Dans la même salle, les deux ministres ont aussi parlé de ce qui rend ce code nécessaire.
Lazaro rapporte un échange de vues sur « les actions illégales et coercitives qui portent atteinte aux droits et aux titres des États côtiers ». Avec, à la clé, un rappel de « l’importance de la retenue et du respect du droit international, en particulier la convention sur le droit de la mer ».
Elle n’a nommé ni pays ni incident. Elle n’en avait pas besoin.
Quiconque suit la région sait de quelles coques il s’agit, et dans quelles eaux elles naviguent.
Voilà le paradoxe fondateur de ce dossier. On négocie des règles de conduite en mer avec la puissance même dont la conduite alimente les protestations. Ses revendications, elles, ont été jugées sans base légale par un tribunal international il y a dix ans.
On négocie la conduite en mer avec celui dont la conduite est jugée illégale depuis 2016.
1992-1995 : la matrice du problème
Remontons le fil, car chaque étape de cette chronologie explique la suivante.
Juillet 1992 : les ministres des Affaires étrangères de l’Asie du Sud-Est signent à Manille une première déclaration sur la mer de Chine méridionale. Un texte de principes, sans la Chine.
1995 : Pékin occupe Mischief Reef, un récif situé dans la zone que les Philippines considèrent comme la leur. C’est ce choc, rappelle l’analyste Carl Thayer dans la revue The Diplomat, qui pousse l’association régionale et la Chine à discuter, pour la première fois, d’un code de conduite.
Mars 2000 : chaque camp dépose son projet de code. On promet de les fondre en un texte consolidé.
Impossible. Quatre désaccords majeurs bloquent tout : le périmètre géographique — inclure ou non les Paracels —, les restrictions de construction sur les récifs, les activités militaires dans les eaux adjacentes aux Spratleys, et le sort des pêcheurs interpellés dans les zones disputées.
Retenez cette liste. Un quart de siècle plus tard, elle n’a presque pas changé.
Novembre 2002 : une déclaration au lieu d'un code
Faute de code, on rédige une déclaration.
Novembre 2002, Phnom Penh, huitième sommet de l’association. En marge des travaux, les ministres des Affaires étrangères des dix pays membres et le vice-ministre chinois des Affaires étrangères signent la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale.
Le nom de ce vice-ministre chinois mérite l’arrêt : Wang Yi. Le même homme qui, cette semaine, enchaîne Séoul et Jakarta comme chef de la diplomatie chinoise. Sa carrière entière tient dans la durée de cette négociation.
L’idée d’une simple déclaration, plutôt que d’un code contraignant, venait d’ailleurs de Kuala Lumpur : la Malaisie l’avait proposée dès juillet 2002, et tenait à ce que le texte soit approuvé au sommet de novembre. Le document se présentait comme l’héritier de la déclaration régionale de 1992 — et comme un « accord intérimaire » en attendant mieux.
Sur le papier, la déclaration de 2002 dit des choses justes. Liberté de navigation, règlement pacifique des différends, retenue dans les activités susceptibles d’aggraver les tensions. Engagement à ne pas habiter les récifs encore inoccupés, échanges entre responsables de défense, traitement humain des personnes en détresse.
Elle ouvrait aussi cinq chantiers de coopération : protection de l’environnement marin, recherche scientifique, sécurité de la navigation, opérations de sauvetage, lutte contre la criminalité transnationale.
Une analyse publiée dès le 19 novembre 2002 par l’école singapourienne d’études internationales en fixait pourtant la vraie nature : un accord intérimaire, « non contraignant et édulcoré », arraché au prix de concessions qui annonçaient la suite.
Les concessions de Phnom Penh
Signée du chercheur Ralf Emmers, l’analyse de 2002 détaille ce que le texte a perdu en route.
À la demande de la Chine, la formule « sur la base du consensus » encadre l’objectif d’un futur code — autrement dit, Pékin s’offre un droit de veto perpétuel sur le calendrier.
Toujours à la demande de la Chine, la mention de « l’érection de structures » disparaît du paragraphe sur la retenue. Le Vietnam voulait un engagement à ne rien construire de nouveau sur les îles ; il ne l’obtient pas.
Enfin, le texte ne définit aucun périmètre géographique, parce que Pékin refuse toute mention des Paracels.
Un document politique, sans contrainte, sans périmètre, sans interdiction de construire. La décennie suivante en tirera les conséquences : les structures s’érigeront, et les remblais suivront.
Emmers pointait déjà la méthode chinoise. Des discussions bilatérales avec chaque capitale pour diviser le bloc régional. Une préférence pour un texte non contraignant limité aux Spratleys — centré sur le dialogue et la stabilité, jamais sur la question de souveraineté.
L’étude décrivait aussi, sans complaisance, les failles du camp d’en face. Des membres aux relations très inégales avec Pékin. Des revendications qui se chevauchent entre voisins — jusqu’aux tensions notoires, à l’époque, entre la Malaisie et les Philippines. Des capitales que le problème ne menaçait pas directement, et qui n’allaient pas payer le prix d’une position commune.
Un bloc désuni face à un négociateur patient qui traite en tête-à-tête. La partie était écrite dès 2002. Elle se joue encore.
Phnom Penh n’a pas accouché d’un code : elle a signé la méthode qui l’empêche.
2005-2011 : vingt et un brouillons pour trois pages
La suite donne la mesure du rythme.
Il faut deux ans, après 2002, pour s’entendre sur les termes de référence du groupe de travail conjoint chargé d’appliquer la déclaration.
Dès la première réunion de ce groupe, en août 2005, le bloc régional propose des lignes directrices de mise en œuvre. Un point de friction surgit : la volonté des pays membres de se concerter entre eux avant de rencontrer la Chine.
Six années et vingt et un brouillons successifs seront nécessaires pour lever ce seul obstacle, en reformulant la phrase litigieuse.
Vingt et un brouillons. Pour des lignes directrices. D’un texte non contraignant.
Quiconque veut jauger la promesse d’un code complet « dans l’année » devrait garder cette arithmétique en tête.
12 juillet 2016 : la sentence que Pékin déclare nulle
Pendant que la diplomatie brassait ses brouillons, le droit a tranché.
Le 12 juillet 2016, le tribunal arbitral constitué au titre de la convention sur le droit de la mer rend sa sentence dans l’affaire portée par les Philippines contre la Chine. La décision, unanime, donne massivement raison à Manille.
La commission américaine d’examen des relations avec la Chine en résume la portée : la « ligne en neuf traits », les remblaiements récents et d’autres activités chinoises dans les eaux philippines sont jugés illégaux.
Le tribunal était constitué au titre de l’annexe de la convention consacrée à l’arbitrage. Conclusion des juges : aucune base juridique aux revendications maritimes expansives de la Chine, y compris celles fondées sur de prétendus « droits historiques ». La formule sera reprise mot pour mot, dix ans plus tard, par les quatorze gouvernements signataires de la déclaration anniversaire.
Réaction immédiate de Pékin : la sentence est « nulle et non avenue ».
Dix ans plus tard, jour pour jour, quatorze gouvernements — dont les États-Unis, le Japon, l’Australie, le Canada et les Philippines — signent une déclaration commune rappelant que cette sentence est « définitive, juridiquement contraignante et sans appel » entre la Chine et les Philippines.
Cette déclaration du 11 juillet 2026 nomme aussi la pratique qui continue : elle dénonce « l’utilisation de garde-côtes, de forces militaires et de milices maritimes pour harceler, entraver ou intimider les opérations licites d’autres États », au péril des équipages et des pêcheurs.
Quatorze signatures pour décrire le harcèlement. Zéro mécanisme pour l’arrêter.
Là se noue le grand paradoxe juridique de ce dossier, et il faut le poser sans détour. Il existe déjà, en mer de Chine méridionale, une décision contraignante : la sentence de 2016. Elle est inappliquée. Et la région négocie, depuis vingt-quatre ans, un instrument dont le caractère contraignant n’est même pas acquis.
Le contraignant existe et dort ; le négocié n’existe pas encore.
2017-2018 : le cadre, puis le texte unique
Le choc de la sentence produit un effet paradoxal : il accélère la négociation que Pékin contrôlait.
En 2017, les parties adoptent un accord-cadre pour le futur code. Les négociations formelles s’ouvrent en mars 2018.
Arrive alors la date-pivot que ce dossier devait restituer : le 27 juin 2018, à Changsha, dans la province chinoise du Hunan, les hauts fonctionnaires des onze parties s’entendent sur un texte unique de négociation.
L’annonce publique tombe début août, aux réunions ministérielles de Singapour. Le 2 août, le conseiller d’État et ministre chinois des Affaires étrangères — Wang Yi, encore lui — annonce que la Chine et le bloc régional sont « parvenus à un texte unique de négociation » qui « servira de base aux futures négociations du code ».
Son homologue singapourien Vivian Balakrishnan confirme le lendemain : un texte unique, un « document vivant », édité et mis à jour en continu, avec des « modalités clés » convenues pour les rondes à venir.
Cette revue, qui a consulté les documents internes, en donne l’anatomie. Dix-neuf pages, trois sections, un code couleur — noir pour l’acquis, bleu pour le texte consolidé, vert pour les ajouts des onze parties. Une confidentialité stricte, et au moins trois lectures prévues du texte.
Wang Yi, lui, offre la métaphore : « C’est comme si la Chine et les pays de la région construisaient une maison ensemble. Avant, il y avait onze plans différents. Désormais, nous avons posé les fondations d’un plan unique. »
Petit détail de calendrier institutionnel : ce même été 2018, Singapour, coordinateur du dialogue avec la Chine depuis 2015, transmet ce rôle aux Philippines. Le pays qui préside aujourd’hui l’échéance de 2026 a donc hérité du dossier au moment exact où le texte unique naissait.
Septembre 2018 : trois lectures et beaucoup d'annotations
Le processus prévu était méthodique, presque notarial.
Une première lecture du texte unique au groupe de travail de Siem Reap, début septembre 2018. Une deuxième à Manille, fin octobre. Chaque lecture remontée aux hauts fonctionnaires. Et l’engagement de garder le texte « strictement confidentiel » pendant toute la négociation.
Les documents internes consultés par Thayer donnent aussi la température du bloc régional à cette époque. Le projet de communiqué des ministres, cette année-là, courait sur 29 pages et 70 paragraphes ; sept pays et le secrétariat y avaient inséré 176 propositions de modifications.
La Thaïlande en portait 30 %, l’Indonésie 21 %, Brunei 16 %, la Malaisie 14 %, les Philippines 10 %, Singapour 6 %. La section consacrée à la mer de Chine méridionale, elle, ne comptait que deux paragraphes.
Cent soixante-seize amendements pour un communiqué, deux paragraphes pour la mer disputée. La proportion dit quelque chose du courage collectif.
Des avancées concrètes existaient pourtant : le test réussi d’une ligne d’urgence entre ministères des Affaires étrangères pour les incidents maritimes, et la mise en œuvre du code des rencontres imprévues en mer, adopté en 2016. Des outils de gestion de crise, utiles et réels — mais qui gèrent les symptômes, pas la maladie.
L’année 2018 marquait d’ailleurs le quinzième anniversaire du partenariat stratégique entre le bloc régional et la Chine. Au programme de novembre : l’adoption d’une déclaration de vision à l’horizon 2030, saluée d’avance par le ministre singapourien Vivian Balakrishnan — la coopération, disait-il, avait connu « une très bonne période ces trois dernières années ». Ces travaux préparatoires mentionnaient aussi le tout premier exercice maritime conjoint entre le bloc et la marine chinoise, prévu la même année.
Vision à douze ans, exercice naval commun, ligne d’urgence : la périphérie du problème prospérait. Le cœur — un code contraignant — restait en lecture.
Thayer relevait surtout une clause d’architecture que peu de commentateurs ont retenue : la mise en œuvre « pleine et effective » de la déclaration de 2002 constitue un préalable à l’application du futur code. Sur les cinq chantiers de coopération ouverts en 2002, deux seulement montraient alors des progrès tangibles — l’environnement marin et la sécurité de la navigation.
Et le compte rendu interne du sommet de Changsha portait la marque des désaccords persistants : « certaines parties » encourageaient les réunions techniques, « certaines parties » rappelaient l’importance de la retenue et de la non-militarisation. En langage diplomatique, « certaines parties » signifie : pas de consensus.
2019-2020 : le droit par lettres recommandées
Tandis que le texte unique entamait ses lectures, un autre front s’ouvrait : celui des notes verbales.
Fin 2019, la Malaisie dépose auprès de la commission des Nations unies sur les limites du plateau continental une demande détaillant ses droits au-delà de ses 200 milles. Réponse chinoise immédiate, et rejet.
S’ensuit une cascade documentée par le chercheur Viet Hoang. Manille, Hanoï, Jakarta, puis de nouveau Kuala Lumpur adressent aux Nations unies des notes verbales invoquant la convention sur le droit de la mer — et, à des degrés divers, la sentence de 2016 — contre les revendications chinoises.
Rodrigo Duterte lui-même, alors président philippin et pourtant peu suspect de zèle anti-chinois, portera la formule à la tribune des Nations unies en septembre 2020. « La sentence fait désormais partie du droit international, au-delà de tout compromis et hors de portée des gouvernements de passage qui voudraient la diluer, la diminuer ou l’abandonner. »
Belle phrase. Le premier ministre singapourien Lee Hsien Loong, la même année, en donnait le contrechamp : la région vit « à l’intersection des intérêts de grandes puissances » et doit éviter d’être « prise au milieu ou forcée à des choix odieux ».
Entre le droit proclamé et la peur de choisir, la négociation du code avançait à la vitesse qu’on lui connaissait : celle d’un glacier — majestueux de loin, immobile de près.
La promesse des trois ans
Revenons un instant à l’été 2018, car Wang Yi y avait ajouté une échéance : le code serait finalisé en trois ans.
Trois ans à partir d’août 2018, cela faisait 2021.
Nous sommes en 2026, et la secrétaire philippine aux Affaires étrangères emploie le mot « optimiste » pour parler d’une conclusion en fin d’année. La promesse chinoise des trois ans a donc déjà doublé son délai — et le texte n’est toujours pas clos.
Entre-temps, une première mouture complète du code, une vingtaine de pages, avait circulé en 2019. Un chercheur vietnamien, Viet Hoang, en dressait le bilan dès 2020. Désaccords sérieux sur le périmètre — Paracels pour Hanoï, Scarborough pour Manille, Spratleys seules pour Pékin. Désaccords sur la valeur juridique du futur texte et sur le règlement des différends. Et cette volonté chinoise de soumettre à veto les exercices navals avec des puissances extérieures.
Sa conclusion mérite d’être citée, parce qu’elle garde toute sa charge : « Un mauvais code est, au bout du compte, un plus grand risque pour la région que pas de code du tout. »
La maison a un plan unique depuis 2018 ; personne n’a encore coulé le béton.
2023-2025 : le mandat, puis le rythme mensuel
La borne suivante est institutionnelle. En 2023, les ministres des Affaires étrangères de la région et de la Chine se donnent un mandat : conclure le code pour 2026.
C’est Lazaro elle-même qui le rappelait en juillet 2025, devant la presse de Manille : « Nous travaillons tous ensemble pour que le code soit prêt l’an prochain, comme l’ont mandaté les ministres en 2023. »
La même conférence de presse listait les quatre « questions jalons » encore ouvertes. La relation entre le futur code et la déclaration de 2002. Son caractère juridiquement contraignant ou non. Son périmètre géographique, et la définition des termes, à commencer par la « retenue ».
Relisez la liste de l’an 2000 : périmètre, constructions, activités militaires, pêcheurs. Toutes ces années de négociations ont reformulé les blocages ; elles ne les ont pas levés.
Reste une nouveauté réelle, et elle est de méthode : la cadence. Groupes techniques en Malaisie en août 2025, à Singapour en septembre, puis en Chine. Et depuis, un régime de croisière inédit.
« Les négociateurs se rencontrent tous les mois, et cela ne s’était jamais fait par le passé », confiait Lazaro au Straits Times en juin 2026.
Dès juillet 2025, la ministre annonçait aussi la couleur de la présidence philippine à venir : trois priorités transversales — paix et sécurité, coopération maritime, climat. La mer au centre, donc, et le code comme pièce maîtresse.
2026 : la présidence philippine et son pari
Pourquoi cette accélération ? Parce que Manille a mis sa présidence dans la balance.
Depuis janvier 2026, les Philippines président l’association régionale. Conclure le code dans l’année est leur priorité déclarée — et Lazaro y ajoute une exigence répétée : un texte juridiquement contraignant, adossé à la convention sur le droit de la mer.
Un événement extérieur a durci l’argumentaire : la guerre entre les États-Unis et l’Iran, et la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a propulsé le baril au-dessus de 100 dollars pendant des semaines.
« Nous ne voulons pas d’une situation comme celle du détroit d’Ormuz, avec ces points d’étranglement », expliquait Lazaro au quotidien singapourien. « Je crois que le monde entier appréciera que nous parvenions à ce code de conduite. C’est le cadeau de la région au monde. »
Un chiffre donne l’échelle de l’enjeu : plus de 3 000 milliards de dollars de commerce transitent chaque année par la mer de Chine méridionale. L’argument du précédent d’Ormuz n’est pas rhétorique. Il est comptable.
Quatre membres du bloc régional — Brunei, la Malaisie, le Vietnam et les Philippines — ont des revendications qui chevauchent celles de Pékin dans ces eaux. Marcos le reconnaît lui-même : les zones maritimes philippines sont devenues les plus volatiles de toute la voie d’eau.
Sa définition du code vaut d’être retenue, parce qu’elle est opérationnelle : un texte qui fixe les comportements acceptables et prévient les gestes qui enveniment — collisions de navires et construction d’îles artificielles en tête.
Des collisions et des îles artificielles. Tout le contentieux de la décennie tient dans ces quatre mots.
Cette leçon d’Ormuz a d’ailleurs dépassé le seul dossier du code. Au sommet régional de Cebu, en mai, les dirigeants ont relancé la ratification de l’accord de sécurité pétrolière régional, l’idée d’un stock de carburant commun et le projet de réseau électrique intégré. Marcos lui-même a reconnu que les détails opérationnels restaient à régler — où stocker, comment partager, qui servir en premier.
Un mois plus tard, Lazaro admettait qu’aucun calendrier de ratification n’existait encore. Elle opposait aux critiques un exemple de solidarité discrète : en mars, un avion militaire singapourien évacuant ses ressortissants du Proche-Orient a offert ses sièges libres à des Philippins bloqués sur place.
Des sièges libres dans un avion d’évacuation : voilà, à ce jour, la coopération régionale de crise la plus tangible que la guerre d’Iran ait révélée. Le code de conduite jouerait dans une autre catégorie — s’il existait.
Pressée de dire si elle croyait vraiment à une conclusion avant décembre, la ministre a laissé filtrer la part de doute : « Je suis optimiste ; en même temps, pragmatique. »
Dès août 2025, le président Ferdinand Marcos fils employait la même grammaire prudente : son pays allait « certainement essayer », parce qu’un code est « très, très important ».
Essayer. Espérer. Rester optimiste. Le vocabulaire officiel philippin n’a jamais promis la signature — il promet l’effort. La nuance sépare une politique d’un pari.
Ormuz a montré le prix d’un détroit fermé ; Manille en a fait son meilleur argument.
Les quatre verrous, vus de près
Que manque-t-il, concrètement ? Quatre verrous, toujours les mêmes, que les négociateurs appellent leurs « questions jalons ».
Premier verrou : la nature juridique. Un code contraignant engagerait la Chine devant le droit — celui-là même qu’elle récuse depuis 2016. Sans caractère contraignant, on reproduirait la déclaration de 2002, dont l’inefficacité est documentée par deux décennies d’incidents.
Deuxième verrou : le périmètre. Paracels, Scarborough, Spratleys : chaque partie découpe la carte selon ses revendications, et la géographie du code décide de qui est protégé.
Troisième verrou : l’articulation avec la déclaration de 2002 — la mise en œuvre « pleine et effective » de celle-ci reste, sur le papier, un préalable au futur code. Personne ne s’accorde sur ce que « pleine et effective » voudrait dire.
Quatrième verrou : les définitions. En juin, à Washington, Lazaro reconnaissait que la définition de la « retenue » n’était toujours pas réglée après près d’une décennie de discussions.
Un cinquième point, documenté dès 2020, plane au-dessus des quatre autres : la volonté chinoise d’obtenir un droit de regard — voire de veto — sur les exercices navals des signataires avec des puissances extérieures. Inacceptable pour des pays dont la sécurité repose sur ces partenariats extérieurs. Vital pour Pékin, qui veut sortir l’Amérique de la carte.
Près de dix ans pour définir un mot. Celui-là même que la déclaration de 2002 employait déjà sans le définir.
Le co-président qui dit « une seule Chine »
Un dernier élément complique le tableau de la semaine, et il touche à l’arbitre.
La Malaisie copréside les négociations du code aux côtés de la Chine — c’est la « contribution positive » que Lazaro saluait lundi.
Or, quelques jours plus tôt, le premier ministre malaisien Anwar Ibrahim déclarait sur Al Jazeera que « Taïwan fait partie de la Chine ». Si une province de son pays faisait sécession, ajoutait-il, il protégerait « l’unité de la nation » — au besoin par la force.
Pékin a savouré.
Le 19 août, en conférence de presse, le porte-parole de la diplomatie chinoise Lin Jian a « salué » ces propos, réaffirmé qu’il n’existe « qu’une seule Chine au monde » et promis que la réunification « ne sera pas arrêtée ».
Anwar a pris soin d’encadrer sa formule : le principe d’une seule Chine, rappelait-il, est largement accepté dans le monde.
Exact. Et cela ne diminue en rien la valeur du cadeau rhétorique fait à Pékin en pleine négociation maritime.
Chacun jugera de la portée exacte de ces déclarations. Le fait brut demeure : le co-président des négociations du code conforte publiquement le récit de Pékin la semaine même où Manille annonce son échéance.
Et pendant ce temps, à Jakarta, la Chine ouvre vendredi un dialogue stratégique inaugural et une deuxième réunion des ministres des Affaires étrangères et de la Défense avec l’Indonésie. Capitale par capitale, dossier par dossier, Pékin tisse sa toile régionale pendant que le code attend.
L’arbitre des négociations récite le récit de l’un des deux camps.
Le fait qui dérange Manille
L’honnêteté du dossier impose un contrepoint, et il vise notre propre camp.
Manille dénonce des « actions illégales et coercitives » ; elle a raison en droit, la sentence de 2016 en atteste. Mais l’instrument dans lequel elle investit sa présidence est une négociation dont la Chine tient le robinet depuis 2002, grâce à la règle du consensus qu’elle a elle-même fait inscrire.
Autrement dit : Manille détient déjà une victoire juridique contraignante qu’elle ne peut pas faire appliquer, et poursuit un texte négocié dont rien ne garantit qu’il sera contraignant.
Le choix n’est pas absurde. Sans flotte pour faire respecter une sentence, on tente d’obtenir de l’adversaire qu’il signe lui-même ses limites.
Il faut simplement le nommer pour ce qu’il est : une stratégie de faible face à un fort, menée avec les seuls outils disponibles — le droit, le calendrier, la patience.
La patience, justement. La diplomatie philippine en a fait une doctrine. Sa ministre parle « d’optimisme pragmatique ». Son ministre de la Défense, Gilberto Teodoro, avertissait de son côté, en mai à Singapour, que des négociations sans garde-fous risquent surtout d’offrir des avantages stratégiques à Pékin.
Deux voix d’un même gouvernement. Lazaro n’a pas nié la divergence : « Le secrétaire Teodoro peut avoir une autre manière d’aborder les choses. » L’architecte de la politique étrangère, a-t-elle rappelé, reste le président.
Manille possède un jugement sans flotte, et négocie un code sans garantie.
Ce vers quoi tout converge : décembre
Résumons l’équation de fin d’année.
D’un côté : un mandat de 2023, une présidence philippine qui expire, des réunions mensuelles, un texte unique vieux de huit ans, et une ministre « optimiste et pragmatique ».
De l’autre : quatre verrous inchangés depuis l’an 2000. Un co-président aligné sur le récit chinois. Une puissance qui n’a jamais accepté la sentence de 2016. Et l’absence de toute déclaration chinoise confirmant l’échéance de 2026 dans les pages consultées pour ce dossier.
Cette dissymétrie-là est le vrai baromètre. Quand Pékin voudra conclure, on entendra Pékin le dire.
Trois scénarios se dessinent. Une conclusion réelle en décembre, qui serait un événement diplomatique majeur — et dont la valeur dépendrait entièrement du contenu des quatre verrous. Une signature cosmétique, un texte « adopté » mais vidé, périmètre flou et contrainte absente : le précédent de 2002 en donne le modèle exact. Ou un nouveau report, vers une présidence suivante, une décennie supplémentaire, un nouvel anniversaire.
Et si décembre passe sans signature ? Il restera les outils hérités de 2016 — le code des rencontres imprévues en mer, les lignes d’urgence entre chancelleries — et la cadence mensuelle elle-même, acquis de méthode qu’aucun report n’effacera tout à fait. Des amortisseurs, pas des freins. De quoi gérer le prochain incident, pas de quoi l’empêcher.
L’histoire de ce dossier enseigne que les deux derniers scénarios sont les plus fréquents. Elle n’interdit pas le premier. Elle en fixe le prix : sur les quatre verrous, quelqu’un devra céder — et rien, dans vingt-quatre ans d’archives, n’indique que ce sera Pékin.
Méfions-nous aussi des mots. En 2018, le texte unique a été baptisé « document vivant », éditable et actualisable en continu. L’étiquette se voulait rassurante. Huit ans plus tard, elle décrit surtout un texte qui ne meurt jamais — et qui n’aboutit pas davantage.
Ce texte éternellement éditable, dans une négociation sans date butoir opposable, avec un droit de veto par consensus : voilà la machine à durée indéterminée que la région a construite.
La présidence philippine essaie de lui greffer une horloge. La machine résiste.
Un quart de siècle, vu du pont d'un patrouilleur
Reste à dire ce que cette chronologie signifie pour ceux qui ne signent rien.
Pour le marin philippin ou vietnamien qui patrouille aujourd’hui, la différence entre un code contraignant et une déclaration politique n’est pas un débat de juristes. C’est la question de savoir si la coque qui lui coupe la route demain devra répondre de ses actes devant un mécanisme, ou seulement devant un communiqué.
Depuis 2002, la réponse est : devant rien.
Le texte des quatorze, en juillet, a mis des mots précis sur son quotidien : harcèlement, entrave, intimidation, par garde-côtes et milices maritimes interposés. Des mots signés par quatorze chancelleries. Aucun de ces mots ne monte la garde à sa place.
Pour nous, Occidentaux, la leçon est tout aussi rugueuse. Nos déclarations conjointes rappellent le droit avec constance. Elles n’ont pas ramené une seule coque en arrière.
Le droit sans exécution documente ; il ne dissuade pas.
Ce dossier a produit vingt et un brouillons pour de simples lignes directrices, trois lectures pour un texte unique, quatre questions jalons pour une décennie. La bureaucratie de la négociation a généré plus de papier que la mer n’a obtenu de règles.
Faites le compte autrement. Un marin né l’année de la déclaration de Phnom Penh a aujourd’hui vingt-quatre ans — l’âge de servir sur les patrouilleurs dont nous parlons. Toute sa vie tient entre la promesse d’un code et son absence. Son fils, au rythme actuel, pourrait embarquer avant la signature.
Alors oui, il faut souhaiter que Manille gagne son pari de décembre, et qu’un code digne de ce nom ferme enfin le chantier ouvert en 1995.
Il faut surtout se préparer à l’autre issue, la plus probable au vu des archives : un vingt-cinquième anniversaire de la déclaration de 2002, célébré l’an prochain autour d’une table de négociation où les mêmes chaises attendent les mêmes questions.
Une table qui se réunit tous les mois depuis des années, avec les mêmes chaises et les mêmes verrous.
Vingt-quatre ans pour un code de conduite. Combien pour sa première violation ?
Que vaudrait un code signé par celui qui a déclaré nulle une sentence internationale ? Que vaudrait un refus de signer, après un quart de siècle de promesses d’y parvenir ? Et qui, du calendrier philippin ou du consensus chinois, tiendra l’autre à l’usure ?
Et vous, à la place de Lazaro, en décembre, si Pékin vous tend un texte affaibli mais présentable : vous prenez la photo pour l’histoire, ou vous rentrez à Manille les mains vides et le droit intact ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Al Jazeera — Entretien avec Anwar Ibrahim : la Malaisie entre les superpuissances, 16 août 2026
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