L’entrée en politique par la petite porte
Pezeshkian entre en politique en 1997, quand le président réformiste Mohammad Khatami le nomme vice-ministre de la Santé. Il n’a alors aucune notoriété nationale, aucun réseau partisan solide. Son atout : une réputation de technicien honnête, d’administrateur compétent, d’homme qui ne vole pas. Dans un pays où la corruption est structurelle, c’est déjà une distinction. Khatami le promut ministre de la Santé lors de son second mandat, de 2001 à 2005. Durant cette période, il étend l’assurance-maladie à près de 25 millions de ruraux et double presque le budget du ministère — des chiffres concrets, vérifiables, qui tranchent avec les rodomontades habituelles du régime.
Après la fin de l’ère Khatami, il se tourne vers le Parlement. Élu représentant de Tabriz, Osku et Azarshahr à partir de 2008, il y restera jusqu’en 2024, réélu cinq fois. Il accède au poste de premier vice-président du Parlement de 2016 à 2020. Ces années lui donnent une légitimité institutionnelle sans lui offrir de pouvoir réel sur les grandes décisions : la politique étrangère, le nucléaire, les Gardiens de la révolution — tout cela reste entre les mains du Guide suprême.
Un homme de dossiers dans un régime d’hommes de foi
Ce qui distingue Pezeshkian de ses pairs, c’est son rapport aux faits. En 2022, quand Mahsa Amini meurt en détention après son arrestation par la police des mœurs, il est l’un des rares parlementaires à critiquer ouvertement le gouvernement pour sa gestion de l’affaire. Il appelle à des explications, soutient le mouvement Femme, Vie, Liberté — sans aller jusqu’à remettre en cause le Guide suprême, ce qui serait suicidaire. Il s’oppose aux suppressions violentes des manifestations de 2009 et 2019. Ces prises de position lui valent l’hostilité durable des durs du régime, qui le considèrent comme un traître en puissance.
En 2021, il tente de se présenter à la présidentielle mais le Conseil des gardiens — cette institution non élue qui filtre les candidatures selon sa loyauté idéologique — le rejette. Il doit attendre la mort accidentelle du président Ebrahim Raisi dans un crash d’hélicoptère en mai 2024 pour que les réformistes, réunis derrière Khatami et l’ex-président Rouhani, le portent à nouveau sur le devant de la scène. Cette fois, le Conseil des gardiens valide sa candidature. Pourquoi ? Probablement parce que Khamenei père avait besoin d’un visage présentable à l’Occident, sans pour autant lâcher les rênes du pouvoir réel.
Il y a quelque chose de profondément triste dans cette trajectoire : un homme compétent, honnête selon les standards du régime, forcé de jouer un rôle dans une élection dont il sait lui-même qu’elle ne lui donnera pas les clés de la maison. La démocratie de façade est peut-être la forme de cruauté politique la plus raffinée qui soit.
L'élection de 2024 : victoire réelle, pouvoir limité
Un choix entre deux visions de l’Iran
Le 5 juillet 2024, Masoud Pezeshkian remporte le second tour de l’élection présidentielle iranienne avec 53,7 % des voix face au dur Saeed Jalili, qui en obtient 44,3 %. Le score est net, mais la signification est ambiguë. Pezeshkian l’emporte parce qu’une partie de l’Iran — les jeunes, les femmes, les minorités ethniques, la classe moyenne urbaine étranglée par les sanctions — veut un signal de changement. Il leur offre cette promesse : un rapprochement avec l’Occident, une relance du dialogue nucléaire, un assouplissement des lois sur le voile. Il se décrit lui-même comme un « principaliste réformiste » — formule oxymorique qui dit tout de la corde raide sur laquelle il marche.
Sa victoire est accueillie avec prudence par les analystes. Karim Sadjadpour, du Carnegie Endowment à Washington, note que Pezeshkian « s’identifie comme un principaliste engagé envers les principes idéologiques de la révolution » et qu’il a été clair sur sa dévotion aux Gardiens de la révolution et à Khamenei. L’homme n’est pas un libéral. Il est le produit d’un système qu’il ne remet pas fondamentalement en cause — il veut seulement en corriger les excès les plus dommageables pour l’économie et l’image internationale de l’Iran.
Les premières heures de la présidence : un test immédiat
Les limites de son pouvoir se manifestent dès les premières heures de sa prise de fonction. Le jour même de son inauguration à Téhéran, Ismail Haniyeh, le chef politique du Hamas, est assassiné dans un appartement de la capitale iranienne. Les Gardiens de la révolution islamique (IRGC) souhaitent une frappe directe sur Tel Aviv. Pezeshkian s’y oppose, plaidant pour cibler les « bases secrètes » d’Israël dans les pays voisins. Il n’obtient pas gain de cause. La riposte iranienne d’octobre 2024 — les frappes sur Israël — aura lieu sans que le président civil n’ait réellement tranché. Ce conflit larvé avec l’IRGC sera une constante de sa présidence.
Il est investi officiellement le 30 juillet 2024, après avoir été formellement désigné par Ali Khamenei le 28. Sa première visite symbolique après la cérémonie : le mausolée de Ruhollah Khomeini, le fondateur de la République islamique. Un geste de loyauté rituel que nul ne peut esquiver sans se condamner.
Je comprends la logique du système. Mais chaque fois qu’un homme dit « je suis réformiste » et va s’agenouiller devant le tombeau de celui qui a fondé l’oppression qu’il prétend réformer, quelque chose se brise dans la promesse. Ce n’est pas une faiblesse personnelle — c’est la logique implacable de la survie en régime théocratique.
La guerre de 2026 : cent dix jours qui changent tout
Du dialogue nucléaire aux bombardements
À partir du printemps 2025, une série de rounds de négociations se tient à Oman, à Rome, puis à nouveau à Oman, entre l’envoyé spécial américain Steve Witkoff et le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi. Pezeshkian soutient ces négociations, les espère, les défend en interne. Mais en juin 2025, l’AIEA déclare l’Iran en non-conformité avec ses obligations. Israël frappe en grand. Les États-Unis suivent. Les sites nucléaires iraniens sont touchés. Téhéran suspend les pourparlers indéfiniment.
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des frappes à grande échelle sur l’Iran, marquant le début de ce qui sera connu comme la guerre de 2026 — cent dix jours d’un conflit qui ravage les infrastructures militaires iraniennes, décime la hiérarchie des Gardiens de la révolution et, surtout, tue le Guide suprême Ali Khamenei le 1er mars 2026. La mort de Khamenei père plonge le régime dans une crise de succession sans précédent depuis 1989. Un Conseil intérimaire est constitué, conformément à la Constitution : Pezeshkian en fait partie, aux côtés du chef de la justice et d’un membre du Conseil des gardiens.
Pezeshkian survivant d’une tentative d’assassinat
Durant la guerre, une tentative d’assassinat vise Pezeshkian. Il en réchappe. Ce détail biographique ne doit pas être minoré : il transforme l’image du président-chirurgien en quelque chose de plus complexe — un homme qui a mis sa vie en jeu, qu’on le veuille ou non, dans un conflit qu’il n’a pas déclenché. Après la mort de Khamenei père, son fils Mojtaba Khamenei — soutenu par les Gardiens et l’ancien bureau de son père — est désigné nouveau Guide suprême. Il est inexpérimenté, contesté par les ayatollahs seniors, et son autorité sur les civils comme Pezeshkian est structurellement plus fragile que celle de son père. Une fenêtre s’ouvre, étroite, sur un possible rééquilibrage des pouvoirs.
Une guerre qu’on n’a pas voulue, un chef suprême qu’on n’a pas choisi, une tentative d’assassinat qu’on a survécue — et l’obligation de continuer à gouverner dans les décombres. Je ne sais pas si Pezeshkian est l’homme de la situation, mais je sais qu’il n’y a pas grand monde d’autre dans ce régime pour tenir ce rôle sans déclencher une catastrophe encore plus grande.
Sous Mojtaba Khamenei : un réformiste encore plus seul
Un nouveau maître encore plus imprévisible
La mort d’Ali Khamenei ne libère pas Pezeshkian — elle le complique. Mojtaba Khamenei, son fils, est selon Iran International « presque certainement hors de portée des dirigeants civils ». Là où Khamenei père tolérait les réformistes comme utiles à la légitimité du régime, Mojtaba est plus dur, moins politique, plus idéologique. Selon les analyses de GIS Reports publiées en mai 2026, la nouvelle direction semble « plus autoritaire, de plus en plus pro-chinoise » et davantage prête à écouter les conseils de la République islamique la plus dure.
Le 18 juin 2026, au lendemain de la signature du Mémorandum d’Islamabad, Pezeshkian prend la parole publiquement. Il dit que le message de Mojtaba Khamenei « a clarifié les responsabilités de toutes les institutions impliquées dans les négociations ». Il dit qu’il reste « engagé à répondre aux préoccupations soulevées par Khamenei ». Il parle de « lignes rouges » : la dignité nationale, la puissance de l’Iran. Ce discours de soumission masquée est le seul lexique acceptable dans ce régime. La vraie question est de savoir ce qui se passe derrière ces formules.
Le bras de fer sur le détroit d’Ormuz et le nucléaire
Selon la correspondance secrète révélée par The Guardian le 21 juin 2026, Mojtaba Khamenei aurait établi 11 conditions pour la poursuite des négociations, incluant le droit d’enrichir l’uranium, la perception de droits de transit sur le détroit d’Ormuz, et des compensations américaines pour les dommages de guerre. Un membre de l’équipe de négociation, Nabavian, a fait fuite une partie de ces documents à la télévision d’État avant que l’émission ne soit coupée et l’enregistrement supprimé. Cet épisode révèle l’ampleur des divisions : Pezeshkian veut négocier, une partie du régime veut saboter.
Sur le nucléaire, la ligne de Vance est sans ambiguïté : « Ce n’est pas l’accord Obama ». Washington exige zéro enrichissement, la destruction des stocks d’uranium enrichi, des restrictions sur les missiles. Pezeshkian, lui, a déclaré publiquement le 24 mai 2026 que l’Iran « n’aspire pas aux armes nucléaires » — tout en précisant qu’« aucune décision n’est prise sans la permission du Guide suprême ». Formule révélatrice : la déférence absolue, même au moment de promettre la désescalade.
C’est le paradoxe central de cet homme : il est sincèrement favorable à un accord, mais il dirige un État dont les institutions les plus puissantes ne le sont pas. Pezeshkian peut vouloir la paix. Il ne peut pas la garantir. Et cette incapacité structurelle est précisément ce qui rend cet accord si précaire.
Le rôle de l'IRGC : le vrai gouvernement de l'ombre
Des généraux qui ne rendent de comptes à personne
Pour comprendre les limites de Pezeshkian, il faut comprendre les Gardiens de la révolution islamique. L’IRGC n’est pas une armée ordinaire. C’est un État dans l’État : empire économique, force de projection régionale, gardien de l’idéologie révolutionnaire. Ses généraux siègent au Conseil suprême de sécurité nationale (SNSC) aux côtés de Pezeshkian — mais avec une légitimité idéologique que le président élu ne possède pas. Selon GIS Reports, après la mort de Khamenei père, les généraux de l’IRGC ont « répété à plusieurs reprises leur disponibilité à reprendre les actions militaires si nécessaire ».
Début 2026, quand Pezeshkian a présenté des excuses aux nations du Golfe pour une semaine d’attaques iraniennes sur leurs territoires et promis de retenir ses forces, il a déclenché une backlash immédiate des durs du régime. L’ancien général Vahidi l’a sévèrement réprimandé. Les attaques ont repris. Pezeshkian a dû partiellement rétracter ses déclarations. Ce moment dit tout : le président parle, les généraux décident.
Jalili, la bête noire de la négociation
Saeed Jalili — l’adversaire de Pezeshkian lors de l’élection de 2024, représentant de longue date de Khamenei au SNSC, ancien négociateur nucléaire connu pour ses échecs délibérés à la table des pourparlers — est la figure emblématique de l’opposition intérieure au Mémorandum d’Islamabad. Al Jazeera rapporte que dans les heures précédant l’annonce de l’accord, des rumeurs ont circulé selon lesquelles Jalili aurait été écarté de son rôle — sans confirmation officielle. Sa faction, le Front de la stabilité, contrôle une portion significative du Parlement et des médias d’État durs comme Keyhan, Tasnim et Fars.
Ces médias maintiennent une ligne éditoriale hostile à tout compromis avec Washington. Keyhan a suggéré dans un éditorial que le nouveau Guide suprême n’avait volontairement pas mentionné le programme nucléaire depuis sa prise de fonctions — laissant entendre que Mojtaba Khamenei considérait peut-être la question comme « résolue », c’est-à-dire intouchable. Si c’est exact, Pezeshkian négocie sur du vent.
Jalili est le type d’homme que les régimes autoritaires produisent en série : convaincu, idéologique, imperméable aux faits. Face à lui, Pezeshkian paraît presque rationnel. Mais « presque rationnel dans un régime irrationnel » n’t est pas un programme de gouvernement — c’est une stratégie de survie.
Trump, le mal nécessaire qui fait le ménage
Une pression américaine brutale et efficace
Il faut être honnête sur Trump. Son approche de l’Iran est une combinaison de menaces brutes, de frappes militaires et de négociations mercantiles qui n’a rien d’une politique étrangère élégante. Mais elle produit des résultats qu’aucune diplomatie patiente des vingt dernières années n’avait obtenus. Le 7 mars 2025, Trump envoie une lettre directe à Ali Khamenei — mélange de proposition de négociation et d’ultimatum militaire. Les Iraniens répondent. Les pourparlers commencent à Oman. L’Iran est à la table, non par conviction mais parce que l’alternative est sa destruction totale.
Le 21 juin 2026, Trump menace d’envahir l’Iran si le détroit d’Ormuz est fermé. Le lendemain, il annonce l’absence de tout droit de passage. C’est la politique de la carotte et du bâton à sa forme la plus brutalement efficace. Le 20 juin, il annonce un nouveau cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah — une concession réelle à Pezeshkian, qui a conditionné tout accord à une protection de ses alliés libanais. Trump déteste peut-être l’Iran, mais il préfère un accord à une guerre permanente. Vance, lui, l’a résumé sans détour devant les législateurs américains : « Les pragmatistes gagnent l’argument à l’intérieur de l’Iran, et les États-Unis veulent que ces gens-là gagnent. »
Un accord imparfait dans un monde imparfait
Le Mémorandum d’Islamabad est loin d’être un traité de paix. Il est décrit dans les rapports comme « un cadre initial, pas un accord de paix final ». Les questions centrales — le statut définitif du programme nucléaire iranien, les stocks d’uranium hautement enrichi, la portée des missiles — restent non résolues. Les inspections de l’AIEA sont promises mais pas encore réalisées. Les sanctions ne sont pas levées. Les 25 milliards de dollars d’actifs iraniens gelés restent conditionnels à la conformité. Vance est catégorique : « Les États-Unis ne donnent pas un centime à l’Iran. »
Mais il y a quelque chose dans cet accord que ses détracteurs, notamment les dirigeants israéliens qui le qualifient d’insuffisant, refusent de voir : il a arrêté la guerre. Il a rouvert le détroit d’Ormuz. Il a amorcé une dynamique que cent dix jours de bombardements n’avaient pas suffi à créer. Et Pezeshkian, qu’on l’admire ou qu’on le méprise, en est l’interlocuteur côté iranien — le seul capable de signer sans déclencher immédiatement une contre-révolution interne.
Trump m’exaspère sur pratiquement tout ce qui touche aux institutions démocratiques. Mais sur l’Iran, la brutalité de sa méthode a obtenu une signature que vingt ans de diplomatie feutrée n’avaient pas réussi à arracher. Je ne suis pas obligé d’aimer l’homme pour reconnaître le résultat. L’Occident a besoin d’adversaires qui comprennent la force. L’Iran en a compris le message.
Pezeshkian face à la tragédie personnelle : un homme, pas une fonction
La mort de sa femme et de son fils
En 1994, sa femme Fatemeh Majidi — gynécologue — et leur fils cadet meurent dans un accident de voiture. Pezeshkian a alors quarante ans. Il ne se remariera jamais. Il élève seul ses trois enfants survivants, apprend à cuisiner, à tenir un foyer. Sa fille Zahra, conseillère politique avec une maîtrise en chimie, l’accompagne dans son ascension vers la présidence. Cette trajectoire personnelle n’est pas anecdotique dans le contexte iranien : elle dit quelque chose d’un homme capable de vivre avec la perte sans se laisser consumer par le ressentiment ou le fanatisme.
Lors des débats présidentiels de 2024, il dit : « Mes soutiens viennent de tous horizons, même de ceux qui ne prient pas. » Cette phrase lui vaut des attaques pour trahison religieuse. Mais elle dit quelque chose d’essentiel sur sa base électorale : il ne représente pas les gardiens de la foi — il représente ceux que le régime a épuisés. C’est un capital politique réel, mais un capital que le régime ne reconnaît pas comme légitime.
Un homme sincère dans un régime cynique
La personnalité de Pezeshkian est décrite de manière étonnamment cohérente par tous ceux qui l’ont observé de près : honnêteté personnelle, modestie, capacité à reconnaître ses ignorances. The Guardian le décrit comme ayant émergé des débats télévisés de 2024 comme « une figure d’honnêteté et de modestie personnelles remarquables, désireuse de réunir la nation ». Il est connu pour dire qu’il ne sait pas tout, qu’il s’appuie sur des experts. Dans un régime de certitudes absolues, cette incertitude assumée est presque subversive.
Mais cette sincérité a aussi ses limites. En 2026, quand les protestations éclatent à nouveau en Iran, Pezeshkian les soutient d’abord verbalement — puis, comme président, il les accuse d’être « fomentées par des acteurs étrangers » face aux menaces américaines et israéliennes. La même trajectoire que Khatami, que Rouhani : le réformiste qui capitule sous pression. Britannica le note sobrement : il a soutenu la répression des manifestations de 2026 qu’il avait pourtant condamnée en 2022.
Cette contradiction me touche profondément, parce qu’elle est universelle. Combien d’hommes de bonne volonté, placés dans une institution assez puissante pour les contraindre, finissent par trahir ce qu’ils croyaient défendre ? Pezeshkian n’est pas un monstre. Il est quelqu’un que le système a plié. La différence avec un monstre, c’est que lui en souffre probablement.
La question nucléaire : la ligne rouge qui reste rouge
Ce que Vance exige, ce que Téhéran rechigne à concéder
Le point central du bras de fer reste le programme nucléaire iranien. Washington est clair : pas d’enrichissement, destruction des stocks, inspections surprises. Vance l’a dit devant le Congrès américain le 18 juin : « Ce n’est pas l’accord Obama. L’accord Obama permettait aux Iraniens d’enrichir l’uranium. Cet accord ne le permettra pas. » Il ajoute que les stocks doivent être détruits et que tout investissement étranger en Iran nécessitera une approbation américaine via des exemptions de sanctions.
Côté iranien, la position officielle de Pezeshkian est que l’Iran « n’aspire pas aux armes nucléaires » — mais la question de l’enrichissement civil reste une ligne rouge pour l’ensemble du spectre politique iranien, y compris pour les réformistes. L’Iran a investi des décennies et des milliards dans ce programme. Le démanteler complet serait présenté par les durs comme une capitulation humiliante équivalente à celle de la Libye de Kadhafi — et on connaît la suite de cette histoire.
Les inspecteurs de l’AIEA comme thermomètre de bonne foi
Le mémorandum prévoit une lettre annexe adressée au Directeur général de l’AIEA, Rafael Mariano Grossi, l’invitant à Téhéran avec des inspecteurs nucléaires américains. Leur mission : localiser et recenser les matières enrichies iraniennes. C’est la première mesure de vérification concrète en deux ans. Elle n’est pas encore réalisée. The Guardian note dans son analyse du 20 juin que le rôle des inspecteurs de l’ONU et « la disponibilité de l’Iran à accepter un régime d’inspection strict » restent non testés.
Le Protocole additionnel — qui permet les inspections surprises sur des sites non déclarés — est un des points du mémorandum. Les durs iraniens y voient une intrusion souveraine inacceptable. Mojtaba Khamenei aurait, selon des sources citées par The Guardian, réclamé la gestion exclusive par l’Iran de la question nucléaire comme condition préalable à tout accord. Si ces informations sont exactes — et leur divulgation par un membre de l’équipe de négociation suggère qu’elles le sont —, les soixante jours à venir seront décisifs.
Le programme nucléaire iranien n’est pas seulement une question de bombe. C’est une question d’orgueil national, de survie du régime, de dissuasion face à Israël. L’Occident a raison d’exiger son démantèlement. Mais exiger et obtenir sont deux choses différentes. Si ces négociations échouent, la prochaine guerre sera bien plus destructrice — et Pezeshkian n’y sera pour rien, sinon d’avoir essayé.
Les fractures internes de juin 2026 : le régime à nu
La crise des correspondances secrètes
L’incident du 21 juin 2026 illustre la profondeur des divisions iraniennes. Nabavian, un parlementaire membre de l’équipe de négociation à Islamabad, comparaît à la télévision d’État et affirme détenir des lettres confidentielles de Mojtaba Khamenei établissant 11 conditions pour la poursuite des pourparlers — dont le droit d’enrichissement, les compensations américaines, et la souveraineté totale sur Ormuz. L’émission est interrompue. L’enregistrement disparaît des archives de la chaîne une heure plus tard. Un cadre supérieur de la chaîne démissionne. Nabavian fait face à des poursuites judiciaires et à une probable expulsion du Parlement.
Ce que révèle cet épisode, c’est l’existence de deux lignes de négociation parallèles : celle de Pezeshkian et de son ministre des Affaires étrangères Araghchi, favorable à un accord souple ; et celle de Mojtaba Khamenei, qui aurait envoyé des instructions contradictoires à l’équipe de Genève avec des délais allant jusqu’à deux semaines de silence entre les communications. Selon The Guardian, certains membres de l’équipe auraient dû attendre ces instructions pour savoir quoi dire à la table.
Pezeshkian, la lettre et la déférence forcée
Le jeudi 19 juin 2026, Mojtaba Khamenei rend publique une lettre adressée à Pezeshkian dans laquelle il exprime une divergence de vues sur les résultats des discussions tout en reconnaissant avoir déféré au jugement du président sur certaines conditions. C’est une lettre inhabituelle : elle valide Pezeshkian publiquement tout en signalant que le Guide n’est pas totalement en accord. C’est la version iranienne d’un vote de confiance assorti d’un couteau sur la gorge.
Pezeshkian répond le lendemain en réaffirmant sa déférence totale au Guide. Il dit : « J’ai toujours essayé de ne rien dire qui soit contraire à la vision du Guide suprême. » Cette formule, rapportée par le NCRI le 25 mai, est celle d’un homme qui survit en se pliant — et qui espère que cette survie lui permettra, à la marge, d’infléchir le cours des événements.
Je connais ce type de lettre. Toutes les autocraties produisent ce genre de communication — une façade de légalité institutionnelle derrière laquelle se joue une lutte de pouvoir brutale. Pezeshkian n’est pas dupe. Mais il n’a pas le choix de prétendre l’être. C’est la condition de tout homme qui veut gouverner sans se faire tuer dans un régime comme celui-là.
La politique régionale : les alliés encombrants de l'Iran
Le Hezbollah, la ligne rouge non négociable des durs
L’accord du 19 juin annoncé par Trump — un nouveau cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah — est directement lié aux exigences iraniennes. Al Jazeera rapporte que les généraux de l’IRGC, notamment le chef de la Force Qods Ismaïl Qaani, ont conditionné tout accord à la protection des alliés iraniens, en particulier le Hezbollah au Liban. Pour eux, trahir le Hezbollah serait trahir une décennie d’investissements stratégiques. Qaani a fait sa première apparition publique en mois pour rappeler que le détroit de Bab el-Mandeb était toujours sous contrôle des Houthis au Yémen.
Cette dimension régionale est un fardeau pour Pezeshkian. Il ne dirige pas la politique de l’Axe de la résistance — c’est l’IRGC qui le fait. Mais il en est tenu pour responsable devant Washington et les capitales occidentales. Vance a insisté devant le Congrès : le soutien iranien aux groupes armés devra également être abordé dans l’accord final. C’est une demande que ni Pezeshkian ni Mojtaba Khamenei n’ont officiellement acceptée.
L’Iran, la Chine et le pivot vers l’Est
The Guardian, dans son analyse du 20 juin, note un autre signal préoccupant : la nouvelle direction iranienne semble de plus en plus pro-chinoise. Dans un contexte où les sanctions américaines imposées depuis 2018 ont rendu l’investissement occidental en Iran pratiquement impossible, Téhéran se tourne vers Pékin comme partenaire économique de substitution. Ce pivot vers l’Est n’est pas neutre : il signifie que même si un accord nucléaire est signé, l’Iran pourrait continuer à s’aligner stratégiquement avec la Chine contre l’Occident.
Pezeshkian est favorable à un rééquilibrage vers l’Occident pour des raisons économiques évidentes. Mais il gouverne dans un régime qui conçoit la Chine comme un rempart contre la pression américaine. Cette tension interne — rapprochement pragmatique avec Washington d’un côté, dépendance structurelle vis-à-vis de Pékin de l’autre — est une des grandes inconnues de l’après-guerre.
L’Iran est une pièce sur un échiquier beaucoup plus grand que lui. Ce que je crains, c’est que si les négociations des soixante prochains jours échouent, Pezeshkian sera sacrifié — et les durs reviendront en force avec un Iran encore plus proche de Pékin et encore plus loin de tout compromis possible.
Ce que pense réellement l'Iran de la rue
Une population épuisée, pas dupe
Derrière les manœuvres des factions et les formules diplomatiques, il y a vingt-cinq millions d’Iraniens qui ont voté en 2024 — et une majorité qui a choisi Pezeshkian précisément parce qu’il incarnait l’espoir, même fragile, d’une vie moins étranglée par les sanctions et moins terrorisée par la police des mœurs. L’économie iranienne a été dévastée : inflation galopante, rial en chute libre, classe moyenne évaporée. Le mémorandum du 17 juin représente pour ces Iraniens une possibilité — pas une certitude, mais une possibilité — de réintégration économique.
L’ex-président réformiste Mohammad Khatami a publiquement demandé aux partisans et aux critiques du système de « se rassembler derrière les négociations » pour obtenir « la paix et une vie sans peur ni guerre ». C’est un signal important : même les figures marginalisées de la réforme soutiennent Pezeshkian sur ce dossier. Parce que l’alternative — un Iran en guerre ouverte, nucléarisé, sous sanctions maximales et dirigé par des durs idéologiques — serait bien pire pour les Iraniens ordinaires.
La légitimité populaire comme dernière ressource
Pezeshkian dispose d’une ressource que les généraux de l’IRGC et les ayatollahs durs n’ont pas : une légitimité électorale, même partielle, dans un système où les élections sont filtrées. Cette légitimité est sa protection ultime. Tant que les pragmatistes — comme le décrit Vance — continuent de « gagner l’argument » en interne, Pezeshkian reste utile au régime pour gérer la façade de la normalisation. Il représente la seule interface possible entre un régime hostile à l’Occident et des puissances occidentales qui ne peuvent pas officiellement négocier avec des généraux non élus.
Mais cette légitimité a un coût : elle rend Pezeshkian responsable des résultats. Si l’accord tient, il sera crédité d’avoir sauvé l’Iran de la destruction. Si l’accord s’effondre, il sera le bouc émissaire idéal — celui qui a « capitulé » devant Trump, celui que les durs désigneront pour légitimer leur retour au pouvoir. Dans les deux cas, il a perdu quelque chose.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans le sort de cet homme. Il représente ce qu’il y a de meilleur dans l’Iran politique — la compétence, la modération, le pragmatisme — et il est prisonnier d’un système qui ne peut pas se permettre de laisser ces qualités triompher vraiment. L’Occident devrait le regarder sans illusions ni mépris.
L'accord à soixante jours : ce qui reste à faire
Un calendrier serré, des obstacles immenses
Le mémorandum ouvre une fenêtre de soixante jours pour négocier un accord final. Les pourparlers techniques à Genève ont été reportés le 18 juin — premier signe de fragilité. Le 22 juin, Vance annonce aux côtés des premiers ministres du Pakistan et du Qatar que des progrès ont déjà été accomplis lors des premières heures de discussions. Il reste engagé sur le cessez-le-feu régional complet voulu par Trump, incluant le Liban. Mais les officiels israéliens s’y opposent frontalement : ils estiment que le MOU ne résout aucun des objectifs clés de la guerre — ni le nucléaire, ni les missiles, ni la chute du régime.
Les questions non résolues incluent : le niveau précis d’enrichissement permis, le sort des stocks d’uranium hautement enrichi, le calendrier des inspections de l’AIEA, la levée progressive ou totale des sanctions, le statut du Hezbollah et des Houthis dans tout accord de paix régional, et la possibilité d’un fonds de développement de 350 milliards de dollars pour l’Iran — un chiffre mentionné mais immédiatement démenti par Vance comme n’impliquant aucun argent américain.
Pezeshkian à Genève : le représentant d’un État qui ne le représente pas
Dans ce contexte, le rôle de Pezeshkian est à la fois central et périphérique. Il est le président élu, chef du SNSC, signataire du mémorandum. Mais le vrai pouvoir de décision sur le nucléaire et sur les alliances régionales reste entre les mains de Mojtaba Khamenei et des hauts gradés de l’IRGC. Il négocie pour un État dont les institutions les plus puissantes peuvent à tout moment invalider ses engagements.
Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi — également réformiste, favorable à un accord — est à ses côtés à Genève. Mais en face d’eux, au sein de la délégation iranienne, siègent des représentants des institutions dures dont la définition du succès est fondamentalement différente. Pezeshkian le sait. Araghchi le sait. Et Vance, qui affirme que les pragmatistes « gagnent l’argument », le sait aussi. La question est de savoir combien de temps ce fragile rapport de force intérieur peut tenir.
Je regarde ces soixante jours avec une anxiété sincère. Parce que si ce processus échoue, ce n’est pas Pezeshkian qui paiera le prix le plus lourd — ce sont les Iraniens ordinaires, ceux qui attendaient une vie normale. Et ce sont aussi les populations de la région, prises en otage par des régimes qui préfèrent la guerre à la réforme.
Conclusion : un réformiste entre deux impuissances
Ne pas idéaliser, ne pas mépriser
Masoud Pezeshkian est un homme réel dans une situation impossible. Il n’est ni le héros que les optimistes occidentaux voudraient voir, ni la simple façade que les sceptiques dénoncent. Il est un chirurgien cardiaque qui a passé sa vie à réparer ce que la violence brise — et qui dirige désormais un régime construit sur la violence institutionnalisée. Il est sincèrement favorable à un accord avec l’Occident. Il est structurellement incapable de le garantir seul. Ces deux réalités coexistent, et toute analyse qui n’intègre pas les deux est incomplète.
L’Iran sous Pezeshkian reste une menace réelle pour la stabilité régionale. Le programme de missiles continue, les proxies régionaux existent, les Gardiens de la révolution sont intacts. Le Mémorandum d’Islamabad n’efface pas cette réalité. Mais il crée une possibilité — fragile, conditionnelle, réversible — d’un Iran moins nucléarisé et moins en guerre ouverte avec l’Occident. Cette possibilité vaut d’être défendue, même avec les yeux ouverts sur ses limites.
Ce que l’Occident doit retenir
L’Occident a intérêt à ce que Pezeshkian survive politiquement à ces soixante jours. Non pas parce qu’il est un allié — il ne l’est pas, et ne peut pas l’être dans ce régime. Mais parce que les alternatives sont pires : un Iran dirigé par des durs idéologiques, soutenu par la Chine, avec un programme nucléaire intact et une doctrine de confrontation permanente avec l’Occident. Dans ce spectre, un président réformiste contraint par les institutions est préférable à un général idéologique libéré de toute contrainte.
Trump, avec toute l’imprévisibilité qui le caractérise, a compris quelque chose d’essentiel : la pression maximale combinée à une offre réelle de sortie est plus efficace que l’endiguement passif. Le résultat — imparfait, inachevé, mais réel — en porte la preuve. L’Occident peut critiquer les méthodes de Trump sur ses propres institutions. Il ne peut pas nier que sur l’Iran, la méthode a produit ce que vingt ans de diplomatie n’avaient pas obtenu. Pezeshkian, lui, doit gérer cette réalité de l’intérieur d’un régime qui n’en veut pas, avec des alliés qui l’épient et des ennemis qui attendent qu’il trébuche.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Iran International — Pezeshkian vows to heed Khamenei’s conditions for negotiations — 18 juin 2026
Al Jazeera — Hardliners and moderates: What do Iran’s factions think of deal with US? — 16 juin 2026
Sources secondaires
The Guardian — What lessons will Iran’s new leadership draw from the 110-day war? — 20 juin 2026
Wikipedia — 2025–2026 Iran–United States negotiations — mis à jour juin 2026
Reuters — Cracks emerge in Iran’s leadership as it reels under bombardment — 7 mars 2026
Wikipedia — Masoud Pezeshkian — biographie complète
Encyclopædia Britannica — Masoud Pezeshkian — profil biographique — juin 2026
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