La norme des 2 % du PIB — enfin sérieusement prise
Pendant des décennies, la norme OTAN de 2 % du PIB consacré à la défense a été traitée par la plupart des membres européens comme une obligation rhétorique plutôt qu’un engagement concret. L’Allemagne était à 1,3 %. La France était à 1,8 %. Peu de pays respectaient vraiment cette cible. Le financement de la guerre russo-ukrainienne depuis 2022 et les menaces croissantes à la frontière est de l’OTAN ont radicalement changé la donne. En 2026, plusieurs pays membres dépassent les 2 % — et certains visent nettement plus haut.
La Pologne, directement exposée à la menace russe via sa frontière avec la Biélorussie, a atteint des niveaux d’investissement de défense parmi les plus élevés d’Europe. Les États baltes — Estonie, Lettonie, Lituanie — ont augmenté leurs budgets de défense de façon significative. L’OTAN a approuvé en décembre 2025 un budget commun de 2,5 milliards de livres sterling en 2026, avec une hausse annuelle de 25 % au-delà de l’inflation jusqu’en 2030. L’Allemagne, avec son fonds spécial de défense de 100 milliards d’euros, a effectué sa reconversion la plus notable. La France, avec un budget de défense à 66,7 milliards d’euros en 2026, hausse de 6,8 milliards, s’inscrit dans la même dynamique.
Le Programme européen d’investissement dans la défense (EDIP)
Au niveau européen, la Commission européenne a lancé le Programme européen d’investissement dans la défense (EDIP), doté d’un budget de 1,5 milliard d’euros en subventions. C’est un premier pas — mais modeste par rapport à l’ambition. La Commission propose 130 milliards d’euros sur sept ans pour la défense et l’espace dans le prochain cadre financier pluriannuel — soit quatre fois le cadre actuel. Le commissaire Andrius Kubilius, en charge de la Défense et de l’Espace, a fait de cette montée en puissance industrielle sa priorité. Les chiffres montrent que l’Europe investit — mais le fossé entre ces investissements et les besoins réels reste considérable.
La tension centrale est politique autant que budgétaire : plusieurs gouvernements européens font face à des opinions publiques qui ne voient pas toujours la nécessité d’augmenter massivement les dépenses militaires, surtout dans un contexte d’austérité perçue sur d’autres postes budgétaires. La communication politique autour de la nécessité de ces investissements reste un défi majeur — expliquer aux citoyens que la défense de la liberté a un coût réel, et que ce coût doit être assumé maintenant plutôt que demain, n’est pas un message politiquement simple dans des démocraties habituées à la paix.
Il y a une ironie profonde dans le fait que l’Europe doive aujourd’hui se rappeler ce que l’Ukraine vit en temps réel : la liberté a un coût. Pendant des décennies, nous avons bénéficié d’un dividende de la paix — des dépenses militaires basses qui libéraient des ressources pour les États-providence, l’éducation, la culture. Ce dividende est terminé. L’habituer les opinions publiques à cette réalité sans générer de réactions populistes sera l’un des défis politiques majeurs des prochaines années.
La situation américaine : l'emprunteur en chef du monde libre
3 800 milliards supplémentaires — le choix de Trump
Les États-Unis représentent un cas particulièrement aigu de la tension fiscale-militaire que connaît l’Occident. La première économie mondiale, déjà avec une dette fédérale qui dépasse les 35 000 milliards de dollars, vient d’adopter le «Big Beautiful Bill» qui ajoutera selon le Congressional Budget Office 3 800 milliards de dollars de déficits fiscaux supplémentaires sur dix ans — partiellement compensés par des coupes de 1 000 milliards dans les programmes sociaux, mais déjà nettement dans le rouge. Le Committee for a Responsible Federal Budget est encore plus pessimiste, estimant la dette supplémentaire à 3 000 milliards en tenant compte des intérêts.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Une dette croissante signifie des intérêts croissants — et à mesure que les taux remontent, ces intérêts absorbent une part croissante des recettes fédérales. C’est une ressource qui n’est pas disponible pour les investissements dans la défense, la recherche, la diplomatie ou l’aide aux alliés. L’Amérique sous Trump choisit de réduire les impôts tout en dépensant massivement — une combinaison qui enrichit les plus fortunés à court terme mais fragilise structurellement la capacité de l’État américain à honorer ses engagements à long terme. C’est la forme spécifique du mal nécessaire que représente Trump pour l’Occident.
La Fed sous pression et le coût du dollar fort
La Réserve fédérale américaine maintient son taux directeur à 3,625 % et devrait le porter à 3,875 % au troisième trimestre 2026, selon les projections de KBC. Cette politique monétaire restrictive est une réponse à une inflation qui, même si elle a quelque peu décéléré par rapport aux pics de 2022-2023, reste au-dessus des cibles. Le nouveau président de la Fed, Warsh, a tenu sa première réunion sans modifier les taux — mais les marchés anticipent une hausse prochaine, et les divisions entre gouverneurs sont réelles.
Un dollar maintenu à des niveaux élevés par des taux d’intérêt restrictifs a des effets sur les économies émergentes et sur les partenaires commerciaux de l’Amérique — en renchérissant le service des dettes libellées en dollars pour les pays en développement, et en compliquant les dynamiques d’exportation pour les économies orientées vers les marchés américains. Ces effets de contagion de la politique monétaire américaine sur l’économie mondiale sont bien documentés — et ils compliquent la gestion de la double pression fiscale-militaire pour les alliés européens qui doivent gérer leurs propres contraintes tout en s’ajustant aux externalités américaines.
Les États-Unis dépensent comme si leur crédit était illimité — et jusqu’à présent, les marchés ont toujours fait confiance au dollar américain comme actif refuge ultime. Mais cette confiance n’est pas automatique et éternelle. Si jamais les marchés obligataires décidaient de remettre en question la soutenabilité de la dette américaine, les conséquences pour l’économie mondiale seraient cataclysmiques. Ce n’est pas une prédiction — c’est un risque de queue que nous ferions bien de ne pas ignorer parce qu’il est uncomfortable à formuler.
La zone euro entre inflation et stagnation
Une économie qui refuse de choisir entre ses maux
La zone euro présente en juin 2026 le profil d’une économie qui souffre simultanément d’une inflation persistante et d’une croissance atone — le scénario de stagflation légère que les économistes redoutaient. L’inflation à 3,2 % est au-dessus de la cible de 2 % de la BCE. La croissance du PIB pour l’année est revue à la baisse — les prévisions de KBC passent de 0,7 % à 0,3 % pour 2026. Ce n’est pas une récession — mais c’est une performance bien en dessous du potentiel d’une économie qui a besoin de croissance pour financer ses ambitions de défense et ses transitions verte et numérique.
La BCE est dans une position délicate : relever les taux pour maîtriser l’inflation signifie ralentir davantage une économie déjà en difficulté ; laisser les taux baisser risque de laisser l’inflation se désancrer. Elle a choisi la hausse en juin — un mouvement considéré par KBC comme probablement «un événement ponctuel» compte tenu de la baisse récente des prix de l’énergie. Le mémorandum d’accord États-Unis-Iran a fait chuter le pétrole de 113 dollars le baril fin avril à 78 dollars mi-juin — une bouffée d’oxygène bienvenue pour les économies importatrices d’énergie, dont la majorité des membres de la zone euro.
Les marges de manœuvre fiscales nationales — très inégales
La capacité des États membres de la zone euro à financer simultanément leur défense et honorer leurs contraintes budgétaires est profondément inégale. Des pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas — avec des ratios dette/PIB historiquement plus faibles — ont plus de latitude. Des pays comme l’Italie (140 % de dette/PIB), la Grèce et la France (autour de 110 %) ont des marges beaucoup plus étroites. Cette hétérogénéité crée des tensions au sein de l’Union — sur les règles du Pacte de Stabilité, sur la mutualisation de la dette de défense, sur le financement européen commun des achats d’équipements.
Les discussions en cours au Conseil européen sur un emprunt européen commun pour la défense — inspiré du modèle NextGenerationEU post-Covid — illustrent cette recherche de solutions collectives à des contraintes nationales. Le précédent de la mutualisation de la dette Covid a prouvé que c’était faisable — mais il avait aussi suscité des oppositions politiques intenses, notamment de la part des pays dits «frugaux» du nord de l’Europe. Reproduire ce modèle pour la défense nécessitera une volonté politique que les événements géopolitiques — le front ukrainien en particulier — contribuent à forger.
La zone euro a besoin de croissance pour financer ses ambitions. Elle a besoin de défense pour garantir sa sécurité. Et elle a besoin de consolider ses finances pour rester crédible. Ces trois impératifs simultanés ne sont pas impossibles à concilier — mais ils exigent une gouvernance économique européenne plus cohérente et plus agile que ce que nous avons vu jusqu’à présent. L’euro numérique, la défense commune, le marché unique approfondi — tout cela est du même mouvement. L’Europe doit avancer sur tous ces fronts en même temps. Elle n’a pas le luxe du séquençage.
Comment financer la liberté — les solutions disponibles
Taxer, emprunter, ou réallouer — les trois voies
Face à la double pression fiscale-militaire, les gouvernements occidentaux disposent en théorie de trois leviers. Taxer davantage — augmenter les recettes pour financer les dépenses supplémentaires sans aggraver le déficit. Emprunter davantage — accepter une hausse temporaire des déficits avec l’espoir que l’investissement génère une croissance future qui remboursera la dette. Réallouer — réduire d’autres postes de dépenses pour libérer des ressources pour la défense. Dans la pratique, tous les gouvernements utilisent une combinaison des trois — avec des dosages différents selon leurs situations politiques et économiques.
La tentation de l’emprunt est forte politiquement — c’est la voie de moindre résistance dans des démocraties où les électeurs n’aiment pas les hausses d’impôts ni les coupes dans les services publics. Mais elle a des limites dans un contexte de taux d’intérêt élevés. Un emprunt à 3-4 % sur vingt ans pour financer des dépenses militaires qui ont un effet de dissuasion — donc un retour sur investissement en matière de sécurité — peut être défendable. Un emprunt pour financer des dépenses de fonctionnement courantes dans un contexte de déficit structurel, l’est beaucoup moins.
Les pistes innovantes — bonds de défense, mutualisation, réforme des règles
Plusieurs solutions innovantes sont sur la table dans les capitales européennes. Les «bonds» de défense européens — des obligations émises au niveau de l’Union pour financer des investissements de défense collectifs — pourraient permettre de lever des capitaux à un coût inférieur aux emprunts nationaux des États membres les plus endettés. Le modèle EDIP pourrait être élargi. La réforme des règles du Pacte de Stabilité pour exclure les dépenses de défense du calcul des déficits — une proposition portée par plusieurs gouvernements — créerait de la marge de manœuvre sans aggraver le risque de crédit souverain.
L’Union européenne a aussi un atout structurel que les États-Unis n’ont pas : un marché unique de 450 millions de consommateurs qui génère un potentiel économique considérable. Approfondir ce marché unique — notamment dans les services, les capitaux, les données — est l’une des façons les moins coûteuses de générer de la croissance supplémentaire sans hausse de dettes. Le rapport Draghi de 2024 avait chiffré le potentiel de gains de productivité d’un marché unique plus intégré à plusieurs centaines de milliards d’euros annuels. Cette voie — politiquement difficile mais économiquement fondée — mérite d’être empruntée plus vigoureusement.
Je ne vais pas prétendre que la solution est simple. Elle ne l’est pas. L’Occident doit financer sa défense sans se ruiner, réduire ses dettes sans étouffer sa croissance, maintenir ses États-providence sans les rendre insoutenables. Ce n’est pas impossible — mais cela exige une rigueur intellectuelle et politique que le populisme de droite comme de gauche rend difficile à maintenir. Le long terme contre le court terme : c’est toujours ce combat-là. Et les démocraties ont structurellement tendance à perdre ce combat.
Le cas ukrainien — modèle inversé et leçon pour l'Occident
Financer la guerre tout en maintenant une économie
L’Ukraine offre un exemple extrême — et paradoxalement inspirant — de gestion de la double contrainte fiscale-militaire. Un pays en guerre totale, avec une économie mise sous pression maximale, a réussi à maintenir des fonctions essentielles de l’État, à financer une montée en puissance industrielle militaire massive (de 1 milliard à 50 milliards d’euros de production de défense en quatre ans), et à rester solvable grâce à l’aide internationale. Zelensky a géré une économie de guerre avec une rigueur et une créativité que peu d’observateurs avaient anticipée.
Pour l’Occident, la leçon ukrainienne est double. D’abord, il est possible de financer des niveaux de dépenses de défense très élevés sans effondrement économique — si la volonté politique est là et si les priorités sont claires. Ensuite, le coût de la défaillance — laisser une démocratie se faire envahir sans la soutenir — est infiniment plus élevé que le coût du soutien préventif. L’aide à l’Ukraine a coûté des dizaines de milliards d’euros à l’Occident — mais une Ukraine tombée aurait coûté en repositionnements militaires, en migration de masse, en instabilité régionale et en perte de crédibilité stratégique bien davantage.
L’investissement de défense comme investissement dans la paix
Il y a un argument économique puissant pour l’investissement de défense que les comptables publics ont tendance à négliger : c’est un investissement dans la stabilité. Une Europe défendue, crédible, dissuasive est une Europe où les investissements privés se font, où les chaînes d’approvisionnement fonctionnent, où les marchés sont prévisibles. Une Europe qui ne se défend pas est une Europe où la prime de risque géopolitique monte — et cette prime se paie dans les taux d’intérêt, dans les coûts d’assurance, dans les délais de décision d’investissement. Le calcul complet du coût de la défense doit inclure ce qu’il en coûterait de ne pas la financer.
Cette logique — la défense comme condition de la prospérité — est parfaitement connue des économistes qui étudient les dividendes de la paix et leurs conditions. Elle devrait être au cœur des argumentaires politiques des gouvernements qui demandent à leurs citoyens de contribuer à l’effort de défense collective. Ce n’est pas un sacrifice gratuit — c’est un investissement dont le retour se mesure en décennies de stabilité plutôt qu’en trimestres fiscaux. C’est une logique difficile à vendre dans des démocraties dominées par le cycle électoral de quatre ans — mais c’est la seule qui soit honnête.
Financer la liberté — le titre de cet éditorial — peut sembler une formule grandiloquente. Je ne crois pas qu’elle l’est. La liberté de vivre dans une démocratie, d’exprimer ses opinions, de voter sans peur, de faire des affaires sans racket, de dormir sans craindre les bombes : tout cela a un coût réel, maintenu par des institutions et des armées que les citoyens financent collectivement. L’Occident l’avait oublié pendant trente ans de paix relative. L’Ukraine nous le rappelle chaque jour. C’est un rappel brutal — mais nécessaire.
Les marchés obligataires face à l'inflation des dépenses militaires
La prime de risque souverain et ses implications pour les budgets de défense
Quand les gouvernements européens annoncent des hausses significatives de leurs dépenses de défense — l’Allemagne avec son Sondervermögen de 100 milliards d’euros, la France avec sa Loi de programmation militaire portant le budget militaire à 2 % du PIB, la Pologne qui dépasse déjà 4 % du PIB en dépenses militaires — les marchés obligataires réagissent. Les primes de risque souverain augmentent légèrement pour les pays qui n’ont pas de trajectoire budgétaire crédible. Le coût de financement de la dette s’alourdit. Et dans un contexte où les taux directeurs de la BCE restent significativement au-dessus des planchers historiques, chaque point de base supplémentaire représente des centaines de millions d’euros de charges d’intérêts additionnelles sur des décennies.
La Banque centrale européenne navigue dans cette tension avec une prudence calculée. Réduire trop vite les taux risquerait de réamorcer l’inflation. Les maintenir trop hauts risquerait d’étrangler la croissance nécessaire pour financer les ambitions européennes de défense. Le Bulletin économique de la BCE de juin 2026 souligne cette tension sans la résoudre — ce qui est honnête, car il n’y a pas de solution magique. Il y a des arbitrages douloureux à faire entre stabilité des prix, soutien à la croissance et financement de la défense collective. Ces arbitrages seront les décisions économiques centrales des années à venir.
L’eurobond de défense : une idée qui progresse lentement
L’idée d’émettre des obligations européennes communes pour financer les dépenses de défense — à l’image du programme Next Generation EU qui a financé la relance post-Covid — fait son chemin dans les chancelleries européennes. La Commission Ursula von der Leyen, dans son troisième mandat, a explorée cette piste sous le nom de «Defence Bonds». L’idée a un attrait évident : mutualiser le financement permettrait de bénéficier de la note de crédit supérieure de l’UE par rapport à celle des États membres individuels, réduisant ainsi le coût du financement pour l’ensemble.
Les obstacles sont bien connus : l’Allemagne et les Pays-Bas restent méfiants envers toute forme de mutualisation des dettes, craignant de se retrouver à co-garantir les engagements des pays moins rigoureux budgétairement. La Cour constitutionnelle fédérale allemande a par le passé posé des limites au financement communautaire. Ces résistances sont réelles — mais elles s’érodent face à l’évidence géopolitique. Quand la Russie menace aux portes de l’Europe et que les États-Unis ne sont plus une garantie inconditionnelle, même les gouvernements les plus frugaux doivent réviser leurs calculs.
L’eurobond de défense me semble inévitable — pas parce que c’est la solution idéale sur le plan des principes budgétaires, mais parce que les alternatives sont pires. Laisser chaque pays financer sa défense séparément, dans un contexte de taux élevés et de croissance faible, conduit à des dépenses sous-optimales et à une fragmentation capacitaire qui affaiblit l’Europe collectivement. La mutualisation, avec les garde-fous appropriés, est le seul mécanisme qui permette à l’Europe de financer une défense crédible sans se ruiner. Ce n’est pas de l’idéalisme fédéraliste — c’est du pragmatisme géopolitique. Et la différence entre les deux est parfois plus mince qu’on ne le croit.
L'Occident face à ses contradictions fiscales : dépenser pour la liberté sans créer la crise
Le paradoxe des démocraties : promettre sans financer
Les démocraties occidentales excellent dans l’art de prendre des engagements de dépenses sans toujours prévoir les ressources correspondantes. L’objectif de 2 % du PIB en dépenses de défense fixé par l’OTAN est resté lettre morte pour la majorité des membres européens pendant des décennies. Même aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine comme avertissement brutal, plusieurs pays de l’alliance peinent à atteindre cet objectif. La Belgique, l’Espagne, l’Italie restent sous la barre des 2 % en 2025-2026. Ces manquements ne sont pas seulement une question de volonté politique — ils reflètent des contraintes budgétaires réelles dans des pays où les dépenses sociales sont politiquement intouchables et où les marges fiscales sont étroites.
La solution n’est pas simple : augmenter les impôts pour financer la défense est impopulaire. Couper dans les services sociaux pour libérer des marges est encore plus impopulaire. S’endetter davantage aggrave des trajectoires d’endettement déjà préoccupantes. C’est le triangle d’impossibilité fiscal des démocraties en temps de menace géopolitique : vous devez dépenser plus pour la sécurité, vous ne pouvez pas taxer davantage, vous ne pouvez pas vous endetter indéfiniment. La sortie de ce triangle passe nécessairement par des arbitrages politiquement douloureux que la plupart des gouvernements repoussent à plus tard — jusqu’à ce que «plus tard» arrive.
La croissance économique comme solution structurelle — et ses conditions
La seule sortie viable du triangle d’impossibilité fiscal est la croissance économique. Un PIB qui croît plus vite que les dépenses de défense rend ces dépenses soutenables sans augmenter la pression fiscale ni l’endettement relatif. C’est la logique derrière les investissements massifs dans l’éducation, la recherche, les infrastructures numériques et la transition énergétique que promeut la Commission européenne. Ces investissements ne sont pas en contradiction avec les dépenses de défense — ils en sont le complément économique indispensable.
Mais la croissance européenne reste atone depuis plusieurs années. Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne, publié en 2024, avait identifié des déficits structurels dans l’innovation, dans l’accès au capital pour les jeunes entreprises, dans la régulation excessive de certains marchés. Ces déficits n’ont pas été comblés en un an. L’Europe a besoin d’une politique industrielle ambitieuse, d’un marché unique des capitaux plus intégré, d’une régulation plus intelligente — pas moins de règles, mais des règles mieux calibrées pour permettre l’innovation sans sacrifier la protection des citoyens. C’est un programme de long terme dont les effets ne se feront sentir que dans plusieurs années. Mais il n’y a pas de raccourci.
Je vais terminer cet éditorial sur une pensée que j’ai du mal à formuler sans paraître donneur de leçons : nous avons les moyens de financer notre liberté. L’Europe n’est pas un continent pauvre. Elle est riche, éduquée, technologiquement avancée. Ce qui lui manque, c’est la volonté collective de faire les arbitrages nécessaires — maintenant, pas en reportant la décision à la prochaine crise. Zelensky l’a dit à la tribune du Parlement européen : les Ukrainiens paient en vies ce que les Européens peuvent encore payer en argent. Ce n’est pas une métaphore. C’est une réalité que nous devrions avoir constamment à l’esprit quand nous débattons de nos budgets de défense.
Conclusion : Payer maintenant ou payer bien plus cher plus tard
Le choix de génération
La double pression fiscale et militaire que connaît l’Occident en 2026 n’est pas une malchance conjoncturelle — c’est le résultat de choix cumulatifs sur des décennies. Des décennies de sous-investissement dans la défense, rendues possibles par la Pax Americana de l’après-guerre froide. Des décennies d’endettement facile, rendues possible par des politiques monétaires accommodantes. Et une décennie d’aveuglement face à la montée des menaces — Russie, Chine, Iran, Corée du Nord — que les démocraties ont préféré ne pas regarder en face plutôt que d’en tirer les conséquences budgétaires.
Les gouvernements occidentaux de 2026 héritent de ces choix accumulés. Ils n’ont pas la possibilité de revenir en arrière — ils peuvent seulement décider comment gérer la contrainte présente et éviter d’aggraver celle de demain. Cela signifie investir dans la défense — sans illusion sur la facilité — tout en maintenant une discipline budgétaire suffisante pour préserver la crédibilité des finances publiques. C’est une politique d’adultes, dans des pays habitués aux politiques qui promettent plus en donnant moins. Difficile à vendre — mais impossible à éviter.
La liberté n’est pas gratuite — et elle ne l’a jamais été
Cet éditorial plaide pour une lucidité sur le coût réel de la liberté. Pas pour l’austérité aveugle, pas pour la course aux armements sans frein, mais pour un sens des priorités collectif qui reconnaisse que certaines dépenses sont des investissements dans ce qui rend la vie dans nos sociétés possible. L’Ukraine paye ce coût en sang depuis 2022. L’Occident paie en euros, en livres et en dollars. C’est une répartition que nos alliés ukrainiens acceptent — à condition que nous tenions nos engagements. Ce moment de vérité budgétaire est aussi un moment de vérité démocratique. La façon dont nos gouvernements le gèrent dira beaucoup sur la santé réelle de nos démocraties.
Les chiffres sont là — 0,3 % de croissance en zone euro, 3,2 % d’inflation, 3 000 milliards de dette supplémentaire en Amérique, 66,7 milliards de défense en France, 2,5 milliards de budget OTAN. Ils racontent une histoire claire : l’Occident est sous pression, mais il dispose encore des ressources pour faire les bons choix. La question est de savoir si la volonté politique est à la hauteur de la nécessité. L’Ukraine, une fois encore, nous montre ce que la volonté peut accomplir quand elle n’a pas le choix. Nous, nous avons encore le choix. Prenons-le.
Je ne peux pas terminer cet éditorial sans formuler une inquiétude fondamentale : les démocraties sont structurellement désavantagées dans les arbitrages entre court terme et long terme. Voter pour des hausses de dépenses militaires et des rigueurs budgétaires n’est pas une recette gagnante pour les élections. Ceux qui veulent démanteler l’Occident de l’intérieur — Poutine, Xi, les mouvements populistes qu’ils financent — le savent très bien. La meilleure réponse que nous pouvons leur donner est de prouver que nos démocraties sont capables de faire les bons choix même quand ils sont difficiles. C’est la définition même de la maturité démocratique.
Sources
Sources primaires
KBC Group — Economic Perspectives June 2026, analyse macroéconomique — 25 juin 2026
Banque centrale européenne — Bulletin économique N°4 2026 — 25 juin 2026
KRGV/AP — Big Beautiful Bill, CBO et CRFB estimates — 25 juin 2026
Sources secondaires
OTAN — Budgets communs 2026 — 17 décembre 2025
Sénat français — Budget de défense 2026, 66,7 milliards d’euros — 2025
EU Perspectives — Production de défense ukrainienne, référence EDIP — 23 juin 2026
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