Le bulletin du matin, arrêté à 8 heures le 18 août pour la journée du 17, disait autre chose.
Sur l’axe Kupiansk : cinq actions offensives russes, en direction de Radkivka et de Petropavlivka, selon l’agence ArmiaInform.
Radkivka, au nord de la ville.
Petropavlivka, à l’est, de l’autre côté de la rivière Oskil.
Deux directions, une géométrie familière : pincer Kupiansk entre son fleuve et ses collines, comme à l’automne dernier.
D’un côté, l’entrée directe par le nord.
De l’autre, la volonté de fendre la tête de pont que les forces ukrainiennes tiennent au-delà de la rivière — ce bastion avancé que Trehubov décrivait dès juillet comme la cible d’une pression systématique visant à le couper en deux.
Un village, deux orthographes
Détail révélateur au passage.
La version anglaise d’Oukraïnska Pravda traduit ce même bulletin en écrivant « Petrivka » là où l’agence officielle du ministère de la Défense écrit « Petropavlivka ».
Un village entier disparaît dans la traduction, remplacé par un autre.
Qui veut suivre cette guerre sérieusement doit lire les bulletins comme un notaire lit un acte : au mot près, et de préférence dans la langue d’origine.
Même vigilance pour les catégories.
L’état-major distingue les attaques, les actions d’assaut et les actions offensives ; l’axe Kupiansk relève ce jour-là de la troisième catégorie, la plus tâtonnante des trois.
Cinq sondes, pas cinq vagues.
Le plan est clair, dit le porte-parole
Ce même 18 août, à la télévision ukrainienne, le colonel Viktor Trehubov, porte-parole du groupement des Forces conjointes, a décrit la manœuvre russe — dans des propos rapportés par l’agence nationale Ukrinform.
Les forces russes, dit-il, tentent d’accentuer leur pression vers l’ouest, en direction de Raïvka, pour élargir leurs possibilités de pénétrer dans Kupiansk directement par le nord.
Sa lecture s’appuie, précise-t-il, sur l’analyse des cartes et des synthèses de renseignement.
Raïvka n’est pas un objectif en soi.
C’est une clé : un élargissement du couloir nord, une manière d’ouvrir la porte de la ville par un gond que la défense surveillerait moins que Holoubivka, l’entrée usée des tentatives précédentes.
Les mots exacts
Sur le résultat, le porte-parole n’a rien enjolivé.
Jusqu’ici, c’est inefficace — mais au moins, le plan est clair.
Voilà sa conclusion, presque mot pour mot : un plan logique, qui serait efficace s’il réussissait, et qui ne réussit pas.
Il faut mesurer l’étrangeté de cette phrase.
Un officier accorde publiquement à son adversaire la seule chose qu’il puisse lui accorder sans mentir : la cohérence de ses intentions.
Pas de « déroute ennemie ».
Pas d’épopée.
Un constat d’ingénieur devant une machine adverse bien conçue et mal alimentée.
C’est de l’ironie d’état-major — froide, économe, plus cruelle qu’un communiqué triomphal, parce qu’elle ne laisse à l’adversaire aucun mensonge à démentir.
L’été des réserves
Cette lucidité s’est forgée dans les semaines précédentes.
Le 21 juillet, le même porte-parole décrivait des combats dans les quartiers nord de la ville : des occupants qui intensifiaient leurs tentatives d’entrée par le nord, subissaient des pertes importantes, et jetaient dans la bataille les réserves accumulées pendant l’été, rapporte ArmiaInform.
La résistance tenait.
Les réserves fondaient.
Un mois plus tard, la poussée sur les quartiers nord est retombée à quelques actions par jour — et le plan cherche un nouveau couloir, plus à l’ouest, par Raïvka.
La ligne, elle, n'a pas bougé
La contre-lecture indépendante existe, et elle est nette.
Aucune percée.
Aucun encerclement en cours nulle part sur cet axe.
Rien qui ressemble, de près ou de loin, aux cartes triomphales publiées chaque soir par les canaux du ministère russe.
Pour les journées des 17 et 18 août, l’Institute for the Study of War constate des opérations offensives russes limitées dans la direction de Kupiansk, sans avancée.
La veille, son rapport documentait une mission d’infiltration : des images géolocalisées du 17 août montrent des frappes ukrainiennes sur des militaires russes dans le nord de la ville — des hommes entrés par interstices, pas par percée.
Cette nuance décide de tout.
Une infiltration prouve qu’un dispositif fuit par endroits ; elle ne prouve pas qu’il cède.
Les revendications d’en face
Côté russe, une source suivant le groupement Ouest affirmait le 17 août que ses troupes tenaient le nord-ouest de Kupiansk et des secteurs du microdistrict Iouvileïnyï, au sud-ouest, et reprenaient l’offensive vers Myrove.
Revendications russes, canaux russes.
Aucune image géolocalisée ne les confirme au moment d’écrire — et l’institut qui pourrait les confirmer conclut, lui, à l’absence d’avancée.
Entre les deux versions, la charge de la preuve appartient à celui qui revendique.
Holoubivka, l'ancienne porte
Pour comprendre Raïvka, il faut remonter de dix jours.
La géographie commande tout ici.
Une rivière au milieu, des ceintures d’arbres en guise de couloirs, des hameaux en guise de verrous.
Le 8 août, le même Trehubov détaillait la mécanique de la pression russe dans un entretien au format long, relayé par ArmiaInform, l’agence du ministère ukrainien de la Défense.
Au nord de Kupiansk, les groupes russes tentent de progresser par Holoubivka, le long de l’Oskil, puis à travers les ceintures d’arbres, vers les quartiers nord de la ville.
À l’est, sur l’autre rive, ils poussent vers Kindrachivka pour tenter de couper en deux la tête de pont ukrainienne.
Et vers l’ouest, déjà, ils cherchaient à élargir leur zone en pesant sur les villages des abords.
Détruits au rythme des insertions
Le porte-parole employait alors une formule d’une précision comptable.
Ces petits groupes, disait-il, sont détruits à peu près à la même intensité qu’ils sont insérés.
Une pompe qui fuit d’un côté exactement autant qu’on la remplit de l’autre.
Dix jours plus tard, la flèche s’est déplacée de Holoubivka vers Raïvka — un village plus à l’ouest, une ceinture d’arbres plus loin.
L’itinéraire change.
Le résultat, non.
Au printemps déjà, le scénario s’était joué à l’identique : en mai, Trehubov constatait l’échec du plan d’infiltration massive par Holoubivka — une présence russe maintenue dans le village, quelques dizaines d’hommes épars dans la ville, aucun contrôle étendu, rapportait Ukrinform.
Trois mois d’efforts pour un couloir grillé ; on déplace la flèche, puis on recommence ailleurs, un peu plus loin sur la même carte fatiguée.
Quatorze, cinq, un
Alignons maintenant les bulletins officiels, sans rien lisser, sans arrondir aucun angle.
Le 15 août : 14 actions offensives russes sur l’axe, vers Petro-Ivanivka et dans le secteur de Holoubivka.
Le 17, comptabilisé au matin du 18 : cinq, vers Radkivka et Petropavlivka.
Le 18 au soir : une seule.
Quatorze, cinq, un — la tentation du titre facile est immense : « l’offensive russe s’effondre sur Kupiansk ».
Ce titre serait un mensonge de paresse.
D’abord parce que les fenêtres diffèrent : le relevé de 22 heures photographie une journée inachevée, que la nuit peut encore alourdir.
Ensuite parce qu’une « action offensive » n’a pas de taille fixe : trois hommes dans une ceinture d’arbres ou une section appuyée par des blindés entrent dans la même case.
Enfin parce que la source est unique : l’état-major compte ses propres combats, sans auditeur externe, et l’honnêteté oblige à le rappeler même quand ses chiffres nous arrangent.
Le piège du chiffre qui baisse
Trehubov lui-même a désamorcé cette lecture, dans la même intervention du 18 août.
L’intensité des assauts, prévient-il, peut fluctuer au gré des rotations des unités russes, de la remise en état de leur logistique et du remplacement de leurs effectifs.
Autrement dit : une journée à une attaque n’est pas une victoire.
C’est un délai.
L’ennemi qui n’attaque pas aujourd’hui recompte ses hommes, répare ses lignes de ravitaillement, et reviendra quand la pompe sera pleine.
Quiconque a suivi ce front depuis trois ans reconnaît la respiration.
Radkivka, deux fois dans l'histoire
Le nom qui ouvre le bulletin du matin mérite qu’on s’y arrête, car il a déjà servi.
En décembre 2025, au plus fort de la contre-attaque ukrainienne, le groupement de la 13e brigade Khartia annonçait avoir entièrement libéré Radkivka, ses abords et ses forêts, et chassé les Russes de dizaines de maisons du nord de Kupiansk, rapporte Oukraïnska Pravda.
Dans la même opération, le 475e régiment d’assaut, appuyé par un bataillon de la 92e brigade, libérait Kindrachivka et ses forêts — ce village vers lequel les Russes poussent de nouveau pour fendre la tête de pont.
Huit mois plus tard, Radkivka redevient une direction d’attaque dans les bulletins.
Libérée, disputée, visée de nouveau.
Dans cette guerre, huit mois valent une génération de soldats.
Les villages de ce front ne sortent jamais de la guerre : ils changent seulement de colonne dans les tableaux.
Mille vingt-sept, libellé compris
La même dépêche de décembre contenait un chiffre exemplaire par sa formulation.
Entre le 22 septembre et le 12 décembre 2025, le groupement de Khartia revendiquait 1 027 soldats russes tués — des morts confirmées par des sources vérifiées de manière indépendante, précisait le texte — plus 291 blessés et 13 prisonniers.
Tués, blessés, prisonniers : trois colonnes distinctes, une méthode affichée.
Chaque fois qu’un décompte respecte cette grammaire, il mérite d’être cité avec elle — intégralement, colonnes comprises.
Celui qui l’écrase en un seul mot mérite nos guillemets.
La ville qui a déjà tout vécu
Kupiansk est peut-être la ville la plus recyclée de cette guerre.
Occupée dès 2022, libérée par la contre-offensive éclair de septembre 2022, redevenue zone de front pendant trois ans, envahie une seconde fois à l’automne 2025 — le Kyiv Independent la décrivait alors comme la plus grande ville d’Ukraine à subir une deuxième occupation — puis reprise, quartier après quartier, à l’hiver.
Ce reportage d’octobre décrivait justement le secteur nord, celui des flèches actuelles vers Radkivka et Raïvka : la brigade Kara-Dag y servait un obusier Giatsint hérité des ingénieurs soviétiques, enterré dans la terre noire, incapable de rester longtemps à découvert sous les drones.
Un groupe de frappe local y revendiquait plus de 530 soldats russes tués depuis sa création — revendication d’unité, invérifiable, mais signée par un commandant nommé, ce qui la distingue déjà des chiffres anonymes.
Le dieu de la guerre, disaient les artilleurs soviétiques de leurs canons — il vit sous terre maintenant, compte ses obus, remonte tirer, redescend avant que le ciel ne le remarque.
En octobre 2025, environ 680 civils vivaient encore à l’intérieur, selon l’administration de district.
Chaque bataille a laissé sa couche : caves aménagées, ponts brisés, vergers minés, et une population qui se compte en centaines là où elle se comptait en dizaines de milliers.
La ligne actuelle, au nord, repasse par les forêts mêmes de la contre-attaque de l’hiver — Radkivka, Kindrachivka, Holoubivka, trois noms qui reviennent comme des refrains de procès-verbal.
Voilà ce que le mot « Kupiansk » contient quand un bulletin l’écrit.
Borova, le contrepoint
Au sud du même secteur, l’ISW note un mouvement inverse : des images géolocalisées du 15 août indiquent une avancée ukrainienne récente dans la direction de Borova.
Modeste, locale, documentée.
Personne n’en fera un défilé.
C’est pourtant la seule flèche du secteur qui avance dans le sens inverse des communiqués de Moscou.
Sur cette portion du front, ce sont les lignes russes qui reculent — pendant que la communication du Kremlin regarde ailleurs.
L'ironie du soir
Résumons la journée du 18 août sur l’axe Kupiansk, pièces en main.
Une attaque au soir, après cinq actions offensives la veille et quatorze trois jours plus tôt — trois bulletins officiels, trois fenêtres, une courbe qui ne prouve rien d’autre que sa propre existence.
Un plan adverse jugé logique et lisible par le porte-parole qui l’observe.
Aucune avancée russe constatée par l’analyse indépendante, et une progression ukrainienne documentée sur le front voisin de Borova.
Le plan russe est clair.
Le plan russe est logique.
Le plan russe, simplement, ne fonctionne pas — et c’est un officier ukrainien qui le formule le mieux, avec cette politesse glacée des gens qui comptent les tentatives d’en face depuis trop longtemps pour s’énerver encore.
La flèche bougera encore sur la carte : Holoubivka hier, Raïvka aujourd’hui, un autre hameau demain.
Les cartes s’usent moins vite que les hommes qui les exécutent.
Voilà sans doute la seule supériorité durable de ce plan russe si clair : il survit à tous ceux qu’on envoie le réaliser.
Kupiansk n’attend rien de nos pronostics : elle recompte ses murs, ses hommes, ses ponts.
Rien n’est réglé.
Tout est documenté.
Combien de villages faudra-t-il encore renommer en directions d’attaque avant que quelqu’un, à Moscou, admette que la ligne ne bouge pas ?
Jusqu’où faudra-t-il, chaque hiver, libérer Radkivka une fois de plus ?
Le bulletin du 19 août au matin dira, mieux que tous les commentaires, combien de fois la pompe s’est remplie pendant la nuit.
Et nous, saurons-nous résister au chiffre qui baisse — cette bonne nouvelle apparente qui n’est, le plus souvent, que la respiration d’une pompe en train de se remplir ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Euromaidan Press — Russo-Ukrainian war, day 1637 (revue des journées des 18-19 août 2026)
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.