Le 19 août 2026, la Rada adopte la résolution 4957-IX et confirme Yevhen Khmara comme ministre de la Défense, par 312 voix — une majorité constitutionnelle, selon le portail officiel du Parlement. Le 20 août, l’acheteur d’armes du ministère annonce son départ. Vingt-quatre heures d’écart entre les deux actes publics.
Puis onze jours entre le vote du Parlement et la fin de fonction annoncée.
Zhumadilov le sait. C’est précisément pour cela qu’il date sa décision d’ailleurs : « I made this decision for myself back in June » — j’ai pris cette décision pour moi-même dès juin. Elle n’aurait été influencée « par personne ni par rien ».
Les deux lectures possibles
Première lecture : l’homme dit vrai. Il part usé, sur une décision mûrie depuis deux mois, et l’annonce simplement au moment où la transition ministérielle rend la chose présentable.
Seconde lecture : le nouveau ministre arrive, l’ancien dispositif se démonte, et la démission « personnelle » habille une sortie devenue inévitable. Rien, dans les sources consultées, ne prouve cette version. Zhumadilov la nie explicitement. Nous la mentionnons comme hypothèse de lecture, pas comme fait.
Un indice documenté penche pourtant vers la première. Tetiana Nikolaienko, vice-présidente du Conseil public anticorruption auprès du ministère de la Défense, écrivait dès le 13 août sur Facebook que Zhumadilov vivait ses dernières semaines au poste. Elle le redisait le 17 août sur Radio NV. Le départ se préparait donc avant le vote de la Rada — ce que rapporte NV, et ce qui rend la version « décision de juin » au moins compatible avec les traces publiques.
Khmara, un ministre de deux jours d’ancienneté
Qui est l’homme dont l’arrivée coïncide avec ce départ ? Yevhen Khmara dirigeait par intérim le Service de sécurité d’Ukraine avant que la Rada ne le confirme à la Défense, le 19 août. Un profil de sécurité intérieure, pas un profil d’achats publics.
Rien n’indique qu’il ait demandé la tête de son acheteur en chef, ni qu’il ait tenté de le retenir. Le soupçon poli — celui qui ne peut pas se prouver et ne se dissipe pas — vit exactement dans cet interstice : entre un ministre qui n’a rien dit et un directeur qui a beaucoup juré.
L'homme qui achetait les armes venait des médicaments
Pour mesurer ce qui part avec lui, il faut remonter sa trajectoire.
Zhumadilov a d’abord dirigé Medical Procurement of Ukraine, la centrale d’achats médicaux de l’État, jusqu’en 2023. Il y avait bâti sa réputation : celle d’un gestionnaire capable de faire passer des marchés publics sensibles sans scandale majeur. C’est de cette pépinière sanitaire que sortiront, fait notable, les deux derniers patrons de l’armement ukrainien.
En octobre 2023, il prend la tête du State Rear Operator, dit DOT, l’opérateur d’État chargé des achats non létaux — nourriture, carburant, équipement. Puis vient janvier 2025, et la crise qui va tout précipiter.
La guerre des registres de janvier 2025
Fin janvier 2025, le ministre de la Défense d’alors, Roustem Oumerov, refuse de prolonger le contrat de Maryna Bezroukova, directrice de l’Agence des achats de défense, alors que le conseil de surveillance venait de voter cette prolongation. Oumerov justifie sa décision d’une formule restée célèbre : sous Bezroukova, les achats d’armes se seraient transformés « en Amazon ».
S’ensuit une semaine de chaos administratif documentée par Ukrainska Pravda et NV : cinq modifications du registre d’État en sept jours, Bezroukova réinscrite puis suspendue, Zhumadilov inscrit puis privé de signature, puis rétabli. Le 1er février 2025, il est formellement chargé de l’intérim. Le 6 mars 2025, il quitte le DOT et devient directeur en titre de l’Agence.
Dernière étape, au 1er janvier 2026 : l’Agence et le DOT fusionnent en une structure unique d’achats, placée sous son autorité. Les organisations anticorruption émettent des réserves. La fusion va à rebours de recommandations antérieures de l’OTAN, rappelle le Kyiv Independent.
Trois directions en dix-huit mois pour l'organe le plus sensible du pays
Posons le fait qui dérange, et posons-le du côté ukrainien.
Bezroukova écartée en janvier 2025. Zhumadilov installé en mars 2025. Zhumadilov démissionnaire en août 2026, avec un intérimaire en attente d’un titulaire. L’organe qui achète les munitions d’un pays envahi aura connu trois directions en dix-huit mois — et une fusion contestée par-dessus.
Cette instabilité n’est pas une fabrication de Moscou. Elle est née de conflits internes ukrainiens : ministère contre agence, ministre contre conseil de surveillance, gestionnaires contre organisations de contrôle. La démocratie ukrainienne documente ses propres crises. C’est tout à son honneur. La crise, elle, reste entière.
Le licenciement Sytnyk, cicatrice ouverte
Au printemps 2025, Zhumadilov licencie son adjoint Artem Sytnyk, ancien directeur du Bureau national anticorruption, au motif d’une réduction d’effectifs. Le Centre d’action anticorruption y voit autre chose : une manœuvre d’Oumerov et de Zhumadilov pour s’assurer, selon ses mots, un contrôle « convenient and loyal » — commode et loyal — sur l’agence. Accusation d’ONG, jamais tranchée par un tribunal. Elle appartient au dossier, avec son statut d’accusation.
1 717 milliards de hryvnias et une machine à tendres qui ne tourne pas
Venons-en maintenant à l’argent, car c’est lui qui donne à ce départ sa véritable échelle politique et industrielle.
En 2026, selon UA.News, l’Agence des achats de défense a reçu 1 717 milliards de hryvnias pour l’acquisition d’armes et de matériel militaire — près de 2,7 fois le budget de l’année précédente. Celui qui part le 31 août gérait donc l’équivalent d’un budget d’État à lui seul.
Un budget presque triplé, une vitrine de tendres
La maison n’était pas immobile pour autant. Le 25 juin 2026, le ministre de la Défense d’alors, Mykhailo Fedorov, annonçait via Interfax-Ukraine le premier appel d’offres ouvert de l’agence pour des drones d’attaque et des systèmes de reconnaissance et de frappe — une première à cette échelle pour ce type de matériel.
La vitrine existait donc. C’est la généralisation du mécanisme — les tendres fondés sur les spécifications tactico-techniques — qui n’a jamais suivi, selon la source sectorielle de UA.News. Un pilote applaudi en juin. Une panne générale en août.
Or cette machine tourne mal, et c’est peut-être la vraie clef du départ. Une source du secteur de défense, citée par UA.News avant la conférence de presse, décrivait un blocage précis : le ministère voulait passer des achats directs à des appels d’offres fondés sur les spécifications tactico-techniques ; la nouvelle procédure n’a jamais été lancée ; l’ancienne ne s’applique plus.
Résultat, selon cette source : le ministère accuse l’agence d’inaction, l’agence répond qu’elle attend du ministère les spécifications nécessaires. Chacun tient l’autre pour responsable de la panne. Et c’est au beau milieu de cette incertitude sur le mécanisme même d’achat des armes que l’acheteur en chef s’en va.
Une source anonyme, un statut à préciser
Précision de méthode : ce récit du blocage repose sur une source non nommée du secteur, relayée par une seule rédaction. Il est plausible, cohérent avec le calendrier, mais il n’a ni la solidité des actes publics ni de confirmation croisée. Nous le rapportons comme tel.
Un audit Baker Tilly commandé trois jours avant l'annonce
Détail passé presque inaperçu, et pourtant daté du 17 août 2026 : le conseil de surveillance de l’agence a retenu le cabinet Baker Tilly Ukraine pour un audit financier indépendant portant sur l’exercice 2025, rapporte le Kyiv Post.
L’audit doit évaluer la fiabilité des comptes, la discipline financière et l’efficacité de l’usage des ressources. Un second audit, fonctionnel celui-là, se prépare avec le soutien de l’Alliance atlantique. Le cabinet retenu satisfait aux exigences de qualification de la Banque mondiale pour les projets qu’elle finance. Un signal envoyé aux bailleurs autant qu’aux électeurs.
Trois jours plus tard, le directeur annonce son départ. Là encore, aucune source n’établit de lien de cause à effet entre l’audit et la démission. Mais le successeur de Zhumadilov héritera d’une maison dont les comptes 2025 — l’année de la crise Bezroukova et de sa propre installation — seront épluchés par un cabinet extérieur. Le calendrier a de l’ironie.
NABU, Mindich, Oumerov : l'ombre du dossier des gilets pare-balles
Reste enfin le dossier le plus lourd, et le plus délicat à manier.
En mai 2026, le Bureau national anticorruption a entendu Zhumadilov — comme témoin, pas comme suspect — dans l’un des plus gros scandales de corruption du pays, rapporte le Kyiv Independent. L’affaire tourne autour de l’homme d’affaires Timur Mindich, décrit comme un ancien associé du président Zelensky. Des enregistrements obtenus par le Bureau contiennent des discussions entre Mindich et le ministre Oumerov sur des contrats de défense.
L’intéressé a confirmé avoir rencontré Mindich et Oumerov en mars 2025 pour parler de contrats de gilets pare-balles. Il a nié tout acte répréhensible. Et toute arrière-pensée.
Ce que ce dossier établit, et ce qu’il n’établit pas
Soyons chirurgicaux. Établi : l’audition comme témoin, la rencontre confirmée, l’existence des enregistrements. Non établi : la moindre culpabilité de Zhumadilov, de Mindich ou d’Oumerov, qu’aucun tribunal n’a prononcée. L’enquête vise des faits présumés ; les intéressés contestent. Un départ volontaire n’est pas un aveu, et une audition de témoin n’est pas une mise en cause.
Mais un directeur d’agence d’armement qui démissionne quinze mois après une audition dans un scandale touchant son ancien ministre laisse, mécaniquement, une question ouverte derrière lui. C’est le prix des dossiers non soldés.
Oleh Klots, l'intérimaire venu du même moule
Qui prend la suite ? Oleh Klots, ancien directeur général de Medical Procurement of Ukraine — le poste fondateur de Zhumadilov — qu’il a occupé de janvier 2025 à mai 2026, après avoir rejoint la centrale en 2021, du temps où Zhumadilov la dirigeait.
L’intérim durera jusqu’à ce que le nouveau ministre nomme un titulaire. Autrement dit : Khmara, arrivé le 19 août, choisira l’acheteur d’armes de l’Ukraine pour la suite de la guerre. C’est son premier grand test de gouvernance, et il arrive avant même la fin de son premier mois.
Le profil de Klots dit une continuité de filière — la santé publique comme pépinière de l’armement — plutôt qu’une purge. Une purge aurait installé un homme du nouveau ministre, pas un héritier du partant.
Trois échéances à surveiller
La suite du dossier a déjà son calendrier, et il tient en trois dates.
Dès le 1er septembre, Klots prend les commandes effectives. Chaque contrat signé sous intérim dira si la machine tourne encore. Puis viendra la remise du rapport Baker Tilly sur l’exercice 2025 — l’année la plus chaotique de l’agence —, dont les conclusions engageront le successeur autant que le partant. Enfin, le lancement, ou non, de la procédure générale d’appels d’offres tranchera la querelle des responsabilités entre ministère et agence mieux que toutes les déclarations.
Trois rendez-vous vérifiables. C’est peu. C’est aussi tout ce que le dossier offre de solide à qui veut juger sur pièces plutôt que sur chronologie.
Onze jours qui résument un système sous tension
Reprenons les pièces une à une, dans l’ordre où elles s’emboîtent, et pesons ce que chacune établit réellement.
Un vote de la Rada le 19 août, à 312 voix. Une démission le 20, datée d’une décision de juin et partiellement corroborée par des signaux publics dès le 13 août. Un budget de 1 717 milliards de hryvnias. Des appels d’offres en panne. Un audit externe commandé le 17. Une audition de témoin en mai. Trois directions en dix-huit mois.
Rien de tout cela n’est anodin.
Aucune de ces pièces, isolée, ne prouve quoi que ce soit contre quiconque. Ensemble, elles dessinent autre chose qu’une affaire d’homme : un système d’achats militaires qui n’a jamais trouvé son équilibre institutionnel depuis janvier 2025, et qui change encore de mains au moment où le front en dépend le plus.
C’est cela, le vrai sujet. Pas le soupçon — le soupçon poli restera, invérifiable et indissipable, c’est sa nature. Le vrai sujet, c’est qu’un pays en guerre remet son levier d’armement le plus puissant à un intérimaire, en attendant qu’un ministre de onze jours d’ancienneté tranche.
Sur le front, pendant ce temps, rien ne s’arrête. Les brigades consomment des obus, des drones et des gilets au rythme que l’ennemi impose, pas au rythme des organigrammes de Kyiv. Chaque semaine d’incertitude procédurale se paie quelque part en flux logistique — c’est une inférence de bon sens, pas un chiffre documenté, et nous la donnons pour telle.
L’Ukraine change de ministre de la Défense, puis d’acheteur d’armes. Le front, lui, ne change pas de fournisseur.
Alors posons la question qui restera ouverte le 1er septembre au matin : combien de changements d’acheteur d’armes une démocratie en guerre peut-elle encaisser sans le payer au front ?
Signé Maxime Marquette, Chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.