ANALYSE : 13 frappes en une semaine — la Russie ne bombarde pas des turbines, elle bombarde décembre
Élargissons la focale, parce que Naftogaz n’est qu’un organe du corps visé.
Le 8 août, à Belgrade, Volodymyr Zelensky a dit la phrase que l’Europe aurait dû entendre comme une alarme : il ne reste pratiquement plus une seule centrale thermique intacte en Ukraine. Pas une. Les missiles russes, a-t-il ajouté, visent précisément à rendre la vie des Ukrainiens insupportable.
Cette nuit-là, les missiles balistiques et les drones à réaction avaient encore frappé l’énergie et le rail. Et dans les vingt-quatre heures autour de son discours, treize personnes ont été tuées à travers le pays — dont un garçon de trois ans, dans un village près de Kyiv. Le voisin venu secourir la famille a été blessé par une seconde frappe, tirée au même endroit, sur les secouristes.
Une frappe pour tuer. Une frappe pour ceux qui aident.
La semaine précédente avait laissé un chiffre de comptable et un gouffre de civilisation : la campagne de l’hiver dernier a endommagé ou détruit environ quatre-vingts pour cent de la capacité de production électrique du pays, un trou de six gigawatts, des réparations estimées entre soixante-quatre et soixante-dix milliards de dollars.
Voilà l’état du patient quand les treize coups d’août sont tombés.
Les responsables ukrainiens ont désormais un mot pour cette stratégie, repris par l’Associated Press : la Russie « transforme l’hiver en arme ».
Priver les civils de lumière, de chauffage, d’eau courante — pour casser, à défaut du front, la volonté de tenir derrière le front.
Le bus de 15 h 45
Descendons encore d’un étage. Quittons la compagnie, trouvons les gens.
Le 1er février dernier, district de Pavlohrad, région de Dnipropetrovsk. Un bus de service ramène chez eux les mineurs de la Ternivska, une mine de DTEK, après leur quart. Il est 15 h 45.
Un premier Shahed frappe près du bus. Le chauffeur perd le contrôle, percute une clôture. Les hommes s’extraient du véhicule.
Le second drone est dirigé sur eux.
Douze morts. Seize blessés, dont sept graves. Le lendemain, la petite ville de Ternivka décrète un jour de deuil pour ses mineurs tombés en civil.
Serhii Beskrestnov, conseiller ukrainien en défense radioélectronique, a analysé l’attaque : deux drones guidés par modem radio, avec retour vidéo. Les opérateurs, dit-il, « ont vu et reconnu à 100 % une cible civile » — puis ont frappé quand même.
Aucun objectif militaire à des kilomètres. Un trajet quotidien, un horaire connu, une route répétée — tout ce qu’un opérateur patient apprend en quelques jours d’observation.
Le PDG de DTEK, Maksym Tymchenko, a dénoncé une « frappe terroriste non provoquée sur une cible purement civile », l’un des jours les plus noirs de la compagnie depuis 2022. Une enquête pour crime de guerre est ouverte.
Des mineurs. En sortie de quart. Dans un bus.
Et ce 17 août, pendant que Naftogaz publiait son bilan de la semaine, des drones russes attaquaient en masse une mine de DTEK, encore à Dnipropetrovsk : un employé tué, un autre blessé.
L’hiver se fabrique aussi comme ça : en tuant un à un ceux qui l’empêchent.
Le calendrier comme arme
Pourquoi frapper si fort, si tôt ?
L’Institute for the Study of War a publié la réponse le 8 août, en s’appuyant sur le centre de communication stratégique ukrainien et du renseignement américain : la Russie prépare une campagne de frappes majeure contre l’énergie de Kyiv avant le 24 août — jour de l’indépendance de l’Ukraine — quitte à puiser dans sa réserve stratégique de missiles balistiques pour causer un maximum de dégâts d’ici cette date.
Et surtout : frapper en août, c’est frapper les réparations.
Chaque transformateur détruit maintenant est un transformateur qu’on ne renforcera pas avant les grands froids. Chaque équipe de réparation mobilisée sur un cratère d’été manquera au blindage d’automne. L’ISW le dit froidement : des frappes maintenant perturberaient les efforts ukrainiens de réparation et de fortification menés en prévision de l’hiver 2026-2027 — et rendraient les frappes d’hiver d’autant plus destructrices.
Le missile d’août éteint l’ampoule de janvier.
13.
Le gaz, lui, obéit à un calendrier encore plus rigide que l’électricité. Un pays remplit ses stockages souterrains l’été — la saison d’injection — pour les vider l’hiver. Frapper les puits et les compresseurs en août, c’est percer la réserve avant même qu’elle existe.
Cette saison a ses lignes d’arrivée : l’automne dernier, Kyiv visait plus de treize milliards de mètres cubes en réserve au premier novembre. Chaque compresseur détruit en août recule cette ligne — et rapproche celle des coupures.
Le précédent est documenté. Entre la fin 2024 et le début 2025, les frappes russes avaient déjà amputé la production gazière ukrainienne d’environ quarante pour cent, selon Naftogaz et le centre Razumkov — des milliards de mètres cubes envolés, des milliards d’euros de dégâts directs.
En temps normal, la production nationale couvrait la demande du pays. Après les frappes : achats d’urgence en plein hiver, au moment exact où le gaz européen coûte le plus cher.
Même la porte de secours a été visée : la station de compression d’Orlivka, entrée du gaz azerbaïdjanais vers l’Ukraine, a été frappée deux fois en un mois l’été dernier.
Résultat, l’an passé : des importations multipliées par douze au premier semestre, du gaz naturel liquéfié américain arrivé par la Pologne et la Lituanie, des stocks reconstitués à la petite cuillère pendant que les drones revenaient déjà.
L’Ukraine a passé cet hiver-là. Elle l’a payé au prix fort — un manque fabriqué à Moscou, facturé à Kyiv.
Frapper les puits en août, c’est forcer Kyiv à acheter en janvier. La facture du missile russe, transférée au contribuable ukrainien — et aux partenaires qui l’aident à payer.
Treize frappes, et sous elles une arithmétique cruelle : depuis le début de 2026, l’Ukraine reçoit près de trois fois moins de missiles intercepteurs antibalistiques qu’avant, siphonnés en partie par les guerres du Moyen-Orient. Moscou le sait. Moscou compte dessus.
La peur de l’hiver n’est pas une névrose ukrainienne : c’est le plan de bataille russe, écrit noir sur blanc.
Ce que Kyiv prépare
L’Ukraine, elle, ne se raconte pas d’histoires.
Le 11 août, le Conseil national de sécurité et de défense a passé en revue les plans de résilience des régions et approuvé celui de Kyiv. Trois priorités fixées par le président : protéger les infrastructures critiques, garantir des abris en nombre et en état, augmenter les capacités antibalistiques.
Le secrétaire du Conseil, Ihor Klymenko, a dit la suite sans anesthésie : à partir de l’automne, la terreur contre les civils devrait s’intensifier.
Devrait s’intensifier. C’est la phrase d’un haut responsable à ses propres citoyens, en plein été.
Trois jours plus tard, la démonstration : frappes sur l’énergie à Soumy, Dnipro, Zaporijjia, Kharkiv, et une journée entière de réparations à Odesa où, le soir venu, près de soixante-dix mille familles attendaient encore le retour du courant.
La réponse ukrainienne existe, et elle porte loin : le même jour, une frappe en profondeur touchait une raffinerie à Tobolsk, en Sibérie, à plus de deux mille cinq cents kilomètres. Le président l’a promis : il y aura davantage de ces frappes, pour démontrer à la Russie que la paix est nécessaire.
Mais aucune raffinerie sibérienne en flammes ne rallumera un radiateur à Kharkiv en février.
Ce qui rallumera les radiateurs : des intercepteurs Patriot, des transformateurs blindés, des équipes de réparation protégées, et des partenaires qui comprennent qu’un contrat énergétique signé en octobre arrive trop tard.
La peur utile
Il y a une peur qui paralyse et une peur qui prépare.
Celle des Ukrainiens, cet été, est la seconde. On audite les sous-sols des immeubles. On stocke le diesel. On protège les sous-stations une à une. On planifie l’hiver comme d’autres planifient une offensive — parce que c’en est une.
Le contrepoint de cette guerre contre les radiateurs tient d’ailleurs dans un bilan que Kyiv a publié le 24 février, quatrième anniversaire de l’invasion : 5 796 attaques contre le système énergétique en quatre ans. Après chacune, des équipes sont sorties réparer, dans le gel, sous les frappes répétées.
Deux cent quarante-sept énergéticiens tués en service. Le ministre de l’Énergie, Denys Shmyhal, a eu cette phrase : « Ils se battaient pour la lumière. »
Des électriciens, des gaziers, des mineurs — morts au champ d’honneur d’un métier civil.
En juillet, les attaques russes ont tué quatre cent trente-sept civils ukrainiens, selon les Nations unies. Une hausse de soixante-dix pour cent par rapport au même mois de l’an dernier.
Voilà la courbe sur laquelle l’hiver va tomber.
Nous, à l’Ouest, avons déjà baissé le thermostat par solidarité en 2022, puis nous sommes passés à autre chose. La Russie, elle, n’est jamais passée à autre chose. Elle a raffiné sa méthode : moins de gaspillage, plus de précision, le même objectif — que les villes ukrainiennes aient froid, noir et peur.
Treize frappes sur une compagnie gazière en une semaine d’août : voilà à quoi ressemble un hiver en préparation.
Le compte à rebours ne se cache même plus. Il est publié, documenté, revendiqué par le rythme des frappes.
13.
Quand la première neige tombera sur Kyiv et que les fenêtres s’éteindront une à une, pourrons-nous dire honnêtement que nous ne savions pas ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
France 24 / AFP — L’Ukraine se prépare à un hiver sans centrales thermiques intactes, 8 août 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.