Le même message contient l’autre moitié du tableau.
50 000 familles ont retrouvé la lumière dans la matinée, « par schémas de secours », selon l’entreprise.
Additionnez : environ 90 000 foyers ont perdu le courant à un moment de la nuit — l’ordre de grandeur que retient aussi la dépêche de Reuters sur cette matinée.
Mais attention à l’arithmétique des coupures.
Les 50 000 et les 40 000 ne s’empilent pas en « 90 000 foyers toujours plongés dans l’obscurité » : la première moitié est rebranchée, la seconde attend.
Deux chiffres, deux temporalités, une seule nuit.
La discipline des additions
Ce distinguo n’est pas de la pédanterie.
À chaque grande frappe, des comptes gonflés circulent en additionnant les rebranchés et les coupés, les foyers et les habitants, la ville et l’oblast ; puis les démentis arrivent, et c’est la crédibilité des vrais chiffres qui paie l’addition.
Les 40 000 d’aujourd’hui n’ont pas besoin d’être gonflés pour être graves.
Ils suffisent à remplir toutes les cages d’escalier d’une ville moyenne, toutes les conversations de palier de la capitale, et tous les tableaux de bord que les bailleurs de la reconstruction consulteront à la fin du mois.
Ce que « foyers » veut dire
Un foyer n’est pas une personne.
Derrière 40 000 compteurs, il y a peut-être cent mille habitants — nul ne publie la conversion, et nous ne l’inventerons pas.
La précision compte, car chaque flou de vocabulaire finit tôt ou tard dans un titre gonflé.
Nous écrirons « foyers », comme DTEK.
Les multiplications hasardeuses resteront aux imprudents.
Cinquante mille foyers rebranchés par des chemins détournés ; quarante mille qui attendent qu’un démineur dise oui.
« Schémas de secours » : la béquille devenue squelette
Le terme technique mérite qu’on s’y arrête deux minutes.
Rebrancher par schémas de secours, c’est faire passer le courant par des itinéraires de rechange — d’autres lignes, d’autres postes, d’autres transformateurs — parce que le chemin normal est mort.
C’est l’aveu, en langage d’ingénieur, que le circuit principal ne répond plus.
Le courant, désormais, fait des détours.
Il emprunte des lignes conçues pour d’autres charges, traverse des postes prévus pour d’autres quartiers, et arrive — plus fragile, mais il arrive.
Les habitants ne voient rien de ces détours : une ampoule qui se rallume ressemble toujours à une victoire complète.
La béquille fonctionne, il faut le dire.
Elle fonctionne même remarquablement : cinquante mille foyers en quelques heures, sous alerte, un 20 août.
Le coût invisible de la débrouille
Tourner sur ses secours, pour un réseau, c’est perdre ses marges.
Chaque ligne de rechange surchargée vieillit plus vite ; chaque poste sollicité hors de son rôle devient le prochain point faible ; et la prochaine frappe trouvera un système déjà en équilibre sur une jambe.
Les ingénieurs du secteur le savent parfaitement.
Les artilleurs russes aussi.
Cibler un système déjà en mode dégradé coûte moins de missiles et rapporte plus d’obscurité : c’est l’équation de l’automne qui vient.
L’électricité revient d’abord par les schémas de secours — c’est-à-dire par l’aveu que le circuit normal est mort.
Pourquoi les démineurs commandent
Revenons à la phrase du matin : pourquoi des électriciens doivent-ils attendre des militaires ?
Parce qu’un site frappé n’est pas un chantier : c’est un périmètre à risques.
Sous les débris d’un poste de transformation, il peut rester une sous-munition, une ogive non éclatée, un pan de mur qui tient par habitude.
Et le ciel n’avait pas fini : la levée d’alerte définitive n’est arrivée qu’en fin de matinée, après une fausse accalmie et une reprise pour des munitions rôdeuses.
Envoyer une nacelle sous une alerte balistique, c’est risquer d’ajouter des électriciens aux bilans.
Le secteur connaît le prix de l’impatience, et il préfère payer en heures d’attente qu’en vies.
Une file d’attente à trois étages
D’abord les sauveteurs, tant qu’il reste des vivants à chercher.
Ensuite les démineurs.
Enfin les énergéticiens, avec l’autorisation écrite et les casques lourds.
Cette file d’attente-là ne figure dans aucun bilan de défense antiaérienne, et elle explique pourtant chaque heure de retard sur les compteurs.
Quand un habitant demande « pourquoi si long ? », la vraie réponse tient rarement au transformateur : elle tient au périmètre qui l’entoure.
Et ce matin-là, les périmètres étaient nombreux : la ville comptait ses morts sur plus d’une douzaine de sites, et chaque site gelait son quartier électrique.
Dans cette guerre, même les kilowatts font la queue derrière les chiens des démineurs.
La nuit qui a cassé le réseau
Rappelons brièvement d’où vient la casse — brièvement, car nous avons consacré deux textes à cette nuit et à ses morts.
L’attaque du 19 au 20 août visait principalement l’oblast de Kyiv, selon la Force aérienne, et des frappes ont été enregistrées sur 28 localisations.
Dans la capitale, des secteurs des arrondissements de Sviatochynskyï et de Solomianskyï — les mêmes qui comptaient leurs morts — ont perdu le courant en pleine nuit.
Dans l’oblast voisin, même scénario : la communauté de Brovary a subi une avarie sur ses installations d’alimentation électrique, signalée dès les premières heures par les autorités régionales, qui parlent d’un site industriel touché et de brigades déployées sans attendre le jour.
Le rail a suivi : itinéraires modifiés, trains régionaux annulés autour de Kyiv, à cause des dégâts sur l’infrastructure.
Électricité, rail, eau chaude : les systèmes urbains tombent en cascade, parce qu’ils s’appuient tous, en bout de chaîne, sur les mêmes sous-stations.
Casser un poste, c’est débrancher dix services d’un coup.
L’énergie, cible ou dommage ?
Moscou affirme avoir visé des usines d’armement, des entrepôts, de la logistique — jamais le réseau, à l’en croire.
Kyiv ne détaille rien de son côté.
Impossible de savoir ce qui, du réseau, a été touché directement, et ce qui a été fauché par des débris d’interception retombés sur les lignes.
Pour les 40 000 foyers concernés, la distinction est byzantine : le résultat s’appelle obscurité dans les deux cas.
Le droit de la guerre, lui, en fera un jour une question centrale — réseau visé ou réseau touché, l’intention change la qualification.
On débat de la cible ; le compteur, lui, ne connaît que le résultat.
Six régions touchées, une centrale nucléaire au diesel
Élargissons la carte, car Kyiv n’était qu’un morceau du tableau électrique du matin établi par le ministère de l’Énergie.
Le ministère de l’Énergie a signalé, après la nuit d’attaques, des consommateurs déconnectés dans la capitale et dans six régions : Kyiv, Donetsk, Odessa, Zaporijjia, Dnipropetrovsk et Kharkiv.
La veille au matin, son point quotidien listait déjà des coupures de combat dans quatre de ces régions — Dnipropetrovsk, Zaporijjia, Soumy et Kharkiv —, plus 300 localités privées de courant par les intempéries dans six autres oblasts.
La nuit n’a fait qu’allonger la liste, et remplacer la météo par la balistique.
Plus inquiétant : pendant l’alerte, une ligne à haute tension alimentant la centrale nucléaire occupée de Zaporijjia s’est retrouvée déconnectée, renvoyant la centrale vers ses générateurs diesel, selon les dépêches citant le ministère et Energoatom.
Une routine qui n’aurait jamais dû en devenir une
Début août déjà, Energoatom comptait le 24e décrochage du réseau externe depuis l’occupation de 2022 — le 12e de la seule année 2026.
La moitié de tous les black-out de cette centrale depuis l’occupation se sont produits en 2026.
Chaque décrochage remet la sûreté nucléaire de la plus grande centrale d’Europe entre les mains de quelques moteurs diesel alignés dans une cour occupée.
Des moteurs d’ultime recours devenus routine — la même dérive que les schémas de secours de Kyiv.
Pas de restrictions, mais un horaire
Aucune restriction de consommation n’était prévue ce jour-là, mais la consigne officielle recommandait de déplacer les usages gourmands entre 10 heures et 16 heures.
Un pays qui planifie ses lessives sur les heures de soleil.
La sobriété n’y est plus un choix de mode de vie : c’est une consigne de défense passive, actualisée chaque matin.
Quand une centrale nucléaire occupée repasse au diesel pendant qu’une capitale se rebranche au secours, le mot « réseau » devient un euphémisme pour « champ de bataille ».
Deux cent trente attaques, une centrale thermique à l'arrêt
Le contexte immédiat rend la nuit encore plus lourde qu’elle ne paraît.
Quarante-huit heures plus tôt, le 18 août au soir, une frappe massive avait contraint l’une des centrales thermiques de DTEK à cesser totalement de produire de l’électricité, ses équipements gravement endommagés — sans blessés parmi le personnel, par chance.
L’entreprise n’a pas nommé la centrale, ni donné de date de redémarrage.
Ce mutisme-là aussi est une règle de guerre : nommer la centrale, c’est confirmer le coup au tireur et l’inviter à finir le travail.
Elle a rappelé, en revanche, le cumul qui donne l’échelle : plus de 230 attaques contre ses centrales depuis 2022.
Un mort en juin
Lors de la frappe précédente contre une centrale du groupe, le 12 juin, un employé avait été tué, rappelle le Kyiv Independent.
Réparer le réseau ukrainien est un métier où l’on meurt.
Le rapiéçage permanent
Après deux cent trente attaques, plus personne ne « répare » au sens d’avant-guerre.
On rapièce, on cannibalise les transformateurs morts pour sauver les mourants, on commande à l’étranger des pièces dont les délais se comptent en mois.
Chaque hiver depuis quatre ans s’est gagné ainsi, au tournevis et au générateur.
Celui qui vient se gagnera pareil, avec un parc plus usé et des stocks de pièces plus bas.
Les transformateurs de forte puissance ne s’achètent pas en magasin : ils se fabriquent sur commande, sur des mois, dans une poignée d’usines mondiales dont les carnets débordent.
Deux cent trente attaques depuis 2022 : le réseau ukrainien n’est plus réparé, il est rapiécé.
DTEK, source et plaideur à la fois
Un mot d’hygiène documentaire s’impose avant de conclure, et il concerne l’émetteur de presque tous nos chiffres.
Presque tout ce que nous savons de ces 40 000 foyers vient d’une seule voix : DTEK, entreprise privée, propriété du groupe d’un des hommes d’affaires les plus riches du pays.
Ses communiqués sont à la fois de l’information publique et du plaidoyer — pour des compensations, des financements, des livraisons d’équipements, une place dans les plans de reconstruction.
Aucun régulateur n’a, à cette heure, publié de vérification indépendante des volumes annoncés.
Ce qui rend la voix crédible malgré tout
Les coupures, elles, se vérifient à l’œil nu, quartier par quartier ; les agrégateurs publics et la presse locale recoupent les zones touchées ; et l’entreprise a intérêt à la précision, car chaque exagération se paierait en confiance.
Nous citons donc ses chiffres — en disant d’où ils viennent, et ce qu’ils servent.
C’est la même règle que pour les bilans militaires : pas de rejet en bloc, pas de confiance aveugle, une étiquette sur chaque nombre.
Le jour où un régulateur publiera ses propres relevés de coupures, cette section deviendra inutile ; ce jour n’est pas arrivé.
En attendant, l’étiquette reste collée sur chaque nombre de ce texte : source unique, entreprise privée, intérêts déclarés.
L’angle mort du dossier
Ce que personne ne publie : la liste exacte des équipements touchés cette nuit, leur âge, leur redondance restante.
Secret bien gardé, le plus légitime de tous : cette liste serait un plan de tir.
Une entreprise privée est devenue le thermomètre officiel de la capitale : lisez le thermomètre en sachant qui le tient.
Le secours ne doit pas devenir le régime
Résumons la matinée électrique de ce 20 août, pièce par pièce.
Près de 90 000 foyers de Kyiv touchés par la nuit de frappes, dont 50 000 rebranchés par itinéraires de rechange et 40 000 en attente d’un feu vert des démineurs.
Des consommateurs déconnectés dans six régions en plus de la capitale.
Plus au sud, la centrale nucléaire occupée repassée au diesel pendant l’alerte.
Une centrale thermique à l’arrêt complet depuis deux jours, dans un parc frappé plus de 230 fois en quatre ans et demi.
Rien de tout cela, isolément, n’est une catastrophe.
Leur addition dessine autre chose : un système qui tient par ses exceptions.
Les schémas de secours d’aujourd’hui sont les lignes principales de demain — jusqu’au jour où il ne restera plus de secours à mettre au travail, plus de poste voisin à solliciter, plus de détour disponible entre la centrale et la bouilloire.
L’hiver arrive dans dix semaines, et chacun, à Kyiv comme à Moscou, sait exactement ce que cela veut dire pour les prochaines salves.
Les correspondants sur place le répètent depuis la nuit même : le manque d’intercepteurs deviendra critique quand la Russie retournera ses salves vers ce qui chauffe et éclaire, à l’approche des grands gels.
Ce jour-là, les 40 000 foyers d’août ressembleront à une répétition générale.
Survivre par dérogation, pour une capitale, c’est faire de la dérogation son état normal.
Combien de fois peut-on rebrancher une capitale « par schémas de secours » avant que le secours devienne le régime — et qui aura le courage de dire aux habitants des 40 000 foyers que la question n’est plus « quand la lumière revient », mais « combien de nuits comme celle-ci le réseau peut encore encaisser » ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
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