Neuf tonnes sur dix de blé, de maïs et de tournesol ukrainiens passaient par la mer Noire.
Passaient.
Pour juillet et le début d’août, le relevé de l’administration des ports ukrainiens tient en deux nombres. Plus de soixante-dix attaques contre les infrastructures portuaires, et soixante-deux frappes sur des navires.
Odessa, Tchornomorsk, Pivdennyi, Izmaïl, Mykolaïv : les noms des ports sous attaques soutenues ont été lus à voix haute au Conseil de sécurité de l’ONU, fin juillet.
Avec le reste.
Un cargo céréalier sous pavillon de la Guinée-Bissau, frappé près d’Odessa : dix morts.
Un navire togolais : cinq morts, des blessés.
Des marins qui ne portaient pas d’uniforme, qui ne venaient pas faire la guerre, qui venaient charger du grain.
Alors les armateurs ont fait ce que font les armateurs quand on tire sur leurs équipages.
Ils ont cessé de venir.
Fin juillet, les escales se sont raréfiées.
Depuis le début d’août, plus un seul navire n’est entré dans les ports d’Odessa, constate le ministre ukrainien de l’Agriculture.
Représentez-vous la scène à l’échelle d’un pays : la moisson bat son plein, les silos avalent le blé jour et nuit, et devant, à quai, personne.
Un port sans navires, c’est un aéroport sans ciel.
Odessa tient l’horaire des récoltes, mais la mer ne tient plus le sien.
Le corridor que l’Ukraine avait arraché à la peur en 2023, ce couloir d’eau longeant la Roumanie et la Bulgarie, ce chemin qui avait tenu malgré tout, s’est vidé.
Pas détruit.
Déserté.
On ne coule pas un corridor maritime. On le rend invivable, et il se coule tout seul.
Ce couloir-là n’était d’ailleurs pas tombé du ciel : c’était déjà une victoire arrachée, la deuxième.
Souvenez-vous de l’ordre des choses.
À l’été 2022, un accord négocié par l’ONU et la Turquie rouvre trois ports, avec un couloir balisé de cinq cent soixante-quatorze kilomètres jusqu’au Bosphore.
En juillet 2023, la Russie claque la porte et prévient que tout navire faisant route vers l’Ukraine sera traité en cible militaire potentielle.
Les exportations mensuelles tombent alors à deux millions de tonnes.
Kyiv répond en traçant sa propre route, collée à la côte, dans des eaux trop peu profondes pour les sous-marins russes.
Quelques mois plus tard, il en repartait plus de cinq millions de tonnes par mois.
L’Ukraine avait donc déjà brisé un blocus à mains nues.
Le Kremlin s’en souvient. C’est pour cela qu’on tire désormais sur les marins.
Moscou explique viser des infrastructures militaires, de la logistique, des navires transportant des armes étrangères.
Les marins morts chargeaient du grain.
Le prix de la peur
Il existe un endroit où ce blocus se mesure au dixième de point : les bureaux des assureurs maritimes.
Couvrir un navire entrant en mer Noire coûtait, en prime de guerre, environ un pour cent de la valeur du bateau au milieu de l’été.
Deux semaines plus tard : jusqu’à deux pour cent.
Le tarif de la peur a doublé en quatorze jours.
Des centaines de milliers de dollars ajoutés à chaque voyage, avant la première tonne chargée.
Affréter un pétrolier pour la région se négocie au-delà de trois cent mille dollars la journée, cent mille au-dessus du tarif de la semaine précédente.
La flambée a ses raisons, comptées par Reuters : en juillet, cinquante-sept attaques contre des navires, à quai ou en mer.
Sur toute l’année 2025, il y en avait eu quatorze.
Le grand syndicat des gens de mer a fini par le dire tout haut : des marins civils ne sont pas des dommages collatéraux.
Même un armateur russe a suspendu ses commandes en mer Noire après qu’un drone ukrainien a touché l’un de ses navires.
La peur ne lit pas les pavillons.
Le pain des autres
Ce blocus n’a pas de frontières.
Selon les données citées devant le Conseil de sécurité, le prix mondial du blé a bondi d’un cinquième depuis début juillet. Son plus haut niveau depuis mars 2024.
Un cinquième d’augmentation sur la matière première du pain.
Pas seulement à Kyiv.
Partout.
Le président ukrainien nomme les pays qui vont encaisser le coup : l’Égypte, la Libye, tous ceux qui dépendent des importations de grain pour nourrir leurs villes.
Il raconte aussi ce qui remonte chaque matin des régions : des frappes russes sur des exploitations agricoles ordinaires, sur des installations de production de pain.
Des boulangeries industrielles comme cibles militaires : relisez cette phrase lentement.
La faim n’a pas besoin de sécheresse. Un blocus suffit.
La France, à la même tribune, accuse la Russie de mettre en péril la sécurité alimentaire de millions de personnes, en Afrique et au Moyen-Orient d’abord.
L’Estonie décrit une flotte marchande attaquée en pleine saison des récoltes, un corridor d’exportation délibérément étranglé.
Les diplomates parlent, et le blé attend dans les silos d’un pays qui pourrait nourrir des continents.
Novorossiisk brûle aussi
Maintenant, la partie que cette chronique n’a pas le droit d’escamoter.
Dans la nuit du 12 août, l’Ukraine a frappé Novorossiisk, le grand port russe de la mer Noire, avec des drones et des missiles.
La base navale, des navires de guerre, des infrastructures portuaires.
Et aussi : trois morts, dont un enfant, vingt-quatre blessés, selon les autorités locales.
Deux terminaux céréaliers hors service, dans le pays qui est le premier exportateur mondial de blé.
Un enfant est mort à Novorossiisk.
Cette phrase reste vraie, peu importe qui a commencé, peu importe qui a raison. Celui qui l’efface de son récit ne fait plus de la chronique : il fait de la propagande.
La guerre du grain est devenue réciproque : chacun étrangle les exportations de l’autre, chacun vise ses terminaux.
La navigation en mer d’Azov est restreinte depuis le 10 juillet, et les grands terminaux russes de Novorossiisk et de Tuapse tournent au ralenti.
La marine marchande déserte les deux rives.
Fermée, une mer ne choisit pas son camp : elle appauvrit tout le monde, l’agresseur compris.
Le prix mondial du pain monte à chaque explosion, d’un côté comme de l’autre.
Kyiv a d’ailleurs tendu une perche, le 13 août : une offre de trêve en mer Noire, transmise par un intermédiaire, pour que cessent les attaques contre les cibles civiles.
La Turquie pousse dans le même sens.
Moscou, de son côté, répond qu’aucune proposition formelle n’est arrivée sur sa table.
Et le grain attend la réponse.
Les silos aussi.
Ce que la mer décide
Revenons à Jytomyr, parce que c’est là que tout se joue, pas dans les communiqués.
Le maïs arrive le mois prochain, et l’entrepôt de Serhiy Rybalko est déjà presque plein.
Le pays entier manque de place : il faudra trouver où loger des millions de tonnes, peut-être dans des sacs posés à même les champs, si les partenaires en fournissent.
Du grain dans des sacs, au pied de silos pleins, l’année où le blé mondial n’a jamais coûté aussi cher.
Voilà l’injustice, exactement, à hauteur d’homme.
On me répondra qu’il reste des plans B, et c’est vrai : le rail, la route, le Danube.
Le ministre de l’Agriculture les a chiffrés sans anesthésie.
Ces routes de secours atteindront leur pleine capacité fin août au plus tôt, et porteront alors la moitié de ce que les ports embarquaient chaque mois.
La moitié.
Avec un surcoût de quarante-cinq à cinquante dollars la tonne, payé par ceux qui cultivent.
Quant au Danube, rongé par la sécheresse, tombé à des niveaux d’eau historiquement bas, il ne pèsera pas avant octobre.
Si rien ne bouge, plus de trente millions de tonnes resteront à quai cette saison.
Entre un milliard et demi et trois milliards de dollars de pertes directes pour 2026, estime le même ministre.
Sa conclusion tient en sept mots, prononcés sans détour au micro de l’agence : il n’existe pas d’alternative aux ports d’Odessa.
Ça, c’est la phrase du ministre. Rybalko, lui, la vit en hryvnias.
Pendant que le blé dort, les banquiers comptent les échéances.
Pendant que le blé dort, les semis d’automne approchent, et personne ne sème à crédit deux fois.
Pendant que le blé dort, quelque part au Caire ou à Tripoli, une famille recompte la monnaie du pain.
Si les champs ne sont pas semés cet automne, la crise ne sera plus ukrainienne, elle sera mondiale. Elle portera un nom de saison : la récolte qui n’a pas eu lieu.
Ce n’est pas une prophétie.
C’est un calendrier.
Rybalko a survécu à l’occupation, aux dettes, à quatre ans de guerre.
Cet homme ne demande pas d’aide humanitaire.
Il demande que les bateaux reviennent chercher ce qu’il a déjà fait pousser.
Son grain ne manque à personne. Il manque à tout le monde.
Soixante-quinze.
Retenez ce nombre la prochaine fois qu’on vous dira que cette guerre est loin.
Elle loge dans le prix de la farine, le silo qui déborde, le blé bradé pour du diesel.
Et vous, la prochaine fois que votre pain coûtera un peu plus cher, prendrez-vous deux secondes pour demander qui a fermé la mer ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Reuters — Ukraine offers Russia truce in Black Sea as food supply fears mount (13 août 2026)
Bloomberg — Ukraine Says Black Sea Port Closures May Halve Farm Exports (14 août 2026)
Ukrainska Pravda — Russian attacks cause 75% drop in grain exports from Ukraine (13 août 2026)
Reuters — Surge in Black Sea attacks adds strain to global commodity flows (5 août 2026)
BBC News — How much grain is Ukraine exporting and how is it leaving the country ? (2 avril 2024)
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