Rembobinons jusqu’au point de départ.
Le 21 août 2025, le cabinet du premier ministre Cho Jung-tai approuve le projet de budget 2026. Huit jours plus tard, le texte part au Yuan législatif pour examen, précise le Taipei Times. Le compteur des 350 jours s’enclenche là.
Ce projet n’a rien d’anodin. Il porte le budget de défense le plus élevé de l’histoire de l’île : 949,5 milliards de dollars taïwanais, soit 3,32 pour cent du produit intérieur brut, calculés selon les standards de l’OTAN, écrit le bureau du premier ministre dans son rapport de politique générale au parlement.
Le lendemain de l’approbation, le 22 août 2025, le président Lai Ching-te monte à bord d’une frégate de la 168e flottille, à Su’ao, sur la côte est. Devant les marins, il fixe le cap : continuer d’augmenter les dépenses de défense pour atteindre cinq pour cent du produit intérieur brut d’ici 2030.
Cinq pour cent. Le niveau que l’OTAN réclame à ses membres, promis depuis le pont d’un navire de guerre par un président dont le parti ne contrôle plus le parlement.
Car voilà le nœud du dossier. Les élections de janvier 2024 ont donné la présidence au Parti démocrate progressiste de Lai, et la majorité parlementaire à l’opposition : le Kuomintang et le Parti populaire taïwanais. Depuis, chaque texte du gouvernement traverse un champ de tir.
Ce budget 2026 y est entré le 29 août 2025.
Il n’en est ressorti que 350 jours plus tard, usé, raboté, mais vivant.
Fin novembre 2025 : l'échéance légale passe, personne ne s'arrête
La loi budgétaire taïwanaise n’est pas floue. La règle est écrite, rappelle la dépêche de l’agence centrale : le parlement devait adopter le budget avant la fin de novembre 2025, un mois avant le début de l’exercice.
Novembre passe. Rien ne sort de l’hémicycle, sinon des motions de procédure.
Décembre passe. Toujours rien, sinon des conférences de presse toujours plus sèches des deux côtés du boulevard Ketagalan, entre le palais présidentiel et l’hémicycle.
Le 1er janvier 2026, au douzième coup de minuit, l’année fiscale commence sans budget. Du jamais-vu dans l’histoire constitutionnelle de l’île, écrira le gouvernement quelques jours plus tard.
Pourquoi aucune sirène ne hurle-t-elle ? La réponse tient au système taïwanais lui-même, conçu pour amortir les chocs. Nulle fermeture de l’État à l’américaine : le budget de l’année précédente se reconduit automatiquement, explique le Straits Times. Les fonctionnaires sont payés. Les prestations sociales tombent. Les projets déjà lancés continuent.
Ce matelas juridique a un effet pervers que tout le dossier va illustrer : il rend le blocage indolore pour ceux qui bloquent.
Un pays qui s’effondre force le compromis en une semaine. Celui qui tient debout offre le luxe de se battre un an.
L’amortisseur qui protège les citoyens protège aussi ceux qui les prennent en otage.
Novembre-décembre 2025 : la guerre des institutions s'installe
Rien de tout cela ne se joue dans le vide : le texte est prisonnier d’une guerre de tranchées institutionnelle.
Le 14 novembre 2025, la majorité d’opposition fait voter des amendements à la loi de répartition des recettes entre l’État central et les collectivités locales. Le premier ministre Cho Jung-tai refuse de contresigner la promulgation, en invoquant l’article 37 de la Constitution. Il l’annonce solennellement, par écrit, au peuple taïwanais : fidélité à la nation, fidélité à la Constitution, signature retenue.
Un chef de gouvernement qui bloque une loi votée. Une assemblée qui bloque le budget du gouvernement. Chacun se drape dans la Constitution, et la Constitution sert de champ de bataille.
En décembre, Reuters rapporte que le premier ministre refuse d’appliquer les plans de dépenses locales votés par l’opposition, qu’il juge insoutenables pour les finances publiques. Et il ajoute, presque en défi : les députés sont libres de tenter une motion de censure.
Sur un autre front, l’opposition a réécrit en juin la loi sur les soldes militaires : salaire minimal des engagés volontaires porté à 30 000 dollars taïwanais par mois, contre 13 000 à 15 000 selon le grade, et solde des conscrits relevée à 28 590. Saisie du gouvernement à la Cour constitutionnelle : la loi ne dit pas d’où viendra l’argent.
Voilà l’absurdité en miroir de ce dossier. L’opposition augmente la paie des soldats sans la financer. Le gouvernement refuse de payer les soldats en attendant les juges. Et pendant ce temps, le budget qui pourrait tout trancher dort dans les tiroirs du parlement.
Chaque camp invoque les militaires. Aucun ne leur signe de chèque.
Les griefs de l’opposition ne sortent pas de nulle part, et il faut les écrire tels quels : les députés du Kuomintang et du Parti populaire reprochent au gouvernement de n’avoir budgété ni les hausses de solde militaire, ni les pensions revalorisées des policiers et des pompiers, toutes votées par leur majorité, rapporte le Straits Times. En face, l’exécutif répond que ces lois sont arrivées sans source de financement, et que la Constitution lui donne le droit de le dire devant les juges.
Deux lectures de la même Constitution. Un seul budget en otage entre les deux.
Janvier 2026 : l'État en pilote automatique
À quoi ressemble concrètement un État sans budget ? À une maison où le chauffage marche encore, mais où plus personne n’a le droit d’acheter quoi que ce soit de neuf.
Le mécanisme provisoire décrit par l’agence centrale de presse maintient trois flux : la paie des fonctionnaires, les prestations sociales, et le financement des projets déjà engagés, alimentés par les recettes fiscales et les fonds disponibles.
Le reste attend.
Pour l’armée, la ligne de partage est écrite à l’article 54 de la loi budgétaire, expliquent les responsables de la défense cités par le Taipei Times : l’entretien des chasseurs et des navires continue, parce qu’il relève de l’existant. Mais aucun programme nouveau ne démarre. Pas de nouveau contrat. Pas de nouvelle capacité.
Traduisez : pendant que la Chine ajoutait des coques et des escadrilles, la défense taïwanaise avait le droit de réparer, pas celui de grandir.
Ce filet évite l’humiliation d’un défaut. Il installe autre chose, un mal discret : une armée en gestion de parc, une administration en survie technique, une économie d’innovation coupée de ses subventions au moment où chaque trimestre compte.
La maison ne brûle pas. Elle vieillit à toute vitesse.
8 janvier 2026 : 299,2 milliards gelés, le gouvernement chiffre l'asphyxie
Le 8 janvier 2026, plusieurs jours après le début d’une année fiscale sans budget, le premier ministre convoque la presse après le conseil des ministres. Le bureau du premier ministre publie le détail, et le détail donne la mesure.
299,2 milliards de dollars taïwanais de dépenses prévues sont gelés. Environ 9,5 milliards américains.
Dans ce total : 101,7 milliards pour des programmes nouveaux, qui ne peuvent pas naître. 180,5 milliards de hausses de crédits récurrents par rapport à 2025, qui ne peuvent pas s’appliquer. Et 17 milliards de fonds de réserve, y compris la réserve catastrophes, inaccessibles.
S’y ajoutent 63,7 milliards de programmes locaux, infrastructures et aide sociale, à l’arrêt dans les comtés et les villes.
Cho Jung-tai répète la ligne du partage des rôles : le parlement délibère, le gouvernement prépare. Il ordonne à chaque ministre d’aller expliquer, poste par poste, pourquoi chaque ligne du budget existe.
Les ministres iront, dossiers sous le bras, ministère par ministère, commission par commission, audition après audition. Le blocage, lui, durera encore 218 jours, soit sept mois de pédagogie pour rien.
Chiffrer un gel au milliard près n’a jamais suffi à le faire fondre.
L'hiver et le printemps : ce qu'un budget fantôme fait à une île
Descendons du niveau des institutions vers le niveau du sol. Que vit un pays dont le budget n’existe pas ?
Au matin du vote final, le Taipei Times a dressé l’inventaire. Il se lit comme un rapport d’avarie.
75,2 milliards de dollars taïwanais de crédits de défense affectés. L’article 54 de la loi budgétaire maintient l’entretien des avions et des navires, mais aucun projet nouveau ne peut démarrer.
Les trois fonds de réserve, 17 milliards en tout, restent verrouillés au moment précis où l’île entre dans la saison des typhons, quand la rapidité de réaction décide de tout.
Environ 267 développeurs de drones paient de leur poche leur migration vers une chaîne d’approvisionnement sans composants chinois, parce que les subventions promises sont gelées.
Les fonds du Conseil national de développement étant bloqués, des sociétés de capital-risque retirent leurs billes et des jeunes pousses technologiques se dissolvent, témoignent des entrepreneurs.
Les dix grands chantiers d’intelligence artificielle du pays, 31,1 milliards inscrits au budget général selon le rapport du premier ministre, ne peuvent pas lancer leurs mesures d’accompagnement. Des industriels avertissent que l’île risque de rater une phase critique de la photonique sur silicium.
Une ligne de crédit gelée n’est jamais abstraite. C’est un ingénieur qui vide son compte épargne pour tenir. C’est un prototype qui attend dans un carton. Et une réserve de secours fermée à clé pendant que les nuages s’empilent sur le Pacifique.
Voilà à quoi ressemble une impasse constitutionnelle, vue d’en bas.
8 mai 2026 : la défense passe à la découpe
Un autre texte, lui, avance pendant que le budget général moisit : le budget spécial de défense. Son parcours éclaire tout le reste.
L’exécutif propose une enveloppe pluriannuelle de 1 250 milliards de dollars taïwanais, environ 39,6 milliards américains, pour 2026-2033. Trois piliers, détaille le bureau du premier ministre : un bouclier antiaérien et antimissile baptisé T-Dome, une chaîne de frappe dopée à l’intelligence artificielle, et l’autonomie de l’industrie de défense, drones en tête.
La majorité en décide autrement. Elle retire du texte, le 8 mai selon l’ISW, le financement du développement de drones nationaux, et fléche les fonds restants vers les seuls achats d’armes américaines. L’arbitrage, résumé par le Straits Times : sur un plan d’environ 40 milliards de dollars américains, le Kuomintang et le Parti populaire taïwanais n’en votent qu’environ 25.
Dans la foulée, le 14 mai, le bureau du premier ministre publie un avertissement au titre sans détour : les coupes dans le budget spécial de défense minent la préparation militaire.
Mesurons l’ironie. L’opposition dit vouloir des soldats mieux payés. Elle vote des armes américaines. Mais elle ampute précisément la partie du plan qui devait apprendre à Taïwan à fabriquer ses propres yeux et ses propres essaims.
Acheter, oui. Devenir capable, non. C’est une politique de défense au tiroir-caisse.
À cette accusation, le Kuomintang a une réponse, et elle mérite d’être citée : le programme drone du gouvernement n’a été approuvé par le cabinet qu’en octobre, plaide le groupe parlementaire cité par le Taipei Times, et il présente le risque classique d’une grosse enveloppe allouée d’abord, dont l’usage se déciderait ensuite. Surveiller le portefeuille public, c’est aussi le métier d’un parlement.
L’argument n’est pas absurde. Il serait même sain, dans un pays sans porte-avions ennemis à l’horizon.
Externaliser ses drones sous menace de blocus, c’est préparer sa dépendance en même temps que sa défense.
18 juin 2026 : 210 milliards pour 208 200 drones — sur le papier
Taipei ne renonce pas. Le 18 juin, le cabinet approuve un nouveau projet de budget spécial, consacré cette fois aux seuls systèmes sans équipage. Plafond : 210 milliards de dollars taïwanais, environ 6,65 milliards américains, étalés jusqu’à la fin de 2031, détaille le Taipei Times.
Le contenu donne l’échelle de la guerre qu’on prépare : 208 200 drones d’attaque côtiers. 1 446 drones de reconnaissance côtière. 1 320 embarcations de surface sans équipage.
Deux cent huit mille deux cents drones d’attaque. Pour saturer un débarquement, canal par canal, plage par plage. La leçon ukrainienne apprise par cœur.
Ramenez ce nombre à hauteur d’homme. Un débarquement chinois, ce sont des barges, des transports d’assaut, des colonnes blindées qui touchent le sable. Chaque munition rôdeuse est une chance supplémentaire qu’un jeune conscrit taïwanais n’ait jamais à tirer à hauteur d’yeux sur ce qui monte de la plage. Deux cent huit mille chances. À condition de signer.
Mais notez la soustraction. Le ministère de la Défense demandait 335 milliards pour les systèmes sans équipage et la lutte anti-drones. La version gouvernementale n’en retient que 210. Et des programmes entiers, réseaux tactiques compris, sont restés sur le quai après le vote amputé de mai.
Ce soir encore, au moment d’écrire ces lignes, ce budget spécial des 210 milliards attend son vote. Ses 208 200 drones existent dans un tableau Excel, pas dans un hangar.
La chef du Kuomintang, Cheng Li-wun, a évoqué en juin l’idée que son parti rédige sa propre version du texte. Le parti au pouvoir a répondu qu’il accueillait volontiers les contre-propositions. La courtoisie progresse. Les drones, pas encore.
Juillet-août : l'usure, les nuits courtes et 1 700 amendements
Revenons au budget général, toujours en souffrance à l’été 2026.
La session parlementaire est prolongée jusqu’au 31 août. Au perchoir, Han Kuo-yu enchaîne les rondes de négociation entre les trois groupes. Le stock de propositions de coupes et de gels, qui a dépassé les 1 700, fond peu à peu : il n’en restera que 40 à 50 au moment du vote, selon le décompte du chef de file du Kuomintang cité par le Straits Times.
1 700 amendements réduits à 50. Voilà le vrai travail des derniers mois : non pas écrire un budget, mais désamorcer, un par un, les explosifs posés dessus.
Han Kuo-yu, lui-même issu du Kuomintang, joue dans cette séquence un rôle que peu lui prédisaient : celui de l’horloger. Ronde après ronde, il pousse les trois groupes vers une règle simple, adoptée in extremis : ce qui fait consensus passe en lecture directe, ce qui reste en litige part au vote. Sans cette mécanique, le record de 350 jours courrait encore.
Le suspense tient encore au matin du 14 août. Le Kuomintang s’apprête à geler le programme de développement de l’industrie du drone, 44,2 milliards sur six ans, après avoir envisagé de le supprimer, rapporte le Taipei Times. Une menace de coupe de 70 pour cent sur l’ensemble des crédits drones a même circulé, selon l’agence centrale.
En cas d’échec ce vendredi, une séance supplémentaire est déjà convenue pour le lundi suivant.
Elle ne sera pas nécessaire.
Le 14 août au soir : ce que l'opposition a coupé
Le paquet de coupes adopté en deuxième lecture porte la signature des trois groupes parlementaires, mais son contenu vise clairement l’exécutif. Son détail est publié par le Taipei Times et l’agence centrale de presse.
Indemnités spéciales des chefs d’administration : moins 60 pour cent, et suppression totale, non réallouable, pour vingt organismes, dont le Yuan exécutif, le Yuan judiciaire et le Yuan de contrôle.
Budgets de communication et de promotion des politiques publiques : moins 50 pour cent, hors dépenses imposées par la loi.
Équipements et installations militaires : moins 2,5 pour cent, relève l’ISW, l’institut américain d’étude de la guerre.
Voyages à l’étranger : jusqu’à moins 70 pour cent pour certains organismes, moins 30 pour la plupart des autres, moins 10 pour la diplomatie, la défense et la police. Voyages vers la Chine : suppression totale pour la commission des communications et le Yuan de contrôle.
Deux exclusions méritent l’œil : les coupes épargnent 71,8 milliards affectés à trente-huit projets nouveaux portés par l’opposition elle-même, et 120 milliards destinés à renflouer la caisse d’assurance des travailleurs, détaille le Taipei Times. On coupe chez l’adversaire. On sanctuarise chez soi. La technique est vieille comme les parlements.
Les 51 députés du Parti démocrate progressiste votent contre ces coupes, en bloc, note l’ISW. Ils perdent. Les nombres sont de l’autre côté.
Lisez bien la liste : des indemnités de directeurs, des budgets de communication, des frais de voyage. Et 2,5 pour cent sur le matériel militaire. Ce ne sont pas les coupes d’un parti pacifiste. Ce sont les coupes d’une opposition qui veut humilier un gouvernement sans porter la responsabilité d’avoir désarmé le pays.
Couper l’indemnité du ministre plutôt que le radar : le geste humilie, il ne désarme pas.
Les drones épargnés : pas une coupe, pas un dollar
Et puis il y a la surprise du dossier, celle qui oblige à réviser le récit commode.
Les 63,4 milliards de dollars taïwanais de crédits liés aux drones passent sans une seule coupe, rapporte l’agence centrale de presse. Les 44,2 milliards du programme de développement de l’industrie sur six ans. Les 19,2 milliards d’acquisitions réparties entre les agences. Tout.
Menaçant hier de couper 70 pour cent, le Kuomintang retire ses propositions après vérification : pas de chevauchement entre les programmes de développement et d’acquisition, donc pas de gaspillage à dénoncer. L’ISW y voit un cas rare d’unité partisane sur une dépense de défense.
Une précision, essentielle, du même institut : ce budget ne finance spécifiquement aucun drone militaire létal.
Il construit l’industrie, les chaînes d’approvisionnement, les acquisitions civiles et administratives. Les 208 200 munitions rôdeuses, elles, attendent toujours le budget spécial des 210 milliards, non voté.
Autrement dit : l’opposition a rendu intact le berceau de l’industrie du drone. Elle n’a pas encore financé un seul essaim de combat.
La nuance est ingrate. Elle est aussi la vérité.
Trois enveloppes, trois destins
Arrêtons-nous une minute, parce que c’est ici que la plupart des récits déraillent. Taïwan ne joue pas une partie de drones, mais trois, et les confondre fabrique de fausses nouvelles.
Première enveloppe : les 63,4 milliards du budget général, adoptés le 14 août sans coupe. Ils financent l’industrie, la recherche, les acquisitions des administrations. Pas d’armes létales, souligne l’ISW.
Deuxième enveloppe : le budget spécial de défense voté en mai. Amputé des drones domestiques, recentré sur les achats américains.
Troisième enveloppe : le budget spécial drones de 210 milliards de dollars taïwanais, celui des 208 200 munitions rôdeuses côtières, approuvé par le cabinet le 18 juin et toujours en attente de vote au parlement. C’est lui, et lui seul, qui armerait réellement les plages.
Une enveloppe votée qui ne tire pas. Une enveloppe votée qui achète ailleurs. Une enveloppe qui tirerait, mais qui n’est pas votée.
Quiconque titre que Taïwan vient de financer ses essaims de combat se trompe d’enveloppe. Quiconque titre que l’opposition a tué le drone taïwanais se trompe aussi. La réalité est plus lente que les deux slogans.
Trois enveloppes, et la seule qui tire attend encore une signature.
Ce que l'opposition a le droit de plaider
Ma ligne éditoriale est pro-Taïwan, et pro-défense de Taïwan. Elle m’oblige justement à écrire ce qui suit.
Fu Kun-chi, chef de file du Kuomintang au parlement, a fait ses comptes sur Facebook : 98,4 pour cent du budget général approuvé, une bienveillance immense, tout cela pour que le pays fonctionne normalement. Il rappelle que les propositions d’amendements sont passées d’au-delà de 1 700 à une cinquantaine. Il dit s’être dévoué corps et âme pour que la nation avance.
La coupe finale pèse 1,7 pour cent. La défense record est passée. Les drones sont passés. L’État n’a jamais fermé.
L’opposition avait aussi des griefs qui n’étaient pas tous des prétextes : des hausses de soldes militaires et de pensions des policiers et pompiers votées par elle, jamais budgétées par le gouvernement, rappelle le Straits Times. Face à elle, un exécutif qui refuse de contresigner des lois adoptées, qui saisit les juges, qui défie l’assemblée de le censurer.
Ce bras de fer fut un duel, pas une agression unilatérale. Quiconque raconte cette année comme la sagesse gouvernementale face au sabotage oppositionnel ment par omission.
Mais le duel a eu un prix, et le prix n’a été payé ni par le gouvernement ni par l’opposition.
La facture des 350 jours
Reprenons la calculatrice, froidement impossible — reprenons-la, simplement.
350 jours de retard sur un budget qui contenait le plus gros effort de défense de l’histoire de l’île : 949,5 milliards, 3,32 pour cent du produit intérieur brut.
Des mois entiers avec 299,2 milliards gelés, chiffrés par l’exécutif lui-même en janvier.
Sur la seule défense, 75,2 milliards entravés et aucun projet militaire nouveau lancé pendant le gel, selon les officiels cités dans la presse taïwanaise.
267 développeurs de drones laissés à découvert, dans le pays qui prétend devenir le hub démocratique du drone en Asie.
Et des réserves d’urgence, 17 milliards, cadenassées à l’entrée de la saison des typhons.
Ajoutez la facture humaine que personne n’a votée. L’ingénieur d’une jeune pousse de drones qui a tenu huit mois sur son épargne en attendant une subvention légalement promise. Le fonctionnaire d’un comté dont le programme d’aide sociale est resté dans un classeur. Le planificateur militaire qui a répondu, mois après mois, la même phrase aux industriels : pas de budget, pas de contrat.
Et une donnée qui ne se chiffre pas : ce que Pékin a vu. Une démocratie dont l’appareil budgétaire peut se gripper un an entier sur des querelles d’indemnités et de contreseings. L’état-major chinois n’a pas eu besoin d’espions pour le savoir. Tout était public, séance après séance.
La dissuasion n’est pas seulement une affaire de missiles. Elle se joue aussi sur un calendrier. Chaque mois de blocage a dit au continent : le temps politique de Taïwan est fracturable.
Un stratège à Pékin n’a même pas besoin d’en tirer un plan d’invasion. Il lui suffit d’en tirer une hypothèse de travail : en cas de crise, combien de semaines faudrait-il à ce parlement pour voter des crédits d’urgence ? La réponse de 2026 tient en trois chiffres, et elle ne rassure personne à Taipei.
L’ennemi n’a pas volé 350 jours à Taïwan. Taïwan les lui a offerts en spectacle.
15-17 août : le président demande la raison, et prépare le chèque suivant
Au lendemain du vote, Lai Ching-te choisit la retenue. Le contrôle du gouvernement et l’examen du budget sont un devoir constitutionnel du parlement, dit-il dans un texte cité par Reuters. Mais la revue budgétaire doit revenir aux principes de professionnalisme, de raison et de proportionnalité, sans laisser les divisions politiques entraver le fonctionnement normal de l’État.
Aucun cri de victoire. Une demande de cessez-le-feu procédural.
Le président ajoute un regret, rapporté par Reuters entre les lignes de son texte : des coupes et des gels qu’il juge déraisonnables restent inscrits dans le budget final, sur la communication gouvernementale et sur le fonctionnement normal des administrations. Il encaisse, mais il le dit.
Le lundi 17 août, le même Lai annonce la couleur de l’exercice suivant : recettes 2027 réévaluées à 3 926,6 milliards de dollars taïwanais grâce au boom de l’intelligence artificielle, un chèque universel de 10 000 dollars taïwanais par personne pour 235,7 milliards au total, et surtout une dépense de défense globale de 1 122,5 milliards, budgets spéciaux compris. Au-dessus du trillion pour la première fois. Au-dessus de trois pour cent du produit intérieur brut. Une hausse d’environ 16 pour cent, précise Reuters.
Présentation du budget 2027 : le 20 août, indique le Straits Times.
Le 20 août, donc. Six jours après l’adoption du budget 2026.
Relisez cette phrase jusqu’à ce qu’elle pique : le budget de 2026 a été adopté six jours avant la présentation du budget de 2027.
Le pays vivra donc une expérience institutionnelle inédite : examiner le budget de l’an prochain avec, encore chaude, la mémoire d’une année entière perdue sur celui-ci. Si la leçon a porté, l’examen de 2027 sera rapide. Si elle n’a pas porté, le même film recommencera, avec un chèque de 10 000 dollars taïwanais par habitant en otage supplémentaire dans le scénario.
Pendant les négociations, le détroit ne négociait pas
Un dernier plan large, pour situer le décor de cette année perdue.
Ce même 14 août, jour du vote, l’armée taïwanaise concluait dix jours d’exercices Han Kuang, ses plus grandes manœuvres depuis 1984, testées cette année en format non scénarisé, avec des centres de commandement activés à tous les échelons, rapporte l’agence centrale de presse.
Chaque matin de ces 350 jours, à six heures, le ministère de la Défense a publié son bulletin sur les avions et les navires chinois opérant autour de l’île. De janvier à septembre 2025, ses propres rapports ont compté 3 003 sorties aériennes chinoises franchissant la ligne médiane ou pénétrant les zones sud-ouest et est, et 2 000 sorties navales dans les zones de veille.
Pendant que les groupes parlementaires s’écharpaient sur les indemnités des directeurs d’agence, les patrouilles de préparation au combat interarmées chinoises tournaient à trois ou quatre par mois.
Le contraste des deux calendriers est l’image la plus juste de cette année taïwanaise. Dans le même bâtiment gouvernemental, la même semaine, on clôturait des manœuvres simulant l’invasion de l’île et on finissait de se disputer les frais de voyage des agences.
La menace n’a pas fait de pause pour laisser Taipei finir ses comptes. Elle n’en fait jamais, ni les étés d’élections, ni les années de records budgétaires.
C’est précisément pour cela que les 350 jours ne sont pas une anecdote de politique intérieure. Ils sont une donnée stratégique, au même titre qu’un stock de missiles.
Le calendrier comme verdict
Alors, que retenir : la panne ou la résilience ?
Les deux, et c’est bien ce qui rend ce dossier inconfortable.
La panne est réelle. Un record de 350 jours, une impasse constitutionnelle nommée par le président du parlement lui-même, des milliards gelés, des entreprises asphyxiées, un signal de fragilité adressé au pire voisin du monde.
La résilience aussi. Aucun défaut de paiement. Aucune fermeture de l’État. Un budget de défense record finalement adopté, l’enveloppe drones intacte au dernier jour, et un affrontement d’une violence institutionnelle rare qui s’est réglé par des votes, des contreseings, des recours aux juges — pas par des chars.
La démocratie taïwanaise a perdu 350 jours. Rien d’irréparable n’a été perdu. Cette fois.
Je refuse les deux paresses symétriques. Celle qui ricane qu’une démocratie si lente ne mérite pas d’être défendue : c’est exactement l’argument de la propagande d’en face, et il est faux, puisque le budget record a fini par passer, au vote, sans un blindé dans la rue. Paresse inverse : applaudir la résilience en oubliant l’addition, car 350 jours, dans le détroit le plus surveillé du monde, ne sont pas un détail de procédure.
Car le même calendrier recommence dans six jours, avec le budget 2027, ses 1 122,5 milliards de défense et son chèque de 10 000 dollars. Mêmes acteurs. Même parlement divisé. Même voisin qui regarde.
Tout le monde, cette fois, sait exactement combien coûte une année d’orgueil.
Le peuple taïwanais mérite-t-il un budget voté à l’heure ? Évidemment.
Les députés l’ont-ils compris ? Le vote du 14 août, arraché à 18 h 08, le laisse espérer sans le garantir.
Pékin, lui, a-t-il pris des notes ? Posez la question autrement : avez-vous déjà vu un état-major ignorer une faille documentée en direct pendant 350 jours ?
Et si le budget 2027 prenait, lui aussi, 350 jours — qui, cette fois, viendrait dire aux Taïwanais que leur démocratie avait les moyens d’attendre ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.