La réunion de Téhéran du 13 juin 2026
La réunion du 13 juin 2026 à Téhéran, rapportée par Al-Ahram, a rassemblé les représentants des trois capitales autour d’un projet de mémorandum d’accord en 14 points. Ce document — dont le contenu précis n’est pas entièrement public — couvrirait selon les sources disponibles des dimensions économiques, militaires et diplomatiques de la coopération trilatérale. La structure à deux étapes prévue : un MOU initial, suivi d’un accord de partenariat stratégique complet. Le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, dont le pays accueillait des discussions parallèles à Islamabad, avait déclaré que l’accord pourrait être finalisé dans les 24 heures — une formulation qui soulignait l’urgence perçue et la dynamique de la négociation.
La présence de l’Iran, de la Russie et de la Chine dans une même négociation trilatérale formalisée est elle-même un événement. Ces trois pays ont des histories de coopération bilatérale et des convergences d’intérêts anti-occidentaux bien documentées — mais la formalisation d’un accord multilatéral représente un pas supplémentaire vers une architecture d’alliance structurée. La Russie et la Chine ont signé un partenariat stratégique complet en 2022, souvent décrit comme une alliance « sans limites ». L’ajout de l’Iran comme troisième partenaire formel créerait une structure triangulaire qui couvrirait des zones géographiques et d’influence complémentaires : Europe de l’Est (Russie), Asie-Pacifique (Chine), Moyen-Orient (Iran).
Ce que le MOU signifie opérationnellement
Un mémorandum d’accord n’est pas un traité d’alliance militaire — il n’oblige pas automatiquement à une intervention armée si l’un des partenaires est attaqué. Mais il crée un cadre formel de coordination qui a des conséquences opérationnelles réelles. Il facilite les échanges de renseignement. Il coordonne les positions diplomatiques dans les instances internationales — ONU, AIEA, OMC. Il structure les échanges commerciaux, notamment dans les secteurs sanctionnés par l’Occident, en créant des circuits financiers alternatifs. Et dans le domaine militaire, il peut justifier et formaliser des coopérations qui existent déjà de facto : les drones Shahed iraniens utilisés par la Russie en Ukraine, les technologies militaires chinoises qui transitent vers la Russie, les missiles iraniens qui permettent à la Russie de compenser ses pertes en munitions.
Ces coopérations de fait deviennent, avec un MOU formel, plus difficiles à nier diplomatiquement et plus faciles à approfondir. Le MOU envoie aussi un signal politique aux pays tiers : il y a une alternative à l’ordre occidental, structurée et permanente, qui peut offrir des partenariats économiques et de sécurité. Pour les pays du Sud Global qui cherchent à diversifier leurs alliances — Inde, Brésil, Afrique du Sud, Turquie — ce signal n’est pas sans conséquences. Il crée des options là où il n’y en avait qu’une. Et des options signifient du levier dans les négociations avec l’Occident.
Un MOU en 14 points. Pas un traité d’alliance automatique — mais un cadre. Et les cadres formalisent ce qui était informel, légitiment ce qui était clandestin, et permettent l’approfondissement de ce qui était expérimental. Ce MOU n’est pas un début — c’est une institutionnalisation.
Les missiles du CGRI : une démonstration de force calculée
Frappes sur la base Ali Al Salem et la Cinquième Flotte
La diplomatie du MOU trilatéral s’est déroulée en parallèle d’une démonstration militaire iranienne que l’on ne peut pas ignorer. Selon les rapports d’Al Jazeera de juin 2026, le Corps des Gardiens de la révolution islamique a lancé des missiles balistiques en direction de la base aérienne américaine Ali Al Salem au Koweït et de la Cinquième Flotte américaine à Bahreïn. Ces frappes — ou démonstrations de capacité — s’inscrivaient dans une escalade liée aux frictions autour du détroit d’Ormuz. Le CGRI a publié des vidéos montrant des missiles avec des messages ciblant directement le président Trump : « vaincue dans une guerre qu’il avait lui-même réclamée ». Cette communication visuelle est une démonstration de capacité autant qu’un message politique.
Les frappes sur des bases américaines dans le Golfe représentent un franchissement de ligne significatif. L’Iran a, à plusieurs reprises depuis 2019, attaqué des intérêts américains dans la région — les pétroliers, les infrastructures saoudiennes, les bases en Irak. Mais les frappes directes sur des bases américaines au Koweït et à Bahreïn élèvent le niveau de confrontation et testent la réponse américaine. Dans le contexte des négociations sur le programme nucléaire iranien et du MOU trilatéral, ces frappes envoient un message clair : l’Iran ne négocie pas à partir d’une position de faiblesse. Il négocie avec des missiles en réserve, dans un contexte où ses partenaires — Russie et Chine — lui fournissent une couverture diplomatique et économique.
La carte d’Ormuz : le « golden card » de Téhéran
Le ministre des Affaires étrangères iranien Araghchi a décrit le détroit d’Ormuz comme une « golden card » — une carte maîtresse que l’Iran peut jouer dans la négociation avec l’Occident. Cette formulation n’est pas de la rhétorique vide. Environ 20 % du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz. En affirmer le contrôle — même partiellement, même temporairement — donne à l’Iran un levier sur les marchés énergétiques mondiaux qui dépasse largement sa taille et sa puissance économique. L’Iran a revendiqué, selon certains rapports, une « gestion exclusive de 30 jours » du détroit — une affirmation qui n’a pas de reconnaissance internationale mais qui illustre la logique de confrontation assumée.
Dans le cadre du MOU trilatéral, cette carte d’Ormuz a une valeur supplémentaire. La Russie et la Chine, en tant que partenaires de l’Iran, bénéficient de l’effet de levier iranien sur les routes énergétiques mondiales. En échange, elles fournissent à l’Iran une couverture diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU (veto russe et chinois contre toute résolution forte), des technologies militaires, et un accès à des marchés alternatifs pour le pétrole iranien sanctionné. Ce système d’échanges mutuels — où chaque partenaire apporte ce que les autres n’ont pas — est la force de l’axe trilatéral. Il n’est pas basé sur des valeurs communes ou une idéologie partagée. Il est basé sur des intérêts complémentaires et une opposition commune à l’ordre occidental.
Le détroit d’Ormuz comme « golden card ». Cette image dit tout sur la stratégie iranienne : pas de guerre frontale, mais le contrôle de l’artère jugulaire de l’économie mondiale. C’est du judo géopolitique — utiliser la dépendance de l’adversaire comme arme. Et face à ça, l’Occident n’a pas encore de réponse structurelle.
Le Hezbollah au Liban : le refus de la feuille de route comme signal
Un accord-cadre « humiliant » selon le Hezbollah
Dans le même contexte de juin 2026, le Hezbollah a rejeté publiquement un accord-cadre proposé pour le Liban, le qualifiant d’« humiliant ». Ce rejet est significatif dans l’analyse de l’axe Téhéran-Moscou-Pékin parce que le Hezbollah est l’instrument de projection de puissance de l’Iran au Liban et en Méditerranée orientale. Son refus d’un accord-cadre — qui représenterait une normalisation diplomatique impliquant des concessions iraniennes via son mandataire — reflète la posture plus dure adoptée par Téhéran : ne pas concéder, ne pas normaliser, maintenir la pression. Cette posture est cohérente avec la stratégie du MOU trilatéral : l’Iran ne cherche pas à s’intégrer dans l’ordre occidental — il cherche à construire un ordre alternatif où il n’a pas à faire de concessions.
Le Liban paie le prix de cette stratégie. Un pays dont l’économie s’est effondrée depuis 2019, dont la reconstruction post-guerre avec Israël est bloquée, et dont l’avenir institutionnel est suspendu au bon vouloir d’une organisation armée qui répond aux directives de Téhéran plus qu’aux besoins de la population libanaise. La posture dure de l’Iran à travers le Hezbollah est une démonstration de pouvoir — mais c’est aussi un aveu que cet axe n’est pas construit pour le bien-être des populations des pays qu’il prétend défendre. Il est construit pour la puissance des dirigeants des États qui le constituent.
Le programme de missiles iraniens : une ligne rouge non négociable
Selon une source iranienne de haut rang citée par TASS le 25 juin 2026, l’Iran n’est pas prêt à discuter de son programme de missiles dans ses négociations avec Washington. Cette position est documentée et non négociable du point de vue iranien. Le programme de missiles — qui comprend des missiles balistiques à courte et moyenne portée capables d’atteindre des cibles dans tout le Moyen-Orient, des cibles en Europe du Sud, et potentiellement des cibles plus lointaines — est l’arme de dissuasion centrale de l’Iran. C’est ce que Téhéran garde en réserve si ses installations nucléaires sont frappées. C’est aussi ce que la Russie utilise en Ukraine, que l’Iran a fourni sous forme de drones Shahed et de missiles Fath-360.
L’insistance iranienne à exclure les missiles des négociations est cohérente avec sa logique de partenariat avec Moscou et Pékin. Si l’Iran concédait sur les missiles dans le cadre d’un accord nucléaire avec Washington, il perdrait simultanément sa capacité de projection de puissance dans la région, sa valeur pour la Russie comme fournisseur de systèmes de frappe, et son levier dans les négociations futures. La position de refus sur les missiles n’est pas de l’obstination idéologique — c’est une évaluation froide des intérêts stratégiques de long terme.
L’Iran refuse de négocier ses missiles. Et pourquoi le ferait-il? Ce sont ses missiles qui l’ont rendu indispensable à Moscou. Ce sont ses missiles qui font que Washington continue à négocier au lieu d’ignorer. Les missiles sont le capital stratégique de Téhéran. On ne négocie pas son capital.
La Russie dans cet axe : ce qu'elle reçoit et ce qu'elle donne
Les Shahed, les Fath-360 et la dépendance aux fournisseurs
La dépendance de la Russie envers ses alliés de l’axe trilatéral pour soutenir son effort de guerre en Ukraine est un fait documenté. Les drones Shahed-136 iraniens, utilisés en masse pour des frappes sur les villes ukrainiennes, ont été fournis par l’Iran et produits sous licence sur le sol russe depuis 2023. Les missiles Fath-360, des missiles balistiques iraniens à courte portée, ont également été transférés selon les analyses de l’OTAN et des services de renseignement ukrainiens. Ces transferts de technologie représentent une contribution directe à la guerre contre l’Ukraine — et ils témoignent de la profondeur du partenariat militaire entre Moscou et Téhéran. Le MOU trilatéral formalise ce qui existe déjà dans les faits.
En échange, la Russie fournit à l’Iran des protections diplomatiques cruciales au Conseil de sécurité, des technologies militaires avancées (notamment dans les domaines aéronautique et naval, selon plusieurs analyses), et une validation politique que l’Iran n’est pas isolé sur la scène internationale. Cette relation de réciprocité transforme l’axe de simple alignement idéologique en alliance fonctionnelle fondée sur des échanges réels. C’est précisément ce qui la rend dangereuse : elle n’est pas fragilisée par les tensions idéologiques ou les rivalités historiques entre partenaires, parce qu’elle repose sur des intérêts concrets et vérifiables.
L’impact sur l’Ukraine : les drones iraniens sur les villes ukrainiennes
Pour les villes ukrainiennes qui vivent sous les frappes de drones Shahed, l’axe Téhéran-Moscou n’est pas une abstraction géopolitique. C’est la sirène à 3h du matin, le bruit caractéristique de l’engin dans le ciel nocturne, les explosions sur les infrastructures énergétiques, les hôpitaux, les immeubles résidentiels. Kyiv, Kharkiv, Odessa, Zaporizhzhia — ces villes ont été frappées par des centaines de Shahed depuis que la Russie les a intégrés dans son arsenal en 2022. Les systèmes de défense aérienne ukrainiens ont appris à les intercepter de façon de plus en plus efficace — mais la masse de l’attaque, la diversification des trajectoires, et les améliorations continues des versions iraniennes maintiennent une pression que la défense ne peut pas éliminer entièrement.
Chaque Shahed qui frappe une infrastructure ukrainienne est le produit d’une décision prise à Téhéran — une décision de vendre à la Russie une technologie développée pour frapper les ennemis de l’Iran dans le Golfe, et qui se retrouve utilisée pour frapper des familles ukrainiennes dans leurs appartements. Cette connexion directe entre la politique de l’axe trilatéral et les victimes civiles ukrainiennes est ce qui rend impossible toute analyse froide et distante de ce dossier. Les victimes sont réelles. Le partenariat qui les produit est réel. Et le MOU trilatéral le pérennisera si l’Occident ne réagit pas avec suffisamment de fermeté.
Les Shahed sur les villes ukrainiennes. C’est la conséquence physique, humaine, quotidienne de l’axe Téhéran-Moscou. Pas une théorie géopolitique — des explosions à 3h du matin dans des immeubles résidentiels. Quand j’écris sur cet axe, c’est de ça dont je témoigne en réalité.
La Chine dans l'axe : le partenaire le plus puissant et le plus ambigu
Pékin entre soutien à Moscou et protection de ses intérêts économiques
La Chine est le partenaire le plus puissant et le plus ambigu de l’axe trilatéral. Elle est la plus puissante parce que son économie — la deuxième mondiale — donne à cet axe une profondeur économique que ni la Russie ni l’Iran ne peuvent fournir seuls. Elle est la plus ambiguë parce qu’elle a des intérêts économiques massifs en Occident qu’elle ne veut pas sacrifier sur l’autel de l’idéologie. Pékin a soigneusement évité de fournir des armements létaux à la Russie — sous pression occidentale et pour protéger ses exportations et ses investissements en Europe et aux États-Unis. Mais elle a fourni des composants à double usage, maintenu ses achats de pétrole russe qui permettent à Moscou de financer sa guerre, et bloqué toute résolution du Conseil de sécurité qui sanctionnerait la Russie.
Cette position de soutien sans armement létal est de plus en plus difficile à maintenir à mesure que la guerre en Ukraine dure et que la pression sur la Russie s’intensifie. Si la Russie commençait à perdre significativement sur le terrain, Pékin serait confrontée à un choix difficile : laisser tomber son partenaire, au risque de montrer que son soutien a des limites, ou franchir la ligne rouge des armements létaux, au risque de provoquer une réponse occidentale sévère sur ses exportations. Ce dilemme structurel est la principale vulnérabilité de l’axe trilatéral : ses membres n’ont pas tous les mêmes tolérances au risque ni les mêmes horizons temporels.
L’IA militaire chinoise et le plan de 295 milliards
Le plan chinois d’investissement de 295 milliards de dollars dans l’infrastructure d’intelligence artificielle, annoncé le 9 juin 2026, s’inscrit directement dans le contexte de l’axe trilatéral. Si la Chine réussit à construire une capacité IA militaire souveraine dans les cinq prochaines années — des systèmes de ciblage, des drones essaims autonomes, des outils de guerre électronique — sa capacité à soutenir ses partenaires de l’axe trilatéral sera qualitativement différente. Elle pourra fournir à la Russie et à l’Iran des technologies militaires que ni l’une ni l’autre ne peuvent développer seules, sans craindre que les sanctions occidentales sur les technologies l’en empêchent — parce que ces technologies seront chinoises, fabriquées en Chine, par des entreprises chinoises, sur des infrastructures chinoises.
Cette perspective transforme l’axe trilatéral en quelque chose de structurellement différent à horizon 2030. Aujourd’hui, cet axe est contraint par les dépendances technologiques de ses membres vis-à-vis de l’Occident. Si la Chine lève cette contrainte pour elle-même — et transfère progressivement cette autonomie à ses partenaires — le rapport de force entre les deux blocs qui se dessinent change de nature. Ce n’est pas inévitable. Mais c’est la trajectoire vers laquelle le plan de 295 milliards pointe, et c’est pourquoi le blocage de ce plan — via les contrôles à l’exportation, la liste 1260H, la diversification des chaînes d’approvisionnement — est directement pertinent pour l’avenir de l’Ukraine.
La Chine joue l’équilibre : soutenir Moscou sans armes létales, commercer avec l’Occident sans le provoquer trop. Ce jeu d’équilibre a ses limites — et elles apparaissent à chaque crise. Le plan IA de 295 milliards est le projet qui rend cet équilibre de moins en moins nécessaire. Une Chine technologiquement souveraine n’a plus besoin de ménager l’Occident.
Le cadre américano-iranien de juin 2026 : le sens d'un accord ambigu
Un « framework of understanding » qui ne règle rien
Pendant que l’axe trilatéral se structurait, des négociateurs américains et iraniens travaillaient sur ce que Eurasiareview a qualifié de « framework of understanding » — un cadre de compréhension, pas un accord formel. Ce cadre, analysé dans un éditorial du 30 juin 2026, représente selon l’analyse une tentative de trouver un compromis stratégique après un blocage militaire : ni les États-Unis ni l’Iran n’ont obtenu une victoire décisive dans les affrontements récents, et les deux parties semblent suffisamment épuisées pour explorer un modus vivendi.
Ce cadre est important, mais ses limites sont évidentes. L’Iran ne donnera pas son programme de missiles. Il ne rompra pas son partenariat avec Moscou ou Pékin. Il ne cessera pas de soutenir le Hezbollah, les Houthis, les milices irakiennes. Les concessions iraniennes, si elles existent, porteront sur des aspects limités du programme nucléaire — une suspension temporaire d’enrichissement, une réduction du stock d’uranium enrichi — en échange d’un allègement partiel des sanctions. Ce type d’accord a déjà été tenté avec le JCPOA de 2015 — qui s’est effondré en 2018 quand Trump s’en est retiré. La probabilité qu’un nouveau cadre similaire ait une durée de vie plus longue, dans le contexte de l’axe trilatéral en renforcement, est difficile à évaluer avec optimisme.
La fenêtre diplomatique et ses limites
Il existe cependant une logique dans la poursuite des négociations, même imparfaites. Chaque mois de négociation est un mois où l’Iran n’enrichit pas davantage d’uranium à des niveaux proches du seuil militaire. Chaque accord partiel réduit, même marginalement, le stock d’uranium enrichi disponible. Et chaque engagement formel crée des mécanismes de vérification — comme les inspections de l’AIEA — qui maintiennent une certaine transparence sur le programme nucléaire iranien. Ces bénéfices sont réels même si l’accord ne règle pas les problèmes structurels. La question est de savoir si ces bénéfices marginaux valent le coût politique de légitimer un régime qui soutient activement la guerre russe en Ukraine et qui frappe des bases américaines dans le Golfe.
C’est la tension fondamentale de la politique américaine envers l’Iran : contenir le programme nucléaire exige de dialoguer ; défendre l’Ukraine et répondre aux frappes iraniennes sur les bases américaines exige de la fermeté. Ces deux objectifs s’alimentent mutuellement en certains points et s’opposent en d’autres. Le « framework of understanding » est la tentative de trouver un espace où les deux peuvent coexister — avec les compromis que cela implique et les illusions que cela entretient.
Un « framework of understanding ». La diplomatique américaine est experte en formulations qui sonnent bien sans trop engager. Je comprends la nécessité des négociations — couper le canal des Shahed vers Moscou vaut n’importe quel effort diplomatique. Ce que je comprends moins, c’est la naïveté sur ce que Téhéran est prêt à donner.
La Corée du Nord : le quatrième partenaire silencieux
Munitions, missiles balistiques et transferts de technologie
La Corée du Nord ne fait pas partie du MOU trilatéral — mais elle est le quatrième partenaire silencieux de l’axe anti-occidental. Depuis 2023, Pyongyang a livré à la Russie plusieurs millions d’obus d’artillerie de 152 mm et des missiles balistiques à courte portée. Ces livraisons ont partiellement compensé les pénuries de munitions russes et ont permis à l’armée russe de maintenir son rythme de frappes d’artillerie sur les positions ukrainiennes. En échange, la Russie a fourni à la Corée du Nord des technologies spatiales et militaires — notamment pour les satellites espions et le programme de sous-marins à propulsion nucléaire nord-coréen — qui représentent des transferts significatifs de capacités stratégiques.
Cette relation Russie-Corée du Nord est plus profonde que ne le laissent entendre les échanges de munitions. Elle reflète une logique commune : deux régimes sous sanctions occidentales sévères, cherchant à se renforcer mutuellement pour résister à la pression internationale. Si la Corée du Nord devait être intégrée formellement dans le cadre trilatéral Iran-Russie-Chine, les implications seraient considérables — notamment parce que Pyongyang dispose d’armes nucléaires, une capacité que ni l’Iran ni la Russie ne souhaitent forcément partager formellement mais dont la présence dans l’orbite de l’axe modifie le calcul dissuasif occidental.
La dynamique cumulative des alliances autoritaires
Pris individuellement, aucun des membres de cet axe anti-occidental — Russie, Iran, Chine, Corée du Nord — ne représente un défi insurmontable pour les démocraties occidentales. L’OTAN est militairement supérieure à la Russie dans presque toutes les dimensions. Les États-Unis ont une économie dix fois plus grande que celle de la Russie. Les technologies militaires de l’alliance occidentale sont en avance sur celles de l’axe adverse dans la plupart des domaines. Mais la dynamique cumulative — l’addition de capacités complémentaires, la coordination diplomatique, les circuits financiers alternatifs, le volume de munitions nord-coréennes — crée une résistance aux pressions occidentales qui dépasse ce que chaque membre pourrait exercer seul.
C’est précisément pourquoi la formalisation du MOU trilatéral est importante au-delà de ses implications immédiates. Elle institutionnalise cette dynamique cumulative. Elle crée des mécanismes de coordination permanents. Elle envoie un signal aux pays tiers que l’axe est durable, pas opportuniste. Et elle oblige les démocraties à réfléchir collectivement à leur réponse — pas seulement aux crises immédiates (l’Ukraine, l’Iran nucléaire), mais à l’architecture de sécurité à long terme qu’elles veulent construire pour résister à un axe qui se structure de façon délibérée et patient.
Individuellement, ils sont surmontables. Ensemble, ils créent une masse critique de résistance aux pressions occidentales. C’est la logique de l’axe — pas une alliance militaire classique, mais un système de protection mutuelle contre l’Occident. Et cette logique est plus robuste qu’elle n’y paraît.
Les sanctions : efficaces, insuffisantes, contournées
Le bilan contrasté des sanctions contre l’Iran et la Russie
Depuis plus de quatre décennies pour l’Iran et depuis 2014 et surtout 2022 pour la Russie, les États-Unis et leurs alliés ont utilisé les sanctions économiques comme principal instrument de pression. Le bilan est contrasté. Les sanctions ont incontestablement réduit les ressources disponibles des deux régimes — l’économie iranienne souffre de l’exclusion du système financier mondial, l’économie russe a subi des chocs importants depuis les sanctions de 2022. Mais les deux régimes ont survécu, adapté, et trouvé des contournements. Les sanctions ont échoué à changer les comportements stratégiques de ces régimes sur les questions qui comptent le plus : le programme nucléaire iranien et la guerre russe en Ukraine.
Les contournements sont documentés et multiples. L’Iran vend son pétrole à la Chine et à d’autres acheteurs via des circuits opaques qui évitent les canaux financiers occidentaux. La Russie importe des biens sanctionnés via des pays tiers — Turquie, Kazakhstan, Géorgie, Arménie — qui servent de plateformes de contournement. Les deux pays ont développé des systèmes financiers alternatifs — SPFS russe en remplacement partiel de SWIFT, accords commerciaux en monnaies locales, systèmes de paiement bilatéraux avec la Chine et l’Inde — qui réduisent progressivement leur dépendance au système financier dollar-centré. Le MOU trilatéral va accélérer ces alternatives en les institutionnalisant.
La nécessité d’une réponse au-delà des sanctions
Si les sanctions seules ne changent pas les comportements des membres de l’axe trilatéral, quelle réponse complémentaire les démocraties peuvent-elles développer ? Plusieurs pistes méritent d’être explorées sérieusement. Premièrement, soutenir militairement l’Ukraine jusqu’à ce qu’elle soit en position de négocier un accord favorable — une victoire ukrainienne ou même un statut quo difficile pour la Russie affaiblirait le partenaire le plus coûteux pour l’Iran et la Chine dans l’axe. Deuxièmement, investir massivement dans les technologies alternatives qui réduisent la dépendance occidentale aux ressources énergétiques et minières que les membres de l’axe contrôlent — pétrole du Golfe, terres rares chinoises, gaz naturel liquéfié. Troisièmement, travailler avec les pays du Sud Global qui cherchent à diversifier leurs alliances pour que l’axe trilatéral ne soit pas la seule alternative à l’Occident.
Ces politiques sont plus difficiles et plus longues à mettre en œuvre que des cycles de sanctions. Elles exigent une vision stratégique qui s’étend sur des décennies, une cohérence politique qui traverse les alternances électorales, et une coordination entre alliés qui surmonte les intérêts sectoriels et nationaux contradictoires. Ce sont précisément les défis institutionnels que les démocraties ont le plus de mal à relever. Mais la formation de l’axe trilatéral rend ces défis inévitables — et les remettre à plus tard ne fait qu’augmenter le coût de la réponse future.
Les sanctions punissent. Elles ne transforment pas. Quarante ans de sanctions contre l’Iran, et Téhéran a ses missiles, ses alliés, son programme nucléaire. Ce n’est pas un échec de la politique des sanctions — c’est une limite structurelle qu’on refuse de reconnaître assez clairement. Il faut autre chose en parallèle.
L'Ukraine au centre de l'axe : la cible et le symbole
Pourquoi l’Ukraine est l’enjeu central de l’axe trilatéral
L’Ukraine est le point de convergence de toutes les dimensions de l’axe trilatéral. La Russie mène la guerre. L’Iran la nourrit en drones et missiles. La Chine la finance indirectement en achetant le pétrole qui donne à Moscou les ressources pour la poursuivre. La Corée du Nord y contribue en munitions. Mais l’Ukraine n’est pas seulement une victime de cet axe — elle est aussi son principal défi. Parce que la résistance ukrainienne démontre que l’axe n’est pas invincible. Parce que chaque radar détruit par l’Opération Polyphemus, chaque Shahed intercepté par les défenses ukrainiennes, chaque avance territoriale ukrainienne contredit la narration que l’axe construit — que les démocraties sont faibles, décadentes, incapables de résister à la volonté des régimes autoritaires.
Si l’Ukraine tient et finit par obtenir un accord qui préserve son intégrité et sa souveraineté, ce sera un blow stratégique pour l’axe trilatéral. Si l’Ukraine s’effondre ou est forcée à des concessions territoriales massives, ce sera une validation de la stratégie de l’axe : que la force brutale, la durée, et le soutien des alliés autoritaires peuvent forcer les démocraties à plier. C’est pourquoi l’enjeu de la guerre en Ukraine n’est pas seulement ukrainien — il est universel pour toutes les démocraties qui regardent depuis les tribunes.
La symbolique du 24 février 2022 et ce qu’elle signifie encore
Le 24 février 2022, quand les colonnes blindées russes ont franchi la frontière ukrainienne sous plusieurs axes simultanément — vers Kyiv, vers Kharkiv, depuis la Crimée — la conviction à Moscou était que l’Ukraine s’effondrerait en quelques jours. Cette conviction était partagée par beaucoup dans les capitales occidentales. Elle a été démentie par la résistance ukrainienne, par la défaite russe autour de Kyiv, par la mort du général Valery Gerasimov des plans de guerre-éclair. Quatre ans plus tard, la guerre continue — mais l’Ukraine est toujours là, combat toujours, innove toujours. Ce fait seul est une réponse à l’axe trilatéral. Ce n’est pas la victoire. Mais c’est la preuve que la victoire est possible.
Le MOU trilatéral de juin 2026 est la réponse de l’axe à cette résistance inattendue. Puisque la guerre-éclair n’a pas fonctionné, puisque les sanctions n’ont pas brisé la Russie, puisque l’Occident continue à soutenir l’Ukraine, il faut institutionnaliser le soutien à la Russie, coordonner les ressources, et signaler que l’axe est là pour la durée. C’est un message à long terme. Et les démocraties occidentales doivent répondre avec leur propre message à long terme : que le soutien à l’Ukraine n’a pas de date d’expiration, que les sanctions seront maintenues jusqu’à un changement réel de comportement, et que l’architecture de sécurité collective de l’OTAN est une réponse permanente à l’axe permanent.
Le MOU trilatéral est la réponse à la résistance ukrainienne. Il dit : « Vous avez tenu — nous allons nous organiser mieux. » L’Ukraine a tenu parce que l’Occident a soutenu. La question est de savoir si l’Occident peut tenir autant que l’axe est patient.
Ce que l'Occident devrait faire : une feuille de route réaliste
Maintenir les sanctions et les renforcer là où elles fuient
Malgré leurs limites, les sanctions restent un outil nécessaire. Ce qui doit changer, c’est leur application : identifier et fermer systématiquement les circuits de contournement — les pays tiers qui servent de plateformes, les banques qui facilitent les transactions sanctionnées, les entreprises qui fournissent des composants à double usage. Cette application plus rigoureuse exige une coordination renforcée entre les États-Unis, l’Union européenne, le Japon et les autres alliés — et une pression diplomatique soutenue sur les pays tiers qui profitent du contournement. La Turquie, qui a maintenu des relations commerciales avec la Russie tout en étant membre de l’OTAN, est l’exemple le plus visible de cette tension — une tension que les alliés doivent traiter avec plus de clarté qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici.
Les sanctions sur les revenus pétroliers russes méritent une attention particulière. Le plafonnement du prix du pétrole russe — introduit en 2022 par le G7 — a été partiellement contourné. La Russie vend son pétrole au-dessus du plafond à des acheteurs qui ne participent pas au mécanisme. Un renforcement du plafonnement — en incluant des sanctions secondaires sur les acheteurs qui le violent — réduirait de façon plus significative les revenus pétroliers russes. Ce mécanisme est politiquement complexe — notamment parce qu’il affecterait des partenaires comme l’Inde — mais son potentiel de pression sur les finances de guerre russes justifie l’effort diplomatique.
Armer l’Ukraine et défaire la logique de l’axe sur le terrain
La réponse la plus directe à l’axe trilatéral reste le soutien à l’Ukraine. Non pas parce que la guerre en Ukraine est le seul défi que pose l’axe, mais parce qu’une victoire ukrainienne — ou même un arrangement favorable à l’Ukraine — serait la démonstration la plus puissante que la stratégie de l’axe ne fonctionne pas. Armer l’Ukraine suffisamment pour qu’elle puisse maintenir sa pression militaire sur la Russie, défendre ses villes et ses infrastructures, et si possible reprendre des territoires occupés — c’est la politique qui combine le mieux les intérêts de sécurité immédiats et la signalisation stratégique à long terme. Et c’est la politique que l’Occident doit poursuivre avec plus de cohérence et d’ambition qu’il ne l’a fait jusqu’à présent.
La signalisation à long terme est aussi importante que le soutien immédiat. Les membres de l’axe trilatéral sont des acteurs patients. Ils peuvent attendre que la fatigue politique de l’Occident — le dégoût de l’opinion publique pour une guerre lointaine, les préoccupations économiques domestiques, les alternances électorales — réduise le soutien à l’Ukraine. Pour contrer cette stratégie d’usure, les démocraties doivent institutionnaliser leur soutien à l’Ukraine — dans des engagements à long terme, des mécanismes de financement pluriannuels, et des garanties de sécurité formelles qui ne dépendent pas du maintien d’une majorité politique particulière dans un pays particulier.
L’axe est patient. Il peut attendre que l’Occident se lasse. La réponse à la patience, c’est l’institutionnalisation — des engagements qui transcendent les mandats électoraux, des mécanismes automatiques de soutien. La démocratie peut être durable si elle se donne les instruments pour l’être.
Ce que je retiens de ces semaines de juin 2026
Les signaux que l’histoire retient parfois seulement après coup
Je n’ai pas de source exclusive. Je n’ai pas d’informateur à Téhéran ou à Moscou. Ce que j’ai, c’est une lecture attentive de sources publiques, une mémoire des précédents, et une conviction que les signaux faibles méritent autant d’attention que les signaux forts. En juin 2026, plusieurs signaux convergent vers la même direction : la formalisation de l’axe trilatéral via le MOU, les frappes iraniennes sur les bases américaines, le refus de négocier les missiles, le rejet du Hezbollah de tout arrangement de compromis. Ces signaux disent que l’axe est en train de passer d’une convergence tactique à une architecture stratégique durable. Ce passage mérite d’être nommé, analysé, et pris en compte dans les décisions politiques des démocraties.
L’histoire nous enseigne que les alliances autoritaires ont souvent été sous-estimées dans leurs premières phases de structuration. Le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939 a surpris les démocraties. L’axe Rome-Berlin de 1936 avait mis du temps à être pris au sérieux. Il ne s’agit pas ici de répéter l’histoire avec une précision mécanique — les conditions sont différentes. Mais la vigilance que l’histoire enseigne reste pertinente. Quand trois gouvernements autoritaires décident de formaliser leur coopération dans un MOU trilatéral, de coordonner leurs démonstrations militaires, et de signaler que leur partenariat est « stratégique et permanent » — il faut les croire.
Je les crois quand ils disent que leur partenariat est stratégique et permanent. Je n’ai aucune raison de penser qu’ils mentent sur ce point. Et c’est précisément pour ça que le témoignage de ce qui se construit en juin 2026 mérite d’être écrit, archivé, relu dans dix ans.
La dimension morale : pourquoi ce n'est pas que géopolitique
Les civils ukrainiens, les prisonniers iraniens, les victimes de la répression nord-coréenne
Les analyses géopolitiques de l’axe trilatéral ont tendance à parler de rapports de force, de balances de puissance, d’équilibres stratégiques. Ce cadrage est nécessaire — il permet de comprendre les mécanismes. Mais il risque d’effacer la dimension morale de ce qui se passe. Derrière chaque Shahed qui tombe sur une ville ukrainienne, il y a un ingénieur iranien qui a conçu l’engin — dans un pays où les dissidents sont emprisonnés pour avoir manifesté pacifiquement, où des jeunes femmes ont été tuées pour avoir refusé de porter le voile. Derrière chaque missile nord-coréen livré à la Russie, il y a une économie qui affame sa propre population pour financer l’armement. Derrière chaque veto russe au Conseil de sécurité qui protège l’Iran de sanctions plus dures, il y a des prisonniers politiques russes dans des colonies pénitentiaires.
L’axe Téhéran-Moscou-Pékin-Pyongyang est une alliance de gouvernements qui oppriment leurs propres populations autant qu’ils menacent leurs voisins. Cette dimension morale n’est pas une raison de conduire des croisades militaires — mais elle doit informer la façon dont les démocraties répondent à cet axe. Elle dit que derrière les calculs de puissance, il y a des vies réelles, des libertés réelles, des dignités réelles qui sont en jeu. Et que les démocraties, quand elles soutiennent l’Ukraine, quand elles imposent des sanctions, quand elles construisent des alliances alternatives, ne défendent pas seulement leurs intérêts géopolitiques abstraits — elles défendent aussi la possibilité que des humains vivent librement dans leur propre pays.
Géopolitique et morale. Ce ne sont pas deux cadres incompatibles — ils sont complémentaires. Les intérêts stratégiques de l’Occident et les valeurs de liberté et de dignité humaine pointent dans la même direction : résister à l’axe trilatéral. Parfois, c’est rassurant que l’intérêt et la morale coïncident.
L'axe trilatéral et l'avenir du Moyen-Orient : ce que Téhéran veut vraiment
La vision stratégique de Téhéran : un Moyen-Orient sans présence américaine
Derrière le MOU trilatéral et les démonstrations militaires du CGRI, il y a une vision stratégique cohérente de l’Iran pour le Moyen-Orient : une région libérée de la présence militaire américaine, où Téhéran exercerait une influence prépondérante via ses mandataires — Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, milices en Irak et en Syrie — et via la menace de son programme nucléaire en cours d’acquisition. Cette vision n’est pas récente — elle remonte à la révolution islamique de 1979 — mais elle a, depuis 2022, une architecture de soutien externe qu’elle n’avait jamais eue auparavant : la Russie occupée à affaiblir les États-Unis en Ukraine, la Chine prête à absorber le pétrole iranien et à bloquer les sanctions au Conseil de sécurité, la Corée du Nord fournie en munitions. Ces partenaires ne partagent pas la vision idéologique de Téhéran — mais ils partagent l’objectif immédiat de réduire la capacité américaine à façonner l’ordre mondial.
Le retrait américain d’Afghanistan en 2021, la gestion difficile de la guerre en Ukraine, les tensions politiques internes aux États-Unis — tout cela nourrit la conviction à Téhéran que la puissance américaine est en déclin et que le moment est favorable pour pousser plus fort. Ce calcul n’est pas absurde — il est fondé sur des observations réelles des limites de la puissance américaine. Mais il risque de s’avérer erroné si les États-Unis et leurs alliés choisissent de démontrer leur résistance — précisément ce que le soutien à l’Ukraine, le maintien des sanctions, et la construction de partenariats technologiques alternatifs cherchent à faire. L’issue de cet affrontement de longue durée entre deux visions du monde n’est pas écrite. Elle dépend, en grande partie, de la détermination des démocraties.
Les Houthis, les milices irakiennes et la géographie de l’influence iranienne
L’influence de l’Iran dans le Moyen-Orient passe par un réseau de mandataires dont la portée géographique s’étend du Liban à la mer Rouge. Les Houthis au Yémen — qui ont perturbé le trafic maritime mondial dans la mer Rouge depuis 2023 avec leurs attaques sur des navires commerciaux et militaires — sont financés, armés et guidés par Téhéran. Ces perturbations ont coûté des milliards à l’économie mondiale en rerouting du trafic maritime via le Cap de Bonne-Espérance. Les milices en Irak ont frappé des bases américaines. Le Hezbollah maintient une frontière tendue avec Israël. Ce réseau de mandataires est l’infrastructure géographique de la puissance iranienne — il est maintenu et renforcé par les ressources que le MOU trilatéral vise à consolider.
Ce réseau est aussi la réponse de l’Iran à son infériorité militaire conventionnelle face aux États-Unis. L’Iran ne peut pas affronter directement la Cinquième Flotte dans une bataille navale conventionnelle. Il peut perturber les routes maritimes via les Houthis, mettre sous pression les bases américaines via les milices irakiennes, maintenir la tension à la frontière d’Israël via le Hezbollah. C’est une stratégie de guerre hybride à basse intensité, permanente et à coût élevé pour l’adversaire — qui s’inscrit parfaitement dans le partenariat trilatéral avec la Russie (guerre hybride en Ukraine) et la Chine (pression économique et technologique). Une alliance de guerres hybrides et d’usure contre les démocraties, par des acteurs qui ont tous compris que la confrontation frontale est perdante.
Houthis en mer Rouge. Milices en Irak. Hezbollah au Liban. Ce ne sont pas des acteurs séparés — c’est un réseau que Téhéran orchestre. Et derrière Téhéran, Moscou et Pékin qui soutiennent. Face à ce réseau, l’Occident répond crise par crise, sans jamais nommer le système. Il est temps de nommer le système.
Conclusion : témoigner d'un tournant, même depuis une chaise
L’histoire ne se fait pas toujours dans les grandes batailles
L’histoire se fait parfois dans des réunions diplomatiques discrètes à Téhéran, dans des mémorandums en 14 points, dans des déclarations sur X affirmant que le partenariat stratégique « continuera avec force ». Elle se fait dans la décision d’un ingénieur militaire iranien d’améliorer la version du Shahed pour contourner les défenses ukrainiennes. Dans la signature d’un technicien nord-coréen sur un bon de livraison d’obus destinés au front de l’Ukraine. Dans les calculs de comptabilité d’une banque chinoise qui décide comment structurer un paiement en yuans pour du pétrole russe. Ces décisions invisibles, prises dans des bureaux que les caméras ne filment jamais, construisent le monde dans lequel nous vivrons dans dix ans.
Témoigner de cela — mettre des mots sur des signaux que la couverture médiatique quotidienne noie dans le bruit — est ce que je peux faire depuis ma position. Je ne suis pas le diplomate, ni le soldat, ni l’ingénieur militaire. Je suis le chroniqueur qui lit, recoupes les informations, et écrit ce qu’il comprend. Ce témoignage a ses limites — je me trompe, j’ai mes biais, ma lecture est partielle. Mais même partiel, ce témoignage mérite d’être consigné : en juin 2026, l’axe Téhéran-Moscou-Pékin s’est structuré un peu plus. L’Occident n’en était pas encore pleinement conscient. Il devrait l’être.
Ce qui dépend de nous
La résistance de l’Ukraine, le soutien de l’OTAN, les sanctions qui durent, les investissements dans les technologies alternatives, la construction de nouvelles alliances dans le Sud Global — tout cela est possible. Rien n’est inévitable dans la trajectoire que cet axe trilatéral cherche à tracer. L’histoire est ouverte. Elle se décide dans les capitales démocratiques qui choisissent chaque jour entre la vision longue et le calcul court, entre la solidarité et le repli, entre le courage politique et la gestion du risque électoral. Ce choix — politique, collectif, quotidien — est aussi une forme de témoignage. Et ce témoignage-là, les générations futures liront ce que nous en avons fait.
Je termine ce témoignage avec la conviction que juin 2026 sera peut-être retenu comme un tournant — le moment où l’axe trilatéral a cessé d’être informel pour devenir institutionnel. Je peux me tromper. Mais si je me trompe, je préfère avoir alerté trop tôt. Le contraire aurait un coût que je ne veux pas assumer.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Al-Ahram — Iran, Russia, China consulted in Tehran on tripartite MOU — 13 juin 2026
Al Jazeera — IRGC doubles down as Iran-US MOU jeopardised by Hormuz strikes — 28 juin 2026
News-Pravda — High-ranking Iranian source: Iran will not give up missile program — 25 juin 2026
Sources secondaires
Foreign Policy — Iran-Russia-China trilateral alignment analysis — juin 2026
Kyiv Independent — Iranian drones in Ukraine war — coverage juin 2026
19FortyFive — Axis of authoritarians analysis — juin 2026
Euromaidanpress — North Korean munitions Russia Ukraine war — juin 2026
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