine de guerre de Poutine. La révélation Bloomberg sur les deux nouvelles banques chinoises ciblées s’inscrit dans cette dynamique d’escalade graduelle.
Ce qui me semble sous-estimé dans le débat public sur les sanctions, c’est précisément cet effet silencieux de dissuasion. On parle des banques désignées. On ne parle pas des cinquante banques qui ont modifié leurs procédures de conformité en secret, qui ont fermé des comptes russes discrètement, qui ont refusé des transactions qu’elles auraient acceptées en 2022. C’est là que se gagne, lentement et dans l’ombre, une partie de la guerre économique.
L'enjeu des crypto-actifs : la frontière financière du 21e siècle
Quand la blockchain devient l’outil de la guerre économique
L’inclusion de 11 plateformes de crypto-actifs dans les interdictions de transactions du 21e paquet représente une évolution doctrinale majeure. Jusqu’ici, l’UE avait sanctionné des individus et des entités traditionnelles — banques, entreprises, navires. La désignation de plateformes opérant sur des blockchains introduit une complexité technique et légale inédite : comment appliquer des sanctions à une infrastructure décentralisée, distribuée par conception pour résister à la censure ?
La réponse européenne est pragmatique : plutôt que d’attaquer le protocole, on attaque l’interface entre la crypto et l’économie réelle. Les plateformes désignées perdent l’accès au système bancaire européen. Les entités européennes ont interdiction de les utiliser. Les établissements financiers de l’UE ne peuvent plus traiter de transactions les impliquant. C’est un cordon sanitaire qui, même s’il ne détruit pas la plateforme, l’exile du monde économique occidental — y compris les plateformes chinoises qui auraient fourni des services à des entités russes sanctionnées.
Le rouble numérique et la dédollarisation : les ambitions de Moscou
Parallèlement, la Russie pousse à la dédollarisation de ses échanges avec la Chine. Le rouble numérique, les transactions en yuan, les contournements via des crypto-actifs non régulés : Moscou a investi ces alternatives depuis 2022, avec le soutien tacite de Pékin. Le 20e paquet de l’UE avait déjà interdit les transactions impliquant le RUBx et le rouble numérique. Le 21e va plus loin en créant un mécanisme permettant d’interdire l’ensemble des services crypto d’une juridiction tierce.
C’est une réponse directe à ce que Pékin et Moscou construisent : un système financier parallèle suffisamment développé pour réduire leur dépendance à l’infrastructure financière occidentale. L’UE réalise qu’elle doit agir maintenant, avant que ce système parallèle soit suffisamment mature pour rendre les sanctions financières vraiment impuissantes. C’est une course contre la montre — et Bruxelles a pris du retard.
La question de la dédollarisation me préoccupe sur le long terme bien plus que le 21e paquet de sanctions. Si la Chine, la Russie et leurs alliés réussissent à construire un système financier viable en dehors du dollar et de l’euro, la mécanique de dissuasion économique de l’Occident perdra une grande partie de sa puissance. On n’en est pas là. Mais l’effort existe. Et l’Occident ne peut pas se contenter de regarder.
L'efficacité en question : les sanctions fonctionnent-elles vraiment ?
Les arguments du succès partiel
Von der Leyen l’a affirmé le 9 juin : les sanctions ont «coupé la Russie des marchés mondiaux des capitaux», les recettes énergétiques ont chuté de 40 %, plus des deux tiers des liquidités du fonds souverain russe ont été absorbées par l’effort de guerre. La pression budgétaire sur Moscou est réelle. Les taux d’intérêt en Russie ont explosé pour tenter de contenir l’inflation et financer un déficit croissant. La machine de guerre tourne encore — mais à un coût croissant que l’économie russe supporte de plus en plus difficilement.
L’économie russe n’a pas effondré — c’est vrai. Mais elle s’est militarisée à un rythme qui n’est pas tenable à long terme. Des secteurs civils entiers sont sacrifiés sur l’autel de la production militaire. La corruption endémique dans les circuits d’approvisionnement de l’armée gruge des ressources supplémentaires. Les sanctions n’ont pas provoqué la catastrophe économique de 2022 que certains espéraient — mais elles contribuent à rendre la guerre de plus en plus coûteuse pour Moscou, et donc à modifier l’équation de la négociation.
Les limites objectives et le rôle des facilitateurs tiers
La principale limite des sanctions, tout le monde à Bruxelles le sait : le réseau de contournement. La Chine en est la pièce centrale, mais pas la seule. La Turquie, les Émirats arabes unis, l’Inde, le Kirghizstan, le Kazakhstan — autant de relais qui ont profité de l’arbitrage économique ouvert par les sanctions pour vendre à la Russie ce que l’Occident ne lui vend plus, et acheter ce que l’Occident ne lui achète plus.
Colmater ces brèches une par une est l’objectif des paquets successifs. Vingt et un paquets en quatre ans — c’est une cadence soutenue qui montre la résilience politique de l’UE, mais aussi l’ampleur du travail qui reste à faire. La désignation de banques chinoises est l’un des derniers verrous à faire sauter. Pas le dernier. Le réseau de contournement s’adaptera encore. Mais chaque adaptation lui coûte du temps, de l’énergie et de la crédibilité auprès des partenaires commerciaux qui ne veulent pas être les prochains sur la liste.
Je refuse le discours nihiliste qui dit que les sanctions ne servent à rien parce qu’elles n’ont pas provoqué l’effondrement immédiat de l’économie russe. Les sanctions ne sont pas une bombe atomique. Ce sont des fourches caudes — des obstacles qui ralentissent, qui renchérissent, qui épuisent. Vingt et un paquets plus tard, la machine de guerre de Poutine tourne encore. Mais elle tourne avec des pièces de plus en plus difficiles à trouver, à des prix de plus en plus élevés. C’est ça, la guerre économique.
Bruxelles versus Pékin : la longue confrontation qui s'annonce
La relation UE-Chine sous tension maximale
La désignation potentielle de deux nouvelles banques chinoises s’inscrit dans une dégradation plus large et structurelle de la relation entre Bruxelles et Pékin. Fin mai 2026, la Commission européenne avait conclu que la relation commerciale et d’investissement avec la Chine était «insoutenable» dans son état actuel. Les tensions sur les subventions aux véhicules électriques, les accusations de dumping commercial, les restrictions aux entreprises européennes sur le marché chinois — tout cela précède la question Ukraine, mais s’y entremêle désormais.
La Commission peine à réunir le soutien nécessaire pour déclencher son instrument anti-coercition contre la Chine — un outil conçu précisément pour répondre aux pressions économiques de pays tiers. Les intérêts divergents des 27 États membres — certains très dépendants du marché chinois — compliquent la mobilisation d’une réponse unifiée. C’est là que la solidité de la coalition européenne est testée dans sa profondeur, pas seulement dans ses déclarations.
Xi Jinping face à l’équation impossible
Pour Xi Jinping, la situation devient inconfortable. Continuer à soutenir Poutine — même indirectement, même via des banques privées plutôt que des décisions d’État — au risque de sanctions croissantes de l’UE et des États-Unis. Ou distancer la Chine de Moscou au risque de fragiliser le partenariat stratégique que Xi a présenté à son opinion publique comme une victoire géopolitique face à l’Occident. Il n’existe pas de bonne réponse à cette équation.
Ce que le 21e paquet et la perspective de sanctions sur deux nouvelles banques chinoises imposent à Xi, c’est un choix de plus en plus explicite. La fenêtre de l’ambiguïté calculée — ni sanctions ni soutien affiché — se rétrécit. Bruxelles force la clarification. Et dans un contexte où Taïwan, la mer de Chine méridionale et les tensions technologiques avec Washington compliquent déjà la posture internationale de Pékin, chaque nouveau front ouvert représente une charge supplémentaire.
Je ne prétends pas savoir comment Xi Jinping va trancher cette équation. Personne ne le sait vraiment — peut-être pas Xi lui-même, face à des conseillers dont les intérêts divergent. Ce que je sais, c’est que l’Occident a plus intérêt à maintenir la pression qu’à la relâcher. L’histoire nous a appris, à plusieurs reprises et au prix fort, que l’impunité encouragée par l’inaction coûte infiniment plus cher que la fermeté inconfortable du moment.
Conclusion : Le temps des banques chinoises est venu
Un pas de plus dans la longue marche vers la responsabilité
La révélation Bloomberg sur la perspective de sanctionner deux banques chinoises supplémentaires n’est pas une fin en soi. C’est un signal dans une séquence plus longue, plus complexe, plus déterminante. L’Union européenne est en train de construire, paquet après paquet, une doctrine selon laquelle tout acteur financier — quelle que soit sa nationalité, quel que soit son pays de domiciliation — qui fournit des services à l’économie de guerre de Poutine s’expose à des conséquences réelles sur ses intérêts économiques en Europe.
Ce n’est pas de l’extraterritorialité sauvage. C’est de la souveraineté économique : l’UE décide avec qui ses acteurs économiques peuvent faire affaire. La Chine peut s’en indigner. Elle peut répliquer. Mais elle ne peut pas empêcher Bruxelles d’exercer sa prérogative sur son propre espace économique. C’est ce que ces banques chinoises vont devoir intégrer — et ce que Pékin devra accepter s’il veut préserver une relation économique avec l’Europe qui vaut, pour la Chine aussi, infiniment plus que son alliance de façade avec un régime dont les jours sont peut-être comptés.
L’Ukraine mérite que l’Occident aille jusqu’au bout
Au fond, tout ceci se ramène à une question de cohérence morale et stratégique. L’Occident a décidé, en 2022, que l’invasion russe de l’Ukraine était inacceptable et devait être sanctionnée économiquement. Cette décision implique de suivre l’argent jusqu’à ses sources — y compris quand ces sources portent un drapeau rouge marqué d’une étoile dorée. Zelensky se bat. Son armée résiste. Son peuple souffre. La moindre des choses que l’Europe peut faire — au-delà des déclarations, au-delà des paquets symboliques — est de couper les robinets financiers qui permettent à Poutine de prolonger ce conflit.
Les deux banques chinoises visées par Bloomberg ne sont qu’un rouage dans une mécanique bien plus vaste. Mais chaque rouage compte. Chaque désignation, chaque restriction, chaque institution financière qui doit choisir entre Moscou et Bruxelles rapproche, même infinitésimalement, le moment où maintenir cette guerre coûtera à la Russie plus qu’elle ne peut se le permettre. C’est le pari de Bruxelles. C’est le pari de l’Occident. Et c’est un pari qui mérite d’être tenu jusqu’au bout.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
US News/Reuters — China Protests UK Sanctions on Chinese Entities Over Russia, 16 juin 2026
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