Un texte bipartisan adopté à la quasi-unanimité
L’Epstein Files Transparency Act n’est pas une initiative démocrate ou un gadget partisan. Ses co-auteurs principaux sont les représentants Ro Khanna (démocrate) et Thomas Massie (républicain) — un tandem bipartisan rare dans l’Amérique polarisée de 2025. La loi passe au Sénat à l’unanimité et à la Chambre par 427 voix contre 1. Elle oblige le DOJ à publier tous les fichiers non classifiés liés à Epstein, Maxwell, leurs réseaux et leurs crimes — avec des caviardages strictement limités à la protection des victimes. La politique ne peut légalement justifier aucune censure.
Ce cadre législatif est crucial, car c’est lui qui donne aujourd’hui sa force aux décisions de justice. Quand les tribunaux fédéraux ordonnent au DOJ d’accélérer la production de documents, ils s’appuient sur une loi que Trump lui-même a promulguée, signée de sa propre main. L’administration se retrouve dans la position absurde de violer son propre mandat législatif, contraint de reculer sous la pression conjuguée des juges et du Congrès.
La publication chaotique et ses victimes collatérales
La façon dont le DOJ a procédé à la divulgation est elle-même problématique. Alors que la loi ordonnait de protéger l’identité des victimes, le déploiement des documents a paradoxalement révélé les noms de survivantes — des Jane Does mentionnées plus de 500 fois dans les fichiers, accompagnées de photos à caractère sensible. Parallèlement, les noms de nombreux hommes puissants faisaient l’objet de caviardages non justifiés. Un groupe de 18 femmes a publiquement dénoncé cette inversion perverse : « Une fois de plus, les survivantes voient leurs noms et informations personnelles exposés, tandis que les hommes qui nous ont abusées restent cachés et protégés. »
CBS News a retrouvé un exemple saisissant de ce double standard : une photo de Steve Bannon avait son visage caviardé — une image pourtant déjà disponible en ligne. Après que CBS News a contacté le DOJ, la photo a été silencieusement décaviardée, ainsi que deux courriels. L’un de ces courriels décaviardés révélait que l’expéditeur était l’ancien diplomate britannique Peter Mandelson — qui avait été arrêté plus tôt dans l’année pour suspicion d’avoir transmis des documents sensibles à Epstein.
La logique de cette publication est à l’envers. On protège les puissants, on expose les victimes. Et quand des journalistes identifient les erreurs, elles sont corrigées en catimini, sans explication, sans responsable désigné. C’est exactement le genre de transparence sélective que la loi était censée interdire.
Todd Blanche au cœur de la tempête : l'homme qui a géré les dossiers
Du défenseur personnel de Trump à l’architecte de la divulgation
Todd Blanche est une figure centrale de cette affaire. Avant d’être nommé procureur général adjoint, il était l’avocat personnel de Donald Trump dans ses affaires pénales. C’est lui qui a dirigé le processus de révision et de publication des fichiers Epstein, selon les déclarations de l’ancienne procureure générale Pam Bondi devant le Congrès. Ce conflit d’intérêts apparent — un homme qui défendait Trump personnellement se retrouvant à décider quelles informations impliquant Trump seraient rendues publiques — est au cœur de toutes les critiques.
Le 2 juin 2026, lors d’une audition devant un sous-comité de la Chambre des représentants, la représentante Madeleine Dean (démocrate de Pennsylvanie) a confronté Blanche à un courriel de 2009 entre Jeffrey Epstein et son avocat Jack Goldberger révélant qu’une conférence téléphonique de 20 minutes avait été organisée avec Donald Trump pour éviter une déposition formelle. Blanche a tenté de justifier le caviardage de ce document comme relevant d’une « communication privilégiée entre avocat et client » — avant que l’audition ne soit brusquement suspendue.
Les trois millions de pages toujours retenues
Malgré l’annonce de Blanche en janvier 2026 selon laquelle la publication du 30 janvier serait la « dernière grande vague », le DOJ reconnaît que des millions de pages supplémentaires n’ont pas été publiées. Les estimations varient : selon certains représentants du Congrès, il pourrait s’agir de cinq à vingt millions de documents supplémentaires. CBS News a notamment constaté que sur les quelque 5 000 documents catalogués dans l’index Bates — le système de numérotation utilisé lors du procès de Ghislaine Maxwell — plus de 70 % ne peuvent pas être retrouvés dans les archives publiées.
Le DOJ répond que de nombreuses entrées manquantes ont été identifiées comme des doublons. Mais pour des cas précis, cette explication ne tient pas. CBS News a cherché quatre des huit documents associés à un certain Joseph « Gypsy Gita » Alvarez — décédé en 2021, nommé par au moins une survivante comme intermédiaire ayant fait sa connaissance avec Maxwell. Quatre documents associés à ce nom dans l’index sont introuvables dans les archives. Ce qui est présent : une photo d’Alvarez avec Donald Trump, la carte de visite d’Alvarez, et deux photographies de grosses liasses de billets.
Le détail sur Alvarez me frappe chaque fois que je le relis. Ce qui manque, ce sont les rapports d’enquête, le profil de ses avoirs, sa fiche de contact policier. Ce qui est publié, c’est une photo avec Trump et des photos d’argent liquide. Le choix de ce qui reste caché n’est pas aléatoire.
La juge Chutkan brise le mur : l'ordonnance du 17 juin 2026
Une décision judiciaire qui qualifie la stratégie du DOJ d’absurde
C’est la décision judiciaire la plus récente et la plus symboliquement forte. Le 17 juin 2026, la juge fédérale Tanya Chutkan — qui avait présidé le procès pénal de Trump lié au 6 janvier et qui est une nominée d’Obama — rend une ordonnance dans l’affaire Democracy Forward Foundation v. Department of Justice. Elle ordonne au FBI de traiter ses moins de 1 000 pages restantes d’ici le 17 juillet 2026. Elle ordonne au bureau des politiques d’information du DOJ de produire au moins 750 pages d’ici le 17 juillet, et de maintenir ce rythme toutes les 30 jours jusqu’à la fin de la production.
Ce qui rend cette ordonnance particulièrement cinglante, c’est le langage utilisé. Le FBI avait proposé de traiter 250 pages par mois. Le DOJ proposait 350 pages par mois. La juge Chutkan a qualifié ces rythmes d’« absurdes », affirmant qu’il serait inconcevable de permettre à des agences sous ordonnance judiciaire accélérée d’avancer plus lentement que sur des demandes ordinaires. Democracy Forward Foundation, l’organisation non gouvernementale à l’origine du recours, cherchait notamment à savoir si Pam Bondi avait induit le public en erreur en affirmant disposer de la liste des clients d’Epstein, et si le nom de Trump dans les fichiers avait motivé le revirement du DOJ.
Un précédent dans la jurisprudence FOIA
L’ordonnance de Chutkan s’inscrit dans un corpus jurisprudentiel plus large. Depuis la promulgation de l’Epstein Files Transparency Act, plusieurs juges fédéraux ont été saisis de demandes visant à forcer le respect de la loi. Le 28 mai 2026, l’avocate et journaliste Katie Phang dépose une demande d’injonction préliminaire dans l’affaire Phang v. Blanche devant le juge Emmet G. Sullivan (D.D.C.), identifiant cinq violations spécifiques de la loi par le DOJ : absence de publication du registre de caviardages dans le Federal Register, nom de victimes révélés, documents retenus sans justification légale, etc.
Parallèlement, les représentants Ro Khanna et Thomas Massie avaient demandé à un juge new-yorkais la nomination d’un maître spécial (special master) chargé de superviser indépendamment la conformité du DOJ. Le DOJ s’y est opposé, et le juge Paul A. Engelmayer a finalement rejeté la demande le 2 juin 2026, estimant que les législateurs manquaient de qualité pour intervenir dans une affaire pénale. Mais il a précisé qu’ils pouvaient poursuivre par voie civile.
Ce qui me frappe dans ces procédures judiciaires successives, c’est que les juges ne se prononcent pas sur la culpabilité de qui que ce soit dans les fichiers Epstein. Ils se prononcent sur quelque chose de plus fondamental : est-ce que l’exécutif respecte la loi qu’il a lui-même promulguée ? Et la réponse, encore et encore, est non.
Pam Bondi devant le Congrès : le 29 mai 2026 et le silence calculé
Une ex-procureure générale sous subpoena bipartisan
L’histoire de Pam Bondi dans cette affaire est celle d’une chute vertigineuse. En janvier 2026, lors d’une interview sur Fox News, elle affirme avoir la liste des clients d’Epstein « sur son bureau, prête à être examinée ». Cette déclaration fracassante fait le tour des réseaux sociaux. Deux semaines plus tard, le FBI et le DOJ publient conjointement un mémo déclarant qu’aucune telle liste n’existe et qu’ils n’ont pas l’intention de divulguer davantage d’informations dans l’affaire Epstein. Le scandale est immense, y compris dans le camp républicain.
En mars 2026, la Commission de surveillance de la Chambre des représentants vote pour assigner Bondi à comparaître — une initiative lancée par la représentante républicaine Nancy Mace (Caroline du Sud), soutenue par quatre autres républicains. Le 2 avril 2026, Trump licencie Bondi et nomme Blanche comme procureur général par intérim. Bondi refuse alors de comparaître, arguant que le subpoena avait été émis à son égard en sa capacité officielle. Les démocrates déposent une résolution de mépris civil. Ce n’est que le 29 mai 2026 qu’elle accepte finalement une audition à huis clos devant la commission.
Esquives, délégations et refus
Lors de cette audition, Bondi ne répond à pratiquement aucune question substantielle. Elle admet qu’« il y a eu des erreurs de caviardage », mais rejette la responsabilité de la gestion des fichiers sur Todd Blanche. Elle déclare : « En tant que responsable d’un grand département aux responsabilités étendues, je n’ai pas supervisé chaque aspect de cet effort et n’ai pas moi-même conduit les révisions documentaires. » Quand le représentant démocrate Robert Garcia lui pose cinq questions différentes sur le rôle de Trump — a-t-il donné des instructions sur les caviardages ? que savait-il ? qu’a-t-il dit ? — Bondi refuse de répondre à chacune d’elles.
Garcia résume l’audition ainsi : Bondi « reporte toute l’enquête et toute la responsabilité sur le procureur général par intérim Blanche. » Maria Farmer, l’une des premières survivantes à avoir approché le FBI en 1996, a réagi publiquement : « Son esquive permanente des questions sur sa grave mauvaise gestion des fichiers Epstein n’était pas surprenante — elle reflète un comportement cohérent. À chaque occasion, Bondi a négligé les besoins des survivantes qui attendent justice, et maintenant, en tant que simple citoyenne, elle refuse encore d’accepter sa responsabilité. »
J’ai lu le transcript de cette audition. Ce qui me reste, c’est l’image d’une femme qui a passé son temps à procureure générale des États-Unis à servir de bouclier politique, et qui se retrouve maintenant à renvoyer la balle à son successeur. La « transparence » qu’elle invoque dans chaque réponse ressemble à un mensonge institutionnalisé.
Les 53 pages manquantes : quand Trump disparaît des archives
Des documents retirés, puis filtrés — le rapport NPR du 26 février 2026
Le 26 février 2026, NPR révèle que le DOJ a retiré des fichiers Epstein publiés au moins 53 pages de résumés d’interviews du FBI impliquant Donald Trump. Ces résumés — appelés « 302s » dans le jargon des forces de l’ordre fédérales — documentent ce que des accusatrices d’Epstein ont déclaré aux agents du FBI concernant le président. CBS News a par la suite identifié dans l’index Maxwell au moins trois de ces 302s manquants, répertoriés mais introuvables dans les archives publiées.
Le nom de Trump apparaît dans les fichiers publiés à plus de 1 000 reprises, et selon le New York Times, plus de 5 300 fichiers contiennent des termes en lien avec Trump — « Trump », « Melania Trump », « Mar-a-Lago » — soit environ 38 000 références en tout. Ces références incluent des articles de presse, des coordonnées et des allégations non vérifiées. Trump nie catégoriquement tout comportement répréhensible. Mais ce que le Times a révélé dans son enquête de juin 2026 — basée sur des sources au sein du DOJ — est d’une autre nature.
Le « freakout » de la Maison Blanche et les réunions en salle de crise
Selon le New York Times — dont les journalistes Maggie Haberman et Jonathan Swan travaillent sur un livre intitulé Regime Change — le vice-président JD Vance, la cheffe de cabinet Susie Wiles et d’autres hauts responsables ont tenu une série de réunions en salle de situation de la Maison Blanche pour décider quoi faire des informations sensibles figurant dans les fichiers. La question explicitement posée lors de ces réunions, selon des sources au sein du DOJ : que faut-il dissimuler, que faut-il divulguer ?
Les mêmes sources rapportent que des centaines d’agents du FBI et de procureurs fédéraux ont été détournés de leurs missions ordinaires pour passer les documents en revue à au moins quatre reprises, dont une fois spécifiquement pour identifier toute référence à Trump et à d’autres personnalités de premier plan. Un courriel interne d’un procureur fédéral, daté de janvier 2020, indiquait à un collègue que Trump avait effectivement voyagé à bord de l’avion privé d’Epstein bien plus souvent que ce qui était connu — les registres de vol montrent au moins huit trajets entre 1993 et 1996. Pourtant, Trump avait déclaré en janvier 2024 n’avoir « jamais été dans cet avion ».
Quand je lis ces détails — des centaines d’agents redirigés pour scanner des documents à la recherche du nom d’un seul homme, et les réunions en salle de situation pour décider combien cacher — je pense à ce que cela signifie pour l’indépendance du DOJ. Cette institution n’est plus un outil de justice. Elle est devenue, dans ce dossier, un instrument de protection politique.
Le Congrès face au mur : subpoenas, contempt et pression bipartisane
La Commission de surveillance et ses multiples fronts
La Commission de surveillance de la Chambre des représentants, présidée par le républicain James Comer (Kentucky), a multiplié les auditions et les subpoenas depuis le début de 2026. Le 21 janvier 2026, la commission vote pour mettre Bill et Hillary Clinton en accusation de mépris du Congrès après leur refus initial de témoigner. Ils finissent par accepter : Hillary Clinton témoigne le 26 février pendant plus de six heures, niant avoir jamais rencontré Epstein ; Bill Clinton témoigne le lendemain, affirmant « n’avoir rien vu ni rien fait de répréhensible. »
En mars 2026, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick accepte de témoigner après que les fichiers révèlent qu’il avait planifié une visite sur l’île d’Epstein en 2012 — alors qu’il avait dit publiquement n’avoir plus eu de contact avec Epstein depuis environ 2005. Lors de son témoignage, il admet avoir déjeuné avec Epstein sur l’île en 2012, en présence de sa femme et de ses quatre enfants. Le 10 juin 2026, la secrétaire exécutive d’Epstein, Lesley Groff, comparaît volontairement devant la commission. La représentante Pramila Jayapal (démocrate de Washington) a reçu des survivantes pour une visite de l’exposition temporaire des fichiers Epstein installée à Washington DC en juin 2026.
La pression des survivantes et le rôle de Comer
Le 15 juin 2026, un groupe de survivantes de l’abus d’Epstein et des membres de la famille de la défunte Virginia Giuffre rencontrent en privé le président Comer pour lui soumettre des documents issus des fichiers publiés par le DOJ — notamment un courriel détaillant une liste d’hommes de l’entourage d’Epstein, et le témoignage de Giuffre aux enquêteurs en 2015. Elles arguent qu’il existe dans ces documents des allégations contre des hommes puissants que le DOJ pourrait poursuivre. Comer n’a pas encore publié de calendrier pour d’éventuelles nouvelles auditions.
Sur le plan institutionnel, le Government Accountability Office (GAO) a annoncé qu’il ouvrait une enquête sur la façon dont les documents publiés ont été caviardés — une initiative demandée par plusieurs membres du Congrès. Le représentant Jamie Raskin (démocrate du Maryland), membre de rang de la Commission judiciaire, a envoyé le 17 juin 2026 des lettres à Harvard University et à Bard College demandant des informations sur leurs relations avec Epstein, après que les fichiers du DOJ ont révélé qu’au moins 17 professeurs de Harvard avaient régulièrement sollicité ou accepté des réunions avec Epstein.
Ce qui me frappe dans la pression des survivantes sur Comer, c’est leur clarté. Elles ne demandent pas une revanche politique. Elles demandent des poursuites. Elles disent : voilà des noms, voilà des allégations, voilà des preuves dans vos propres archives. Pourquoi personne n’est-il en train d’être inculpé ? C’est la question à laquelle personne dans cette administration ne veut répondre.
Les noms dans les fichiers : ce que les archives révèlent vraiment
Un réseau international aux ramifications troublantes
La publication du 30 janvier 2026 a mis en lumière des liens entre Epstein et un nombre considérable de personnalités mondiales. Parmi les plus documentés : Les Wexner, le milliardaire du commerce de détail dont Epstein gérait les finances ; Sultan Ahmed bin Sulayem, homme d’affaires de Dubaï, dont des courriels référencent une « vidéo de torture » apparemment partagée avec Epstein ; Sergey Brin, cofondateur de Google, dont des documents montrent une correspondance avec Ghislaine Maxwell ; Kevin Warsh, candidat à la présidence de la Réserve fédérale, dont le nom apparaît sur la liste des invités d’un événement à Saint-Barthélemy en 2010.
Des personnalités européennes sont également impliquées : Andrew Mountbatten-Windsor, prince britannique dont les titres royaux ont été retirés en octobre 2025, a été arrêté en février 2026 pour suspicion d’abus de confiance public, soupçonné d’avoir transmis des documents confidentiels à Epstein. Peter Mandelson, ancien diplomate britannique de haut rang, a été arrêté la même semaine pour suspicion de transmission de documents gouvernementaux sensibles à Epstein — il avait qualifié Epstein de « meilleur ami » dans leurs échanges. Thorbjørn Jagland, ancien secrétaire général du Conseil de l’Europe, a été inculpé en Norvège pour « corruption grave » en lien avec des cadeaux et prêts reçus d’Epstein.
Les redactions qui protègent les hommes et exposent les victimes
L’analyse de CBS News a identifié un schéma systématique : les noms de contacts professionnels et d’associés d’Epstein ont été caviardés sans raison évidente au regard de la loi. Un courriel signé « Love, Melania » — daté de 2002 — avait les noms et adresses courriel de l’expéditeur et du destinataire complètement caviardés. En avril 2026, la Première Dame Melania Trump a reconnu publiquement avoir échangé des courriels avec Ghislaine Maxwell, les qualifiant de « simple correspondance banale ». Son courriel a été partiellement décaviardé après les questions de CBS News.
Le décaviardage du courriel d’un autre expéditeur a révélé l’identité de Peter Mandelson. Dans un autre exemple, le nom de Kathryn Ruemmler — alors directrice juridique de Goldman Sachs — apparaissait dans les fichiers publiés à quelque 10 000 reprises : les documents montrent qu’elle avait reçu des cadeaux d’Epstein, dont un sac à main de 9 000 dollars, et qu’elle lui avait prodigué des conseils sur la façon de répondre à des questions difficiles sur sa vie sexuelle. Elle a démissionné de Goldman Sachs. Le New Mexico, de son côté, a rouvert une enquête criminelle sur le Zorro Ranch d’Epstein, envoyant des lettres de conservation de documents à JPMorgan, Google et plus de 20 autres entreprises.
Je me suis arrêté longuement sur la liste des noms qui ont déjà payé un prix social ou professionnel — démissions, arrestations, poursuites dans plusieurs pays. Et puis je regarde le DOJ américain : zéro inculpation. Zéro poursuite. Pas une seule. D’autres pays agissent. Les États-Unis, eux, publient des mémos affirmant qu’il n’y a rien à voir.
Le mémo de juillet 2025 : le revirement qui a tout déclenché
De la promesse de transparence au silence institutionnel
Pour comprendre le scandale actuel, il faut remonter au 15 juillet 2025. Ce jour-là, le DOJ et le FBI publient conjointement un mémo déclarant qu’il n’existe aucune justification pour réexaminer les divulgations des fichiers Epstein et qu’il n’y a aucune preuve d’activité criminelle par des individus non inculpés. Ce mémo est d’autant plus frappant qu’il contredit directement ce que Bondi avait déclaré quelques semaines plus tôt sur Fox News concernant une liste de clients. Le Wall Street Journal avait rapporté que Bondi avait informé Trump en mai 2025 que son nom apparaissait dans les fichiers.
Ce revirement radical — de l’annonce d’une liste de clients à un mémo déclarant qu’il n’en existe aucune — a alimenté un tollé bipartisan. Les alliés de Trump qui avaient soutenu sa présidence en partie grâce à sa promesse de « tout révéler sur Epstein » se sont sentis trahis. C’est ce scandale qui a conduit le Sénat à voter à l’unanimité pour l’Epstein Files Transparency Act en novembre 2025, forçant une publication légale obligatoire. Trump a signé la loi — peut-être en calculant qu’il pourrait en contrôler la mise en œuvre.
Le DOJ sous Blanche : une posture de défense permanente
Depuis sa nomination comme procureur général par intérim, Todd Blanche maintient que le DOJ a respecté toutes ses obligations légales. Mais ses apparitions devant le Congrès ont donné lieu à des confrontations révélatrices. Le 3 juin 2026, lors d’une audition, la représentante démocrate Madeleine Dean lui présente des documents obtenus lors d’une visite sans appareils électroniques dans des archives sécurisées. Elle détaille le courriel Epstein-Goldberger de 2009 sur la conférence téléphonique avec Trump. Blanche répond que le document relève du « secret professionnel entre avocat et client. » Les républicains de la commission font taire Dean au moment même où elle obtient cette réponse, mettant fin à la ligne d’interrogatoire.
Sur le même sujet, lors d’une interview sur The View le 16 juin 2026, le vice-président JD Vance interrogé sur les 2,5 millions de documents non publiés répond qu’il « vérifierait » la situation. Cette réponse évasive d’un vice-président sur une question aussi directe illustre l’inconfort de la Maison Blanche face à un dossier qu’elle ne contrôle visiblement plus.
Le mémo de juillet 2025 restera dans les annales comme l’une des tentatives de coup de balai institutionnel les plus transparentes de l’ère Trump. Il a dit : il n’y a rien à voir. La réalité, c’est que les tribunaux, le Congrès et les journalistes ont depuis démontré que si, il y a beaucoup à voir. Et que ce qui reste caché est précisément ce qui intéresse le plus l’opinion publique.
Les survivantes : au cœur d'un combat pour la justice réelle
Virginia Giuffre et l’héritage d’un combat inachevé
L’ombre de Virginia Giuffre plane sur toute cette affaire. Décédée avant que la totalité des documents ne soit publiée, elle avait déposé en 2015 devant les enquêteurs un témoignage détaillant les abus d’Epstein et les réseaux qui les facilitaient. Ce témoignage figure parmi les documents que ses proches et des survivantes ont soumis à la Commission de surveillance en juin 2026 pour convaincre le président Comer d’approfondir les enquêtes. L’ironie tragique : la femme qui avait tout risqué pour parler n’est plus là pour voir la justice s’intéresser enfin à ses mots.
Les survivantes présentes lors de la réunion du 15 juin 2026 avec Comer ont insisté sur le fait que les fichiers publiés contiennent des allégations documentées contre des hommes puissants que le DOJ pourrait et devrait poursuivre. Elles pointent un courriel spécifique détaillant une liste d’hommes de l’entourage d’Epstein, ainsi que des passages du témoignage de Giuffre. Maria Farmer, qui avait contacté le FBI dès 1996, attend encore justice. « J’ai attendu justice depuis que j’ai d’abord approché le FBI en 1996. Assez, c’est assez. »
L’exposition itinérante et le symbole d’une justice visible
En juin 2026, une exposition temporaire des fichiers Epstein — les 3 437 volumes de quelque 3,5 millions de pages publiées — a été installée dans un espace baptisé ironiquement « Donald J. Trump and Jeffrey Epstein Memorial Reading Room » à Washington DC. L’exposition n’était accessible qu’aux survivantes, à leurs familles, aux journalistes et aux membres du Congrès, avec inscription obligatoire et sécurité renforcée — précisément parce que, contrairement aux engagements du DOJ, de nombreux noms de survivantes n’ont pas été caviardés dans les documents.
La représentante Pramila Jayapal a reçu les survivantes pour une visite guidée personnelle. Le responsable de l’exposition, Garrett, a expliqué à la presse : « Nous avons tous les fichiers que le DOJ a publiés en janvier et quelques autres… Si vous demandez à Pramila ou à Robert Garcia, ils vous diront qu’ils pensent qu’il y a des millions de fichiers supplémentaires. » L’exposition est restée ouverte six jours avant de fermer. Six jours pour tenter d’absorber des décennies de secrets.
Cette exposition me hante. Six jours, sur inscription, avec des gardes à la porte — pour des documents que la loi exigeait de rendre publics. Les victimes n’ont pas accès à leurs propres dossiers sans passer par un protocole sécurisé. Et pendant ce temps, les hommes nommés dans ces fichiers continuent, pour la plupart, à mener leurs vies sans entrave judiciaire aux États-Unis.
La DEA, le New Mexico et les enquêtes parallèles
Un réseau criminel qui dépasse les seuls abus sexuels
L’affaire Epstein va bien au-delà des abus sexuels sur mineurs. Un document de 69 pages produit par le Organized Crime Drug Enforcement Task Force Fusion Center — retrouvé dans les fichiers — identifie Epstein et 14 autres personnes comme cibles d’une enquête de la DEA sur présumé blanchiment d’argent lié au trafic d’ecstasy ou de kétamine. Aucun des dossiers d’enquête correspondants n’a été publié dans les archives du DOJ. La DEA a refusé de répondre aux demandes FOIA de CBS News à ce sujet. Elle a également refusé de répondre à une demande du sénateur Ron Wyden (démocrate de l’Oregon) sollicitant des informations supplémentaires sur cette enquête.
Ce refus de la DEA souligne une lacune fondamentale de la loi : l’Epstein Files Transparency Act ne s’applique qu’au DOJ. Les dossiers de la DEA, de l’ICE, du Trésor, du Département d’État, de la CIA et de la NSA ne sont pas couverts par le texte législatif. Epstein lui-même, dans des courriels publiés, se demandait si les renseignements américains avaient des dossiers sur lui.
Zorro Ranch et l’enquête criminelle du New Mexico
Le New Mexico a rouvert une enquête criminelle sur le Zorro Ranch, la propriété d’Epstein dans cet État. Le 16 juin 2026, le Wall Street Journal rapporte que les enquêteurs du New Mexico ont envoyé des lettres de conservation de documents à JPMorgan Chase, Google et plus de 20 autres entreprises — institutions financières, télécommunications, compagnies aériennes, grandes sociétés technologiques — en leur demandant de sécuriser des documents liés à Epstein et à plusieurs de ses associés. Ces lettres constituent une étape préparatoire à d’éventuels subpoenas.
Parmi les détails révélés dans les archives : quelque 30 armes à feu avaient été volées sur la propriété de Zorro Ranch. En août 2018, un employé avait envoyé à Epstein un fichier intitulé « ZMC_-_Gun_Inventory.pdf » contenant les numéros de série des armes. Or, selon un rapport de la police du New Mexico obtenu par CBS News, ces numéros de série avaient été retenus aux enquêteurs lors de l’investigation sur ce vol. Le fichier est introuvable dans les archives publiées.
Le New Mexico agit. La Norvège poursuit. Le Royaume-Uni a arrêté un prince. Et les États-Unis ? Un mémo du DOJ dit qu’il n’y a rien à voir. Cet écart entre l’action des démocraties alliées et la paralysie judiciaire américaine est peut-être le détail le plus révélateur de toute cette affaire.
L'absence de poursuites : la question que personne ne veut poser à voix haute
Trois millions et demi de pages, zéro inculpation
Depuis la publication de janvier 2026, malgré 3,5 millions de pages de documents fédéraux, pas une seule personne aux États-Unis n’a été inculpée sur la base de ces éléments. Aucune charge criminelle nouvelle. Aucune procédure judiciaire ouverte par le DOJ américain. Dans d’autres pays, les choses bougent différemment : arrestation de prince en Grande-Bretagne, inculpation en Norvège, limogeage en Finlande et au Danemark, démissions en chaîne en France. Mais le DOJ, qui détient les archives les plus complètes, reste immobile.
Lors d’une audition de la Commission des crédits de la Chambre, un représentant démocrate a directement posé la question à Blanche : compte tenu de tout ce qui a été publié, y a-t-il des enquêtes criminelles actives ? Blanche a répondu que sur la base de l’ensemble des preuves disponibles, « le président n’est absolument pas impliqué ». La réponse, symptomatique, déplace la question centrale — poursuites contre le réseau Epstein — vers la défense d’un seul homme.
Les signaux faibles d’une possible action : le GAO et le New Mexico
Deux signaux institutionnels méritent attention. Premièrement, le GAO a officiellement ouvert une enquête sur les pratiques de caviardage du DOJ dans les fichiers Epstein, à la demande de membres du Congrès. Cette enquête pourrait aboutir à des recommandations contraignantes ou à des conclusions utilisables dans de futures procédures judiciaires. Deuxièmement, l’enquête criminelle du New Mexico sur Zorro Ranch représente la seule procédure pénale active aux États-Unis directement liée à l’entourage d’Epstein.
Il existe également des affaires civiles en cours, notamment la poursuite intentée par la journaliste Katie Phang dans l’affaire Phang v. Blanche, qui demande au tribunal d’ordonner un respect complet et documenté de l’Epstein Files Transparency Act. Une audience devant le juge Sullivan avait été programmée pour le 16 juin 2026. Ces procédures civiles, même si elles ne débouchent pas sur des inculpations criminelles, construisent un dossier public et jurisprudentiel qui pourrait contraindre de futures administrations à agir.
Je suis chroniqueur, pas procureur. Je ne sais pas si les éléments publiés sont suffisants pour soutenir des inculpations. Mais je sais que le silence du DOJ américain, face à ce que d’autres pays font avec moins d’éléments, n’est pas le produit d’un vide probatoire. C’est un choix politique. Et c’est précisément cela qui ronge la confiance dans l’État de droit.
Le paradoxe Trump : la loi signée, la loi sabotée
Un président coincé entre sa promesse et sa propre exposition
Donald Trump se trouve dans une position d’une ironie presque tragique. En signant l’Epstein Files Transparency Act, il a répondu à une demande de ses propres partisans et a créé le cadre légal contraignant qui force aujourd’hui son administration à publier des documents le concernant. La promesse de « tout révéler sur Epstein » était populaire dans son camp. La réalité de ce que les fichiers contiennent — plus de 1 000 références à son nom, des registres de vols sur l’avion d’Epstein contredisant ses propres déclarations publiques, des interviews du FBI avec des accusatrices qui le nomment — s’est révélée plus inconfortable que prévu.
La posture de l’administration est désormais intenable à plusieurs niveaux simultanément. Le DOJ affirme avoir respecté la loi. Mais les tribunaux disent le contraire. Le Congrès dit le contraire. CBS News démontre le contraire. Des anciens agents du FBI et des procureurs — qui témoignent anonymement par crainte de représailles — disent le contraire. Cette fracture entre le discours officiel et la réalité documentée est précisément ce que des juges comme Tanya Chutkan ont pour mission constitutionnelle de corriger.
L’Occident comme boussole : la transparence comme valeur fondatrice
Réduire cette affaire à une question de politique partisane serait une erreur. Ce qui est en jeu, c’est quelque chose de plus fondamental pour les démocraties occidentales : la capacité de l’État de droit à s’imposer à l’exécutif, même quand cet exécutif est dirigé par celui-là même qui a signé la loi en question. Le fait que des juges indépendants — Chutkan, Sullivan, Engelmayer — ordonnent au DOJ de respecter ses obligations légales est une bonne nouvelle pour l’état de droit, pas uniquement pour l’affaire Epstein.
L’Occident tire sa légitimité morale et politique de sa capacité à se soumettre à ses propres règles, même quand cela est inconfortable. Les démocraties alliées — la Grande-Bretagne, la Norvège, la France — ont montré dans cette affaire qu’elles pouvaient poursuivre des individus puissants sur la base des informations publiées. Si les États-Unis, qui détiennent les archives les plus complètes, restent paralysés, c’est une faiblesse institutionnelle qui dépasse largement l’affaire Epstein. C’est un signal envoyé au monde sur la résistance des institutions américaines à la capture politique.
Je ne sais pas ce que les fichiers encore retenus contiennent. Personne ne le sait vraiment. Mais ce que nous savons avec certitude, c’est ceci : des juges fédéraux ont dû ordonner à plusieurs reprises à l’administration de respecter une loi que le président lui-même a signée. Ça, c’est le résumé de cette affaire. Le reste est commentaire.
Conclusion : Quand l'État de droit contraint l'État à rendre des comptes
Une bataille institutionnelle loin d’être terminée
Au 23 juin 2026, l’affaire des fichiers Epstein est loin d’être close. Le FBI a jusqu’au 17 juillet 2026 pour traiter ses dernières pages sous l’ordonnance Chutkan. Le DOJ doit produire 750 pages supplémentaires dans le même délai, puis maintenir ce rythme mensuellement. Des procédures judiciaires sont en cours dans au moins trois affaires distinctes — Democracy Forward, Phang v. Blanche, et les demandes de surveillance de conformité. Le GAO enquête. Le New Mexico instruit. Et le Congrès envisage d’assigner Todd Blanche et potentiellement Kash Patel à comparaître.
Ce qui s’est passé entre novembre 2025 et juin 2026 représente l’un des affrontements les plus profonds entre le pouvoir judiciaire et l’exécutif dans l’histoire récente des États-Unis. Un président qui signe une loi de transparence, puis dont l’administration s’emploie à la vider de sa substance. Des tribunaux qui rétablissent méthodiquement les obligations légales. Un Congrès qui, pour une fois, agit de façon bipartisane pour exiger des comptes. L’issue de cette bataille dira beaucoup sur la résilience des institutions démocratiques américaines.
Ce que l’histoire retiendra de ces dossiers
L’histoire de cette affaire n’est pas encore écrite dans sa totalité. Mais certaines lignes sont désormais indélébiles. Jeffrey Epstein a construit, pendant des décennies, un réseau de complicités qui s’étendait des salles de réunion de Wall Street aux palais européens, en passant par les couloirs du pouvoir politique américain. Ces faits ne sont plus des allégations : ils sont documentés dans des millions de pages publiées par le gouvernement américain lui-même. Ce qui reste caché, ce n’est pas l’existence du réseau. C’est l’étendue exacte des responsabilités individuelles.
La question qui plane sur toute cette affaire — et qui ne trouvera peut-être jamais de réponse complète — est celle-ci : dans un pays qui se réclame de l’État de droit, est-il possible que la puissance des intérêts en jeu soit telle qu’aucune poursuite ne soit jamais engagée aux États-Unis ? La réponse à cette question dira tout sur la valeur réelle de ce que les démocraties occidentales appellent justice.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
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