Des chiffres qui donnent le vertige
Le canal de Panama a généré environ 5,7 milliards de dollars de revenus lors de l’exercice budgétaire 2025, une hausse de 14,4 % par rapport à l’année précédente, selon le rapport du CRS. Cette somme représente environ six pour cent du produit intérieur brut panaméen, un poids économique difficile à surestimer pour un pays d’à peine 4,6 millions d’habitants.
Environ quarante pour cent de tout le trafic conteneurisé américain, évalué à 270 milliards de dollars, transite chaque année par cette voie d’eau. Ces chiffres, à eux seuls, expliquent pourquoi Washington ne peut se permettre de traiter le canal comme un simple dossier diplomatique parmi d’autres.
Une infrastructure encore en expansion
L’Autorité du canal de Panama, qui administre l’ouvrage depuis 1999, a présenté en septembre 2025 une feuille de route sur dix ans prévoyant plus de huit milliards de dollars d’investissements, incluant un pipeline de gaz de pétrole liquéfié et deux nouveaux terminaux à conteneurs. Ces projets démontrent que le canal reste un pari économique à long terme pour Panama, bien au-delà des tensions politiques actuelles avec Washington.
Le fait que ces contrats d’infrastructure majeurs doivent être attribués en 2027 signifie que la compétition pour l’influence économique autour du canal, entre entreprises occidentales et chinoises, est loin d’être terminée. Chaque contrat futur sera scruté à la loupe par les deux camps.
Quand je lis que quarante pour cent du trafic conteneurisé américain dépend de ce canal, je comprends mieux pourquoi Trump en a fait une obsession publique. Ce n’est pas de la rhétorique électorale gratuite: c’est une vulnérabilité logistique réelle que n’importe quelle puissance rivale voudrait exploiter.
Trump et l'obsession déclarée du canal
Un discours inaugural qui a tout déclenché
Selon le rapport du CRS, la deuxième administration Trump s’est concentrée en priorité sur les questions entourant le canal et d’autres préoccupations de sécurité régionale. Le président a exprimé publiquement des inquiétudes sur l’administration panaméenne de l’ouvrage et sur l’influence croissante de la République populaire de Chine dans et autour du canal, allant jusqu’à affirmer vouloir « reprendre » cette infrastructure lors de son discours inaugural.
Ces déclarations, aussi spectaculaires soient-elles, s’inscrivent dans un objectif plus large que le rapport nomme sans détour: restaurer ce que l’administration considère comme la « prééminence américaine » dans l’hémisphère occidental, une région que Washington a longtemps considérée comme sa zone d’influence naturelle.
Une stratégie qui dépasse les mots
Ce qui distingue ce dossier d’une simple posture rhétorique, c’est la traduction concrète de ces inquiétudes en actions diplomatiques et militaires. Le département de la Défense américain a inscrit le canal comme un « terrain clé » dans sa National Defense Strategy 2026, s’engageant à garantir l’accès militaire et commercial américain à cette zone stratégique.
L’administration a également soutenu publiquement une décision de la Cour suprême panaméenne annulant les concessions portuaires d’une firme liée à Hong Kong, un geste qui illustre jusqu’où Washington est prêt à aller pour peser sur les décisions internes d’un pays souverain, au nom de sa sécurité nationale.
Je comprends la nécessité stratégique derrière cette pression américaine, mais je ne peux pas fermer les yeux sur son ambiguïté démocratique. Défendre l’accès occidental au canal, oui. Piétiner la souveraineté panaméenne au passage, c’est un pari risqué qui pourrait se retourner contre Washington dans l’opinion publique régionale.
La bataille des ports entre Pékin et Washington
La chute de Panama Ports Company
Le cœur de la controverse repose sur une concession de vingt-cinq ans accordée en 1997, renouvelée en 2021, à Panama Ports Company, filiale du groupe hongkongais CK Hutchison Holdings, pour gérer les ports stratégiques de Balboa et de Cristóbal situés aux deux extrémités du canal. Le jour même du discours inaugural de Trump, le contrôleur général du Panama a annoncé un audit de cette entreprise.
Cet audit a mené à une plainte, puis à une décision de la Cour suprême panaméenne le 29 janvier 2026 annulant purement et simplement la concession de Panama Ports Company. En février 2026, l’Autorité maritime panaméenne a repris le contrôle des ports, confiant leur gestion temporaire à des entreprises suisse et danoise pendant dix-huit mois, le temps de relancer un appel d’offres transparent.
La riposte chinoise ne s’est pas fait attendre
La réaction de Pékin a été immédiate et mesurable. CK Hutchison a lancé une procédure d’arbitrage international contre Panama, tandis que le gouvernement chinois aurait averti le pays qu’il paierait de « lourdes conséquences » pour cette décision, selon le rapport du CRS. Début mars 2026, COSCO Shipping aurait suspendu ses services de fret au port de Balboa, un geste de représailles économiques à peine voilé.
Plus inquiétant encore, les autorités maritimes chinoises ont détenu un nombre accru de navires battant pavillon panaméen dans leurs propres ports, poussant Washington à publier en avril 2026 deux déclarations critiquant ouvertement ces actions et réaffirmant son soutien à la souveraineté panaméenne face à cette pression économique.
Voilà exactement la méthode que je redoute chez Pékin: quand un petit pays ose défier ses intérêts économiques, la Chine répond par des représailles commerciales déguisées en mesures administratives. Panama vient d’en faire les frais, et ce précédent devrait alarmer toutes les nations qui pensent pouvoir négocier d’égal à égal avec le régime chinois.
Les soldats américains reviennent, discrètement
Le mémorandum d’avril 2025
En avril 2025, les États-Unis et le Panama ont signé un mémorandum d’entente destiné à renforcer leur coopération en matière de défense et de sécurité. Ce texte prévoit le retour d’une « présence rotative et conjointe » américaine dans des zones proches du canal ayant autrefois hébergé des installations militaires avant leur transfert complet en 1999.
Concrètement, un nombre non précisé de militaires américains pourrait être déployé temporairement sur trois installations contrôlées par Panama, notamment près de bases navales et aériennes historiques, pour des activités d’entraînement et des exercices conjoints, selon les termes détaillés dans le rapport du CRS.
Une nouvelle unité créée en janvier 2026
L’armée américaine a franchi une étape supplémentaire en janvier 2026 en créant l’Army Security Cooperation Group-South, chargé de superviser un groupe conjoint spécifiquement dédié au Panama. Cette structure vise à accroître la coopération avec les forces publiques panaméennes et à améliorer l’interopérabilité militaire, notamment via un cours de guerre en jungle rétabli en août 2025 après vingt-six ans d’interruption.
Ce retour graduel d’une présence militaire américaine, même limitée et rotative, ne peut être lu comme un simple exercice de coopération technique. Il s’agit d’un signal stratégique clair adressé à Pékin: Washington entend reprendre pied physiquement dans une région qu’elle avait largement délaissée depuis le retrait de 1999.
Je ne vais pas prétendre que ce redéploiement militaire ne soulève aucune question légitime sur la souveraineté panaméenne. Mais dans un monde où la Chine étend patiemment son influence portuaire sur plusieurs continents, je comprends aussi pourquoi Washington refuse de laisser ce corridor stratégique glisser hors de son orbite d’influence.
La colère populaire face à ces accords
Des manifestations qui ont duré des mois
Ce rapprochement sécuritaire n’a pas fait l’unanimité chez les Panaméens. De mars à juin 2025, des manifestations nationales ont éclaté contre plusieurs sujets sensibles simultanément: une réforme controversée du système de retraite, la possible réouverture d’une mine de cuivre fermée en 2023, et surtout le mémorandum de sécurité signé avec les États-Unis en avril de la même année.
Plus de quarante représentants de la société civile et dirigeants de l’opposition ont signé une déclaration exigeant le rejet de cet accord et de deux autres ententes avec Washington, invoquant des craintes légitimes sur la souveraineté nationale panaméenne face à un partenaire aussi puissant que les États-Unis.
Des représailles diplomatiques controversées
Le rapport du CRS révèle un détail troublant: deux signataires de cette déclaration d’opposition, dont l’ancien président Martín Torrijos, ont affirmé que le Département d’État américain avait révoqué leurs visas en représailles à leur prise de position publique. Si cette allégation est confirmée, elle illustrerait une pression diplomatique américaine allant bien au-delà du dialogue normal entre alliés souverains.
Les autorités panaméennes ont pour leur part maintenu que le mémorandum ne cède en rien la souveraineté nationale et que Panama n’acceptera jamais de bases militaires étrangères permanentes sur son territoire, une ligne rouge répétée à plusieurs reprises par le président José Raúl Mulino depuis son élection en 2024.
Je crois profondément en la nécessité d’une présence occidentale forte face à la Chine, mais je refuse d’excuser des méthodes de pression qui ressemblent à de l’intimidation diplomatique. Si les allégations sur les visas révoqués sont vraies, Washington se tire une balle dans le pied en donnant des arguments à ceux qui dénoncent l’impérialisme américain dans la région.
Une popularité présidentielle en chute libre
Mulino, coincé entre deux pressions
Le président Mulino traverse une période politique difficile. En juin 2026, cinquante-neuf pour cent des Panaméens désapprouvaient sa performance, contre seulement trente-six pour cent d’opinions favorables, selon les chiffres cités dans le rapport du CRS. Cette impopularité s’explique en grande partie par les réformes économiques controversées et par la pression constante exercée par Washington sur le dossier du canal.
Mulino se retrouve dans une position délicate: accepter une coopération sécuritaire renforcée avec les États-Unis pour contrer l’influence chinoise, tout en évitant de donner l’impression à sa propre population que le Panama redevient un protectorat américain, une perception historiquement toxique dans ce pays qui a mis des décennies à récupérer pleinement sa souveraineté sur le canal.
Une coalition minoritaire à l’Assemblée
Politiquement, Mulino ne contrôle même pas la majorité de l’Assemblée nationale panaméenne. Sa coalition détient dix-sept sièges, contre vingt pour la coalition d’opposition Vamos, ce qui limite considérablement sa marge de manœuvre pour faire adopter des réformes impopulaires ou pour négocier des accords sécuritaires supplémentaires avec Washington sans un minimum de compromis politique interne.
Cette fragilité institutionnelle rend le Panama d’autant plus vulnérable aux pressions extérieures, qu’elles viennent de Washington ou de Pékin, chacune des deux puissances cherchant à exploiter les failles politiques internes pour faire avancer ses propres intérêts stratégiques dans la région.
Un président impopulaire, une Assemblée divisée, deux superpuissances qui tirent chacune de leur côté: le Panama ressemble de plus en plus à un petit pays pris en étau dans une guerre froide économique qu’il n’a jamais choisi de mener. Je ressens presque de la sympathie pour Mulino, coincé entre deux feux qui le dépassent largement.
Trump revient à la charge en juillet
Une déclaration qui referme la boucle
Le 1er juillet 2026, quelques jours seulement avant la publication de ce texte, Trump a déclaré publiquement que les États-Unis ne laisseraient pas la Chine reprendre le contrôle du canal de Panama, selon Reuters. Cette déclaration confirme que le dossier reste brûlant même plusieurs mois après la décision de la Cour suprême panaméenne annulant la concession de CK Hutchison.
Ce retour rhétorique de Trump sur le sujet, presque un an et demi après ses premières menaces d’investiture, prouve que le canal demeure un symbole central de sa doctrine de politique étrangère envers l’hémisphère occidental, une région qu’il considère comme la chasse gardée stratégique des États-Unis.
Une victoire qui reste fragile
Malgré l’annulation de la concession chinoise et le transfert temporaire des ports à des opérateurs danois et suisses, rien ne garantit que cette victoire américaine soit définitive. L’appel d’offres pour les concessions à long terme, prévu dans les dix-huit mois suivant la décision judiciaire, pourrait encore réserver des surprises si des entreprises liées à Pékin trouvent un moyen indirect de revenir dans la compétition.
Je reste prudent face à toute déclaration de victoire définitive dans ce dossier. La Chine a démontré par le passé une capacité remarquable à revenir par la petite porte là où elle a été chassée par la grande, souvent via des intermédiaires financiers ou des structures d’entreprise complexes difficiles à tracer.
Se féliciter trop vite d’une victoire contre l’influence chinoise au Panama serait une erreur. Pékin joue la partie longue, toujours. Ce qui ressemble à une défaite aujourd’hui pourrait n’être qu’un recul tactique en attendant une meilleure fenêtre d’opportunité dans cinq ou dix ans.
Ce qui me frappe surtout, c’est la constance de Trump sur ce dossier précis, lui qui change pourtant souvent de priorités. Le canal de Panama semble toucher quelque chose de plus profond dans sa vision du monde: une nostalgie de la puissance américaine incontestée sur son propre hemisphère.
Conclusion : un dossier à suivre de très près
Ce que le Congrès américain surveillera désormais
Le rapport du CRS conclut que le Congrès américain continuera d’examiner de près l’accès militaire et commercial au canal, l’influence chinoise persistante, la sécurité de l’infrastructure et l’opportunité d’une présence militaire rotative permanente. Plusieurs résolutions et projets de loi, dont certains visant explicitement à limiter toute action militaire non autorisée au Panama, témoignent d’une vigilance bipartisane sur ce dossier sensible.
Cette vigilance législative rappelle que même au sein même de Washington, tout le monde ne partage pas la vision la plus musclée de l’administration Trump sur le canal, certains élus préférant une approche plus diplomatique et respectueuse de la souveraineté panaméenne.
Mon regard final sur ce dossier
Après avoir passé en revue ce rapport dense, je reste convaincu que le canal de Panama restera un point de friction majeur entre l’Occident et la Chine dans les années à venir. Ce petit territoire centraméricain, malgré sa taille modeste, concentre à lui seul les tensions économiques et sécuritaires qui définissent notre époque géopolitique.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
EveryCRSReport — U.S.-Panama Relations: Overview and Issues for Congress — 16 juin 2026
Sources secondaires
The Telegraph — Trump, AI and Theodore Roosevelt: the Panama Canal debate — 2 juillet 2026
Reuters — Trump says the US will not let China take over Panama Canal — 1er juillet 2026
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