ÉDITORIAL : Witkoff a fait 8 voyages à Moscou, 0 à Kyiv — Trump avait promis la paix, elle est morte
Revenez au soir d’Anchorage, puisque tout part de là. La bannière annonçait « Pursuing Peace » en lettres capitales. Sept heures de discussions étaient prévues; moins de trois ont suffi.
Puis les deux hommes sont entrés dans la salle de presse du monde entier, et il ne s’est rien passé — douze minutes durant.
Douze minutes de conférence de presse, chronométrées par les journalistes présents. Poutine a parlé le premier, huit minutes et demie — une entorse au protocole que les reporters les plus vieux n’avaient jamais vue : sur le sol du pays hôte, c’est l’hôte qui ouvre. On a eu droit à l’Alaska russe d’autrefois, au voisinage, à l’atmosphère constructive, aux causes profondes.
Trump a parlé trois minutes et demie. Sans prononcer une seule fois le mot Ukraine.
Les journalistes criaient leurs questions. Les deux délégations ont quitté la salle sans en prendre une seule.
Et le déjeuner de travail prévu ensuite, avec les ministres, les conseillers, le protocole ? Annulé. La délégation russe est repartie sans toucher au filet mignon préparé pour elle — à Helsinki, en 2018, on avait au moins servi le repas.
Une invitation à Moscou lancée en anglais au passage, et les avions ont décollé.
Total : douze minutes de déclarations, un repas annulé, une paix annoncée.
Ce silence-là, nous avons mis un an à l’entendre pour ce qu’il était : le premier bulletin honnête de toute cette histoire.
Le journal des appels
Puisque personne ne veut faire l’autopsie, faisons-la nous-mêmes. Reconstituons le journal des appels entre les deux hommes. Tout y est public, daté, archivé.
Février 2025 : premier coup de fil, trois semaines après l’investiture. Promesse d’explorer un cessez-le-feu.
Mars 2025 : deux heures de conversation. Poutine consent à une pause sur les frappes énergétiques et refuse le cessez-le-feu complet de trente jours. Le premier refus poli. Pas le dernier.
Mai 2025 : troisième appel officiel de l’année. On se parle, on se reparle, le front ne bouge pas.
Août 2025, trois jours après la poignée de main d’Anchorage : Trump appelle Poutine depuis le Bureau ovale, en pleine réunion avec Zelensky et les Européens. La Maison-Blanche diffuse la photo du président au haut-parleur, Rubio et Vance dans le cadre. Le soir même, Berlin annonce que Poutine a accepté de rencontrer Zelensky dans les deux semaines.
Dans les deux semaines.
C’était il y a un an. Cette rencontre n’a jamais eu lieu.
Mi-octobre 2025 : un énième appel, et une annonce en fanfare — un sommet à Budapest, chez Orbán, pour sceller enfin quelque chose. Gardez cette date; on y revient plus bas, le temps d’un enterrement.
Puis vient le grand blanc de l’hiver : le premier appel de 2026 attendra le 9 mars. Et quand la ligne se rouvre enfin, on parle d’abord de l’Iran, du pétrole, du Venezuela. L’Ukraine passe au second rang de l’ordre du jour de sa propre guerre.
Fin avril : l’Iran encore. Poutine évoque une trêve pour son défilé du 9 mai et offre ses services dans le dossier nucléaire iranien. Trump lui répond qu’il le préférerait occupé à finir la guerre d’Ukraine. Chaque mot vient des comptes rendus publics.
14 juin : Poutine compose le numéro pour souhaiter à Trump ses quatre-vingts ans. Cinquante-cinq minutes, amicales, dit le Kremlin. On y promet le retour prochain des émissaires en Russie. Poutine y redit que si Zelensky veut une rencontre, il n’a qu’à venir à Moscou — chez celui qui le bombarde.
4 juillet : appel pour les deux cent cinquante ans de l’Amérique. Presque une heure et demie. Le Kremlin promet qu’on se reparlera dans un futur proche.
Depuis, sur la ligne directe des deux présidents : rien de public.
Et maintenant regardez le motif. Notez la main qui décroche. L’appel inaugural vient de Washington. Celui de mars 2026 aussi. Celui du Bureau ovale aussi, devant témoins. Moscou, elle, ne compose en premier que deux fois — pour un anniversaire, puis pour une fête nationale. Quand il s’agit de paix, c’est Washington qui insiste. Pour les vœux, le Kremlin n’oublie jamais la date.
Les appels n’ont pas cessé. Ils ont dégénéré. On négociait des trêves; on échange des politesses. Cette diplomatie-là est devenue une carte de vœux.
Istanbul
On me dira qu’il y a pourtant eu des tables, avant le gel — de vraies tables, avec les deux belligérants assis face à face. C’est exact. Trois fois, toutes à Istanbul, au printemps et à l’été 2025. Regardez ce qui s’y est échangé.
Mai, palais de Dolmabahçe : premières négociations directes entre Russes et Ukrainiens depuis trois ans. Moins de deux heures de séance, et un seul accord — mille prisonniers échangés contre mille.
Juin, palais de Çırağan : les blessés graves, les moins de vingt-cinq ans, six mille dépouilles rendues à la terre.
Juillet : moins d’une heure de pourparlers, et l’annonce d’au moins mille deux cents prisonniers supplémentaires, de chaque côté. Une guerre de trois ans et demi, expédiée en moins d’un déjeuner.
Faites le total. La seule chose que ces tables aient su négocier en trois rondes, ce sont des prisonniers et des cercueils. Du vivant contre du vivant, du mort contre du mort. La paix, elle, n’est jamais sortie d’aucune des trois salles.
Une diplomatie encore capable d’échanger des corps, plus capable d’arrêter d’en produire. Voilà l’état exact du malade au moment où l’Alaska allait prétendre le ressusciter.
Budapest
L’automne a offert au feuilleton son épisode le plus court.
Retour à la mi-octobre : les deux présidents s’entendent par téléphone, et Washington annonce un sommet à Budapest dans les deux semaines. Rubio et Lavrov doivent préparer le terrain.
Le sommet aura vécu cinq jours.
Un coup de fil entre les deux ministres a suffi. Moscou venait d’envoyer un mémorandum réaffirmant, mot pour mot, ses exigences maximales de départ. La rencontre préparatoire a été jugée inutile; celle des présidents, dans la foulée, remise à plus tard — un plus tard qui dure encore.
Cette fois, Trump a eu la franchise du fossoyeur, en deux temps. D’abord : je ne veux pas d’une rencontre gâchée, je ne veux pas d’une perte de temps. Puis : ça ne me semblait pas juste, alors j’ai annulé.
Lavrov, lui, expliquait doctement que l’essentiel n’était ni le lieu ni le calendrier, mais la substance. La substance, dans le dictionnaire de Moscou, c’est que l’autre cède d’abord.
Dans la même semaine, Washington signait contre le pétrole russe les premières sanctions du second mandat. Neuf mois pour que la patience présidentielle découvre qu’elle était de la crédulité.
Un sommet mort avant de naître. Même pas un tarmac, même pas une poignée de main, même pas douze minutes.
De Budapest, il ne reste qu’un nom de ville sur un calendrier que personne n’a imprimé.
La carte des voyages
Vous voulez une preuve qui ne dépend d’aucune déclaration, d’aucune interprétation, d’aucun camp ? Prenez une carte. Tracez les trajets des deux hommes que Trump a choisis pour faire la paix.
Steve Witkoff, promoteur immobilier devenu émissaire, s’est rendu en Russie au moins huit fois depuis le début de cette présidence. Jared Kushner l’a accompagné pour rencontrer Poutine au Kremlin, la dernière fois à la fin janvier. Et en face, côté ukrainien, combien de fois l’un ou l’autre a-t-il posé le pied à Kyiv — la capitale du pays qu’on prétend sauver, à quelques heures de train de la Pologne, pendant que des négociateurs de salon traversaient la moitié du monde pour Moscou ?
Zéro.
Pas une visite. Pas une gerbe déposée. Pas une nuit passée sous les sirènes pour comprendre ce qu’on négocie exactement.
Zelensky l’a dit au printemps avec une politesse qui n’en était plus : venir à Moscou et pas à Kyiv, c’est un manque de respect.
La visite à Kyiv a été annoncée pour avril. Puis pour la fin du printemps. Ensuite pour le début de l’été. Enfin pour la fin août, peut-être, autour de la fête de l’Indépendance — les mêmes sources, prudentes, précisent que rien n’est confirmé.
On promet au mort des fleurs depuis huit mois.
Huit fois à Moscou. Zéro fois à Kyiv. La carte dit tout ce que les communiqués taisent.
Depuis février, le silence
Cherchez la dernière vraie table de négociation, celle où les trois parties respiraient le même air.
Il faut remonter à février. Ensuite, l’Amérique est partie en guerre contre l’Iran, et le dossier ukrainien a glissé de la pile. Les pourparlers sont gelés depuis — le mot est des agences de presse, pas de moi.
Gelés. Comme on dit d’un cœur qu’il est arrêté, en espérant que le mot fasse moins peur.
Pendant ce gel, Kyiv a continué d’écrire au mort. Le président ukrainien l’a répété début août, dans une adresse officielle : cette année seulement, l’Ukraine a tendu la main des dizaines de fois avec des propositions pour arrêter cette guerre. Et tout ce qu’elle a reçu en retour, ce sont des refus.
Des dizaines de propositions.
Des refus.
Et mesurez l’asymétrie du calendrier : pendant que la ligne présidentielle servait aux anniversaires, Kyiv écrivait, proposait, relançait — des dizaines de fois, par tous les canaux. Un pays qui saigne trouve le temps d’écrire. Un médiateur qui va bien trouve le temps de fêter.
Poutine n’a aucun désir de terminer la guerre — c’est la conclusion officielle de Kyiv, et les faits ne la contredisent nulle part. Moscou exige toujours la cession complète de quatre régions ukrainiennes et la résolution de ce qu’elle appelle les causes profondes du conflit, ce vocabulaire de notaire pour dire la capitulation.
Et pendant qu’on gèle, on recrute. Kyiv annonce, renseignement à l’appui, que le Kremlin prépare une mobilisation de plusieurs centaines de milliers d’hommes sitôt passées ses élections de septembre — des élections où le seul parti opposé à la guerre a été interdit de se présenter par la Cour suprême russe.
Voilà l’agenda du partenaire de négociation.
Ce n’est pas un agenda de paix. C’est un calendrier de guerre avec des pauses photo.
Le théâtre des vivants
Pourquoi ce silence ? Parce que la veillée arrange tout le monde.
Elle arrange Moscou, qui gagne du temps et des hommes à chaque saison de faux espoir.
Elle arrange Washington, où admettre la mort du processus, ce serait admettre l’échec d’une promesse de campagne — la guerre réglée en un jour, vous vous souvenez.
Elle arrange même nos écrans, qui préfèrent un feuilleton diplomatique à un constat de décès.
Le feuilleton a même ses accessoires : une photo de haut-parleur dans le Bureau ovale, des promesses de visites, des délais de deux semaines qui durent des saisons. Le décor est impeccable. Seule manque la négociation.
Regardez la dernière saison du feuilleton. Mi-août, Zelensky déclare que Poutine ne veut pas arrêter cette guerre, mais qu’il l’arrêtera — et qu’il existe un plan pour l’y forcer. Un plan. Washington tend l’oreille. Les émissaires américains tiennent un appel avec Kyiv le lendemain. Et un responsable américain résume ensuite la situation d’une phrase d’une tristesse parfaite : ils ne l’ont pas encore vu.
Un plan annoncé que l’allié principal n’a pas lu. Des émissaires attendus qui ne sont pas venus. Des propositions transmises dont personne ne connaît le contenu. Des pourparlers dont la reprise est toujours à deux semaines, comme l’horizon.
Personne ne négocie.
Tout le monde performe.
On ne signe rien, on annonce. On n’avance pas, on voyage — jamais vers la ville qui saigne.
Le cadavre respire pour les caméras.
Prononcer le mot
Je suis de ceux qui pensent que Trump valait la peine d’être essayé sur ce dossier — par obligation, un mal pour un bien, parce que l’ancienne méthode ne fonctionnait pas non plus. Ça ne m’empêche pas de lire le registre des décès.
Sa diplomatie personnelle a produit une poignée de main, une proposition sans lendemain, et une année entière de pertes qui montent. Ses émissaires ont fait de Moscou une habitude et de Kyiv une rumeur. Son propre secrétaire d’État a fini par dire tout haut qu’il n’y a jamais rien eu à raconter.
Il est responsable de ce bilan-là. Pas de la guerre — elle appartient à Poutine, entièrement. Mais du théâtre, oui.
Douze mois de téléphone : l’Iran d’abord, les vœux ensuite, l’Ukraine en post-scriptum. Voilà la place qu’occupe, dans ce processus, le pays qui meurt.
On n’enterre pas une diplomatie morte : on cesse d’en prononcer le nom. On dit processus, canaux, fenêtres d’opportunité. On dit que les parties restent en contact. On maquille.
Je préfère la version nue.
Elle est morte.
Et tant qu’on refusera de le dire, on continuera de confondre sa veillée avec une négociation, ses lettres avec des avancées, son maquillage avec un visage.
Un jour, peut-être bientôt, quelqu’un annoncera une percée — un sommet, un document, une trêve. Ce jour-là, posez la seule question qui compte, celle que cette année aurait dû nous apprendre.
Et vous, si la paix véritable frappait demain à la porte, sauriez-vous encore la distinguer de son imitation — nous qui applaudissons le mort chaque fois qu’on le rassoit un peu plus droit ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Trump, Putin talk about each other’s wars in Wednesday phone call (Politico, 29 avril 2026)
Trump holds phone calls with Putin and Zelensky on his 80th birthday (CNN, 14 juin 2026)
Putin admits no agreement was reached with Trump to end Ukraine war (The Hill, 30 juin 2026)
Ukraine worries which Washington it’ll get (Politico, 13 août 2026)
Takeaways from the Trump-Putin meeting (Associated Press, 15 août 2025 — conférence sans questions)
Trump-Putin summit cancelled after Moscow sent memo to Washington (Reuters, 31 octobre 2025)
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