Kotlyne, Oudatchne, Molodetske, Novomykolaïvka.
Ensuite viennent les directions : Novyï Donbas, Hannivka, Chevtchenko, Bilytske, Novohrychyne, Myrne, Vassylivka, Serhiïvka, Svitle, Filia.
Quatorze localités citées dans un seul paragraphe de bulletin militaire, pour une seule journée, sur un seul axe.
Rien de stratégique dans ces noms.
Des hameaux, des silos, des arrêts d’autobus sans autobus, que la carte d’état-major transforme en points de friction parce qu’un groupe d’infanterie russe a tenté d’y avancer et qu’un groupe ukrainien l’a arrêté, souvent à moins d’un kilomètre de l’endroit où le même duel s’était joué la veille.
La litanie possède sa grammaire.
« Dans les secteurs de » signale le combat installé.
« En direction de » signale la poussée qui cherche encore sa prise.
Qui lit les bulletins chaque matin apprend cette langue malgré lui, comme on apprend les horaires d’un train qu’on ne prendra jamais.
Derrière chaque nom, il reste pourtant un puits, une école fermée, un cimetière que quelqu’un venait fleurir.
Les bulletins n’en disent rien.
Leur sécheresse est une politesse de guerre : elle évite de compter ce qui ne se remplace pas.
Trois relevés, une même pression
Le 15 août, l’état-major comptait 29 attaques sur l’axe.
Sept jours avant la journée qui nous occupe, le 11 août, il en recensait 22 au relevé du soir, selon le décompte repris par le Kyiv Post.
Une série pareille ne raconte ni montée ni décrue.
Elle décrit une pression entretenue comme un feu de forge : par rechargements successifs, sans flambée spectaculaire ni extinction, avec la patience d’une armée qui mise moins sur la percée que sur notre lassitude à la mesurer.
Ce pari-là nous concerne directement.
Il vise le lecteur autant que le soldat.
Un drapeau pour la caméra
Le 18 août, une séquence géolocalisée circule : deux militaires russes hissent des drapeaux dans deux secteurs du centre de Krasnopodillia, un village au sud de Dobropillia, sur le flanc nord de l’axe.
L’Institute for the Study of War, qui a analysé les images, y voit le résultat de missions d’infiltration.
Pas d’une conquête.
Or le ministère russe de la Défense annonce, le jour même, la prise de Krasnopodillia.
Deux hommes. Un tissu. Une caméra.
Voilà l’intégralité de la preuve versée au dossier de cette « prise de village ».
Un drapeau n’est pas un village.
Cette distinction sépare deux métiers — le soldat qui tient un point, le figurant qui le filme — et Moscou a besoin du second, chaque semaine davantage, pour faire croire que le premier progresse.
Novoselivka, le précédent de juin
Fin juin, un groupe d’assaut russe s’était filmé hissant un drapeau à Novoselivka, dans la région de Zaporijjia.
Les brigades ukrainiennes du secteur avaient publié la suite : groupe attaqué, plusieurs soldats tués, un prisonnier — selon leur propre décompte, invérifiable lui aussi, mais daté, localisé, assumé.
La fabrique du drapeau suit un mode d’emploi connu.
Elle possède aussi, l’expérience aidant, une chute documentée et publiée par les brigades du secteur.
Entre le tissu et la terre, la différence se paie cher.
Zéro avancée, dit la carte
Pour les journées des 17 et 18 août, le constat de l’ISW tient en une phrase : les forces russes ont poursuivi des opérations offensives limitées dans les directions de Pokrovsk, Novopavlivka et Oleksandrivka, sans avancer.
Même verdict la veille pour Dobropillia et Pokrovsk, sur les journées des 16 et 17.
34 assauts, zéro avancée constatée : sur cet axe, la Russie paie plein tarif pour du surplace.
Cette phrase mérite d’être pesée.
Elle vient d’un institut de Washington qui a plusieurs fois confirmé des gains russes quand les images l’exigeaient, y compris à Kostiantynivka la même semaine — sa prudence n’est pas une politesse envers Kyiv.
L’institut ne croit personne sur parole.
Sa méthode s’appuie sur les images géolocalisées des deux camps, recoupées jour après jour, ce qui lui vaut d’être cité aussi bien pour confirmer une avancée russe que pour la démentir.
Les revendications d’en face
Un milblogueur russe affirme, le 18, que ses troupes progressent à l’ouest de Novyï Donbas et au nord de Krasnoïarske.
Revendications russes, formulées par des canaux militants russes : elles doivent rester exactement cela tant qu’aucune image géolocalisée ne les confirme.
Dans la colonne des choses prouvées ce jour-là, il n’y a qu’un drapeau — et l’analyse indépendante le range parmi les infiltrations, pas parmi les conquêtes.
Le tissu attendra la terre.
Sept mille drones avant minuit
L’autre guerre se joue au-dessus des tranchées.
7 033 drones kamikazes employés par la Russie sur l’ensemble du front en une seule journée.
64 frappes aériennes. 213 bombes guidées. 2 263 bombardements de positions et de localités.
Sept mille par jour.
Ces machines-là sont les drones du champ de bataille — une catégorie que les bulletins distinguent des salves nocturnes de longue portée contre les villes, et que trop de résumés pressés additionnent en un seul total qui ne veut plus rien dire.
Distinguer, c’est déjà résister.
Vingt vols par jour
Face à cette marée, la 3e brigade opérative Spartan de la Garde nationale a livré son propre décompte le 15 août : près de 3 000 drones russes abattus par ses équipages d’intercepteurs depuis le début de 2026, sur le seul axe Pokrovsk.
Sept mois d’opérations sans une seule journée de pause revendiquée.
Quatorze interceptions par jour, en moyenne, pour une seule brigade.
Des Molniya, des Lancet, des Supercam — la panoplie complète de la reconnaissance et de la frappe russes, rapporte United24.
« Il nous arrive de voler jusqu’à vingt fois », dit un opérateur.
Une seule journée de travail, parfois. Vingt décollages. Vingt poursuites. Vingt duels entre deux machines pilotées par deux hommes qui ne se verront jamais.
La bataille de Pokrovsk est devenue une bataille de fréquences, et elle se gagne ou se perd à des kilomètres de la première tranchée, dans le grésillement des brouilleurs et le bourdonnement des intercepteurs.
Ce que vaut un drone rare
Même métier plus au nord, dans la région de Soumy.
L’unité Sky Wars de la 47e brigade mécanisée y revendique 75 drones russes détruits depuis le début du mois d’août, dont 53 Molniya-2 et un rare appareil de reconnaissance Kniaz Vechtchyï Oleg, estimé à quelque 100 000 dollars pièce.
Un intercepteur ukrainien coûte une fraction de cette somme.
Chaque duel gagné inverse un peu l’arithmétique de l’usure — et cette arithmétique-là, contrairement aux tableaux de pertes, se lit directement dans le ciel.
Krasnyï Kout, rasé jusqu'à l'inutile
Au nord de l’axe, autour de Dobropillia, un paradoxe s’installe — et ce sont les canaux russes eux-mêmes qui commencent à le formuler.
Un blogueur militaire russe décrit, le 17 août, l’état de Krasnyï Kout : village contesté, zone grise, presque entièrement détruit, au point que les groupes d’assaut peinent à s’accrocher aux bâtiments.
La méthode russe consiste à raser une localité à coups de bombes planantes pour offrir du couvert à sa propre infanterie.
À Krasnyï Kout, la recette s’est dévorée elle-même, jusqu’au dernier mur porteur.
Plus assez de ruines pour s’y cacher.
On a bombardé l’abri en même temps que l’obstacle.
Le plan écrit sur la carte
Toujours selon ce blogueur, la suite est déjà rédigée : établir un contrôle par le feu autour de Dobropillia avant de tenter l’assaut, s’accrocher aux villages voisins, sécuriser des routes de ravitaillement, prendre Torske pour son élévation tactique entre les rivières Kazennyï Torets et Hrouzka.
Un plan cohérent sur le papier.
Au sol, l’ISW ne constate pour l’instant qu’une mission d’infiltration et deux drapeaux.
La carte promet ce que la terre refuse.
Quatre mille tonnes parties en fumée
Pendant que l’infanterie russe compte ses ruines, sa logistique compte ses citernes.
Le 17 août, le 1er corps Azov de la Garde nationale annonce la deuxième phase d’une opération baptisée « Hell-2 » : destruction d’infrastructures de stockage et de distribution de carburant russes en région de Donetsk, après un mois passé à traquer les camions-citernes, rapporte Militarnyi.
Bilan revendiqué par Azov et repris par Euromaidan Press : 4 221 tonnes de carburant brûlées.
Sans carburant, pas de rotation.
Sans rotation, pas d’assaut — et un axe qui plafonne à 34 tentatives quotidiennes au lieu d’en aligner cinquante.
Chaque citerne brûlée s’inscrit quelque part dans le bulletin du surlendemain, en creux, dans une attaque qui n’a pas eu lieu.
La liste des frappes de la nuit
Durant la nuit du 17 au 18, l’état-major ukrainien ajoute sa propre colonne : un dépôt de munitions frappé à Karlivka, en région de Donetsk, cinq stations de contrôle de drones touchées entre les régions de Belgorod et de Zaporijjia, un poste de commandement près de Terny.
Revendications ukrainiennes, elles aussi.
Leur mérite tient en trois mots : précises, datées, localisées — vérifiables un jour, opposables déjà.
Une frappe sur une station de contrôle de drones vaut des dizaines d’interceptions : on ne poursuit plus les guêpes, on ferme le nid.
Un chiffre, deux langues
Le même 18 août, l’état-major publie son décompte quotidien des pertes russes : 1 210.
ArmiaInform, l’agence du ministère ukrainien de la Défense, écrit en ukrainien : 1 469 970 hommes « liquidés » depuis février 2022, dont 1 210 pour la seule dernière journée.
La version anglaise d’Oukraïnska Pravda traduit le même tableau par « tués et blessés ».
Liquidés ici. Tués et blessés là.
Un seul chiffre officiel, deux libellés selon la langue — et entre les deux libellés passe toute la différence entre une chaise définitivement vide et un homme évacué vers un hôpital de Rostov, entre ce que la guerre prend et ce qu’elle abîme.
La mention finale du tableau officiel dit, mot pour mot : l’information est en cours de confirmation.
Ce nombre est une revendication officielle ukrainienne, produite par l’armée d’un pays en guerre, sans vérification indépendante possible en temps réel.
L’écrire ainsi, chaque fois, n’est pas une coquetterie de prudence : un lecteur qui découvre un jour que « liquidés » ne voulait pas dire « morts » cesse de croire tout le reste, y compris ce qui était vrai.
Au bas du même tableau : 55 systèmes d’artillerie, 2 chars, 7 blindés, 443 véhicules, 1 962 drones de niveau tactique en vingt-quatre heures.
Chaque ligne porte le même statut : annoncée, pas prouvée.
Les colonnes cumulées donnent l’échelle du registre : 12 274 chars, 25 162 blindés, 48 155 systèmes d’artillerie inscrits par Kyiv depuis février 2022, tous portés au même livre de comptes qu’aucun auditeur indépendant n’a jamais ouvert.
Les décomptes de secteur
Certains relevés du soir ajoutent un étage de précision troublante.
Le 11 août, sur ce même axe, le commandement revendiquait 38 occupants « éliminés » et 16 blessés en une journée, plus 373 drones abattus ou neutralisés, selon le décompte repris par le Kyiv Post.
Des estimations préliminaires, précise le texte officiel lui-même.
Produites par le commandement du secteur, sur le secteur, pour le secteur.
Aucun total national auditable ne s’y raccorde — raison exacte pour laquelle il faut les citer avec leurs guillemets et leur date, ou ne pas les citer du tout.
Douter de notre camp aussi
Être du côté de l’Ukraine n’oblige pas à avaler ses tableaux.
Les 1 210 « liquidés » du jour sont invérifiables ; la traduction anglaise, plus généreuse, circule dans la presse ukrainienne elle-même ; les décomptes de secteur ne se recoupent pas d’un bulletin à l’autre.
Quant à l’écart entre 34 attaques le matin et 16 le soir, il ne prouve rien : fenêtres différentes, méthodes de comptage opaques, et personne — ni Kyiv, ni Moscou, ni nous — ne recense une attaque d’infanterie comme on recense des conteneurs.
Une « attaque » peut désigner trois hommes derrière un rideau de fumée comme une colonne de blindés ; le bulletin range les deux dans la même case, et cette case fait ensuite le tour du monde en tableau.
Lire un bulletin, c’est accepter cette épaisseur de brouillard.
Refuser de le lire, c’est laisser le brouillard gagner.
Trois points seulement résistent au doute, parce qu’ils croisent l’état-major ukrainien et un institut indépendant qui lit les images des deux camps.
La pression russe sur l’axe Pokrovsk reste la plus forte du front.
Aucun mouvement de ligne n’a été confirmé les 17 et 18 août.
Et la seule « victoire » russe montrable de ces vingt-quatre heures est une vidéo de deux hommes avec des drapeaux, dans un village que l’analyse indépendante classe en zone d’infiltration.
Le reste est communication.
Le soir retombe à seize
Au relevé de 22 heures, le 18 août, le front de Pokrovsk en était à 16 attaques.
La nuit allait en ajouter d’autres, que le bulletin du lendemain rangerait dans une journée neuve, avec de nouveaux noms de hameaux, de nouvelles directions soulignées au crayon gras et le même participe passé : repoussées.
L’obstination russe n’a rien d’une anecdote : c’est une stratégie qui mise sur notre fatigue de compter.
Elle a déjà usé des rédactions entières ; elle n’a pas encore usé la ligne.
Trente-quatre attaques, et la ligne tient.
Trente-quatre attaques, et un drapeau fait le tour du monde plus vite qu’une carte d’état-major.
Trente-quatre attaques, et demain le compteur repartira de zéro, comme chaque matin depuis des mois, devant des villages dont plus personne ne prononce les noms sauf ceux qui y meurent.
Combien de matins encore saurons-nous lire ces chiffres pour ce qu’ils sont — ni des scores, ni des mensonges, mais le pouls d’une ville qui refuse de céder ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ArmiaInform — Bulletin de l’état-major du 15 août 2026 : 29 attaques sur l’axe Pokrovsk
Sources Secondaires :
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment, August 18, 2026
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment, August 17, 2026
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